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(
Mon fils et moi )

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(
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                     La Magie des nombres et des chiffres

 

J’étais prête à partir à la FNAC pour acheter « Les Mystères des Chiffres », le nouveau livre de Marc-Alain Ouaknin, quand la neige s’est mise à tomber, m’empêchant de mener à bien mon projet. Elle tombe toujours et je suis bien décidée pourtant à ne plus quitter le domaine des nombres et des chiffres même si je n’ai pas tout de suite en mains l’ouvrage que j’ai envie de lire : ils me poursuivent en effet depuis longtemps puisque j’ai fait il y a plusieurs années pour un livre que j’avais l’intention d’écrire des recherches sur les nombres et les chiffres dans la kabbale et dans l’ésotérisme soufi. Ils ont continué à m’être proches depuis plus d’un an à travers les poèmes que j’ai traduits avec mon ami Blake Dawson et qui s’intitulent en anglais « Prime » (Nombres Premiers.) Je me suis alors dit que Monsieur Ouaknin devrait attendre que le beau temps revienne mais que je n’allais pas pour autant ne rien faire et ne pas évoquer le sujet. Tout d’abord, j’en reviens à « mes » poèmes : J’ai écrit une fois que Blake Dawson qui n’a pas de conception religieuse affirmée transcende peut-être la notion d’amour que nous délivrent les poètes soufis en la rendant plus qu’essentielle, « primale. »[1] En ceci, il rejoint la kabbale. En effet,  si dans la kabbale, le débutant n’a pas le pouvoir de trouver le secret du Verbe et par conséquent de la vie, ceux qui se laissent instruire connaissent l’extrême facilité que cet instrument de la pensée permet à l’homme de découvrir. L’Homme, parce qu’il est libre, peut s’égarer. La kabbale a cette faculté de l’orienter par la voie des Nombres. La pensée est aidée quand la mathématique lui sert de canevas, l’erreur est vite perçue, les preuves sont éclatantes et irréfutables, les recoupements multiples et lumineux. La kabbale contient toutes les clefs de la Vie, le contrôle du Verbe, les recoupements significatifs et les liens de tous les aspects de la Vie, de la science et de la connaissance. J’aurais pu me contenter de cette explication pour laisser entrevoir au lecteur la force du verbe chez notre poète mais je me suis permise auparavant de prendre un exemple dans la Gematria pour affirmer mon propos en rappelant que le mot « Gematria » provient du mot hébreu « gematryyia » (numérologie), du grec « geometria. » C’est un procédé utilisé principalement par les kabbalistes qui consiste à remplacer les lettres d’un mot ou d’une phrase par leur valeur numérique pour ensuite les additionner afin d’obtenir une valeur totale qui sera associée à ce mot ou à cette phrase. Les mots de même valeur en gematria possèdent un sens rapproché que les kabbalistes utilisent afin d’aller chercher la signification profonde cachée derrière le mot. A chaque lettre de l’alphabet hébreu correspond une valeur numérique :

 

Aleph 1 - Beth 2 - Guimel 3 - Daleth 4 - Hé 5 - Vav 6 -

Zayin 7 -  Heith 8 - Teith 9 - Yod 10 - Kaf 20 - Lamed 30 –

Mem 40 – Noun 50 - Samekh 60 - Ayin 70 - Pé 80 - Tsadé 90 -   

Kof 100 - Reish 200 - Shin 300 - Tav 400 –

 

Ainsi l’ordre de Jacob à ses fils de « descendre » (hebr. Redou = 210) en Egypte et d’y acheter du blé pour combattre la famine (Gn 42,2) est interprété par déduction comme signifiant que le séjour des Hébreux en Egypte durera deux cent dix ans (GnR 91,2.) Un autre exemple : le fidèle serviteur d’Abraham, Eliezer (=318), est aussi précieux que les trois cent dix-huit personnes de sa maisonnée (Ned 32a.)

Certains nombres apparaissent fréquemment dans la Bible : le nombre 6 est souvent appelé nombre parfait parce que la Bible commence par le mot « berechit » que la tradition kabbalistique décompose en deux mots « bara chit », littéralement :  « Il a créé six. » Pour les kabbalistes, le commencement, la genèse de l’univers s’inaugure par la création du « six. » Le nombre sept est probablement le plus commun. Il fut considéré comme spécialement propice, le chabbat intervenant le septième jour de la semaine. L’année chabbatique tombe tous les sept ans. La fête de Pessah dure sept jours ainsi que celle de Soukkot. On appelle sept hommes pour la lecture de la Torah le chabbat. On fait sept fois le tour de la synagogue à Hochana rabba et à Simhat Torah. Le chandelier à sept branches plus communément appelé en hébreu « la menorah »  que l’on appelait autrefois le « vigilant », est une « mémoire » qui a été ordonnée au culte d’Israël. Elle avait pour but, de comptabiliser le temps que Dieu aurait imparti à notre humanité pour pardonner une  faute qu’Il ne pouvait absoudre sans Rédemption… Nous savons, selon le texte, que six jours ont été nécessaires pour organiser le monde de la création tandis que pour l’homme, ce même nombre de jours correspond à un temps de souffrance ou un temps de labeur. De la même manière, un jour ou une chandelle, si elle est la septième, représente symboliquement le temps d’un repos ou un temps consacré à une élévation spirituelle.

Car lorsque Dieu comptabilise le temps, Il met forcément à contribution l’effort de la pensée humaine. Si pour un homme mille ans est un nombre ordinaire, il n’en va pas de même pour Dieu qui ne comptabilise pas les nombres à la manière des hommes en particulier parce qu’Il n’utilise pas systématiquement des nombres avec des chiffres ronds comportant des zéros, s’ils sont à même de déformer la vision naturelle d’une éventuelle perfection.

La base 9, ainsi qu’une valeur quelconque qui se réduit à 9, est le fondement même sur lequel repose l’ensemble des « nombres divins. » En clair, nous dirions que 1000 années pour Dieu ne correspondent numériquement qu’à 999 années. Chaque chandelle commémore donc la durée de 999 années. De sorte que, l’addition des six chandelles - qui représentent respectivement selon le texte sacré les six mille ans depuis Adam et Eve jusqu’à nos jours -  nous permet d’obtenir le nombre suivant… 999 x 6 = 5994. Nous devrions ainsi comprendre que la mortalité humaine est proportionnelle à la durée des six chandelles que Dieu a ajoutées au chandelier des hébreux. Or, il se trouve que le nombre 5994 est un nombre qui exprime spirituellement le contraire de la vie éternelle. Une ambivalence qui nous laisse imaginer que le nombre de vie devrait correspondre plus exactement au nombre 4995.

Pour mieux comprendre l’explication de cette idée, nous devons nous faciliter la tâche en comptabilisant des centaines au lieu de milliers, de sorte que le nombre 999 devienne 99. L’opération précédente est donc la suivante : 99 x 6 = 594. Et son contraire, correspond désormais au nombre de vie qui est précisément le nombre 495.

 Le nombre dix apparaît dans la requête finale d’Abraham à Dieu pour sauver Sodome au cas où l’on y trouverait dix justes, dans les Dix Commandements et dans la dîme (dixième part) qui devait être donnée aux lévites et aux pauvres. Il faut dix hommes pour former un quorum de prière (mynian). Quand dix hommes sont présents, on récite une introduction élargie des actions de grâce après le repas…[2]

Puisque je viens de parler de la kabbale et de la gematria, Je me dois maintenant de souligner la correspondance entre l’Alphabet hébraïque et les tarots. Je voudrais donc citer deux titres de livres écrits par Paul Foster Case[3]  « Le livre des signes et témoignages » et « La doctrine secrète du tarot » : Le premier révèle la signification des 22 lettres de l’Alphabet Sacré et des 22 arcanes du Tarot. Cet enseignement où Kabbale et Méditation sont étroitement liées est issu de l’une des plus anciennes traditions de l’humanité. Le second nous dévoile les rapports entre le Tarot et la Tradition Secrète. Il nous introduit à la sagesse hébraïque, à la signification occulte des nombres et nous apprend comment est construit le tarot. Il nous donne les clefs majeures de chaque lame en relation avec la kabbale et la signification divinatoire des lames majeures et mineures.

Un autre livre a attiré mon attention, celui de A.D. Grad[4] qui est l’ auteur d’un Traité des Principes Kabbalistiques et des considérations traditionnelles sur l’alphabet hébreu et les sefirot, nom kabbalistique donné aux dix émanations à travers lesquelles se manifeste la divinité. Le terme sefirot provient du Séfer Yetsirah, ouvrage de spéculation cosmogonique composé au troisième ou quatrième siècle de notre ère qui « brode » sur les dix premiers nombres (un à dix) et discute les dimensions de l’univers. Le livre de A.D. Grad expose les propositions étonnantes de Géométrie sacrée qui conduisent à la réalisation de la trisection de l’angle. Un théorème hébraïque dissimulé dans le Traité de la Formation permet à tout homme de bonne volonté de participer à la création du monde et d’exalter le Nom du Maître de Tout. La Kabbale de l’Or Philosophal qui complète l’ouvrage, livre avec le nombre du Golem, une grammaire hébraïque de l’Art hermétique.

Mais la gematria ne fut pas seulement utilisée pour les textes écrits en hébreu : les Grecs, les Arabes et les chinois avaient aussi l’habitude de cette forme d’étude. J’aimerais rappeler ici l’importance de Pythagore, mathématicien grec de la fin du sixième siècle avant notre ère, qui fonda l’école des Pythagoriciens dont la devise était « Toutes choses sont des nombres. » Nous avons tous appris le célèbre théorème qui était d’ailleurs connu des Babyloniens (cent ans avant Pythagore !) et qui fut appelé « théorème de la mariée » chez les Grecs, « chaise de la mariée » chez les Indous, « figure de l’épousée » chez les Perses pour la réciproque du théorème. Je ne vais donc pas l’énoncer ici mais je parlerai des « triplets » qui vérifie la relation de Pythagore a²+b²=c² : (3 4 5) - (5 12 13) - (6 8 10) - (7 14 25) - (8 15 17) - (12 16 20) - (12 35 37) - (15 20 25) - (15 36 39) - (20 21 29) - (119 120 169) – Les triplets sont connus des maçons qui les utilisent pour « fabriquer » des angles droits.

Embarquée comme je l’étais dans cet examen des nombres et des chiffres, j’ai bien sûr recherché des informations et je suis tombée sur le « Dictionnaire des Nombres. » Je n’ai pas été impressionnée mais hallucinée en constatant que les chiffres et les nombres avaient sans doute eu depuis la plus haute antiquité autant d’adeptes que les mots et surtout que des hommes tel que Pierre Eugène Villemin, Ingénieur diplômé de l’Institut National des Sciences Appliquées, les avaient pratiqués, aimés, s’en étaient pénétrés depuis leur enfance à tel point que ce chercheur a pu écrire : Je collectionne les nombres depuis plusieurs lustres (un lustre=5 ans.) La passion est venue par la découverte des « carrés magiques » à l’âge de huit ans. Plusieurs ouvrages mis sur mon chemin d’enfant m’ont marqué : Dictionnaire Larousse illustré - Découverte des mathématiques par Irving Adler - La science et l’hypothèse de H. Poincaré (1903) – Théorie et Pratique de la rédioélectricité de L. Chrétien-Chiron (1959.) J’ai collectionné les nombres sur des cartes perforées d’ordinateur puis sous forme de fiches informatiques à partir du début des années 1980. Ma dernière édition de ce document (1997), en caractères taille 10, donnait un bloc de papier de plus de 10 cm d’épaisseur. Je dispose de plusieurs centaines d’ouvrages sur le sujet, surtout de langue anglaise et aussi, d’origine indienne, des milliers de pages d’articles. L’avènement d’Internet offre de nouvelles possibilités...

Il est bien évident que les lecteurs intéressés pourront se reporter à ce « Dictionnaire ou Almanach des Nombres » Je ne veux donner ici que deux exemples de ce que je me suis permis d’appeler « La magie des nombres et des chiffres » : Le 2 et le 3. Ils suffiront largement, je crois, à illustrer mon propos en ce qui concerne tout au moins ce dictionnaire :

Le nombre 2 comme symbole : dualité du monde, opposition et équilibre, masculin et féminin, jour et nuit, matière et esprit, bien et mal…

Le nombre 2 en Inde : les dieux jumeaux, le couple primordial, les yeux, les bras, les chevilles, les ailes…

Le nombre 2 dans l’ésotérisme biblique : 2 = shtayim : différence, dualité, instabilité.

Le nombre 2 associé à la lune : comme une reine, attractif, taciturne, délicat…

Le nombre 2 chez Pythagore : 2 est femelle, pair et oblong, il est opposé à 1 en tous points, il est l’essence de la non limite, le chaos, l’absence de la forme et de la discipline. (Rappelons que l’école de Pythagore dont j’ai parlé plus haut forme des liens entre arithmétique, géométrie et ésotérisme. Ses disciples sont à l’origine des nombres figurés ou géométriques, eux-mêmes points de départ du nombre premier.)

Le nombre 3 en mythologie : 3 fois 3 Muses, 3 Grâces, 3 Furies, 3 Parques, 3 Gorgones, 3 Erinyes, 3 Déesses de Paris, la triade capitoline : Jupiter, mars, Quirinus, Hermès Trismégiste, les Horaces et les Curiaces, le triangle oedipien.

Le nombre 3 dans le monde : Monde terrestre, Enfer et Paradis, Trois dimensions de l’espace.

Le nombre 3 en religion : Trinités divines de Grèce, d’Egypte, de Babylone, La Sainte Trinité, Pierre renie le Christ par trois fois, Le Christ entre deux larrons, les trois Maries, les Trois Rois Mages.

N’est-ce pas fascinant ? Mais je crois avoir trouvé encore plus magique sur un site appelé « Oasis francophone » qui est pratiquement une encyclopédie de toutes les connaissances nécessaires à des étudiants, des professeurs, des chercheurs, des passionnés d’art, de littérature ou de tout ce qui peut procurer le bonheur de raconter. Je vais ainsi vous raconter l’histoire merveilleuse de trois nombres ou chiffres, le zéro, le Pi et le nombre d’or.

Histoire du zéro :

L’histoire du zéro est une véritable aventure et un tournant fondamental dans la conception du système de numération. Pour les Grecs de l’Antiquité, le 1 est ce qui existe, le 1 n’est pas un nombre mais ce par quoi le nombre est, donc tant que les nombres sont considérés comme une répétition d’unités, la suite des nombres commence par 1 et il en va de même pour les chiffres romains.

Cependant il existait déjà chez les Babyloniens au 3ème siècle avant notre ère un certain zéro mais ce dernier ne représentait pas la notion de quantité. Ils avaient développé un système de numération de position en base 60. Ils nous ont d’ailleurs légué ces fameux problèmes de division du temps en heures, minutes, secondes ainsi que le cercle divisé en 360 degrés avec des degrés répartis en 60 minutes et des minutes partagées en 60 secondes.

Les savants astronomes mayas mirent au point au cours du premier millénaire de notre ère une numération de position en base vicésimale (base 20.) Les Indiens s’interrogèrent à leur tour : Combien  de grains de sable, d’étoiles, de gouttes d’eau dans l’univers ? Pour y parvenir, ils développèrent une deuxième idée : donner une valeur différente au chiffre selon sa position. Prenons le nombre 1 934 221. Le chiffre 1 à l’extrême droite vaut une unité. A l’extrême gauche, il en vaut un million. Désormais tout devenait possible ou presque mais il manquait encore quelque chose d’essentiel…

Les astronomes indiens qui mirent au point le système décimal de position en arrivèrent au même point que les Babyloniens lorsque vint le temps d’indiquer une décimale manquante à un nombre. S’il était aisé d’écrire 923, il l’était moins d’imaginer 901. Les Indiens contournèrent l’obstacle en faisant appel au mot sanskrit « shûnya » signifiant « vide » et, par extension « zéro. » Puis ils franchirent la dernière étape : parfaire le concept du zéro et l’enrichir de sa signification numérique actuelle. Rapidement le concept devint le synonyme de ce qu’on appelle aujourd’hui le « nombre zéro » ou « la quantité nulle. » Et c’est alors que le « shûnya » fut rangé dans la catégorie des « Samkhyâ », c’est-à-dire celle des « nombres. » En 628 de notre ère, Brahmagupta décrivit ses propriétés ainsi :  « Lorsque le zéro est ajouté ou soustrait d’un nombre, celui-ci demeure inchangé. Un nombre multiplié par zéro devient zéro. » Notre zéro était né. Traduit en arabe du sanskrit « shûnya » devint « sifr. » Il sera introduit en occident au 12ème siècle.

 

Histoire de Pi :

Elle est peut-être encore plus belle que celle du zéro et ravira sans doute les poètes. L’auteur des lignes suivantes qui n’est pas nommé sur le site « Oasis Francophone » raconte : Il est beaucoup plus facile de mémoriser un poème qu’une suite de chiffres comparables à 126 décimales de Pi. Qui pourrait retenir un tel nombre :

3,14159265358979328462643383279502884197169
399375105820974944592307816406286208998628034825
34211706798214808651328230066470938446 ?

Voici le poème qu’il a composé, le nombre de lettres de chaque mot représente les décimales de Pi, un mot de dix lettres représente le chiffre zéro :

 

 

 

Que j’aime à faire apprendre un nombre utile aux sages.

Glorieux Archimède, artiste ingénieux !

Toi, de qui Syracuse, aime encore la gloire,

Soit ton nom conservé par de savants grimoires.

Jadis, mystérieux, un problème existait.

Tout l’admirable procédé,

L’œuvre était étonnante !

Que Pythagore découvrit aux anciens Grecs :

Ô quadrature ! Vieux tourment du philosophe !

Sybilline rondeur, trop longtemps vous avez

Défié Pythagore et ses imitateurs !

Comment intégrer l’espace plan circulaire ?

Former un triangle auquel il équivaudra ?

Nouvelle invention ; Archimède inscrira

Dedans un hexagone ; Appréciera son aire

Fonction du rayon. Pas trop ne s’y tiendra !

Dédoublera chaque élément antérieur ;

Toujours de l’orbe calculée approchera ;

Définira limite ; enfin, l’arc, le limiteur

De cet inquiétant cercle, ennemi trop rebelle !

Professeur, enseignez son problème avec zèle…

 

Histoire du nombre d’or :

Le nombre d’or appelé également divine proportion a eu de nombreuses applications en sculpture, en peinture, en architecture. La pyramide de Kheops, l’acropole d’Athènes et en particulier le Parthénon, le tableau de Botticelli « La Naissance de Vénus » et plusieurs autres œuvres de la Renaissance ont été conçues d’après ce nombre aux propriétés magiques : à remarquer que c’est le seul nombre qui lorsqu’on lui soustrait l’unité devient son propre inverse.

Le nombre d’or est ainsi la valeur de la proportion qui résulte du partage d’un segment de droite d’une façon à la fois dissymétrique et harmonieuse. Il vaut 1,618.

Un « triangle d’or » est un triangle isocèle dont les longueurs des côtés sont le rapport du nombre d’or. Il existe aussi « le rectangle d’or » et « la spirale d’or. » le nombre d’or est la clef mathématique de l’harmonie de notre monde comme Pi et la clef de toute forme ronde.[5]

Alors, qu’en dites-vous ? Bien sûr, j’aurais pu vous conter l’histoire de pratiquement tous les nombres (dans l’ordre alphabétique) abondants, algébriques, amicaux, automorphes, composés, déficients, figurés, irrationnels, jumeaux, linéaires, magiques, narcissiques, naturels, négatifs, ondulants, parfaits, polyédriques, premiers, rationnels, transcendants, transfinis, triangulaires, vampires (oui ! Il existe des amis, des mages, des narcisses, des vampires… dans le monde des mathématiques.) Si j’ai choisi ces trois-là, c’est parce qu’on peut les aborder comme les héros merveilleux des contes de fée ou des Mille et une nuits, avec un plus qui ne gâte rien : le fait que ces histoires s’appuient sur du concret tout en titillant notre imagination. Enfin, pour mon compte, j’ai adoré les lire et vous les conter.

Je crois que je vais me faire avaler par les nombres et les chiffres, aussi magiques soient-ils, si je ne me repose pas un peu avant de continuer. La neige continue à tomber pour le troisième jour consécutif. Je crois que je n’aurai pas de toutes façons le courage de les aborder à nouveau avec Monsieur Ouaknin (et pourtant la FNAC vient tout juste de me téléphoner qu’ils me gardent le livre) d’autant plus qu’il va certainement me parler de mathématiciens qui ont joué avec les nombres, les chiffres, les mathématiques, l’astronomie… et que j’en connais déjà quelques uns : Tchang Hang (78-139) qui corrigea le calendrier chinois pour l’ajuster sur les saisons, Diophante d’Alexandrie (200-284) dont le principal ouvrage « L’Arithmétique » comporte 189 problèmes qui se ramènent au type d’équations ax=b et ax²=b pour lesquelles il n’obtint que des solutions positives, Aryabhata, le plus ancien et sans doute le plus connu des mathématiciens indiens, Brahmagupta, directeur de l’observatoire astronomique de Ujjain en Inde qui a étudié dans Brahma-sphuta-siddhanta les progressions mathématiques, les équations quadratiques, les théorèmes sur le triangle rectangle…

Me voici comblée, j’ai en main « le livre » : je suis allée le chercher hier et on me l’a échangé contre la coquette somme de 26 euros. Il est très épais et je n’ai fait que le parcourir. Je m’aperçois tout de même que bon nombre de planches, d’illustrations, de figures géométriques, d’équations, d’histoires… je les ai vues et lues sur tous les sites où je me suis rendue, quitte de pouvoir sortir sous la neige. Je n’ai pas bien sûr le talent de Monsieur Ouaknin mais il me semble qu’il a surtout fait un travail de recherche, d’assemblage, de regroupement, d’archiviste (plus que d’érudition) et qu’il s’est penché bien sûr sur un plus grand nombre de mathématiciens que je n’ai pu le faire moi-même qui n’ai ni ses connaissances, ni son talent, ni sa notoriété, ni surtout l’intention d’écrire plus longuement que je ne le fais de coutume dans ces Mots…dits. Tiens, j’ai une idée : je vais envoyer le livre à mon ami Jacques qui, en bon prof de maths, saura mieux l’apprécier que je ne pourrais le faire moi-même, décision qui me permets de m’arrêter pour aujourd’hui avant d’aborder le dernier livre d’André Chouraqui « Le livre de l’Alliance. »[6]    

 

 

 

 

           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je ne voudrais pas donner à ces Mots…dits le nom du film de Mel Gibson parce que je ne peux pas recommencer chaque fois le « coup » de la magie des nombres et des chiffres : parler d’un livre avant de l’avoir lu ou d’un film avant de l’avoir vu. J’aimerais seulement faire part de quelques réflexions qui me sont venues en écoutant les points de vue de différents personnages sur les différents « antis » qui, outre les discussions sur les prochaines régionales, le mécontentement des scientifiques, des archéologues ou des intermittents du spectacle… sont notre pain quotidien.

 

Je n’ai pas l’intention d’aller dans l’ordre chronologique, simplement de faire appel à ma mémoire. Michel Boujenah était il y a quelques jours l’invité de Laurent Ruquier dans son émission « On a tout essayé. » Il venait entre autres présenter le DVD  de son film à grand succès « Père et Fils. » Un des membres de l’équipe dont je n’apprécie pas toujours les questions lui demanda s’il l’aurait traité d’antisémite parce que le film, sortant aujourd’hui dans l’atmosphère que l’on sait, ne lui avait pas plu et qu’il l’avait déclaré ouvertement. Michel Boujenah, visiblement agacé par ce genre de propos, répondit qu’il en avait assez d’entendre parler tous les jours d’antisémitisme, d’antijudaïsme, d’anti islamisme… que tous les goûts étaient dans la nature et qu’il était en particulier contre la suppression du spectacle de Dieudonné à l’Olympia, non pas qu’il ait apprécié les déclarations de l’humoriste loin de la scène, au contraire il les avait détestées, mais parce que les lobbys juifs n’avaient à proférer de menaces contre quiconque. Ceci dit, il a reproché à Dieudonné d’avoir fait le jeu de ses détracteurs et de n’avoir pas déclaré qu’il donnerait le spectacle en assurant sa propre sécurité comme lui-même l’avait fait à maintes reprises sans jamais en parler à quiconque et suite aux menaces (de mort y comprises) dont il avait été l’objet s’il se produisait sur scène. J’ai trouvé la réponse de Boujenah époustouflante et j’aimerais que de nombreux humoristes aient son courage et son à propos.

Je passe maintenant à l’émission de Marc-Olivier Fogiel sur la 3 « On ne peut pas plaire à tout le monde » dont je ne retiendrai que l’intervention d’un prêtre traditionaliste en retraite qui a été invité par Mel Gibson à célébrer tous les matins la messe en latin pendant qu’il tournait « La Passion du Christ » car l’évêque canadien qui le fait habituellement avait été rappelé par sa hiérarchie. J’ai été offusqué par chacune des paroles de cet homme qui vit à Rome et qui devrait être excommunié depuis longtemps par le Vatican pour non respect avéré des « consignes » de Vatican II, à savoir en tout cas que le peuple juif n’est pas un peuple déicide. Il a dit que tout dans le film était véridique et que les campagnes menées par les médias et les Américains eux-mêmes contre la sortie en salle étaient de pures inventions de journalistes. Quand Marc-Olivier Fogiel lui a rapporté les propos négationnistes du père de Mel Gibson, il a nié une fois encore la réalité de ces dires.

Parmi les invités de Marc-Olivier Fogiel, seule Marie Laforêt - ses remarques m’ont fait très mal - s’est trouvée en plein accord avec les propos du monsieur même quand il a affirmé que les Juifs avaient fabriqué la croix. Jamais je ne me souviendrai plus qu’elle avait de beaux yeux… Il semble que le très conservateur Cardinal Lustiger ait des réserves à l’égard du film et des images proposées par Mel Gibson, c’est tout à son honneur. Je souhaite que le Vatican, en la personne de Jean-Paul II, exprime de semblables réserves.[7]   

Je rappelle ici que « La Passion du Christ » est un film de l’acteur, réalisateur et producteur Mel Gibson qui, dès la fin de son tournage et avant même sa sortie dans les salles, fut assuré d’un énorme succès grâce au soutien actif des communautés religieuses qui ont acheté plus de deux millions de DVD fabriqués pour les besoins de la cause. « Je suis victime de persécutions religieuses, en tant qu’artiste et en tant qu’homme », s’est lamenté le réalisateur dans les colonnes du Los Angeles Times. Depuis plus d’un an, il est la cible de vives critiques de la part de membres influents de la communauté juive qui lui reprochent d’attribuer aux juifs la responsabilité de la mort du Christ, dans la lignée des Evangiles. L’auteur s’en défend, avec virulence. Le New York Times relate ses propos, tenus en prime time sur la chaîne ABC. « L’antisémitisme est un péché, tous les conseils papaux l’ont condamné, c’est totalement antichrétien. »

Si l’on met de côté la polémique théologique, on peut s’étonner de voir l’acteur afficher ainsi un profil de martyr quand on pense au succès dont le film est d’ores et déjà assuré. « La Passion du Christ » est sortie en salle aux Etats-Unis le 25 février - sa sortie n’est pas encore programmée en France - à l’occasion du mercredi des Cendres et du début du carême dans le calendrier catholique. Comme le réalisateur le pensait, il a rapporté en ce premier jour plus de vingt millions de dollars, remboursant ainsi Mel Gibson de son investissement personnel de 25 millions de dollars. J’ai vu, estomaquée tout de même, quelques personnes à la sortie du cinéma dire toute l’admiration qu’elles avaient ressentie durant la projection. Certains des spectateurs étaient venus directement de l’église où ils avaient assisté à la messe des Cendres.

Mel Gibson appartient à une communauté catholique traditionaliste qui rejette les réformes de Vatican II sur le déicide. De qui a-t-il hérité cette « tentation » pour l’évangélisme ? De son père Hutton Gibson qui a passé les deux dernières décennies à publier en Australie une revue qui véhicule ses imprécations contre la libéralisation de l’Eglise catholique. Hutton Gibson s’élève contre le contrôle des naissances, l’avortement volontaire mais surtout contre l’œcuménisme. L’Eglise Catholique demeure la seule et véritable Eglise dont la mission est de convertir tous les êtres humains de la planète aux enseignements originaux traditionnels. Il considère comme blasphématoire le fait que l’Eglise ait permis l’entrée en son sein des francs-maçons et l’évêque traditionaliste excommunié, Monseigneur Lefèbvre, ne trouve même pas grâce à ses yeux, ce qui en dit long sur ses idées extrêmes.[8]

Une semaine avant la sortie du film, Hutton Gibson a répété ses allégations selon laquelle l’holocauste était exagéré. Dans une interview sur une radio américaine, il a dit que de nombreux Juifs comptés comme des victimes des camps du régime nazi avaient fui en Australie ou aux Etats-Unis, ajoutant que les chambres à gaz et les fours crématoires n’étaient pas entièrement de la fiction mais presque car ils n’auraient pas été capables d’exterminer autant de personnes. « Savez vous ce qu’il faut pour se débarrasser d’un corps ? Pour l’incinérer ? Il faut un litre de pétrole et vingt minutes. Alors, six millions. Les Allemands n’avaient pas de gaz en assez grande quantité pour le faire. C’est la raison pour laquelle ils ont perdu la guerre. »[9]

Si j’ai été offusquée par les propos du prêtre que j’ai vu chez Marc Olivier Faugiel, je ne l’ai pas été moins Vendredi 27 février dans l’émission d’Emmanuel Chain « Merci pour l’Info » sur Canal+ où des informations nous ont été données sur les réactions des traditionalistes français qui se sont regroupés en association pour en obtenir la distribution du film en France. L’animateur de la campagne, Daniel Hamiche, éditeur, royaliste de la branche légitimiste, déploie une activité tous azimuts en faveur de ce film « prodigieux », « miraculeux. » Bernard Antony, président de l’association Chrétienté-Solidarité, qui regroupe la mouvance catholique du Front national, a également dénoncé une « censure. » Le Mercredi des Cendres, Daniel Hamiche avait animé une conférence-débat à Bordeaux sur le film avec l’un des prêtres français ayant assisté Mel Gibson pendant le tournage : L’abbé Michel Debourges. Ce dernier, membre du très traditionaliste « institut du Christ Roi Souverain Prêtre », a célébré quotidiennement la messe en latin pour le réalisateur lors du tournage des scènes en extérieur à Matera, dans le sud de l’Italie. Un autre Français, le père Jean Charles Roux, a également fourni son assistance à Mel Gibson. Je suppose que c’est ce dernier que j’avais vu chez Marc-Olivier Fogiel car l’abbé Michel Debourges est plus jeune et je l’ai revu au cours d’un voyage qu’il fait en France pour demander aux catholiques traditionalistes de réclamer la sortie du film.

J’ajouterai que durant l’émission d’Emmanuel Chain le Père Alain de la Morandais, tout en affirmant qu’il n’avait aucun désir de voir le film, s’est déclaré comme tous les tenants de la liberté d’expression contre l’interdiction de sa sortie. C’est la position de Laurent Weill et de Michel Laroque qui ont vu le film à Los Angeles et l’on trouvé à la fois très moyen et trop violent mais sont aussi contre toute interdiction parce que le public est assez adulte pour se prendre en mains et juger en son âme et conscience. Abel Jafri, un acteur musulman qui jouait un gardien du temple, était un des invités de l’émission : il ne l’a pas trouvé antisémite et a déclaré qu’il aurait refusé le rôle s’il l’avait jugé contraire à ses propres convictions. Il a dit que le plus difficile avait été d’apprendre l’araméen et le latin ancien, langues dans lesquels s’exprimaient les hébreux d’une part, les soldats romains d’autre part. Il a également suivi l’un des offices donnés dans la chapelle du réalisateur qui bien sûr encourageait tous les acteurs et techniciens à le faire mais n’a pas été convaincu par la performance…

Il semble que je veuille sauter du coq à l’âne mais si j’ai parlé du « film » alors que j’avais décidé de ne pas le faire (une des contradictions de l’âme humaine et de la mienne en particulier !) c’est parce que d’une part, je voulais parler de tous les « antis » mais également parce que les convictions de Mel Gibson héritées de son père m’ont étrangement rappelé celles de Tariq Ramadan héritées, elles, de son grand-père et de son père. Dans les deux cas, ne peut-on employer une expression sans doute éculée mais si actuelle en l’occurrence : « Tel père, tel fils » ?

Je rappelle ici que l’organisation des Frères Musulmans a été créée en Egypte en 1928 par Hassan Al-Banna, le grand-père de Tariq Ramadan. Al-banna pensait que le principal danger pour l’Islam provenait de l’influence des idées occidentales, aussi prêchait-il le rejet de toute notion occidentale. Cette idée du retour à la « pureté » de l’Islam des origines et de l’éradication de toute influence ou institution non islamique est au cœur de la doctrine d’Al-Banna, et elle influencera durablement le courant de pensée qu’il a fondé. On la retrouvera plus tard, notamment chez Al-Tourabi, au Soudan, chez l’Ayatollah Khomeiny, en Iran, et jusque chez Ben Laden.

L’antisémitisme des Frères musulmans était un mélange d’antijudaïsme musulman traditionnel et d’antisémitisme moderne européen. Cet antisémitisme virulent explique le rapprochement idéologique entre les Frères musulmans et le nazisme, qui s’exprima notamment par l’asile offert aux dirigeants nazis après la défaite de l’Allemagne en 1945. Pour les disciples d’Al-Banna, l’extermination des Juifs par Hitler était dans le meilleur des cas ignorée quand elle n’était pas justifiée ouvertement (voir Hutton Gibson !)

La personnalité du père de Tariq Ramadan est beaucoup moins connue en Occident que celle de son grand-père, bien qu’il ait joué un rôle non moins important dans l’histoire du fondamentalisme islamique contemporain. Said Ramadan est né le 12 avril 1926 à Shibin El Kom, au nord du Caire. A l’âge de quatorze ans, il entend parler Hassan Al-Banna dans une conférence à Tanta et rejoint le mouvement des Frères musulmans. En 1946, après des études de droit à l’université du Caire, bastion de la Confrérie à cette époque, le jeune homme est choisi par Al-Banna - dont il deviendra le gendre - pour être son secrétaire personnel, et également l’éditeur de la revue islamique Al Shihab.

Je ne reviens pas sur Tariq Ramadan lui-même, j’en ai suffisamment parlé dans d’autres Mots…dits. Je viens d’ailleurs d’apprendre qu’il ne pourrait plus se targuer de son titre de professeur d’Islamisme à l’Université de Genève car celle-ci ne lui a pas renouvelé son contrat à la rentrée de Janvier 2004. Je m’arrête donc, je crois en avoir assez dit pour cette fois sur les extrémistes et les extrémismes de tous bords qui, comme l’a si bien montré Michel Boujenah, ne font que nous pourrir l’existence.

 

Additif : Au moment où les discussions, les commentaires, les allégations, les cris du cœur,  les avertissements, les menaces, les déclarations d’amour au Christ de Mel Gibson… n’en finissent pas de remplir les pages de tous les médias et des informations télévisées, on nous a reparlé le 28 février de la pédophilie aux Etats-Unis. Est-ce un hasard, une coïncidence, est-ce une volonté de ne rien cacher, face à cette vision d’un public chrétien exalté, de la laideur avérée de certains prêtres ? Je ne sais mais nous avons appris que 4 392 prêtres catholiques sont accusés d’agression sexuelle sur mineurs, selon une étude nationale réalisée par le John Jay College of Criminal Justice à New York, publiée vendredi 27 février. Près de 11 000 enfants auraient été victimes de leurs attouchements entre 1950 et 2002.

Les évêques ont tenté de cacher cela pendant des années mais certains d’entre eux semblent vouloir aujourd’hui témoigner : Jeudi 26 février, l’archevêque de Boston, Monseigneur Sean O’Malley, a révélé que 162 de ses religieux avaient été accusés d’agression sexuelle sur 815 enfants depuis 1950. Sept d’entre eux seraient responsables à eux seuls des abus sexuels subis par plus de la moitié des victimes.

L’archidiocèse de Boston a dû verser 97, 12 millions d’euros à titre de compensation à des victimes d’abus sexuels. Monseigneur O’Malley a succédé au Cardinal Bernard Law, obligé de démissionner en décembre 2002 après avoir été accusé d’avoir couvert systématiquement le scandale des prêtres pédophiles et de s’être contenté de muter ces prêtres de paroisse en paroisse. Ceci dit, il semble qu’on n’ait révélé jusqu’ici aucun nom de prêtre au public. Je sais bien que les évangélistes et les chrétiens traditionalistes rétorqueront que toutes ces fautes sont imputables aux prêtres qui relèvent du Vatican et que les leurs sont infaillibles. Oui mais…[10]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Madrid : 11 Mars 2004

 

Il est évident qu’écrire des Mots…dits quelques jours après les évènements tragiques du 11 Mars me paraît futile. Un silence recueilli serait de mise et non des paroles qui, aujourd’hui, sont autant de pavés dans la mare. Comment des mots peuvent-ils en effet exprimer l’angoisse devant l’horrible, l’insoutenable ? Et puis, il y a au fond de nous, en même temps que de la compassion, une dose extrême d’égoïsme. Nous plaignons les victimes d’Atocha de tout notre cœur mais nous pensons au même instant : A quand notre tour ? A quand mon tour ? Et nous supputons : l’Espagne, d’accord, ses troupes étaient engagées aux côtés des Etats-Unis dans le conflit iraqien, la Grande-Bretagne, l’Italie, la Pologne, d’accord, mais la France a été dès le début contre un engagement militaire, elle ne risque rien, n’est-ce pas ? Alors le problème de la loi sur la laïcité surgit dans nos têtes :  nous avons appris qu’une lettre a été reçue hier 16 mars par le chef du gouvernement et plusieurs journaux dans laquelle un groupe islamiste qui se fait appeler « les serviteurs d’Allah le puissant et le sage » menace la France et les intérêts français à l’étranger d’attentats. Ces menaces ont semble-t-il été signées du nom du chef du commando islamo-tchétchène Movsar Baraïev à l’origine de la prise d’otages du théâtre de Moscou en octobre 2002.[11] Nous nous demandons par la même occasion si les menaces d’AZT ne vont pas tôt ou tard se concrétiser… et nous sommes bien obligés de revenir à la case départ. Nous sommes dans le collimateur des terroristes au même titre que tous nos partenaires européens. Il faut bien faire avec et ne pas se voiler la face.

Alors une autre question se pose : Solidaires d’accord mais contre quoi, contre qui ? Contre cette « nébuleuse » Al Qaida dont les ramifications paraissent étendre leurs tentacules sur le monde entier ? Que signifie ce mot d’ailleurs ? Nul besoin de chercher très loin : le Petit Larousse me dit qu’au sens propre c’est un vaste nuage de gaz et de poussières interstellaires. Comme je ne comprends pas très bien le langage scientifique, je passe au sens figuré : C’est un rassemblement d’éléments hétéroclites, aux relations imprécises et confuses.

Nous voilà bien ! Comment lutter contre un tel rassemblement ? J’ai presque envie de dire que les guerres d’antan  avaient du bon parce que les opposants se trouvaient face à face sur un champ de bataille défini à l’avance et comme les hommes n’ont jamais pu s’encadrer, au moins ils savaient où tirer ! Et encore, ce n’est pas vrai dans le cas d’Attila puisqu’il détruisait tout sur son passage ! Comme quoi, il n’y a jamais de vérité absolue. Prenons les Américains : Ils furent pour un temps convaincus par Bush et Colin Powell que partir en guerre contre l’Iraq à la recherche des armes de destruction massive était une priorité absolue et le commencement de la fin. Leur revirement vis-à-vis du Président avait bien entendu en arrière-plan, désormais indissociable des mémoires américaines, les destructions du 11 septembre. Au départ, la question de savoir si Saddam Hussein était la cible comme terroriste en chef du pays n’était même pas débattue. Les Américains et leurs alliés n’accordaient plus leur confiance à l’ONU, ils voulaient trouver leur butin parce qu’ils pensaient avoir plus d’atouts pour le faire que les inspecteurs officiels.

A l’heure actuelle, les médias qui ont gobé ou en tout cas publié toutes les informations fournies non par les évènements comme il est d’usage mais par l’exécutif ne savent plus à quel saint se vouer. Devant l’absence concrète d’armes de destruction massive, Bush a décidé de se rabattre sur la capture de Saddam Hussein et de ses acolytes. Personne n’a d’ailleurs jamais mis en doute le fait que l’homme fut un des dictateurs les plus ignobles de tous les temps mais puisque la piste suivie n’était plus la même qu’au départ, il est peut-être utile de rappeler qu’il n’a pas perpétré les attentats du 11 septembre contre les Tours du World Trade Center ni ceux de Bali, du Maroc, du Pakistan… ou ceux d’hier à Madrid : C’est la nébuleuse, il faut bien le reconnaître !

Qui parmi les journalistes américains avait osé dire à Bush dès le départ qu’il se trompait de cible : Susan Sontag à laquelle je voue toute mon admiration depuis des années et quelques professeurs dont Francis Boyle, Noam Chomsky, Gore Vidal, Howard Zinn, Edward Saïd… auxquels on a depuis mené la vie dure dans les Universités où ils enseignaient, les menaçant même d’expulsion pour certains d’entre eux. D’autres au contraire parmi lesquels Samuel Huntington, Francis Fukuyama avaient fait paraître dans Le Monde un manifeste adressé à leurs homologues du vieux continent dans lequel ils se déclaraient solidaires des valeurs américaines et de ce qu’ils appelaient « une guerre juste. »

Un article d’Olivier Pascal-Mousellard dans le Télérama de cette semaine (13 au 19 mars 2004), « Un an de désinformation massive », montre le revirement des médias américains qui, du New York Times à la chaîne CNN en passant par USA Today et Time, n’ont jamais pris la peine d’étudier les faits et ont donné un satisfecit absolu à la parole sacrée de la Maison Blanche. On avait même pu lire dans le Wall Street Journal : Si vous croyez l’Iraq, c’est que vous êtes probablement un inspecteur suédois », paroles moqueuses à l’égard de Hans Blix prononcées par des personnes trop sûres d’elles.

 Aujourd’hui, à la veille de l’anniversaire du déclanchement de la guerre d’Iraq, le 20 mars 2003, et face à des évènements dont ils n’ont jamais supputé  l’ampleur - attentats quotidiens contre les troupes engagées, mort de plus de deux cents GI’s, découverte d’ethnies, chiites, sunnites, kurdes…, dont les simples soldats ne connaissaient ni les idéaux, ni les divergences, ni parfois l’existence même - les médias se rattrapent : Le mensuel « Mother Jones » parle de l’usine à mensonges, le New York Times évoque  la version de Bush,  le révisionnisme de Bush ,  Bush en plein déni. Le Washington Post ironise sur l’Arsenal de Papier.  On peut lire Bush est un menteur à ranger parmi les Présidents les plus malhonnêtes de l’Histoire américaine. Bill O’Rilly de Fox News Channel qui atomisait les opposants à la guerre présente ses excuses aux téléspectateurs :J’avais tort et je pense que les Américains devraient se sentir préoccupés (doux euphémisme !) Je suis beaucoup plus sceptique sur l’administration Bush aujourd’hui.

Au moment même où je parle des journaux américains et du virage qu’ils ont dû prendre après une année de bons et loyaux services, je me souviens que durant mes études universitaires (1968-1975) j’ai écrit un papier sur la presse américaine, cette « fourth branch of governement » (la quatrième branche du gouvernement), ce qui voulait dire aussi puissante que l’exécutif, le législatif et la Cour Suprême. Il ne serait donc plus de mise aux Etats-Unis de dénoncer les manœuvres du chef de l’Etat (au moment même où elles se produisent) comme l’ont fait les journalistes du Washington Post au temps de « Water Gate », révélations qui portaient sur cinq individus appréhendés en 1972 par la police alors qu’ils inspectaient le siège du Parti Démocrate (immeuble du Watergate à Washington) et la responsabilité de la Maison Blanche dans l’affaire. Accusé d’avoir entravé l’action de la justice, Nixon dut démissionner en 1974 avant d’avoir à subir le processus de l’ « impeachment. » Les excuses que présentent aujourd’hui les journaux à leurs lecteurs et les médias à leurs téléspectateurs suffiront-elles à les dédouaner ? Sans doute, puisque les hommes ont la mémoire courte…

Je ne puis m’empêcher à cette minute même de comparer « le jeu » d’Aznar à celui de Bush. Tous deux, pour appliquer leur politique en toute impunité, ont exercé leur influence sur les médias avec cette excuse pour le second : la découverte il y a une quinzaine de jours d’une camionnette de l’ETA contenant cinq cents kilos d’explosifs a pu l’amener dans un premier temps à se poser des questions mais il aurait dû très vite se pencher sur d’autres faits et d’autres sources. Je connais mal les journaux espagnols, ne les ayant véritablement découverts que durant les nombreuses interviews de journalistes depuis quelques jours mais j’aimerais être persuadée que certains ont publié les informations sous la contrainte. Cette contrainte a en tout cas été exercée sur les ambassadeurs espagnols de par le monde, les priant de faire savoir aux pays concernés que les attentats de Madrid était l’œuvre de l’ETA à l’exclusion de toute autre entreprise terroriste.

Bush a plus de chance peut-être qu’Aznar qui a été pris à temps dans l’imbroglio de ses déclarations. Le Président américain dispose encore de quelques mois avant les élections pour trouver une tactique politicienne qui lui permettrait de regrouper ses partisans. Il faudrait qu’un grand coup frappe « la nébuleuse » suite à une entreprise solidaire de l’Europe et des Etats-Unis simultanée au désengagement des forces américaines en Iraq (pour autant qu’il soit possible à court terme.) Seulement personne au monde, je le crois, n’est capable d’évaluer les moyens d’actions d’Al Qaida et de tous ses satellites. Je suppose que cette djihad atroce entreprise par des fanatiques n’a pas et n’aura jamais d’équivalent parmi les « croisés » de nos démocraties qui promettent beaucoup mais n’ont pas toujours les possibilités d’accomplir (je n’entrerai pas aujourd’hui dans des considérations politiciennes ou capitalistes.) Je continue à penser que les Etats-Unis et l’Europe devraient se concerter sérieusement pour trouver et proposer aux parties concernées une solution à la guerre entre Israël et la Palestine. La conséquence d’une réussite ne serait sans doute pas la disparition de la « nébuleuse » mais un grand coup lui serait porté.

Avant de terminer, je me tourne une fois de plus vers l’Espagne en souhaitant que le prochain chef du gouvernement soit plus clair et objectif dans ses déclarations et ses initiatives que le précédent. Je me recueille comme je l’ai toujours fait après les évènements dramatiques perpétrés durant ma déjà longue existence.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J’aimerais vraiment ne plus être amenée dans ces Mots…dits à parler des évènements qui sont notre lot quotidien mais que puis-je faire ? Je ressens presque comme une contrainte d’y revenir. Serait-ce pour exorciser mes démons, pour me dire que la littérature, les arts, c’est beau, c’est bien, mais que la vie ce sont aussi les êtres humains qui nous entourent et qui ont le droit de vivre dans un monde meilleur où les princes qui nous gouvernent seront enfin à leur écoute ? Alors je retourne auprès d’eux, non pour leur donner des conseils ou des avertissements - Qui serais-je pour avoir autorité à le faire ? - mais simplement pour leur raconter ce que j’ai vu, entendu, ce que je crois en toute sincérité. Comment nommer ces pages sinon par cette phrase que j’entends depuis que le Président de la République a décidé de reconduire Monsieur Raffarin dans ses fonctions :

 

                              On ne change pas une équipe qui perd

 

Les évènements et les hommes qui les provoquent me paraissent chaque jour un peu plus étrangers ou en tout cas difficiles à comprendre. Le fait que les Espagnols aient dans leur grande majorité voulu sanctionner les « contre-vérités » d’Aznar en votant socialiste m’est apparu d’une grande sagesse car ils ne s’opposaient pas seulement à l’homme d’un point de vue politique, ils le jugeaient simplement, humainement, pour ce qu’il avait dit, pour ce qu’il avait caché, pour l’influence qu’il avait voulu exercer sur les médias en maintenant le mensonge sur la responsabilité de l’ETA jusqu’à ce qu’il soit acculé à dire la vérité quant à la participation d’Al Qaida ou de terroristes à sa solde dans la terrible affaire d’Atocha. Ils avaient été majoritaires face à l’indigence du gouvernement Aznar dans le traitement de la marée noire qui envahit les côtes espagnoles en décembre 2002.[12] Bien sûr, ils avaient été majoritaires de la même façon quand ils avaient manifesté contre la décision gouvernementale de rejoindre la coalition et l’envoi d’un contingent espagnol en Iraq mais ils avaient entériné le fait à contre-cœur parce qu’ils considéraient qu’un homme conservateur comme l’était leur premier ministre ne pouvait qu’être en accord avec les idées d’hommes aussi conservateurs que lui, en l’occurrence Bush et Berlusconi. Ils savaient toutefois qu’ils devraient attendre jusqu’aux prochaines législatives pour exprimer leurs réactions, positives ou négatives. On peut dire qu’ils ont eu de la chance que les législatives aient lieu quelques jours après la dernière catastrophe et les déclarations du Premier Ministre. Il n’empêche qu’ils ont à maintes reprises agi en citoyens adultes, conscients de leurs responsabilités et ont désavoué Monsieur Aznar quand ils ont estimé que leur vote était utile à l’ensemble de l’Etat et sans tenir compte des progrès économiques accomplis durant la période même où se sont produits les évènements que je viens d’énumérer. 

Je crois que les Français ne raisonnent pas de la même façon. Je regrette profondément que la vague socialiste qui a déferlé dimanche sur la France Régionale n’ait pas eu un précédent valable fourni par les élections législatives qui ont succédé à la reconduite de Monsieur Chirac au poste suprême : elles arrivaient à point pour montrer au Président que la majorité de nos concitoyens l’avaient élu non pour l’excellence de sa direction mais pour éviter le pire, l’arrivée du Front National au pouvoir. Comment ont-ils pu croire un seul instant que l’homme tel que nous le connaissons et le « pratiquons » depuis bien des années ait eu l’intention d’être fair-play avec l’ensemble de ses électeurs ? Ils ont pourtant constaté que le soir même de sa réélection, le Président s’est rendu auprès des siens, oubliant à peine remis de ses émotions la majorité des électeurs qui avaient évité un séisme extrémiste, oubliant les paroles qu’il avait prononcées entre les deux tours de l’élection présidentielle : A un électeur de gauche, je lui dis que je le respecte et que je le comprends mais qu’aujourd’hui, il s’agit de défendre le socle commun de nos valeurs républicaines. Et je lui demande d’aller jusqu’au bout de ses convictions en faisant barrage à l’extrême droite, ajoutant : face aux difficultés, il n’y a pas une France de droite, une France de gauche, une France d’ailleurs : il y a la France simplement. Les solutions qu'offrent l'extrême droite sont politiquement et humainement très dangereuses, économiquement et socialement désastreuses.    

Les Français ont semble-t-il cru dans les paroles du chef de l’Etat et pour éviter, dirent-ils, que l’on ne se retrouve avec un exécutif de droite et un parlement de gauche, pour éviter la « coexistence », ont élu une chambre majoritairement conservatrice, donnant ainsi tous les pouvoirs non seulement à l’exécutif mais au législatif dans son ensemble puisqu’on assistait pour la première fois depuis de nombreuses années à l’émergence de deux chambres de droite, Assemblée Nationale et Sénat.

Seulement, nos concitoyens ont très vite tourné casaque : tout d’abord, ils ont bien sûr été mis en demeure d’être « sécurisés » à tout prix par un Ministre de l’Intérieur inébranlable. Ils ont fait connaissance avec les fameux radars qui distribuaient les contraventions à toute « berzingue ». Les conducteurs dont je suis n’apprécient pas forcément une telle contrainte. Et puis j’ai personnellement constaté tous les jours et le constate encore les infractions des motards qui continuent à slalomer à toute vitesse autour des voitures, profitant d’une concession qui leur est faite et non d’un droit qui leur est octroyé. Ils ont d’ailleurs manifesté pour que soient respectés leurs droits, oubliant que nous avons aussi peur d’eux qu’ils ont peur de nous ! Monsieur Sarcozy s’est également attaqué aux droits des personnes qui exercent le plus vieux métier du monde. Je n’ai d’ailleurs jamais compris la différence entre l’activité et la passivité de ces dames. Je sais seulement que la traite des très jeunes filles en provenance de l’est continue et que les voitures qui jalonnent les bas-côté de l’Avenue Foch quand je sors de mon club de scrabble sont toujours aussi nombreuses. Les conductrices de ces véhicules sont-elles passives ou agressives, je ne sais, passives peut-être parce qu’elles attendent leurs clients sagement assises au volant de leur véhicule ? Il est certain que la situation des jeunes filles sur les boulevards extérieurs est certainement différente, socialement et matériellement. 

L’été à peine entamé nous avons assisté à un nombre de manifestations dont certaines comme celles des intermittents du spectacle ont déstabilisé tous les festivals de l’été 2003 et dont les autres ont voulu montrer qu’aucune des réformes entreprises par le gouvernement n’étaient comprises et acceptées : menées par l’ensemble des travailleurs, elles ont touché toutes les classes sociales, des humbles qui touchent à peine de quoi vivre décemment aux prestigieux chercheurs qui, eux, n’ont pas mené un combat personnel mais ont réclamé plus de subsides pour maintenir l’état de nos recherches au niveau international et une meilleure opportunité pour les jeunes chercheurs afin qu’ils ne soient pas tentés de rechercher ailleurs et surtout aux Etats-Unis des postes et des salaires en symbiose avec leurs connaissances et leurs longues années d’étude. Nous avons eu droit à des scènes impensables, entre autres une bataille rangée entre pompiers et forces de l’ordre, deux organismes qui relèvent - je le croyais en tout cas - de cette exigence de sécurité voulue par le gouvernement et qui ne paraît pas non plus fonctionner pour le plus grand bienfait de tous. 

Il faut ajouter qu’à toutes ces manifestations de l’été s’est ajouté la terrible canicule qui a montré la carence des moyens hospitaliers publics et privés en matériel indispensable tel que la climatisation par exemple si nécessaire aux personnes âgées atteintes plus que les autres par la déshydratation et l’immobilisme du ministère de la santé publique face à une telle situation. Pour en revenir aux manifestations auxquelles médecins, infirmières et tout le personnel hospitalier ont participé à temps plein, manifestations qui bien sûr n’ont pas cessé et que je ne saurais nommer dans leur ensemble tellement elles ont touché de secteurs se sont ajoutées les réactions politiques et religieuses à la loi sur la laïcité. J’avoue que mon étonnement face à la détermination d’un gouvernement de droite à été complet. Purs et durs, inébranlables l’exécutif comme le législatif ! Il est bien connu que la gauche a toujours été considérée comme laïque et anticléricale et la droite comme attachée à des valeurs judéo-chrétiennes. Pour quelles raisons alors a-t-on dû légiférer sur une chose qui pour les uns allait de soi et pour les autres étaient souvent contraires à leurs pensées intimes ? Dans le contexte actuel qui, en vérité, remonte à un passé plus lointain que le 11 Septembre 2002, il était évident que le gouvernement se verrait confronté à des manifestations sur le port du voile beaucoup plus catégoriques et plus aptes à faire émerger un communautarisme islamique dont nos concitoyens n’avaient peut-être pas idée. Tariq Ramadan est apparu sur tous les écrans, un homme que personne en France en dehors des intellectuels qu’il avait mis en causes sur le web et des jeunes gens de la région lyonnaise sur lesquels il exerçait une influence certaine depuis la Suisse  ne connaissait véritablement l’homme. Il a exprimé sans réserve ses vues négationnistes qui depuis ont fait leur chemin puisque dans l’une des nombreuses manifestations sur le port du voile est apparu Mohamed Latrèche, un leader islamiste qui jusqu’alors ne sévissait qu’à Marseille et que de nombreux musulmans désapprouvaient d’ailleurs. C’est lui qui a organisé la plus importante manifestation parisienne.

Il faut bien revenir maintenant au présent : le Président de la République ne s’est pas adressé aux Français après le vote de dimanche 28 Avril qui a vu cette déferlante de gauche s’emparer de vingt et une régions sur les vingt deux que compte notre pays. Seule l’Alsace a fait partition et la Corse dont j’ai appris voici quelques minutes que les socialistes majoritaires renonçaient à leur siège en faveur des tenants de la majorité sortante. Aucun des ministres en fonction qui se présentait comme président de région n’a été élu. Le Premier Ministre lui-même a été remplacé dans le Poitou-Charente par Madame Ségolène Royale. Nous avons tous cru que le Président de la République tiendrait compte de cet avertissement des électeurs, surtout quand il a décidé de reculer de deux jours son départ en Russie. Il n’en a rien été. Monsieur Raffarin est bien allé lui remettre sa démission mais rien n’y a fait : il a été reconduit dans ses fonctions de Premier Ministre et nous avons appris le 30 Mars à 19h15 le nom des nouveaux ministres dont je connais certains et pas du tout les autres. Je note simplement que Monsieur Sarkozy a quitté le Ministère de l’Intérieur pour aller aux Finances à Bercy. Quelqu’un a murmuré : « après avoir amassé l’argent récolté par ses radars, il va maintenant le dépenser aux Finances. » Ah ! Qu’en termes simples ces choses-là sont dites. Je ne pense pas qu’un changement de politique ait lieu avant les prochaines élections européennes mais je crains que nous ayons comme l’année dernière un été bien chaud. Alors, que faire d’autre à notre humble niveau sinon attendre et voir.

Après les nombreuses émissions et reportages consacrés à l’entrée de dix  pays dans notre « vieille Europe » je me suis demandée quelle contribution personnelle je pouvais apporter à cette affaire qui ne soit pas une répétition de ce qu’on avait vu et entendu dans les médias, me disant que malgré tous les voyages entrepris pour mieux connaître le monde, je ne connaissais pratiquement que deux des nouveaux venus. En vérité « connaître » est un bien grand mot car les récits que je rapporte ci-après ne concernent qu’une infime partie des pays entrevus : Il faut dire que j’ai traversé certaines régions au retour de grands périples durant lesquels j’avais envisagé des étapes bien précises. Souvent, j’ai admiré de très beaux paysages ou de très belles villes dont je n’avais pas idée que j’allais m’y arrêter. Ce fut le cas pour la Hongrie puisque c’était la première fois que je revenais de Turquie en France via la Roumanie qui, elle, ne m’a pas laissé de très bons souvenirs.[13] Je tiens tout de même à rappeler que ce voyage est l’un de ceux que j’ai fait dans les pays de l’Est durant les derniers temps de l’hégémonie soviétique et que l’aspect des grandes villes a dû bien changer depuis.[14]

La Hongrie

 

J’étais enfin arrivée dans le nord de la Roumanie et j’avais à nouveau échoué dans un hôtel de second ordre, le « Dacia », seul établissement convenable d’Oradea, étant plein. Cette ville proche de la frontière n’avait à mes yeux que l’intérêt d’être une étape sur la route des monastères Dragormina, Sucevita, Voronet, Moldevita... dont on m’avait dit que les fresques extérieures inaltérées depuis des siècles attiraient de nombreux artistes mais, une fois encore, le temps me manquait pour les visiter et dès le lendemain j’ai passé sans encombre la frontière. Les deux cents kilomètres qui me séparaient de Budapest longeaient la grande plaine hongroise dont les champs étaient couverts de maïs et de tournesols trois fois plus hauts que ceux de Roumanie. Dès l’arrivée dans la capitale, on constatait que la ville était animée, pleine de jolies boutiques qui regorgeaient de nourriture, de boissons, de vêtements bien coupés, que les restaurants et les pâtisseries, les cafés également étaient trop nombreux pour les énumérer. Je voulais descendre à l’hôtel Gellert dont les bains étaient réputés mais, ne l’ayant pas trouvé, je me suis rabattue sur l’Intercontinental, au bord du Danube, face à l’ancien château royal.

Le fleuve est large, majestueux, trois fois au moins plus large que la Seine à Paris : il sépare Pest de Buda. J’ai fait un tour en bateau l’après-midi même de mon arrivée et j’ai pu admirer sur les rives le Parlement ouvragé qui est une réplique des « Houses of Parliament » de Londres et des églises baroques. Budapest est entourée de collines sur lesquelles furent construites le château, l’Eglise Matyas, la Citadelle et le fameux Bastion des Pêcheurs. Nous sommes passé sous le Nouveau Pont et devant l’hôtel Gellert qui est sur la rive de Buda, face au fleuve, puis nous avons abordé à l’Ile Ste Marguerite dont le nom évoque celui de la fille du roi Arpad qui régna au treizième siècle de notre ère. Bien entendu l’île comportait un établissement thermal car Budapest possède un grand nombre de bains d’eau sulfureuse indiquée pour le traitement de l’arthrite et des rhumatismes dont certains, construits par les Ottomans, étaient reconnaissables à leurs dômes dorés.

Comme il n’y avait pas de représentation au Théâtre de Plein Air, je suis allée le soir au Théâtre Folklorique pour applaudir une jeune troupe sympathique aux costumes bigarrés qui dansaient au son d’un orchestre dont les violonistes (garçons et filles) et les cymbaliers étaient les virtuoses auxquels on pouvait s’attendre au pays de Franz Listz. Bien entendu nous n’avons pas échappé à la Seconde Rhapsodie Hongroise, au demeurant fort bien interprétée.

Le lendemain matin, je suis allée à Pest, la ville basse, récente, très étendue. Je me suis arrêtée sur l’immense Place des Héros où l’on peut lire en passant d’une statue à l’autre l’Histoire des Magyars depuis leur arrivée en 896 de notre ère dans la plaine danubienne sous la conduite de leur chef Arpad, chef de la dynastie qui a régné sur le pays jusqu’en 1301. Sur un côté de la place se dresse le Musée National qui abrite, paraît-il l’une des plus belles collections de peintures européennes, sur l’autre le Musée d’Art Moderne. Pest a malheureusement gardé un souvenir cuisant de l’entrée des chars soviétiques dans la ville après l’insurrection d’Octobre 1956 et les stigmates de la répression n’ont pas encore été effacés (d’après un de mes amis) quarante quatre ans après qu’elle ait été perpétrée.

Cependant, malgré la noirceur des maisons et leurs façades encore trouées de balles, Budapest au bord de son grand fleuve était belle et ses cafés de plein air lui donnaient un aspect riant que je n’avais observé ni à Belgrade ni à Bucarest. Et puis on y mangeait bien, trop bien même: je garde le souvenir d’une délicieuse soupe de poissons au paprika servie avec de la crème fraîche et de gâteaux fourrés au chocolat un peu trop pleins de calories. Pour me délasser après ce festin qui m’avait fait oublier la nourriture innommable de la sinistre Oradea, j’ai flâné à travers la ville, sans but, au gré des rues qui se présentaient, me repérant toujours par le fleuve, et j’ai couronné mon trop bref passage à Budapest par une « goulash party » dans la forêt voisine où j’eus comme voisins un couple d’Américains, professeurs au collège américain du Caire, et un Soudanais dans l’import-export à Jeddah, qui ont apprécié autant que moi les hors d’oeuvre au paprika, la soupe à la goulash, l’apfel strudel, le gâteau au fromage blanc et le tokay bien frais mais un peu trop sucré à mon goût.

Le lendemain, alors que je pensais partir l’après-midi même pour Vienne, un monsieur anglais qui m’avait saluée la veille dans le hall de l’hôtel m’a arrêtée au passage. Il m’a invitée à prendre un café puis m’a demandé s’il pouvait m’accompagner à la synagogue où je désirais me rendre avant de quitter Budapest. J’avais immédiatement deviné en lui un coreligionnaire et vu son accent quand il s’exprimait en anglais, je le croyais plutôt originaire d’Europe Centrale. En effet, né en Tchécoslovaquie, il s’était installé avec son père à Londres en 1939 après la déportation de sa mère et de l’un de ses frères qui étaient tous deux morts au camp de concentration. Quarante et un ans de Grande-Bretagne et il cherchait encore ses mots, commettant des fautes de grammaire incroyables. Il me rappelait l’ami de papa dont j’avais fait la connaissance à mon arrivée à Londres en 1943 et qui parlait anglais avec l’accent alsacien de son enfance après autant d’années en Angleterre que ce Monsieur Honey.

Nous n’avons pas trouvé la Grande Synagogue en très bon état. La communauté juive avait dû être bien décimée après le passage funeste du régent Horthy[15] et l’arrivée au pouvoir du parti fasciste des Croix-Fléchées à la botte de Hitler qui ordonnait encore des tueries alors que l’Allemagne avait déjà capitulé. Comme il était trop tard pour partir, nous sommes allés déjeuner près du zoo chez Gundel, le meilleur restaurant de Budapest qui avait rouvert ses portes depuis quelques mois. Pour un prix modique et qui a dû changer depuis, nous avons mangé des tanches de carpes farcies et une salade de poulet. Les plaisirs de la table avaient repris un tel essor dans la capitale hongroise que Imre Gundel, le patron du restaurant, avait déjà fait paraître un guide gastronomique de Budapest qui ne comportait pas moins de cinquante huit grands restaurants, pâtisseries (konditorai), cafés de plein air, celliers à vin et tavernes à bière des deux côtés du Danube.

J’ai eu le courage, comme je restais une nuit de plus en Hongrie, de me déplacer de l’Intercontinental au Gellert afin de pouvoir profiter des bains. Quelques longueurs de piscine m’ont privée de tout complexe de culpabilité puisque, invitée par Monsieur Honey, j’ai dîné le soir au Bastion des Pêcheurs. J’étais encore à l’âge où je pouvais apprécier le romantisme de ces heures au soleil couchant : le Danube et la ville illuminée en contrebas, une soupe de homard exquise dans nos assiettes, des violons langoureux accompagnés de cymbalum dont les notes acidulées vibraient dans la nuit, de petits bougeoirs qui laissaient à peine deviner l’assiette et plongeaient les visages dans une pénombre calculée... Monsieur Honey s’était peut-être fait des illusions mais comme « mon avenir était déjà derrière moi » je suis rentrée sagement au Gellert et lui à l’Intercontinental.

Mon passeport récupéré, j’ai pris le temps d’acheter quelques bouteilles de Tokay et des blouses brodées pour ma petite Valérie. Le passage de la frontière se fit bien entendu sans encombre puisque les gouvernements respectifs d’Autriche, de Hongrie et de Tchécoslovaquie essayaient de reconstituer l’axe Vienne-Budapest-Prague afin de renouer des liens économiques et culturels entre ces trois pays voisins et venaient de supprimer les visas entre Budapest et Vienne.

 

Malte

 

Malte est l’un des Etats qui doit être « élargi » à l’Union Européenne en 2004. Je ne connaissais pas l’île jusqu’au jour où j’y suis partie avec mon groupe de scrabbleurs il y a six ans. J’étais curieuse de cette escale de la Méditerranée que je ne connaissais pas si ce n’est que nous avions attendu à Gibraltar plus d’un demi-siècle auparavant un groupe de Maltaises qui avaient été évacuées de l’île avec leurs enfants suite aux raids quotidiens, diurnes et nocturnes, que les habitants subissaient de la part de l’aviation allemande stationnée en Tunisie et en Libye. Avec leur arrivée notre convoi de plusieurs navires transformés en contre-torpilleurs escortés par deux porte-avions put quitter Gibraltar, remonter l’Océan Atlantique et atteindre l’Angleterre mais c’est une autre histoire.[16]

Pour en revenir à l’île elle-même, elle est certainement dépositaire d’une longue histoire qui remonte au mégalithique, passe par les Phéniciens qui eurent une influence sur le langage, les Grecs, les Carthaginois et les Romains qui 1’occupèrent depuis la Seconde Guerre Punique en 218 avant J.C. jusqu’à l’arrivée des Arabes qui l’islamisèrent de 870 à 1090 de notre ère. Puis vinrent Roger de Sicile et plus tard Charles Quint qui céda l’île aux Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem à condition qu'il s’opposent à l’avance ottomane. En 1798 Bonaparte pilla Malte pour financer sa campagne d’Egypte et enfin la Grande-Bretagne s’y installa et en fit une base stratégique, raison du pilonnage systématique de l’île par les Allemands. Après  son  accès  à  l’indépendance,  les  troupes britanniques sont encore demeurées quatorze ans sur place.

C’est peut-être en raison de cette longue et intéressante histoire que j’ai été désappointée par la nature même de l’endroit tant du point de vue de son aspect physique que de son architecture. En ce qui concerne le premier, il n’y a pratiquement pas de plages si ce n’est à l’extrémité ouest de l’île et la terre semble aride, sans aucune rivière puisque toute l’eau potable est obtenue par dessalage de l’eau de mer. Il y a quelques potagers mais le paysage est presque exclusivement occupé par des figuiers de barbarie dont certains sont si vieux qu’ils sont pétrifiés et de caroubiers dont les longs haricots servent à nourrir les chevaux et les ânes et avec lesquels les grands-mères fabriquent au mois de septembre un médicament nommé « julep. » Nous avons même appris que les oranges maltaises n’étaient pas produites sur place mais en Tunisie par des paysans qui avaient quitté l’île pour s’établir dans le pays voisin.

L’architecture elle-même est étrange : les villes paraissent conçues comme au Maghreb mais il y manque les minarets qui font le charme des communautés nord-africaines et moyen-orientales. Il semble qu’à chaque invasion le nouvel occupant ait détruit jusqu’au souvenir de l’ancien. En Espagne, malgré les ravages de l’Inquisition, l’Islam a laissé son empreinte à Tolède, Cordoue, Grenade, Séville… A Malte on observe quelques temples mégalithiques mais pas une seule mosquée. Quelques murailles demeurent et rappellent l’occupation arabe et bien sûr le nom des villes comme celui de l’ancienne capitale Mdinah[17] est un rappel suffisamment explicite. Le maltais d’ailleurs sonne un peu comme l’arabe à qui l’entend pour la première fois et le Merbah de bienvenue est bien sûr une contraction du Merabah de Turquie. Les églises elles-mêmes sont  fort  récentes et trop imposantes pour l’exiguïté des villages.[18]

Du temps des Romains demeurent les catacombes où l’on dit que Saint Paul séjourna après avoir fait naufrage en se rendant à Rome pour y être jugé.[19] Il faut dire qu’outre les occupations successives, l’île a également subi un terrible tremblement de terre. Alors il est tout de même juste de dire qu’avoir survécu à tous ces avatars est pour une si petite superficie et quelques trois cents mille habitants une preuve de courage et une volonté de survivre. En fait Malte doit le plus gros de ses ressources au tourisme de charters qui déverse dans les différents hôtels des milliers de voyageurs anglais, allemands et, depuis quelques années, français.

Dois-je dire que mon désappointement est aussi venu du fait que, jouant encore au golf à l’époque où j’ai séjourné dans l’île, les organisateurs du voyage m’avaient fortement conseillé d’emporter mes clubs, le golf étant réputé pour son parcours qui dominait la mer. En fait notre hôtel se trouvait à vingt kilomètres de là et j’aurais du prendre un taxi pour faire des allers-retours onéreux. J’avais donc transporté tout mon « barda » pour rien. Heureusement que nous avons eu le scrabble pour nous distraire et la gentillesse des participants. Ne nous plaignons pas tout de même puisque huit jours de soleil nous ont permis de prendre de bonnes couleurs et de nager dans la piscine, l’accès à la mer étant impossible en raison de l’escarpement de la falaise. Je me souviens aussi d’une excursion très agréable à l’île de Gozo qui est plus verte, plus rurale et plus petite que Malte. On y pratique la pêche et l’agriculture. L’île était recouverte d’herbes fleuries et de luxuriantes moissons précoces par rapport à celle de  France. On nous a dit qu’en été, elle était plongée dans les lauriers-roses, les bougainvilliers et les géraniums.  

Gozo ne le cède en rien à Malte pour ce qui est des mythes : ce serait l’île de la légendaire Calypso de l’Odyssée d’Homère. C’est en plus un lieu charmant où les églises baroques[20] et les vieilles fermes ponctuent le paysage. La côte est sillonnée de criques rocheuses et l’on y pratique la voile et la plongée en apnée ou en bouteilles. Gozo possède en effet, nous a-t-on dit encore puisque nous n’avons pas pu l’expérimenter nous-mêmes, quelques-uns des meilleurs sites de plongée de toute la Méditerranée. Il m’a semblé en tout cas être dans un endroit plus diversifié que Malte elle-même.

Et La Valette me demandera-t-on ? Je ne puis en parler car nous ne l’avons pas visitée mais simplement traversée pour retourner à l’aéroport (si mes souvenirs sont exacts.) Je sais qu’elle fut de 1530 à 1798 la citadelle refuge des Chevaliers de l’Ordre de Saint Jean, chassés de Terre Sainte, qui en firent un important centre culturel et religieux.[21] (J’aimerais qu’on m’excuse de faire une longue note de bas de page mais l’histoire des Chevaliers de Malte est enrichissante d’un point de vue historique et a constitué l’une des parties les plus importantes de la vie de l’île jusqu’à leur expulsion par… les Britanniques.)

Très riche en Histoire et monuments, La Valette fut construite et fortifiée sur le Mont Sciberras par le Grand Maître français Jean Parisot de la Valette après la victoire du « Grand Siège » de 1565 contre les Turcs Ottomans. Je regrette de n’avoir pas vu le jardin d’Upper Baracca avec sa vue imprenable sur le Grand Port et les Trois Cités, de n’avoir pas visité le Musée National d’Archéologie installé dans l’Auberge de Provence, le célèbre Palais des Grands Maîtres où siègent le Parlement et les Chambres d’Etat, le Musée des Armures qui expose paraît-il plus de six mille pièces et la Cathédrale Saint Jean à laquelle j’ai fait référence et dont la nef et les chapelles renferment les tombes d’hommes illustres… Je ne peux même pas dire que ce sera pour une prochaine fois puisque les voyages qui ont fait ma joie font de moins en moins partie de ma vie.

 

 

 

Mon retour dans les Cévennes est chaque fois un enchantement. J’ai, en arrivant aux alentours de St Jean du Gard, l’âme de Stevenson et quand j’atteins Caderle, retrouve les arbres et leurs tons de vert contrastés, Jacques et Marie, les chats qui commencent à me connaître et dont l’un m’a fait l’honneur de passer pour la première fois une soirée en ma compagnie, ma chambre au-dessus du figuier, ma place sur le fauteuil rouge qui regarde la télévision ou devant l’ordinateur du bureau où nous avons travaillé, Jacques et moi, à la préparation de mon futur site littéraire, mes ballades sur le marché de St Jean qui pullule cette année de visiteurs flamands et suisses dont j’ai partagé le repas au café de la Bourse, tout enfin me redonne un certain goût de vivre après un hiver qui ne fut pas exempt de problèmes.

J’avais d’autant plus de plaisir à me retrouver cette fois-ci auprès de Jacques et Marie que je devais descendre au lycée d’Alès pour répondre aux questions de ses élèves de seconde auxquels mon amie avait donné à lire le journal de mon adolescence qui leur a permis d’aller à la rencontre d’une jeune fille qui avait leur âge en 1940 - il y a soixante quatre ans de cela ! - et vécut l’Occupation nazie avant de s’évader de France pour entreprendre un premier Grand Voyage qui devait la conduire auprès du Général de Gaulle et des Forces Françaises Libres.

Je m’étais préparée à cette rencontre avec beaucoup de joie car j’aime ces réunions où l’âge ne compte plus, où s’efface la barre des générations, où le contact se fait entre les jeunes qui abordent la vie et les vieux qui sont pratiquement arrivés au bout du long chemin. Je n’ai pas été déçue car les questions ont fusé pendant les deux heures de notre entretien et elles montrèrent toutes un intérêt pour une histoire qui a semblé aux jeunes gens d’autant plus proche qu’elle leur était racontée non par les médias mais par un témoin du temps.

 

Une adolescente juive sous l’Occupation et la France Libre

 

Tel est le titre du journal dont les élèves avaient pris connaissance avant de me rencontrer. C’était au départ un petit cahier d’écolier que j’avais commencé en Septembre 1940 pour rester en contact avec mon père dont je venais d’être séparée. Après la « drôle de guerre » qui avait duré de septembre 39 à juin 40, les troupes allemandes avaient rompu la ligne Maginot et avaient déferlé sur la France mal préparée à de nouvelles batailles. Devant la menace d’une destruction de la capitale, les Parisiens avaient fui et s’étaient retrouvé dans cette partie de la France qui est devenue, après l’armistice conclu entre Pétain et Hitler la zone libre. Nous avons abouti, notre famille et certains de nos amis, dans un bourg de Haute-Garonne entre Toulouse et Montauban, Villemur-sur-Tarn, où des amis de mon père avaient loué une maison qui nous a accueillis durant les trois mois qui ont précédé le retour de la majorité de ces gens à leur domicile. Mon père lui-même est remonté à Paris car rien en Septembre 1940 ne laissait présager des atrocités en gestation dans le cerveau d’Hitler malgré la parution, bien des années auparavant de son « Mein Kampf » qui aurait dû tout de même nous mettre la puce à l’oreille. Je suis restée dans le midi avec maman et mon frère car si mon père n’avait pas peur pour lui-même et pensait pouvoir s’en sortir, il préférait nous savoir éloignés et, il le pensait tout au moins, en sécurité loin de la capitale.

Ne voulant pas m’inscrire en première au lycée de Toulouse afin de ne pas laisser Maman toute seule dans la nouvelle petite maison qui venait de nous accueillir, (mon frère devait rejoindre ce substitut d’armée qu’on appela « Les Chantiers de Jeunessse »), j’ai décidé de faire mon année du bac par correspondance et c’est en attendant qu’arrivent les cours de « l’Ecole Universelle » que j’ai chaque jour écrit dans le petit cahier vert, une des rares choses que j’aie retrouvées de ma jeunesse après la guerre. J’avais choisi ce genre de contact, tout d’abord parce des liens affectifs très forts m’unissaient à mon père et parce que, ainsi que je l’ai expliqué à mes nouveaux jeunes amis, la correspondance était interdite entre la zone occupée et la zone libre si ce n’est par l’intermédiaire de cartes imprimées sur lesquelles on n’avait pas le droit d’ajouter des phrases personnelles. 

Venons-en aux questions diverses posées par tous ces jeunes : L’une des premières qui me vient à l’esprit est la suivante : « Etiez-vous à ce point obsédés par la nourriture car vous en parlez sans cesse ? » Nous n’étions pas obsédés par la nourriture mais plus tôt par sa recherche qui est devenue problématique car les Allemands faisaient partir de zone libre des trains entiers d’animaux et de céréales pour nourrir leurs propres troupes. Notre amie, Madame Mouyssac, a elle-même entrepris de gaver des oies, une chose qu’elle n’avait jamais faite auparavant : l’opération avait lieu dans le chais où sa belle-mère, Madame Termes, fabriquait des mèches destinées à nettoyer les fûts avant les vendanges, le vin de pays et la maïs constituant à cette époque les cultures principales de la région. Ma jeune interlocutrice avait aussi remarqué que je faisais tous les soirs quatorze kilomètres avec Madame Mouyssac pour aller dans une ferme chercher un litre de lait puisqu’on n’en vendait plus dans les épiceries jusqu’à l’apparition de cette nouvelle race de commerçants qu’on appela les B.O.F. (beurre - œufs - fromages)  qui se remplirent les poches en vendant au marché noir toutes les nourritures contingentées tel l’excellent Monsieur Batignolle interprété l’année dernière au cinéma par Gérard Jugnot.

 

Une question plus en adéquation avec les problèmes politiques du temps me vint d’un autre élève : « Que pensiez-vous de Pétain ? » Je pus lui montrer quels étaient les sentiments de notre famille depuis la Guerre de 14-18. Mon père qui avait fait toute la guerre, Verdun, le Chemin des Dames… qui avait assisté aux décimations de 1917, ne se targuait pas d’être un « ancien combattant », il n’a jamais participé aux réunions d’anciens (pas plus que nous ne l’avons fait, mon frère et moi-même après la Seconde Guerre Mondiale). Il traitait Pétain de « Boucher de Verdun », nous rappelait qu’il avait fait partie du Conseil Supérieur de la Guerre et avait à ce titre refusé la mise en construction de chars préconisée par un certain Colonel de Gaulle, chars qui nous eussent été bien utiles pour protéger la Ligne Maginot, avait été ambassadeur de France auprès de son ami le Général Franco… La signature de l’armistice de 40 puis toute la politique pro nazie menée par le Maréchal n’était pas une surprise pour mon père ou nous-mêmes mais au contraire l’aboutissement des rêves malsains de toute une vie.

A cette question grave succéda l’une de celles qui m’ont fait sourire : «Madame », me dit une élève, « quand vous écrivez à votre père, vous ne parlez jamais d’autre chose que de faits quotidiens banals. » Je compris qu’elle sous-entendait « Vous ne parlez jamais de vos petits amis ! » Et pour cause, lui répondis-je, je ne m’intéressais pas encore aux garçons malgré mes dix sept ans bien sonnés. Je lui racontais alors une anecdote qui a fait rire toute la classe : je m’étais évadée de France, avais traversé les Pyrénées, rejoint Barcelone où nous étions hébergés dans un petit hôtel de la Via Laetana par le consulat américain. J’y fis la connaissance d’un homme qui était mon aîné de dix ans. Il ne voulait pas que je poursuive mon chemin vers l’Angleterre. Je refusais bien sûr. Je n’étais pas venue en Espagne pour me marier mais pour passer en Angleterre le plus vite possible. Les évadés de France furent bientôt expulsés par Franco vers le Portugal. Nous embarquâmes ensuite sur un bateau qui nous conduisit à Gibraltar puis au Maroc. A bord, j’allais trouver une de mes amies pour lui dire que j’avais très peur d’être enceinte. Elle fut très choquée parce qu’elle n’avait pas imaginé que j’aie pu coucher avec cet homme dont pas une seconde elle n’avait mis en doute la correction et la bonne foi. Je luis dis que j’avais quelques jours de retard dans mes règles (c’est la seule chose que je savais quant aux débuts d’une grossesse ) et puis Pedro, avant que nous nous séparions, m’avait embrassé sur la bouche ! Toute la classe, comme mon amie d’autrefois, a éclaté de rire mais c’est ainsi. J’avais alors dix neuf ans, je partais faire la guerre et j’étais plus naïve qu’une enfant même si ma mère avait désespérément essayé de me dire avant mon départ des choses essentielles que je n’ai apparemment ni comprises ni retenues…   

 

J’avais expliqué à mon jeune auditoire que mon père était resté à Paris jusqu’à la rafle du Vél’d’Hiv. Il venait pourtant nous voir muni d’un ausweiss (un permis de transport) que les Allemands accordaient aux hommes d’affaires qui devaient se rendre en zone libre. Malgré notre nom passe-partout, il était allé se déclarer à la police quand on avait demandé aux juifs de le faire. Il se disait (n’était-ce pas également de la naïveté ?) que les Allemands ne s’en prendraient pas aux anciens combattants de 14-18 ! Un élève me demanda pour quelle raison Papa avait quitté la capitale dès le lendemain de la rafle. « Parce que » répondis-je « personne ne pouvait prévoir si la police française s’en tiendrait à l’arrestation des juifs du onzième arrondissement et ne poursuivrait pas son bel ouvrage dans tous les arrondissements parisiens, ce qui est arrivé bien sûr. » Mon père est parti sans bagage, a pris le train jusqu’à une ville située avant la « ligne de démarcation » où les contrôles étaient trop sévères pour qu’il puisse les assumer sans être pris et arrêté. Il a traversé la ligne à travers champs puis a repris le train pour Toulouse et l’autocar pour venir nous rejoindre à Villemur. C’est ainsi que j’ai  pu faire ma terminale comme interne au lycée de Toulouse puis, la France ayant été entièrement occupée au mois de Novembre 1942, prendre la décision grave de m’évader de France avec mon frère afin de rejoindre les Forces Françaises Libres.

Avant de conclure, je voudrais parler d’une question très pertinente posée par l’un des élèves de Marie : « Pourquoi l’évasion hors de France plutôt que le maquis et la Résistance ? » Eh bien, notre zone venait d’être envahie, les maquis n’étaient pas encore constitués dans la région et il était urgent pour mon frère de prendre le large avant d’être envoyé au STO (Service du Travail Obligatoire) avec les autres membres de l’usine où il avait été embauché comme dessinateur industriel après être rentré des Chantiers de Jeunesse. La décision que je l’accompagne malgré toute la détresse que ressentaient mes parents à l’idée de perdre leurs deux enfants est venue à la dernière minute. Nous avons eu la chance de les retrouver après la libération. Ils s’étaient cachés dans un petit village près du Puy et avaient échappé à la déportation qui a privé notre famille de quatorze parents proches dont le propre frère de Maman.

Voici, je crois que j’ai en quelques phrases montré l’intérêt, la gentillesse, la sensibilité de quelques jeunes gens et jeunes filles dont l’existence est certes bien différente de celle qui fut mienne voici plus de soixante ans. Je crois que s’ils peuvent en ce moment profiter de leur propre jeunesse mieux que je n’ai pu le faire moi-même, leur vie ne sera pas exempte de soucis car la Seconde Guerre Mondiale n’a pas été pour les hommes suffisamment destructrice pour qu’ils mettent un terme à leur désir de vengeance. J’ai eu peur pour nous mais j’ai maintenant peur pour eux et je ne peux que rappeler à ces jeunes amis que j’ai eu tant de plaisir à rencontrer qu’il leur reste en tout cas l’espérance si cher à l’un des écrivains que j’ai le plus admirés dans ma jeunesse, Charles Péguy :

 

La foi que j'aime le mieux, dit Dieu, c'est l’espérance.

La foi ça ne m’étonne pas

Ce n’est pas étonnant. J’éclate tellement dans la création.

Dans le soleil et dans la lune et dans les étoiles.

Dans toutes mes créatures.

Dans les astres du firmament et dans les poissons de la mer.

Dans l’univers de mes créatures...

La charité, dit Dieu, ça ne m'étonne pas.

 

Mais l’espérance, dit Dieu, voilà ce qui m'étonne

Moi-même.

Ca, c’est étonnant

La Foi est une épouse fidèle

La Charité est une mère...

L’espérance est une petite fille de rien du tout...

C’est cette petite fille pourtant qui traversera les

mondes,

Cette petite fille de rien du tout.

Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus.

                                        Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu

 

 

 

 

 



 

 

 

 

Les Américains face à Nadjaf et Falloudjah

 

J’ai eu la chance de zapper sur Canal+ au moment où deux grands reporters qui ont réalisé un documentaire à Nadjaf[22] et à Falloudjah[23] malgré tous les risques qu’une telle entreprise comporte étaient interviewés par Emmanuel Chain : Grégoire Deniau qui ne se serait même pas targué d’être le fils de son célèbre père si on ne lui avait posé la question et Stéphane Villeneuve. Ils ont pu s’infiltrer malgré les Américains et les insurgés iraqiens dans les deux villes au risque d’être enlevés ou tués par les uns ou les autres. Grégoire Deniau et son cameraman ont d’ailleurs été arrêtés par les GI’s et maintenus cinq heures les yeux bandés jusqu’à ce qu’on les dépose dans le désert à 20heures 30 et qu’on leur dise : « Attention, dès la tombée du jour, nous tirons sur tout ce qui bouge ! Je suppose que je n’ai pas besoin de revenir sur tous les évènements tragiques qui se sont déroulés durant les trois semaines où les troupes américaines ont fait le siège de Falloudja. De toutes façons, j’en saurai plus ce soir puisque les documentaires des deux hommes passeront en exclusivité sur Canal+.

 

 

J’ai donné tant de mon cœur au Moyen-Orient, je l’ai tant de fois parcouru, tant de fois des amis m’ont accueillie dans leur maison comme un « misafir » (voyageur privilégié) que je ne puis m’empêcher de déplorer à chaque minute et de toute mon âme la destruction de l’Iraq. Si une seule chose peut me réconforter, c’est l’espoir que l’incompréhension des troupes américaines venues de l’Amérique profonde permettent aux Iraqiens sunnites, chiites, chrétiens et kurdes même de s’unir contre l’occupant et d’oublier pour un temps leurs vues divergentes quant à la lecture des Livres Saints. A ce propos, j’aimerais rappeler que l’Iraq n’en est pas à sa première confrontation avec des Occidentaux et plus particulièrement des britanniques. Je voudrais citer ici une intéressante étude de Charles Tripp, Professeur à l’Ecole des Etudes Africaines à l’Université de Londres, auteur d’une « Histoire de l’Iraq » (Cambridge University Press, 2001) :

 

Leçons d’une histoire coloniale oubliée

 

A Bagdad, un régime autoritaire, appuyé sur les forces armées, tient étroitement le pays et représente une menace stratégique pour la principale puissance occidentale opérant dans la région. Une expédition militaire est lancée et, à l’issue d’une campagne plus difficile et plus coûteuse que prévu, Bagdad sera pris et un nouvel ordre politique institué sous le contrôle militaire et politique de l’Occident. Mais, au moment même où il semble que l’avenir de l’Irak soit en train de s’écrire à l’étranger, une révolte éclate parmi les officiers de l’armée, dans les rues de Bagdad et dans toutes les régions chiites du Centre et du Sud. Et voilà que toute l’entreprise risque d’échouer.

Le soulèvement finira par être écrasé, mais à un coût tel que l’armée d’occupation ainsi que ses responsables vont réviser radicalement leurs idées. A la place de la vision grandiose des débuts de l’occupation, un projet plus modeste et moins coûteux commence à prendre forme : reconnaître la hiérarchie sociopolitique existant en Irak et remettre l’Etat, sous surveillance occidentale, entre les mains des élites de l’ancien régime.

Ce récit n’est pas une anticipation des douze prochains mois. C’est la stricte narration d’événements qui se sont déroulés, il y a plus de quatre-vingts ans, lorsque la Grande-Bretagne, ayant conquis les trois provinces ottomanes de Bassorah, Bagdad et Mossoul, en a fait un nouvel Etat : l’Irak. Qu’il y ait là des échos du présent et d’un futur possible est moins la conséquence de quelque essence irréductible de l’histoire irakienne que de la logique du pouvoir impérial. Si la guerre a lieu, les Etats-Unis pourraient bien avoir à choisir entre les mêmes options que celles auxquelles les Britanniques furent confrontés entre 1914 et 1921. Il convient de réfléchir à ces options pour dégager éventuellement une logique commune entre deux tentatives de « reconstruction de l’Etat » par deux puissances impériales. Cela pourrait aider à comprendre ce que sera un nouvel Irak sous occupation américaine.

Lorsque les Britanniques envahissent la Mésopotamie, en 1914, ils n’ont pas l’intention d’y créer un Etat. Leur souci immédiat est de protéger leurs positions dans le Golfe. Mais le succès de leurs opérations militaires leur inspire des ambitions plus vastes, de sorte que, dès 1918, leur occupation s’étend sur tous les territoires formant aujourd’hui l’Irak. Partout, une administration est établie sur le modèle des Indes britanniques, où beaucoup de ces officiers et fonctionnaires ont fait carrière. Ce sera un mélange d’administration directe et indirecte.

Tout est géré depuis les ministères de Bagdad, au personnel entièrement britannique, mais, en province, les officiers politiques comptent sur les dirigeants locaux pour maintenir l’ordre et collecter les revenus. Sont exclues de cet arrangement les élites administratives et militaires de l’ancien Empire ottoman, en majorité des Arabes sunnites ou des Turcs arabisés. Une forme caractéristique de l’impérialisme britannique commence à émerger, centrée sur Bagdad mais pénétrant peu à peu dans toutes les strates de la société, donnant l’impression de consolider les intérêts britanniques.

Cependant, avec la fin de la guerre, en 1918, des voix s’élèvent par-ci par-là dans l’appareil d’Etat britannique pour remettre en question la définition même de ces intérêts. Alors que les uns s’accrochent à un impérialisme pur et dur, d’autres estiment que le recours à des « micro-technologies du pouvoir », destinées à faire entrer une société « arriérée » dans le moule du nouvel ordre administratif, fait partie intégrante de la mission impériale de Londres. Une vision, influencée à la fois par des doutes quant à la moralité de ce projet impérial et par des considérations pratiques de ressources et d’obligations, préconise un engagement moindre. La Grande-Bretagne, affirme-t-on de ce côté, n’a que deux exigences fondamentales envers quelque gouvernement que ce soit en Mésopotamie : qu’il soit compétent et qu’il respecte les besoins stratégiques britanniques. C’est ce dernier point de vue qui prévaudra et qui conduira à la création de l’Etat d’Irak).

Ce sont les événements en Irak même, autant que l’évolution en Angleterre et dans le reste du monde, qui vont déterminer cette conclusion. En 1920, le nouveau principe d’autodétermination des peuples donne naissance aux « mandats » accordés par la Société des nations - territoires pris aux empires centraux défaits et qui devaient être conduits en douceur à l’indépendance par l’un ou l’autre des Alliés victorieux. C’est une formule défendue par des membres du gouvernement britannique soucieux de conserver l’influence de leur pays dans le monde, mais au moindre coût, militaire et financier. Etant donné la volatilité de l’opinion anglaise en 1919-1920 pour tout ce qui touche à l’orientation des dépenses publiques, et aussi les inquiétudes gouvernementales sur les coûts de l’Empire, cette solution semble idéale.

Parmi les Irakiens eux-mêmes, beaucoup sont hostiles au mandat, n’y voyant qu’une couverture pour l’impérialisme britannique. Par contraste, bon nombre de serviteurs britanniques de l’Empire sur place y voient une grave abdication de responsabilité. La confrontation entre ces deux points de vue conduira à la révolte irakienne de 1920. Allumée à Bagdad par des manifestations de masse, où sunnites et chiites se côtoient, et par les agissements d’anciens officiers ottomans aigris, elle gagne en puissance lorsqu’elle s’étend au Moyen et Bas Euphrate, régions majoritairement chiites. Les guerriers bien armés des tribus, furieux des ingérences du gouvernement central et hostiles au règne des « infidèles », prennent le contrôle de tout le sud du pays. Il faudra plusieurs mois aux Britanniques pour mater la révolte et pour rétablir l’autorité de Bagdad, et il leur en coûtera, ainsi qu’aux Indiens et aux Irakiens, des milliers de morts.

 

Une approche minimaliste

 

Cette révolte de 1920 aura deux conséquences décisives. Désormais, les Britanniques sont convaincus que vouloir gouverner l’Irak directement leur coûterait trop cher, et que toutes affaires cessantes il faut mettre sur pied un gouvernement local plein et entier, avec une armée et tous les services administratifs. Or, il est presque inévitable que, cherchant des cadres pour le nouvel Etat, les Britanniques les trouvent parmi les élites administratives et militaires de l’Empire ottoman, écartées au cours de la guerre. En elles, ils voient des hommes rompus à la gestion d’un Etat moderne et dotés d’un sens des réalités à même d’apprécier à sa juste valeur le rôle de la Grande-Bretagne dans leur accession au pouvoir, aussi bien que dans l’affirmation de l’identité irakienne dans la région. Par contraste, les leaders de la majorité chiite et de l’importante minorité kurde sont perçus comme des rebelles en puissance et trop encombrés de traditions tribales et religieuses pour pouvoir gérer un Etat moderne.

Ce sont ces considérations qui vont guider la politique de Londres. L’émir Fayçal, fils du chérif Hussein de La Mecque qui a conduit la révolte arabe contre l’empire ottoman durant la première guerre mondiale, sera placé sur le trône, appuyé principalement par les anciens fonctionnaires et officiers ottomans, sunnites arabes pour la plupart. Ceux-ci prendront la relève des fonctionnaires britanniques dans les administrations, ceux-là formeront le noyau du nouveau corps d’officiers. Bien entendu, l’influence britannique se perpétue grâce à des conseillers dans les ministères, à deux importantes bases de la Royal Air Force et à de multiples autres liens qui continueront de maintenir l’« empire informel » de Sa Majesté, même après l’indépendance octroyée à l’Irak en 1932.

S’agissant de sauvegarder les intérêts stratégiques de la Grande-Bretagne, les défenseurs d’une approche minimaliste ou indirecte de l’Irak semblaient avoir eu raison. Mais ils avaient également posé les bases d’une forme particulière d’Etat particulier, qui portera l’empreinte de la nouvelle classe dirigeante, autoritaire et imbue de préjugés envers les diverses communautés composant la majorité de la population.

Ce retour sur l’histoire est important, car le régime du président Saddam Hussein est l’héritier direct de ces structures de gouvernement. Et les Etats-Unis, s’ils cherchent à organiser l’avenir de l’Irak, seront exposés à la même tentation que les Britanniques en 1920. Après l’invasion et le renversement militaire du régime, ils auront une décision à prendre. Ils pourront essayer d’imprimer des changements fondamentaux au mode de gouvernement - et y consacrer le temps et les ressources nécessaires. Ou alors, ils pourront mettre en place une administration qui satisfera à leurs principaux desiderata - respect des intérêts stratégiques américains et maintien de l’ordre - et permettra ainsi le retrait rapide de leurs forces. Cela aboutirait à sanctionner aussi bien les structures de pouvoir existant que la trajectoire historique ayant donné naissance au régime actuel.

Confrontée à la probable résistance irakienne à un projet de « reconstruction de l’Etat » et aux risques pour la vie de ses soldats, il est vraisemblable que l’administration du président George W. Bush - poussée par l’électorat américain - opte en faveur d’un désengagement des affaires internes du pays. Ce choix entrerait en contradiction avec de récentes déclarations qui, faites à Washington, affirment que les Etats-Unis ont pour mission de transformer l’Irak en « phare de la démocratie » au Proche-Orient. Cela provoquerait aussi le désespoir parmi ces Irakiens qui voient dans Washington la principale chance d’un changement politique radical. Mais, pour les Etats-Unis, comme pour la Grande-Bretagne il y a quatre-vingts ans, ce sont sans doute les coûts et les avantages à court terme qui pèseront le plus dans les décisions, au détriment des avantages plus lointains d’une transformation fondamentale de la société irakienne.

 

Je voudrais aussi - j’espère que mes lecteurs se sont maintenant habitués à mes longues digressions - rappeler une partie de l’Histoire récente à laquelle j’ai parfois été personnellement confrontée : Depuis que le Moyen-Orient est devenu l’un des pôles d’intérêt du monde, pour le meilleur et pour le pire, on cite souvent les villes saintes, Jérusalem et La Mecque, comme les symboles du judaïsme et de l’Islam, Qom en Iran comme la ville sainte des chiites et leur lieu de pèlerinage par excellence en oubliant Nadjaf et Karbala en Iraq dont on a tant parlé durant ces derniers mois : elles sont au même titre que les trois autres des villes saintes et des lieux de pèlerinage qui ont réuni cinq millions de pèlerins en 2003. (Quelqu’un a rappelé l’autre jour que l’anniversaire de la mort d’Husayn ne pourraient être célébré cette année par les chiites d’Iraq avec le même faste que l’année dernière.)

Avant de m’intéresser plus particulièrement à Nadjaf et à son ayatollah, j’aimerais rappeler ce que sont les imams et ayatollahs chiites :  J’ai pu constater lors des séjours que j’ai faits à Chiraz et Ispahan (l’entrée dans l’enceinte sacrée de Qom n’était pas autorisée aux particuliers non musulmans) qu’ils étaient depuis longtemps les maîtres incontestés des communautés chiites. Il n’était donc pas étonnant qu’un conflit latent existât dès lors entre le monde occidental du Chah et le petit peuple iranien dont le souverain s’était assez peu soucié à son accession au trône, oubliant très vite au milieu des splendeurs nouvelles qu’il était lui-même d’extraction modeste et que son père avait débuté sa carrière comme simple soldat puis sergent de l’armée iranienne.

Le lendemain des fêtes, j’avais avec l’assentiment de mes amis décliné l’offre de prendre le charter du retour et décidé de rester quelques jours à Chiraz avant de me rendre à Ispahan. Je n’avais à cette époque aucune connaissance de l’Islam et le Ramadan n’avait d’autre signification pour moi que celle d’un jeûne de trente jours durant lesquels les musulmans ne doivent prendre aucune nourriture entre le lever et le coucher du soleil. J’étais seulement curieuse de tout voir et de tout entendre. Je louais donc un tchador, ce long rectangle de tissu gris ou noir d’origine persique dont se couvrent les femmes iraniennes et qui est devenu familier aux téléspectateurs occidentaux depuis la révolution islamique, afin d’entrer sans me faire remarquer à l’intérieur de la Grande Mosquée. Dans la cour extérieure, des milliers d’hommes et de femmes priaient bruyamment, alternativement debout puis prosternés sur leurs tapis de prières. Dans la mosquée, autour de la châsse étincelante d’un saint, le bruit était encore plus intense. Les fidèles, serrés les uns contre les autres, pleuraient, priaient, baisaient les parois de verre serties de pierres précieuses.

Depuis cette époque, j’ai visité à plusieurs reprises le Maroc et la Tunisie, je suis allée en Inde du Nord où vivent cent vingt millions de musulmans, je suis retournée en Turquie pour un grand voyage qui m’a conduite de la Mer Noire à la Méditerranée en passant par l’Arménie et le Kurdistan. Je me suis peu à peu initiée à l’Islam et je suis entrée pour m’y recueillir dans de nombreuses mosquées sunnites : je n’y ai jamais retrouvé cette atmosphère de fanatisme qui s’exaltait en s’extériorisant. Je me souviens avoir pensé alors que l’occident n’était pas entré dans les moeurs du peuple iranien et lui resterait étranger à jamais. Seule une frange riche de la population qui envoyait au temps du Chah ses enfants étudier aux Etats-unis était acquise à notre manière de vivre (dont je ne suis pas ici pour proclamer l’excellence car ses tares équivalent sans doute à ses qualités.) Et puis la montée de l’intégrisme est telle dans de nombreux pays qui ont fait de l’Iran leur modèle qu’il n’est plus question aujourd’hui de déterminer le pays qui détient la palme du fanatisme religieux d’autant plus que les pays occidentaux ont leurs propres communautés extrémistes dont la philosophie et les actions ne sont pas plus acceptables que le carcan iranien dur à supporter par une partie de plus en plus importante de la population.

Pour en revenir à mes premières impressions qui étaient celles d’une novice, j’avais ainsi réalisé bien avant le retour de Khomeiny non seulement le gouffre qui existait entre les communautés chiites et l’entourage du Chah mais également la prééminence de la religion et l’autorité des ayatollahs : lors de mon passage à Ispahan, une famille juive, propriétaire d’une joaillerie où j’avais acheté quelques bijoux, m’avait invitée à dîner. Je demandais alors à la dame la raison pour laquelle elle portait le tchador alors qu’elle n’appartenait pas à l’Islam. Elle m’avait répondu que, vivant dans un quartier pauvre, elle ne voulait pas se faire remarquer par ses voisines. Le programme de modernisation « La Révolution Blanche » que le Chah avait lancé dans les années soixante n’avait aucune chance, selon mes hôtes, de pénétrer dans les villages puisqu’elle était déjà lettre blanche dans la plupart des grandes villes où de toutes petites filles portaient (je l’ai constaté de visu) le tchador dans les bras de leur père, les plus grandes se couvrant de même pour aller à l’école.

Que connaissais-je alors du coran ? Lors de mon second séjour à Istanbul, j’avais remarqué qu’autour de certaines mosquées anciennes se tenaient des bouquinistes qui ressemblaient à s’y méprendre à ceux des quais de la Seine. C’est chez l’un d’entre eux que j’ai acheté mon premier Coran dans une vieille édition publiée en français à Istanbul même. J’étais ravie de ma trouvaille et quand je l’eus en mains, l’ami musulman qui m’accompagnait dans ma promenade me dit de poser intérieurement une question, ajoutant qu’après avoir ouvert le livre saint à une page quelconque j’y trouverais automatiquement une réponse. Je dois reconnaître que je ne me souviens plus aujourd’hui de la question que j’ai posée alors, il y a plus d’un quart de siècle de cela, mais dès cet instant j’ai compris que le Coran n’était pas un livre comme les autres. Non seulement le Musulman y reçoit une  réponse à toutes les questions qu’il se pose, morales, sociales, techniques même puisqu’on peut y trouver, selon les initiés, la description d’un aéroplane ou d’un champ pétrolifère[24], mais il est également et surtout un code civil et religieux que les enfants apprennent par cœur dès leur enfance. C’est d’ailleurs en lisant et relisant chaque sourate qu’on arrive à comprendre comment on peut puiser dans le Coran un mode complet de vie et de règles sans avoir à recourir à d’autres directives, ce qui est possible avec la Bible si l’on respecte les Dix Commandements et si l’on y ajoute les 613 devoirs religieux (mitsvot) qui émanent de la Thora, du Talmud et des prescriptions rabbiniques mais impossible en ce qui concerne les Evangiles. Que le Musulman veuille se marier, avoir des enfants ou comme chez les Juifs répudier sa femme, il sait exactement quels sont ses droits et ses devoirs à tous les niveaux y compris pécuniaires. En cas de répudiation par exemple, le Coran lui prescrit de rendre sa dot à la femme car il ne peut profiter de cet argent avec une autre épouse. S’il est commerçant, il trouve dans le Livre les parts précises qu’il doit consacrer à son négoce, à ses employés, à sa famille, à ses domestiques et surtout aux pauvres car la charité est un des cinq piliers de la sagesse islamique. C’est ainsi que j’ai pu comprendre par la suite comment sont nés des Etats théocratiques tels que l’Arabie Saoudite, protectrice des pays musulmans conservateurs depuis Ibn Sa’ud[25] et surtout Faysal qui s’est fait le champion du panislamisme et place la djihad ou guerre sainte en tête des prescriptions du Livre, allant au-delà des volontés du Prophète. Le Musulman doit respecter la Djihad, soit, mais le Coran lui dit qu’un païen, un chrétien ou un juif converti devient un musulman à part entière et ne peut plus être attaqué sur le chapitre de la foi. S’il entreprend le pèlerinage de La Mecque, le Livre lui indique les prières qu’il doit y faire, les vêtements qu’il doit porter à l’extérieur ou à proximité de la Kaaba. Il y apprend dans quelles conditions il peut rompre le jeûne du Ramadan face à une situation imprévue ou incontournable. Le Livre lui dit tout, lui enseigne tout, raison pour laquelle, à la limite, l’enfant doit suivre les cours de l’école coranique à l’exclusion de toute autre[26]. Pas étonnant alors que le Coran soit le seul dénominateur commun de tout l’Islam, arabe ou non, les sourates étant dites ou lues dans le langage du Prophète. Les traductions qui en ont été faites sont à l’usage des mécréants que nous sommes, même quand elles sont reconnues par les autorités du Caire comme le splendide poème d’André Chouraqui.

Toutes ces connaissances qui me furent données peu à peu m’ont permis de comprendre sinon d’admettre la volonté de l’Ayatollah Komeyni de s’en tenir au seul Livre pour gouverner, légiférer, châtier ou guerroyer, atteignant et sans y prendre garde les transgressant les limites du Code sacré. L’expérience iranienne a eu depuis des émules pervers dans tous les tenants d’un islamisme agressif, les taliban en particulier, qui nient à la femme tout droit hors de celui de rester à la maison au service du maître, lui interdisent d’aller à l’école ou d’occuper un emploi. J’ai souvent pensé que le Prophète, s’il revenait sur terre et constatait jusqu’à quel point les hommes s’étaient détournés de sa Voie, serait horrifié comme le serait d’ailleurs Moïse ou Jésus.

Eternelle étudiante, je continuais à fureter chez les bouquinistes pour y trouver des livres français sur l’Islam, Mohammed, la Turquie… Je me souviens d’ailleurs combien je fus impressionnée par l’amoncellement de livres que feuilletaient les promeneurs avec une délectation que je n’avais pas ressentie en Iran sous le règne du chah où la distinction était alors beaucoup plus nette entre la classe riche et la classe pauvre des villages qui était à juste titre en quête de nourritures terrestres et pour la plus grande partie analphabète.

Après ce très long préambule, je devrais peut-être en arriver à ce fameux imam de Nadjaf en Iraq qu’on ne cesse de mentionner depuis que les Américains ont fait le siège de la ville et lancer un arrêt de mort sur le nouveau Mehdi (Messie.) Avant tout, il est nécessaire de préciser la nature exceptionnelle de la ville de Nadjaf : C’est bien en Iraq, terre de sanctuaires et de mausolées, qu’il faut chercher le berceau d’une religion plus arabe que persane. Sept des onze imams défunts de la lignée du Prophète y sont enterrés. Nadjaf, où repose Ali, et Karbala, où, en l’an 680, périt et fut enterré son fils Husayn, troisième imam chiite, fils d’Ali et de Fatimah, victime d’un traquenard, sont les lieux saints les plus révérés du chiisme. Nul doute que le pèlerinage 2003, accompli deux semaines après la chute de Bagdad par une foule immense et ardente, gardera un parfum de revanche. Non que le régime déchu se risqua à bannir les processions mais il muselait la ferveur des croyants, priés de rengainer cantiques, poèmes, bannières ou fouets de flagellant[27], soumis à des contrôles tatillons comme au zèle de faux guides et de flics en civil. Pis, en 1977, le pouvoir baasiste fit donner les canons contre la colonne qui cheminait à pied entre Nadjaf et Karbala. Bilan : plus d’une centaine de morts. Quelques années auparavant, un défilé de pénitents avait eu l’audace d’entonner des anathèmes très laïcs : « Saddam, bas les pattes, ce peuple te rejette ! » Le calendrier religieux a toujours aiguillonné les francs-tireurs. Dans l’Iran impérial que j’ai connu comme je l’ai dit plus haut, la première insurrection khomeyniste survint en 1963 à la faveur de l’Achoura, commémoration du martyre de l’imam Husayn, au dixième jour du mois sacré de moharram. Quant au slogan « Mort au chah ! », il retentira quinze ans plus tard dans le sillage de croyants furieux, résolus à détrôner un souverain assimilé au calife honni Yazid, commanditaire du meurtre de Husayn, décapité après que sa suite fut massacrée.

Je ne veux pas refaire ici l’histoire du chiisme que tout le monde doit commencer à connaître mais replacer le chiisme iraqien à sa juste place qui est loin de satisfaire les islamistes d’Iran. Je rappellerai seulement que le chiisme naquit d’une querelle de succession : Quand le Prophète disparut en 632 de notre ère, sans avoir désigné de successeur puisque ses préférences allaient à un calife élu, la majorité des arabes et des peuples conquis respecta le vœu de Mahomet, Ali, son gendre, devant attendre près d’un quart de siècle avant d’être nommé calife alors que les Persans choisirent leurs califes dans la lignée du prophète.

Voici peu, l’ayatollah Mohammed Bakr al-Hakim, chef de l’Assemblée suprême de la révolution islamique en Iraq (Asrii), mouvement d’opposants iraqiens en exil, invitait ses troupes à « épuiser tous les procédés pacifiques» pour obtenir le départ de l’occupant américain, invoquant l’exemple du Prophète qui tenta, treize années durant, de convertir à la vraie foi les mécréants de La Mecque, avant de recourir aux armes.

 

D’autres ayatollahs n’ont pas eu la même patience : Dès 1979, Mohammed Bakr al-Sadr émit une fatwa proscrivant l’adhésion au parti Baas et jugea licite le recours à la violence face à l’oppresseur. Il fut exécuté en compagnie de sa sœur l'année suivante, au lendemain d’un attentat manqué contre le vice-Premier ministre, Tarek Aziz, avant qu’un tracteur ne traîne les deux cadavres dans les rues de Nadjaf. Vingt ans plus tard, le régime condamnera à la pendaison un autre Al-Sadr, Mohammed Sadeq. Sur un trottoir de la cité sainte, non loin du tombeau d’Ali, on vend sous forme de DVD les prêches du « deuxième martyr. » Le plus demandé ? Celui qu’il prononça le 19 février 1999, le jour même d’un assassinat qui déclencha de violentes émeutes. Dépourvu du bagage théologique de ses aînés, l’ambitieux Muqtada Al-Sadr, aujourd’hui porte-parole autoproclamé du peuple chiite, invoque sa glorieuse ascendance. Déjà, ses partisans tissent leur toile dans l’ancienne « Saddam City » au nord de Bagdad. Peuplée de plus de 2 millions d’âmes, cette banlieue gigantesque et misérable a d’ailleurs été rebaptisée « Medinat Sadr », la ville des Sadr.

C’est parce que je viens d’évoquer la toute puissance des Sadr de Nadjaf qu’il est temps de passer au documentaire dont j’ai parlé plus haut et que j’ai visionné hier soir : Son importance ne relève pas tellement des images car nous en avons vu de semblables depuis des mois mais du courage déployé par ces reporters de Kappa pour s’infiltrer dans deux villes assiégées, remplies de snipers, bombardées de jour comme de nuit et pour obtenir des interviews de gens qui ne prennent plus la peine de se voiler tant leur fureur de se battre et leur espoir de vaincre les troupes d’occupation dépassent leurs devoirs de prudence. La première séquence est criante de désespoir et de vérité. Un homme seul au milieu d’une route défoncée, crie à plusieurs reprises : « C’est ça la liberté que nous promettent les Américains, nous ne voulons pas de cette liberté ! » Cette séquence revient à plusieurs reprises au cours du documentaire, s’inscrivant comme le désir de liberté de tout un peuple uni contre ses destructeurs.

Dans certains cas, Grégoire Deniau et Stéphane Villeneuve ont pu s’adresser à de jeunes soldats américains. Face aux deux villes iraqiennes sunnites et chiites les plus importantes pas un seul d’entre eux ne connaissait la signification des deux mots, à fortiori la différence entre ces deux concepts de l’Islam. Nous savions combien le gouvernement américain est fautif de confronter ses troupes avec des populations dont ils ne savent rien, dont on ne leur a rien dit avant le départ, sinon quand ils doivent tuer et quand ils doivent épargner. J’ai peine à croire parfois qu’ils prennent les gens pour des « bougnoules » comme  les appelle le guignol américain de Canal+ mais il faut se rendre à l’évidence, ils en sont intimement persuadés si tant est qu’ils pensent et réalisent parfois les erreurs d’interprétation qu’ils sont entrain de commettre, qu’ils commettent en fait depuis qu’ils ont entrepris des Guerres en Orient ou au Moyen Orient. Il faut dire que leurs ancêtres ne comprenaient pas plus l’âme d’un Indien quand ils les tuaient par milliers afin de conquérir leurs territoires. Ce que ces hommes ont fait sur le sol même des Etats-Unis, pour quelles raisons leurs descendants s’en priveraient-ils dans un pays étrange dont ils connaissaient à peine l’existence avant d’y être envoyés ?

L’anniversaire de la mort d’Husayn n’a pu être célébré à Karbala comme elle le fut l’année dernière puisque les pèlerins ne pouvait accéder à la Ville Sainte mais les milliers de  combattants chiites les ont remplacés à Nadjaf et nous avons pu voir ces hommes en armes prier et se prosterner devant leur Mehdi, Muktada Al-Sadr, enveloppé dans le drap blanc du martyr.[28] Bien que sa tête soit mise à prix par les Américains, ce petit homme bedonnant se montre ouvertement à ses troupes qui, si elles ne se sont pas flagellées comme il est de coutume, ont hurlé leur espoir de mourir pour leur grande cause. (Aux dernières nouvelles, Moktada Sadr a été arrêté le 27 juin par les Américains : je décris dans la note 75 de bas de page les évènements qui ont précédé cette arrestation.) 

L’évêque de Bagdad  et un imam sunnite sont venus se joindre aux révoltés chiites et l’homme d’église, l’imam et l’ayatollah ont fait une déclaration œcuménique dont les Américains devraient tirer une leçon s’ils en ont encore le désir : ils avaient cru pouvoir dans un premier temps réunir autour d’eux tous les opposants au régime de Saddam Hussein mais ils sont arrivés en fin de compte au résultat contraire, dressant les différentes communautés contre eux car elles n’acceptent pas la destruction de ce pays qui est leur depuis des millénaires et la mort de milliers de victimes qui sont devenus à leurs yeux autant de martyrs.[29] Oui, je crois que l’intérêt du documentaire de Grégoire Deniau et Stéphane Villeneuve émane surtout de la possibilité, parfois de la permission qu’ils ont obtenue de voir les gens et de les interroger, filmant ces différentes séquences qui sont pour nous autant de témoignages historiques. Pour terminer  comme se termine le documentaire, regardons à nouveau cet homme, seul sur sa route défoncée et criant à plusieurs reprises : « C’est ça la liberté que nous promettent les Américains, nous ne voulons pas de cette liberté. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                  « Le Monde Selon Bush » de William Karel 

en collaboration avec Eric Laurent :

« La Guerre des Bush » - « Le Monde Secret des Bush »

 

Il est évident qu’ayant lu « Dude, Where’s my country » de Michel Moore, livre qui a fait l’objet d’un de mes récents Mots…dits, et sans vouloir en aucune façon dénigrer l’excellent documentaire de William Karel, « Le Monde selon Bush », que j’ai regardé dans le cadre de l’émission « Contre-courant » sur France 2, je me suis dit que certains faits allaient se recouper (ce qui s’est en effet produit.) William Karel, ancien reporter-photographe à l’agence Gamma, a d’ailleurs reconnu dans une interview l’excellence non pas du livre mais de « Farenheit 11/9 » qu’il a sans doute eu la chance de visionner et j’aimerais savoir si c’est une chance pour le cinéaste français de sortir en salle avant Michael Moore. Les Français bouderont-ils « Farenheit » s’ils sont convaincus par « Le Monde selon Bush » ou au contraire - ce que je crois - voudront-ils comparer la version française et la version américaine d’une même aventure ?

William Karel utilise une méthode très différente de Michel Moore qui s’appuie sur des sources indubitables pour énoncer ses arguments : comme ceux de Gérôme Prieur et Gérard Mordillat, son documentaire est construit par les intervenants prestigieux qui ont souvent été des témoins à part entière des évènements qu’ils relatent. William Karel a dit au cours de son entretien avec un rédacteur de Télérama : Je ne fais pas de documentaire au sens classique du terme. Se fondre dans un lieu, observer et filmer, c’est le travail d’un Depardon ou d’un Wiseman. Moi, j’appelle des témoins puis je m’assois en face d’eux et je les fais parler. Ensuite, par le montage, je construis une histoire, racontée à plusieurs voix, où l’un peut commencer la phrase et un autre la terminer. Mon commentaire ne prend pas position, il donne des faits, des dates. Mais ce que je ne peux pas dire, j’essaie de l’obtenir des témoins. L’idéal serait que je leur écrive le texte…

C’est Norman Mailer qui entame le débat : Nous avons le pire président de l’histoire des Etats-Unis. Il est ignorant, arrogant, totalement stupide dans tous les domaines, sauf un : il a su se faire aimer par une large partie de la population - la moins intelligente - qui est très contente de lui, car devant l’étendue de sa bêtise, ils peuvent se dire : « Formidable ! Si ce crétin peut être président, pourquoi pas moi ? » D’ailleurs, Bush a reconnu lui-même dans un discours prononcé devant des étudiants : A ceux d’entre vous qui ont obtenu honneurs et diplômes, je dis bravo et aux étudiants médiocres, je dis :  vous aussi, vous pouvez devenir président des Etats-Unis. Le problème c’est que je ne peux même pas mettre un point d’exclamation à la fin de cette phrase car elle ne constituait pas une satire mais une remarque faite au premier degré sans le moindre sourire.

Le documentaire comporte plusieurs parties dont je ne dirai pas qu’elles sont distinctes mais plutôt qu’elles évoquent des faits qui relèvent de phases différentes dans la vie du Président des Etats-Unis. Tout d’abord, James Robinson « Télé Evangéliste » et conseiller religieux de Bush prononce la traditionnelle prière sans laquelle aucune réunion des ministres présidée par Bush ne peut commencer : Il prie pour les Etats-Unis et surtout pour Bush. Robert Baer, ancien agent de la CIA, déclare même que depuis son élection et surtout depuis le 11 septembre, le Président se croit investi d’une mission divine : promouvoir une vision biblique de la politique menée par les Etats-Unis. Il n’était pourtant pas très bien préparé à cette mission car dans ses jeunes années il avait un penchant très fort pour les boissons alcooliques qui cadrait mal avec ses obligations futures.

Je me suis vraiment intéressée à un passage assez inédit du documentaire : nous savons tous que les Etats-Unis approuvent la politique de Sharon, celui-ci étant un ami personnel du Président auquel il a rendu visite huit fois depuis son investiture. Ce que je savais moins, c’est que les préférences de Bush vont aux « Evangélistes Sionistes » parce qu’ils sont contre les païens, les gays et les lesbiennes, désirent comme  le général William Boykin, mener une croisade contre l’Islam car Mohamed (Jerry Falwell, chef de file des chrétiens ultra, l’affirme dans le documentaire) est l’exemple même du terroriste mais surtout veulent qu’Israël appartiennent aux Juifs jusqu’au jour du jugement dernier (nous avons vu des images où ils vont le clamer dans les rues même de Jérusalem.) Pour quelle raison ? Parce qu’ils respectent le judaïsme ? Mais non : parce qu’au jour du jugement dernier, Jésus reviendra et que tous les Juifs se convertiront au christianisme sauf quelques uns qui bien sûr iront en enfer ! (Quand échapperai-je à l’universalité de Jésus ?)

Il est évident que l’un des plus graves problèmes de Bush est qu’il n’a jamais pris de décisions et que tout est préparé pour lui par ses conseillers officiels ou officieux. Il absorbe leurs conseils et leurs discours comme une éponge… Il ne connaît d’ailleurs pas plus le Moyen-Orient que les autres pays du monde où l’entraînent aujourd’hui ses fonctions. Il semble qu’il n’ait même jamais eu de passeport jusqu’à son élection à la présidence du pays le plus puissant du monde ! Le fait serait acceptable si l’homme appartenait à une famille relativement modeste mais il n’en est rien : Qui sont les Bush ? En apparence la « dynastie tranquille » de l’Amérique. En réalité, une  « dynastie » dont les secrets de famille insoupçonnables sont soigneusement enfouis. Le grand-père de l’actuel Président, Prescott Bush, a fait fortune en prenant la direction d’entreprises nazies,[30] après l’arrivée au pouvoir de Hitler. En 1942, ses entreprises ont été saisies, pour collaboration avec l’ennemi. Bush père, vice-Président de Ronald Reagan puis Président à partir de 1988, a armé et financé Sadam Hussein. Il a donné son accord à l’expédition de souches d’armes biologiques à l’Iraq - soixante souches ont été livrés par la firme Becktel jusqu’à ce que le Pentagone interdise ces livraisons qui ont permis les attaques à l’arme chimique contre les troupes iraniennes et la population kurde. L’un des intervenants : Ce sont les Américains qui ont gagné la guerre contre l’Iran et gazé les Kurdes !

Si, jusqu’au 11 septembre 2001, Bush junior n’a pas eu de politique préconçue, c’est à partir de cette date qu’il a décidé avec l’aide de Donald Rumsfeld, Dick Cheyney et Paul Wolfowitz[31], non de poursuivre Al-Qaïda et Ben-Laden, mais de faire de Saddam Hussein le terroriste qu’il fallait abattre à tout prix. C’est sous l’impulsion de Rumsfeld et Wolfowitz que Bush a décidé de ne pas tenir compte des compte-rendus de Hans Blix, chef des Inspecteurs de l’ONU chargés de rechercher en Iraq les armes de destruction massive. Sam Gwynne, rédacteur au Manchester Guardian, rapporte ici les déclarations cinglantes faites au journal par Hans Blix avant son départ pour Stockolm. Il y disait entre autres que la recherche des armes de destructions massives était comme une chasse aux sorcières au Moyen Age (ou dans l’Amérique puritaine du XIXème siècle, si l’on en croit Nathaniel Hawthorne !) : elles n’existaient pas mais il fallait les trouver à n’importe quel prix. William Karel fait également appel à Javier Perez de Cuellar[32], ancien Secrétaire Général de l’Organisation des Nations Unies,  pour défendre les thèses de Hans Blix.

C’est alors à Joseph Wilson, ancien ambassadeur de Bush père, de s’exprimer en français : une rumeur avait été propagée par Bush selon laquelle le Niger avait vendu à l’Iraq de l’uranium enrichi. Après s’être rendu sur place sur ordre du Président et n’avoir rien découvert de significatif, Joseph Wilson a décidé de  raconter son aventure au New York Times. La Maison Blanche est alors intervenue en proclamant que c’est sur des renseignements secrets fournis par la femme de Joseph Wilson, agent de la CIA, que l’ambassadeur s’était rendu au Niger. La carrière de Valérie Wilson et tout son travail depuis de longues années fut en un instant balayé puisque, selon le Washington Post, elle fut remerciée sur-le-champ et renvoyée dans ses pénates.

Un instant fort du documentaire est l’intervention de Robert Boyd, doyen du Sénat, ancien ami de Bush père et de Reagan, qui dénonce la Guerre d’Iraq qui a été entreprise pour que les pétroliers américains s’empare de l’or noir iraqien. Cette séquence est immédiatement suivie par le rappel des mesures prises dès le lendemain du 11 septembre et renforcées à partir du déclenchement de la Guerre d’Iraq, mesures connues sous le nom de « Patriot act » (dont j’ai longuement parlé dans les Mots…dits sur le livre de Michael Moore), élaborées par Viet Dinh. Ces lois dites de sécurité permettent aux autorités compétentes de faire main basse sur tout ce qu’elles considèrent comme une attaque à la politique et à la sécurité des Etats-Unis. Elles ont permis qu’on demande à une bibliothèque publique qu’elle donne la liste des livres empruntés par les abonnés afin de connaître leurs idées sociales, littéraires ou politiques ! Elles donnent le droit de confisquer les cartes bleues ou indique le numéro de téléphone qu’on peut appeler pour dénoncer une personne quelconque (comme au temps d’Hitler, de Vichy ou de l’URSS !) « The Ethics & Policy Integration » (Le Centre d’Intégration sur les principes d’éthique) a pris toutes les mesures nécessaires pour contrer le « Patriot Act. »

Je passe rapidement sur les faits suivants qui ont trait à la collusion entre les Bush, leurs entreprises (surtout Carlyle) et tous les princes saoudiens, sur le survol des Etats-Unis par l’avion qui a ramené par étape des membres de la famille Ben Laden en Arabie Saoudite[33] plutôt que de les arrêter comme témoins privilégiés… pour passer à l’intervention de Laurent Murawiec, Américain d’origine française, ancien chercheur à l’Institut Hudson de Washington (DC), qui a souligné que la famille royale saoudienne  se reproduisait comme les lapins d’Australie et comptait plus de huit mille princes ![34] A la fin du documentaire, nous voyons le village où Bush est né : il regorge de boutiques de gadgets ventant l’actuel Président des Etats-Unis. Celui-ci dispose de soixante millions de dollars pour mener sa campagne électorale alors que John Kerry ne dispose que de quinze millions. Si l’on entrevoit aujourd’hui la possible « non réélection » de Bush (qui ne pourrait sans doute bénéficier des manipulations qui ont présidé à sa précédente élection), c’est que bien sûr une partie de la population a enfin ouvert les yeux surtout devant les terribles pertes actuelles dans les rangs des GI’s. On rapatrie aujourd’hui les corps des soldats dans des sacs et chaque famille les enterre sans qu’on ait le droit de photographier ou de filmer les funérailles.

Je continue cependant à me poser des questions : Si l’on peut comprendre que les Américains, après l’effondrement des Tours, se soient sentis solidaires de leur Président, comment les médias et les hommes politiques ont-ils pu se taire si longtemps et seuls les intellectuels réagir contre la Guerre dès le premier jour ? Je suis d’accord, ils parlent aujourd’hui et c’est bien mais n’est-ce pas trop tard et le processus enclenché n’est-il pas irréversible ? Dire : Si Bush avait dès le premier jour rompu les liens avec l’Arabie Saoudite, nous n’en serions pas arrivés là est l’équivalent de : si Hitler n’avait pas exterminé les Juifs, il n’en serait pas arrivé là. Parce que la famille Bush est en quelque sorte entretenue par les Princes saoudiens, parce que Hitler était un exterminateur invétéré, les choses ne peuvent être autrement que ce qu’elles sont devenues. Une fois encore, je me permets de répéter que nous devons à l’URSS, à la Russie, à Poutine, à Bush, l’explosion d l’Islamisme dans tout le Moyen Orient et peut-être dans le monde. Combien de ministres iraqiens resteront-ils en vie pour mener une politique en accord avec la volonté des citoyens sunnites, chiites, baasistes, kurdes… et pourront-ils un jour redonner à cette civilisation plusieurs fois millénaires sa splendeur d’autrefois ?   C’est tout ce que je souhaite sans avoir le don de prévoir l’avenir.

 

Additif : On beaucoup parlé de Bush au sujet des documentaires de Michael Moore et de William Karel mais ont connaît moins celui de Christine Rose « Liberty Bound » qui passe en ce moment dans un seul cinéma parisien : L’espace St Michel. Quand je l’ai entendue pour la première fois, Christine Rose a dit qu’elle était née le 12 novembre 1969 à Parma dans l’Ohio mais qu’étrangement elle avait vécu dans le village texan où Bush vit le jour. Christine Rose est diplômée en Littérature anglaise de l’Université Sam Houston (1992) et a passé sa maîtrise à l’Université Texas Women en 1996. Elle n’a pas reçu de formation technique du cinéma. Elle a rejoint le mouvement anti-guerre de 2003, a travaillé passionnément dans des « Peace and Justice Centers » (Centres pour la paix et la justice) et défendu les libertés civiles et les droits démocratiques durant le régime de Bush.

Très jeune, elle a milité dans des organisations démocratiques régionales, a eu des activités dans un parti écologique puis elle a ressenti le besoin de s’investir dans des entreprises pouvant atteindre le public au niveau national et international. Elle a commencé à faire des films avec le désir de donner un arrière-plan artistique à des thèmes politiques et controversés. On pourrait dire que ses réalisations tiennent du documentaire et du Cinéma Vérité. « Liberty Bound » est le voyage d’une citoyenne Américaine qui découvre le mensonge, l’oppression et la corruption qui ont envahi son pays depuis les évènements du 11 Septembre. C’est la lutte continuelle de l’Amérique pour garder un équilibre entre la démocratie, le capitalisme et le fascisme, un film coup de poing qui fait froid dans le dos. Décidément, Georges Bush est le chouchou des sujets documentaires…

Après « Farenheit 11/9 » de Michael Moore, « Le Monde selon Bush » de William Karel, Christine Rose s’impose avec ce nouveau film dans lequel elle a décidé de faire  « circuler l’information occultée. » Son pamphlet anti-Bush témoigne des libertés civiles compromises aux Etats-Unis et surtout marque le cheminement de la politique Bush, et son lien à une certaine forme de fascisme. « Liberty Bound » se révèle être une mine d’informations et un documentaire réussi tentant de démêler le vrai du faux. Un acte de courage également, si l’on en croit la censure qui commence à gagner « le pays de la liberté. » La jeune femme a fait un important travail d’investigation lié à l’intervention de l’historien Howard Zinn, du sociologue Michael Parrenti, de l’éditeur Michael Ruppert et de l’activiste Robert Lederman. Tous expliquent leur vision de ce pays avec le recul de leurs travaux, essais, recherches. Ajoutés à cela des témoignages à propos des personnes interrogées par les services secrets et l’on peut effectivement douter des libertés civiles. Vient ensuite le coup de grâce avec la reconstitution du 11 septembre 2001 selon la réalisatrice, qui nous ramène une fois de plus au malaise de la politique Bush.

Pascale Clark a interviewé ce matin, mardi 29 juin, William Karel et Christine Rose dans son émission quotidienne « Tam Tam etcetera » sur France Inter. William Karel a reconnu que sa consoeur américaine allait plus loin que lui dans ses assertions puisqu’elle émet dans son film l’hypothèse que la destruction des Tours a été entreprise à l’initiative du clan Bush afin d’avoir un bon prétexte pour attaquer l’Iraq et Saddam Hussein. (écoutant ces mots, je me suis souvenue qu’on avait dit en 1942 que l’attaque des Japonais sur Pearl Harbour avait été en fait initiée par Franklin Delano Roosevelt pour obliger les Américains à prendre part effectivement à la Seconde Guerre Mondiale.) Ceci dit, William Karel a été d’accord avec Christine Rose pour reconnaître que la CIA et le FBI ne pouvaient pas ne pas être au courant de l’attaque qui se préparait contre les Etats-Unis.    


[1] Je ne dois pas oublier de dire à Blake une chose importante : Omar Khayyam, le grand poète soufi iranien qui a vécu de 1050 à 1122 et dont il s’est parfois inspiré pour construire ses propres poèmes a été aussi un mathématicien. Il a écrit une algèbre qui dépasse celle de Al-Kwarizmi (790-850) dont le principal ouvrage s’intitule « Hisabal-jabrwa’l-muqquâbala » (al-jabra ayant donné naissance au mot algèbre.) L’algèbre d’Omar Khayyam inclut en effet les équations du troisième degré.

[2] Je pourrais bien sûr continuer avec d’autres nombres mais chacun peut se rapporter à mes sources « le Dictionnaire Encyclopédique du Judaïsme » pour avoir des exemples nombreux de la signification des nombres et des chiffres selon l’alphabet hébraïque.

[3] P.F. Case est né à Fairport, New York, d’une mère institutrice et d’un père bibliothécaire. Il fut très jeune un musicien de talent (orgue et piano.) Il a étudié la kabbale et le monde des tarots et s’est adonné à l’occultisme.

[4] AD. Grad est un des plus grands kabbalistes de notre temps. Il a écrit sur le sens caché des lettres hébraïques. Il a beaucoup visité le Québec et y a donné de nombreuses conférences. Il a pris sa retraite aux Bermudes.

[5] Je ne sais pas si je peux inclure les analyses de tableaux d’Alain Jaubert (« Palettes » sur Arte) quand je parle du nombre d’or mais il est certain qu’il a abordé pratiquement toutes les toiles d’impressionnistes sous l’angle de la géométrie, en particulier les « nymphéas » de Monet où le pont japonais de Cheverny est étudié à partir de rectangles et d’angles et, peut-être plus encore « La Montagne Sainte Victoire » de Cézanne puis les monts qu’il a peints du Japon aux Etats-Unis et qui présentent tous une forme triangulaire ou triangulaire tronquée.

Voici ce qu’un critique de Télérama a dit à propos de « Jaune, Rouge, Bleu » de Vassili Kandinsky et d’un documentaire de 1994 d’Alain Jaubert : Souvent cité comme un tableau exemplaire de l’art abstrait, Jaune, Rouge, Bleu, peint en 1925, marque un tournant dans l'oeuvre de Vassili Kandinsky (1866-1944.) Quand le Bauhaus se transporte à Dessau, durant l’été 1925, Kandinsky rédige un questionnaire pour ses étudiants où il leur demande d’assortir un cercle, un carré et un triangle à trois couleurs primaires censées faire ressortir ces formes géométriques. Tous associent le bleu au cercle, le rouge au carré, le jaune au triangle. C'est dans ce contexte qu’il crée Jaune, Rouge, Bleu. Aboutissement d’un travail assidu sur la libération des formes et leur rapport avec les couleurs, ce tableau, légué au centre Pompidou par la veuve de Kandinsky , tente de réaliser la synthèse entre les recherches effectuées par le peintre, mais aussi par Mondrian, Malevitch ou Klee, comme l’explique fort subtilement Alain Jaubert.

 

[6] Est-ce mon côté prude mais je n’ai pas jugé utile d’insérer dans le corps du texte ce genre ludique des nombres et des chiffres qui ne peut pas plaire à tout le monde.  En note de bas de page, je me lance : J’ai découvert qu’il existait un Club de Jeux de Rôles Universitaires à Chambéry. L’un des jeux s’appelle « Etron » (excusez-moi encore, je ne veux pas être vulgaire, je raconte comme toujours !) Etron est une planète sur laquelle le calcul a une grande importance : Sur terre en effet nos lointains ancêtres avaient pris l’habitude de compter en base dix car ils le faisaient certainement sur leurs doigts. Les peuples de l’Etron ont choisi de compter en base trois car les chiffres sont les symboles cosmologiques. Les nombres sont ainsi :

Le zéro, noté 0 ou : Symbole du rien mais aussi du tout, du monde.

L’unité, notée 1: Symbole du Dévorant.

La dualité, notée 2 ou X : Symbole du Prolifique.

Le nombre 27 s’écrit 1ou 1- : Il est souvent appelé « un millier » ou « un âge. »                      

Le nombre 729 s’écrit 1 …… ou 1= : Il est souvent appelé « un million » ou une « vie. »

Le nombre 1.X (11 en décimale) : Il représente l’univers dans son entier, Etron  entouré du Grand Con Cosmique et de la Grande Gueule Cosmique.

333 : nombre de Dieu et de son mystère

666 : nombre de la Bête : le Diable, l’Antéchrist.

La signification de ces deux derniers nombres m’étonne toutefois car elle a une connotation judéo-chrétienne qui m’étonne de la part de peuples qui révèrent les divinités majeures que sont le Prolifique, le Dévorant, le Sage, le Sauvage et le Crâne mais peut-être sommes-nous confrontés ici avec une planète qui a réalisé l’œcuménisme parfait, cette utopie dont nous rêvons tous.

 

 

 

 

 

[7] Selon certains, il semble que tel ne soit pas le cas puis que le pape, ayant tenu à visionner le film, aurait déclaré en polonais à l’un de ses conseillers : « c’est la vérité. » Selon d’autres, le film n’a pas encore été visionné au Vatican et ne le sera peut-être pas.

[8] Je ne puis m’empêcher à cet instant même d’évoquer une rencontre que j’ai faite il y a bien des années au péage de Lyon, un beau jour d’été. Un prêtre en soutane attendait qu’une voiture veuille bien le remonter sur Paris. M’étant arrêtée pour lui demander s’il n’avait pas d’intentions agressives car nous n’avions plus l’occasion de voir des prêtres en soutanes, il me répondit qu’il était australien et que je n’avais rien à craindre. Je l’ai fait monter et j’ai tout de suite mis les choses au point : Je suppose que vous allez à l’église Saint-Nicolas du Chardonnet(le fief des traditionalistes), lui demandai-je. Il y allait et me raconta son histoire : Diplômé de bas latin, il avait entendu avec un de ses amis une messe en latin et avait été si émerveillé qu’il avait décidé ce jour-là de s’en tenir dorénavant au catholicisme traditionnel. Je ne lui ai pas caché que j’étais juive, nous avons déjeuné ensemble, échangé une foule de propos, je l’ai mis dans le métro en le recommandant à un voyageur et, pour me remercier, il m’a donné une médaille de la Vierge que j’ai toujours gardée.  

 

[9] Interview de la radio WSNR dans l’émission « Speak your Piece » (Parlez tout votre loisir.)

[10] Nous venons d’être informés que le film de Mel Gibson sortira en France début avril.

[11] Selon les dernières informations données par les médias, ce message pourrait n’être qu’une manipulation, peut-être d’un mouvement d’extrême-droite, destinée à semer la confusion et la crainte.

[12] La marée noire envahit les côtes de Galice le 2 décembre 2002. Après les catastrophes de l’Erika et de l'Amoco Cadiz, une fois de plus, le pétrole était venu souiller les côtes de l’extrême-ouest de l'Europe. Le « Prestige » s’est brisé et a sombré. Un pétrolier de 26 ans, chargé de 70 000 tonnes de fuel lourd, bas résidus de distillation des raffineries,  un vieux rafiot bon pour la casse, repeint de frais, mais au pedigree suspect. En pleine tempête hivernale - les concurrents de la Route du Rhum en savent quelque chose - il s’est cassé en deux. Et voilà un produit visqueux et dangereux pour l’environnement qui est venu polluer les côtes, des vieux rochers aux moindres galets, et détruire, pour longtemps peut-être, les principales sources de revenus des habitants de cette région. La Galice en était à sa sixième catastrophe en vingt-cinq ans !

[13] Mon séjour en Roumanie eut lieu au temps où Ceaucescu était le maître des lieux. Je dois avouer que je ne connaissais pas bien à l’époque l’historique de ce pays de l’Est. Après d’horribles déboires à la frontière bulgaro-roumaine où ma voiture fut fouillée et flairée par des chiens qui recherchaient de la drogue sous le prétexte que j’arrivais d’Istanbul, je m’étais réfugiée dans un grand hôtel où j’entendis parler du personnage sur chaque chaîne de télévision. Comme le roumain est assez proche de l’italien, je pus comprendre certaines bribes de phrases qui me rendirent l’image du dictateur plus familière.

 

[14] Voici par exemple un des nouveaux bâtiments de Budapest qui nous concerne particulièrement : son lycée français. Le nouveau lycée français de Budapest a ouvert ses portes en septembre 2002. Ce sera un bâtiment moderne, adapté aux exigences actuelles d'une éducation de très bon niveau et il constituera, avec l'Institut français, une autre vitrine de la langue et de la culture françaises en Hongrie.

Conçu pour accueillir 700 élèves, il sera, de façon encore plus marquée que jusqu'ici, un carrefour de cultures qui s'épanouiront autour du système scolaire français et de ses options éducatives, un lieu d'échanges apte à favoriser le dialogue des cultures et par conséquent la tolérance et le respect mutuel.  Mais une chose reste sûre, il ne viendrait à l’idée d’aucun architecte de modifier les bâtiments somptueux qui ornaient et ornent encore les rives du Danube.

[15] L’histoire de la Hongrie n’est pas exempte bien sûr d’évènements douloureux antérieurs à la répression de 1956. Sous la terrible poigne d’Horthy, les Juifs hongrois ont subi autant de sévices que ceux des autres nations contrôlées par les nazis. Un récit de György Konràd intitulé « Départ et retour » vient de paraître en traduction française aux éditions « Mille et une nuits ». Le récit de György Konràd relate une histoire personnelle qui éclaire un moment douloureux de l’histoire de la Hongrie. A la fois Hongrois et Juif, l'auteur s’interroge sur cette dualité.

 Ce livre visite des thèmes voisins de ceux de Kertész, Biro, Lorànt. Curieusement tous ces auteurs sont nés entre 1930 et 1941. Kertész et Konràd ont choisi de rester en Hongrie et écrivent dans leur langue maternelle, Biro et Lorànt ont émigré en 1956 et écrivent en français. Sauf pour Kertész qui a écrit son livre « Etre sans destin » à une époque déjà ancienne, c’est comme si ces auteurs voulaient témoigner au soir de leur vie sur une période occultée par tous pour différentes raisons historiques et politiques. (En France l’affaire Papon a démontré qu’il faut parfois du temps pour faire face à la vérité à moins que ce ne soit certaines forces ou intérêts qui s’opposent en réalité à son dévoilement). Tous ces auteurs s’interrogent sur ce que signifie être Hongrois et Juif, question également posée par François Fejtö dans son travail d’historien « Hongrois et Juifs ».

[16] Je m’étais évadée de France en Janvier 1943 avec mon frère aîné pour rejoindre les Forces Françaises Libres et je me trouvais à Gibraltar après une série d’aventures que je raconte dans : « Le Temps des Voyages. » Notre embarquement avait participé de l’énorme et de l’incroyable : des milliers de militaires franchissaient les passerelles des différents navires transformés en bâtiments de guerre, torpilleurs ou contre-torpilleurs. Jamais je n’aurais pu supposer qu’un territoire aussi étroit pût contenir autant d’hommes. Bien qu’ils fussent protégés par des bâches, on devinait les canons anti-aériens. Sur des plates-formes de petits avions étaient prêts à être catapultés lors des reconnaissances ou en cas d’alerte. Deux porte-avions nous attendaient au large pour nous escorter. Cette véritable flotte était impressionnante et encore une fois j’avais l’impression d’assister à un évènement extraordinaire : être l’une des rares passagères d’un convoi sur le point de sillonner l’Atlantique pour remonter vers la Grande-Bretagne.

[17] Voici ce que j’ai appris sur la cathédrale de Mdinah : Ce chef d'œuvre de la fin du XVII ème siècle que l’on doit à l’architecte maltais Lorenzo Gafa se trouve sur le site d’une église normande bien plus ancienne, détruite par un violent tremblement de terre en 1693. Selon la tradition, cette église aurait elle-même été construite à l’emplacement de la demeure de Publius, le gouverneur romain de l’archipel qui fut converti au christianisme par Saint Paul en 60.

 

[18] Je me dois d’ajouter que tel fut mon sentiment immédiat alors que je ne connaissais rien de l’histoire de l’île si ce n’est ce que j’ai écrit au sujet de la guerre. Voici tout de même une confirmation de ce que j’ai écrit à propos de la stature imposante des églises maltaises : Mosta, une ville pratiquement située au centre géographique de l’île de Malte constituait autrefois un lieu sûr contre les attaques de corsaires. La curiosité de Mosta réside dans sa monumentale église dont le profil s’ inspire du Panthéon de Rome. Sa coupole occupe la quatrième place parmi les plus grandes d'Europe. Cette église, comme la plupart des anciennes églises de Malte, est un monument de foi. En 1942, une bombe de 500 kilos tomba sur l’église, perfora la coupole et roula sur le sol, à l’intérieur, sans exploser. !

 

[19] « Saint Paul arriva à Malte alors qu’il était prisonnier, en route pour Rome, le lieu de son martyre. Ici, lui et ses compagnons de naufrage furent traités - comme nous le lisons dans les Actes des Apôtres, « avec une humanité peu banale » (28, 2). Ici, il témoigna du Christ et guérit le père de Publius, ainsi que d’autres personnes de l’île qui étaient malades (cf. Ac 28, 8). La bonté du peuple maltais fut récompensée par « la bonté de Dieu notre Sauveur et son amour pour les hommes » (Tt 3, 4). Pendant deux millénaires, vous avez été fidèles à la vocation que comporte cette singulière rencontre. » Ces lignes sont extraites du discours prononcé par le  pape Jean Paul II à son second séjour à Malte, le 8 Mai 2001.

[20] La Citadelle de Gozo semble juchée en équilibre sur son plateau de manière encore plus précaire que Mdinah, son homologue à Malte. La citadelle est elle-même dominée par la cathédrale, autre chef d’œuvre baroque érigé par l'architecte maltais Lorenzo Gafa. La Citadelle est un point de repère connu sur l’île depuis au moins 1500 av. J.-C. Et la cathédrale elle-même se trouve à l’emplacement de plusieurs sites religieux antérieurs, quelques-uns étant peut-être plus mythiques que réels.

    Le premier édifice à être construit sur ce site était probablement un temple phénicien. Il fut reconstruit et agrandi par les Romains, avant de changer de statut pour devenir une église chrétienne. L’édifice subit plusieurs reconstructions avant qu’un tremblement de terre ne l’endommage.  

[21] Les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem

 

[22] Dès 1979, Mohammed Bakr al-Sadr émit une fatwa proscrivant l’adhésion au parti Bath et jugea licite le recours à la violence face à l’oppresseur. Il fut exécuté en compagnie de sa sœur l'année suivante, au lendemain d’un attentat manqué contre le vice-Premier ministre, Tarek Aziz, avant qu’un tracteur ne traîne les deux cadavres dans les rues de Nadjaf. Vingt ans plus tard, le régime condamnera à la pendaison un autre al-Sadr, Mohammed Sadeq. Sur un trottoir de la cité sainte, non loin du tombeau d’Ali, on vend sous forme de DVD les prêches du « deuxième martyr. » Le plus demandé ? Celui qu’il prononça le 19 février 1999, le jour même d’un assassinat qui déclencha de violentes émeutes. Dépourvu du bagage théologique de ses aînés, l’ambitieux Muqtada al-Sadr, porte-parole autoproclamé du peuple chiite, invoque aujourd’hui sa glorieuse ascendance. Déjà, ses partisans tissent leur toile dans l’ancienne « Saddam City », au nord de Bagdad. Peuplée de plus de 2 millions d’âmes, cette banlieue gigantesque et misérable a d’ailleurs été rebaptisée « Medinat Sadr », la ville des Sadr. J’ajoute que Muqtada al-Sadr revêt déjà pour haranguer ses foules l’étole blanche du martyr. 

              [23] Ensablé dans une confrontation sanglante avec les quelque 2.000 insurgés sunnites retranchés dans Falloudja, l’état-major américain a retiré ses troupes sur des positions plus éloignées de la ville, confiant à la police irakienne et à une nouvelle force composée d’anciens soldats de Saddam Hussein le soin d’y rétablir la sécurité. Plusieurs commandants américains ont souligné que cette nouvelle stratégie, tournant le dos à la politique de « débaassification » de l’Iraq mise en oeuvre il y a un an, était une « expérience » susceptible d’être annulée. Pas question non plus pour eux de renoncer à retrouver les meurtriers de quatre civils américains à Falloudja le 31 mars, dont le lynchage a déclenché l’offensive des « marines. » A Washington, un porte-parole du Pentagone a souligné que les Etats-Unis suivraient « les yeux grands ouverts » l’application de cet accord de Falloudja. Mais pour de nombreux Iraqiens, l’arrivée du général Djassim Mohamed Saleh, ancien de la Garde républicaine (garde prétorienne du dictateur) et de ses hommes et le retrait des « marines » ressemblent à une débâcle militaire pour l’armée américaine. « Allah nous a donné la victoire sur les Américains » pouvait-on entendre depuis le haut-parleur d’une mosquée de la ville. « Cette victoire est le fruit des actes de bravoure des moudjahidine  (combattants de la guerre sainte) de Falloudja qui ont vaincu les troupes américaines. » « Je suis certain que les Américains ne reviendront pas dans cette ville après la leçon que leur a infligé la population de Falloudja », affirme un habitant, Faouak Djabbar.

 

               [24] Je crois que Marc-Alain Ouaknin est arrivé à peu près au même conclusion en ce qui concerna la Bible dans son dernier livre que je n’ai pas encore lu : « Le Mystère des Chiffres. »

[25] Je suppose que j’ai déjà eu l’occasion d’expliquer ce qu’était le wahhabisme qui est né en Arabie Saoudite sous le règne Ibn’Saoud mais comme j’ai l’intention de parler de l’imam de Nadjaf, il n’est pas inutile que je précise une fois de plus ce qu’est cette doctrine : Le wahhabisme, doctrine politico-religieuse, tire son nom de son fondateur, Mohammed ibn Abd el Wahhab, mort en 1792 en Arabie. Cette doctrine, qui gouverne l'Arabie saoudite grâce à l’alliance entre les descendants d’ibn Abd el Wahhab et ceux d’Ibn Saoud, fondateur du premier royaume saoudien, prône un retour à la pureté originelle de l’Islam. Elle condamne la pratique du culte des saints ( maraboutisme), les pèlerinages à leurs tombeaux, l’usage du chapelet. Elle interdit la mixité, le cinéma, la musique et le tabac. Elle impose le port de la barbe aux hommes et celui du « djelbab » (voile recouvrant le corps et le visage), ou au moins de «  l’abaya » (vêtement ample cachant les formes du corps), aux femmes. Tout ce qui s’oppose à cet islam, sévèrement codifié à partir d'une lecture littérale des textes coraniques, est considéré comme  « bidâa » (invention humaine), et donc contraire à la chariâa (loi divine).

 

               [26] Voici qui devrait faire réfléchir les islamistes qui contestent à l’Etat laïque le droit d’interdire le port du voile dans l’enceinte de l’école publique. S’ils connaissaient mieux « leur » version du coran, ils verraient que les femmes et les filles doivent rester à la maison et les garçons ne fréquenter « que » l’école coranique, à l’exception de toute autre !

               [27] Je crois me souvenir que j’ai parlé des flagellations auxquelles j’ai assisté en Iran quand j’ai fait l’analyse du livre de Saideh Pakravan : «  The Arrest of Hoveyda » (L’Arrestation d’Hoveyda.)

   [28]  Le 27 juin, l’imam radical Moktada Sadr a proposé de retirer ses miliciens de Nadjaf afin de mettre un terme aux combats avec les forces américaines, a indiqué le conseiller à la sécurité nationale iraqien. Mouaffak al Roubaïe, citant un communiqué de Sadr, précisant que l’imam proposait le départ de ses combattants non originaires de Nadjaf en échange du retrait des forces américaines et de l’abandon des poursuites engagées à son encontre pour un meurtre commis en 2003. « Afin de mettre un terme à la situation tragique à Nadjaf et à la violation des lieux saints, je fais part de mon accord pour ce qui suit : la fin de toutes les manifestations armées, l’évacuation des bâtiments public et le retrait de tous les combattants de l’Armée du Mehdi. »

 Recherché mort ou vif par les Américains, Sadr invite également les forces américaines déployées à Nadjaf à se replier dans leurs bases afin de laisser la police iraqienne prendre le contrôle de la sécurité de la ville. Il dit également souhaiter l’ouverture de négociations avec la communauté chiite irakienne, majoritaire dans le pays, sur l’avenir de l’Armée du Mehdi que les Etats-Unis veulent démanteler. Les miliciens de Sadr ont, comme je l’ai montré dans le texte, pris les armes début avril contre les forces emmenées par les Etats-Unis dans les villes chiites du sud de l'Irak et dans certains quartiers de Bagdad. Les dignitaires chiites iraqiens désapprouvent la stratégie adoptée par l’imam radical.

 

             [29] J’ai d’ailleurs remarqué lors du passage d’une ambulance qui recherchait des blessés pour les conduire à un hôpital de fortune que l’infirmier, quand il repérait une victime décédée, disait : « voici un martyr. »

[30] Sans vouloir faire de comparaisons désobligeantes, le père de John Kennedy n’était pas non plus exempt de tares et, sans être allé aussi loin que Preston Bush, il a montré en son temps où allaient ses préférences…

2 Paul Dundes Wolfowitz (né le 22 décembre 1943) est un des conseillers de la Maison Blanche et sous-Secrétaire à la Défense des Etats-Unis dont le secrétaire est Donald Rumsfeld. Il est un néoconservateur connu pour ses vues de « faucon », avocat de la cause d’Israël et supporter absolu de la Guerre en Iraq.

3 M. Javier Pérez de Cuellar a pris ses fonctions de Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies le 1er janvier 1982. Le 10 octobre 1986, il a été chargé d’un second mandat, qui a débuté le 1er janvier 1987 et s’est achevé en 1991.

 

 

 

[33] Une fois encore, voir les Mots…dits sur le livre de Michael Moore.

[34] Laurent Murawiec a critiqué violemment l’idéologie wahhabite de la famille royale saoudienne et la stratégie du royaume saoudien pour étendre le wahhabisme à tout le monde islamique dans un discours devant le « JINSA Policy Forum » le 17 septembre 2003.  « Le 11 septembre a fait plus pour convaincre les Américains que l’Arabie Saoudite était un ennemi et non un ami que tout autre chose » et pourtant les relations protectrices que les Etats-Unis entretiennent avec l’Arabie Saoudite se sont accrûe dramatiquement à partir du 11 septembre. A la suite de ce discours, Laurent Murawiec a été renvoyé de l’Institut.