Lise Willar - Ecrits

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(
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2003 - 2004

Pillages à Bagdad

 

Je voudrais me pencher dans ces nouveaux Mots…dits sur les pillages qu’on a pu observer en Iraq depuis que les Américains ont libéré les grandes villes. Tout en considérant qu’après plus de trois décennies de dictature féroce et de privations de toutes sortes, il paraît assez naturel que les habitants s’en soient pris aux palais des « princes qui les gouvernèrent », je suis beaucoup plus sceptique quant à la tentative de pillage des hôpitaux et des musées. En ce qui concerne les premiers, comment peut-on, même en pleine détresse, voler le peu qui reste aux médecins impuissants face aux problèmes insolubles que présentent des êtres blessés - le petit Ali de douze ans aux bras sectionnés a perdu toute sa famille dans les bombardements[1]- face au manque de lits, d’électricité, de médicaments ?[2] L’aide humanitaire, grâce au Croissant Rouge et aux ONG[3], commence à être acheminée au moment où l’on apprend que les bâtiments de l’UNESCO eux-mêmes n’ont pas été épargnés mais elle est constituée de vivres plutôt que de matériel médical. En ce qui concerne les trésors archéologiques de cette Mésopotamie où naquit Abraham, je viens de voir à la télévision les larmes versées par la directrice des Musées d’Irak, le Dr Nawala Mettwali : une peine indicible se lisait dans son regard face à ses vitrines brisées, à ses trésors assassinés ou disparus. Impuissante, elle s’est baissée pour ramasser quelques morceaux qui gisaient sur le sol et les a regroupés dans un misérable carton. L'actuel musée de Bagdad avait été inauguré en 1976. Ses collections comptaient environ cent cinquante mille pièces, de menues tablettes d'argile gravées d’écritures cunéiformes aux puissants taureaux ailés de Khorsabad ou aux bas-reliefs des palais de Nimroud qui pesaient chacun plusieurs tonnes, l'ensemble constituant une anthologie assez complète de toutes les civilisations qui se sont succédées, depuis plus de sept mille ans, entre le Tigre et l'Euphrate : témoignages préhistoriques, vestiges sumériens, akkadiens, babyloniens, assyriens néobabyloniens, perses, grecs, parthes, sassanides, et un très riche fond islamique

 Lors de la première guerre du Golfe, une grande partie de ces pièces avait été mise à l'abri et le musée fermé. Il avait été rouvert pour l'an 2000. De nombreux objets qui avaient souffert de leur réclusion dans des caisses métalliques demandaient une longue restauration qui n'était pas achevée. Les trésors les plus précieux, comme ceux qui avaient été trouvés dans les tombes royales d'Our, étaient restés dans leurs cachettes : seules leurs photos étaient exposées dans le musée de Bagdad. Ces pièces sont-elles pour autant sauvées ? A la suite de la première guerre du Golfe, neuf des treize musées régionaux avaient été plus ou moins pillés.

  D'après le New York Times il aura fallu moins de 48 heures pour que les trente deux galeries du Musée archéologique national d'Irak soient ‘nettoyées’ sous le nez des troupes américaines. Plusieurs archéologues irakiens auraient fait des démarches auprès du commandement américain pour que le musée soit sanctuarisé. En vain. Je ne pouvais m’empêcher en lisant ces nouvelles de revenir sur soixante années de ma vie et me souvenir que les nazis, même s’ils ont parfois envisagé de le faire n’ont ni programmé ni opéré la destruction de Notre Dame de Paris, que Rome est restée « ville ouverte. » Je pense que les premières exactions - je ne parle pas ici d’êtres humains - qui m’aient fait horreur sont la destruction des mosquées de Bosnie que je connaissais pour les avoir si souvent admirées.

Le quotidien britannique The Independent a insisté dimanche sur les destructions : statues mutilées, vitrines éventrées, objets fracassés. Les autorités irakiennes avaient pourtant prévu le pire. Dans le numéro de février 2003 de la revue Archeologia, le Dr Nawala Mettwali, indiquait que le personnel a suivi des sessions de formation pour évacuer les trente deux salles du musée en un jour. Les objets seront mis à l'abri dans des lieux secretsLa responsable des musées qui pleure aujourd'hui ses collections disparues n'avait pas prévu que le personnel serait le premier à se volatiliser, laissant place aux vandales. Après le pillage du Musée de Bagdad, le directeur général de l'Unesco, Koïchiro Matsuura, a fait savoir, dans un communiqué, qu'il avait aussitôt saisi les autorités américaines et britanniques et demandé de prendre immédiatement les mesures de surveillance et de protection des sites archéologiques et institutions culturelles irakiens. A la veille de l'intervention armée, Mounir Bouchenaki, directeur adjoint de la culture à l'Unesco, avait déclaré au Monde : Les Américains connaissent la valeur et la diversité du patrimoine irakien. Nous leur avons remis la liste des sites importants. J’espère qu’ils en feront bon usage. Je ne voudrais pas être vulgaire mais ne croyez-vous pas qu’à l’écoute de ces mots il vaut mieux rire que pleurer… ? Comme si la coalition, dans son avance fulgurante, avait eu la possibilité d’avoir ces choses-là en tête ! Avait-elle même été informée de l’existence d’un tel message ? Il est évident qu’il y a une sorte d’ironie amère dans cet avertissement : « attention, faites la guerre, détruisez, tuez quand il le faut puisque c’est inévitable mais épargnez nos trésors archéologiques ! »

Allons, il faut poursuivre : n’oublions pas dans notre triste énumération le groupe de sept français employés par la chancellerie resté sur place pour assurer la protection des locaux du centre culturel français qui est demeuré de la même façon impuissant face aux pillards de différentes origines. L'ambassade d’Allemagne, située rue Karada, proche de la rue Abou Nawas où se situe le Centre Culturel français a été attaquée par des familles de pillards qui sont rentrés dans la cour intérieure de l'ambassade en voiture et même à cheval. Ils ont démonté tout ce qu'ils trouvaient, le mobilier, les néons, les réfrigérateurs, les appareils vidéo… Certains me diront qu’aveuglés par les anciennes interdictions et leur nouvelle liberté, il paraît impossible à des êtres malheureux de discerner entre les « sacs »  à choisir et de rester prudents devant cette perte d’une mémoire historique. C’est une explication ou une constatation un peu courte à mon goût et la raison pour laquelle je voudrais avant de revenir sur l’Iraq redire ici-même ce que j’ai écrit au cours de mes différents voyages dans des pays qui ont été occupés, certains durant des centaines d’années, puis ont recouvré leur indépendance. J’ai été constamment surprise devant toutes les richesses qui s’offraient  à mes yeux et qui auraient du selon la logique populaire des Bagdadis - je montre dans les lignes ci-dessous que j’en ai eu le sentiment -  disparaître à jamais.  

Un de mes premiers grands voyages fut celui de Chine Populaire où je me suis rendue en 1963 via Moscou par le Transmongolien qui mettait une semaine pour aller de la capitale soviétique à Pékin, la capitale chinoise. Voici ce que j’ai alors écrit : Notre première visite fut pour le Palais d’Hiver et la Ville Interdite aux Mille Pagodes. Nous étions ébahis devant la richesse et l’opulence de ces lieux qui traduisaient la puissance des empereurs chinois et mandchous. Les salles du dernier pavillon contenaient des centaines de pagodes d’or, des rochers sculptés de jade et des costumes de brocard sertis de pierres précieuses. Comme à chacun de mes voyages dans des pays où les hommes ont fait la Révolution, j’ai pu constater la clairvoyance des chefs qui ont su éviter que l’Histoire de leur nation ne soit effacée par un pillage systématique comme ce fut le cas dans l’antiquité ou au Moyen Age quand les troupes étaient payées par le sac de toutes les villes dont l’armée s’emparait. Dans les jardins du Palais, au bord de bassins spacieux, des enfants observaient les poissons rouges géants qu’ils taquinaient avec des tiges de bambou. Les familles avaient l’air détendu, ravies de se promener au soleil dans un environnement qui leur fut jadis strictement interdit. 

Passons maintenant à Moscou si vous le voulez bien : Après notre visite au dirigeant de la Révolution d’Octobre et Premier Président du Soviet Suprême, nous sommes entrés dans le Palais des Armures du Kremlin : J’ai vu les joyaux de la Couronne à la Tour de Londres, les pagodes d’or et de jade au Palais d’hiver de Pékin, le trésor d’Iran à la Banque Mellih de Téhéran, les splendeurs de Topkapi à Istanbul et je croyais à tort qu’en raison de la Révolution le Kremlin ne pourrait me révéler ses anciens mystères. Il n’en était rien et je me suis trouvée face à des perles, des brillants, des émeraudes, des objets d’or massif, une profusion d’icônes richement enluminées, des services en métal précieux, des livres aux couvertures de cuir repoussé enrichi de pierres fines, des robes de cour tissées de fil d’or et scintillantes de perles de rivière, des armures offertes par des princes étrangers, des caparaçons des mille et une nuits, des services de table dont un merveilleux Sèvres offert par Napoléon au Tsar après Tilsit, des carrosses dorés et armoriés pour attelages de douze chevaux... Les  bolcheviques qui ont envahi le Kremlin en 1917 ne semblent pas avoir cédé à la tentation d’un pillage systématique et pourtant j’imagine ce qu’était le faste des tsars comparé à la misère des moujiks…

Après le Palais des Armures, nous avons visité les églises intérieures du Kremlin dont les dômes dorés éclairent les quatre coins de la ville. Les murs et les colonnades étaient recouverts d’admirables fresques qui ne le cédaient en rien aux riches icônes. Ressortant sur la Place Rouge, nous avons pu enfin nous arrêter devant St Basile le Bienheureux, cette église magnifique surmontée de neuf dômes qui célèbrent les huit prises de Kazan par les Tartares et la neuvième et ultime reconquête. Sur le sol, devant l’édifice religieux, gît l’énorme cloche d’airain qui est tombée de son perchoir au XVIème siècle suite à une fixation défectueuse.[4]

Notre voyage se poursuit en Inde, pays occupé durant deux siècles par les Britanniques et qui a recouvré son indépendance en 1947. Ne me parlez pas, s’il vous plaît, du « savoir-vivre » des gentlemen venus d’Angleterre pour fonder « leur » Empire des Indes : découvrant pour la première fois en 1838 les splendides sculptures érotiques de Khadjuraho, horrifiés par ce qu’ils considéraient comme une entreprise de gens aux mœurs barbares, ils ont sectionné les pénis des hommes qui heurtaient leurs chastes yeux ! Mais passons  et voyons ce que j’ai naguère écrit : Delhi est la ville fortifiée construite en 1638 par Shah Jahan, cinquième empereur Moghol, dont le monument le plus fameux est le Fort Rouge qui contient deux des constructions les plus somptueuses de l’Inde, le Diwan-i-Am, salle des Audiences Publiques, et le Diwan-i-Khas, salle des Audiences Privées. Cette dernière est sans doute la plus somptueuse des deux. Elle est une perle de l’architecture des Moghols, maîtres dans l’art d’utiliser le marbre blanc. Sur ses murs est gravé un sonnet persan dont le thème est : Si le Paradis existe, il est là, il est là. C’est dans cette salle que l’empereur réunissait ses ministres et les personnalités qu’il désirait consulter, assis majestueusement sur le célèbre trône du Paon, incrusté de pierres précieuses, transporté par l’envahisseur persan, Nadir Shah, à Téhéran en 1737, après la conquête de Delhi.

A deux cents kilomètres environ de Jaïpur, Le Tadj Mahall ou Palais de l’Elue, commandé par Shah Jahan, le petit-fils du fondateur Akbar et construit de 1630 à 1652 par vingt mille ouvriers sous les ordres d’architectes venus de Perse et d’Asie Centrale, repose, tel un énorme biscuit de marbre blanc, au milieu d’un parc féerique où jaillissent des milliers de jets d’eau. Sa renommée, son image familière, l’histoire célèbre de ce monument d’amour dédié par Shah Jahan à sa femme bien-aimée Mumtaz Mahall, le fait qu’il soit l’une des plus belles oeuvres de l’architecture Moghole, ne m’a pas fait oublier les mosquées de Sinan, en raison sans doute des quatre tours qui le flanquent et qui s’apparentent plus à des phares qu’à ces minarets dont j’aime l’apparente fragilité. Pour ma part, je crois que la beauté pure de cet endroit réside dans les jardins où le reflet du mausolée de marbre blanc dans l’eau limpide est peut-être plus beau que la réalité. 

Je ne puis me priver au cours de ce voyage dans le temps de revenir une fois encore sur les merveilles de  Turquie  où pourtant l’Etat laïque de Kemal Ataturk a remplacé l’Empire Ottoman sans que les habitants n’aient songé à détruire leur patrimoine. Commençons tout d’abord par l’entrée en Turquie d’Europe : L’après-midi, je me suis arrêtée comme à chacun de mes passages devant la merveilleuse Selimiye camii, une mosquée unique, un chef d’oeuvre dont les minarets graciles s’élancent vers le ciel, construit entre 1569 et 1575 par l’incomparable Mimar Sinan qui fut également le bâtisseur de la « Süleymaniye », l’admirable mosquée commandée à l’architecte par Soliman le Magnifique. Chaque fois que j’ai revu la Selimiye camii, j’ai eu le bonheur d’évoquer les paroles mêmes de Sinan : la mosquée de Sehzade, c’est celle d’un ‘apprenti’, la ‘Süleymaniye’ d’un ‘maçon’ et la Selimiye d’Edirne, d’un ‘maître maçon’ parvenu au stade de chef dans son art. M’arrachant avec peine à ma contemplation, j’ai repris ma voiture pour longer les immenses champs de blé qui feraient croire à la Beauce n’étaient les minarets qui jaillissent de temps à autre au milieu des épis… Et maintenant Istanbul : Quand on quitte Levent, on descend droit sur le Bosphore qui étincelle de toute sa lumière bleutée puis on laisse sur la gauche les grilles ciselées de Dolmabahce, l’ancien palais d’été des sultans ottomans, la Dolmabahce cami (la mosquée du palais) et l’on arrive sur le pont de la Corne d’or, le « Galata Koprüsü » qui grouille d’une foule animée, d’automobiles sur sa partie supérieure et de boutiques sur sa partie inférieure, juste au bord de l’eau. Des centaines de bateaux longent ou traversent le Bosphore, accueillant à leur bord les hommes et les femmes qui viennent chaque jour travailler dans la grande ville. Si l’on descend sur la partie inférieure du pont, quelques livres turques suffisent pour s’offrir un poisson grillé par le pêcheur sur sa propre barque, poisson que l’on déguste entre deux tranches de pain accompagnées d’un oignon cru.

Au-delà du pont se dresse la colline ondulante de Fatih où s’élèvent Aya Sofia (Sainte Sophie), la Mosquée d’Eminonu sur les marches de laquelle se réunissaient les hippies, la Süleymaniye dont j’ai déjà parlé à propos de l’architecte Sinan, Sultan Ahmet Cami dite la Mosquée Bleue en raison de l’azur de son dôme intérieur, Fatih cami la pieuse... avec à l’extrême gauche le palais légendaire de Topkapi (Topkapi Sarayi) : construit du XVème au XIXème siècle, c’est l’ancienne résidence des sultans ottomans, un des plus importants musées de l’art islamique qui recouvre sept cent mille mètres carrés de terrain dont quatre cours encadrées par des centaines de salles, de bibliothèques, des mosquées, des jardins, des fontaines et son harem de quatre cents chambres. Dans les salles qui sont séparées par des portes inviolables on peut admirer des bijoux, des pièces d’orfèvrerie, d’argenterie, des objets d’art, des portraits, miniatures, calligraphies, armes, porcelaines chinoises et japonaises. La fontaine publique d’Ahmet III, édifiée à l’extérieur de Topkapi, dispose de petites fontaines semi-circulaires à chacun de ses angles. Les façades sont décorées de sculptures et de fines calligraphies en or.

Si l’on tourne à gauche du Pont de la Corne d’Or, on monte vers le bazar couvert, le « kapali carsi » qui ne compte pas moins de dix huit portes et dans lequel deux ans plus tôt les boutiques ruisselaient de tels bijoux d’or qu’on aurait dit la caverne d’Ali Baba. Et si l’on ajoute à tout ceci les aqueducs, les colonnades, la citerne byzantine Yezetaban et ses colonnes à chapiteaux corinthiens, les obélisques de Théodose, l’église byzantine de Kariye, les marchands de livres anciens autour de la Bayazit cami, l’une des plus anciennes d’Istanbul, les mille petits métiers de la rue, les cireurs aux extraordinaires coffrets de cuivre étincelant... et surtout la lumière dorée de la ville sous un ciel à peine voilé, alors on comprendra pourquoi je suis tombée amoureuse de ma ville de conte de fée, pourquoi j’y suis revenue toujours avec le même plaisir, la même impatience et les mêmes yeux neufs que la première fois. 

Je pourrais continuer des heures et des heures mais je crois que j’ai en tout cas essayé de concrétiser ma surprise devant les évènements de Bagdad en me souvenant que le dernier sac de la ville remonte à l’époque des Mongols. Attention, une fois encore ne faisons pas d’amalgames : je ne veux en aucun cas comparer les troupes de la coalition qui, semble-t-il, ont fait le moins possible de victimes parmi la population civile (essayant de ne détruire que des sites stratégiques) et le conquérant de 1258, Hulagu. Petit-fils de Gengis Khan, il s’empara de Bagdad en février 1258 après avoir traversé l’Amou-Darya en janvier 1256, pénétré dans le Khorassan où il enleva la forteresse d’Alamut le 19 novembre 1256 et anéanti la secte ismaélienne des haschischin (Assassins). Il fit exécuter le sultan al-Mousta’sim, mettant fin au califat abbaside, puis la ville fut livrée au pillage. Assez étrangement, après la prise de Bagdad et la destruction du califat, Hulegu entreprit de soumettre la Syrie alors partagée entre les croisés francs et la dynastie musulmane des Ayyoubides. La Syrie musulmane fit allégeance et Damas se rendit sans combat…

Il est temps de revenir au sac de Bagdad qui bien sûr ne comporte pas que celui des musées : des immeubles modernes de douze et quinze étages, ministères, hôtels et galeries commerciales qui avaient été épargnés par les bombes ont maintenant brûlé. Des dizaines d'entrepôts de ravitaillement public, bien plus hauts que les statues les plus monumentales de Saddam Hussein, bien plus vastes que les casernements de la milice, se sont consumés dans des incendies que nul ne cherchait à éteindre. La mise à sac de Bagdad s'est poursuivie sous les regards indifférents des soldats américains qui, nous a-t-on dit, étaient des troupes de choc et non des gendarmes. Et pourtant les conventions de Genève font obligation aux armées en campagne d'assurer l'ordre et la sécurité publique des villes capturées et occupées. Malgré les promesses faites par les troupes de la coalition, il semble que le seul bâtiment fort bien gardé ait été celui du Ministère du Pétrole !

Le pillage et l’incendie de Bagdad ont ainsi continué. Vendredi 10 avril, au-dessus des arcades noircies de la vieille rue Al-Rachid, en plein centre, l'une des plus anciennes et des plus belles maisons arabes miraculeusement épargnées par les maniaques du béton de l'ancien régime, a brûlé puis s’est effondrée. Juste à côté, préalablement pillée par des hordes d’incendiaires, les douze étages de la Banque centrale d'Irak se sont consumés. Ce qui m’a particulièrement choquée dans le nombre d’images qu’on nous a soumises à longueur de journée même si nous n’étions pas disposés ou suffisamment forts pour leur accorder une attention soutenue, c’est l’entassement de tous les objets pillés par les gens au service des ayatollahs : N’oublions pas que nous assistons en même temps qu’à un pillage systématique de la ville à une guerre religieuse entre les différentes ethnies presque aussi nombreuses qu’en Afghanistan et dont les principales, kurdes, chiites, chrétiennes… ont souffert par le dictateur. Il n’empêche : J’ai vu les salles de classe de l’école coranique où s’entassaient des objets aussi somptueux qu’hétéroclites. Et l’ayatollah observait le rassemblement d’un œil tellement satisfait que je me suis demandée ce qu’il éprouvait pour une petite fille entrain de mourir à l’hôpital proche, la figure atrocement mutilée, rien pour accompagner sa mort certaine sinon les larmes de sa mère. Rien, j’en suis presque sure. Evidemment ce n’était pas son problème du moment, à l’ayatollah !

 Pris pour cible par les hordes de maraudeurs qui les ont dévalisés et ont incendié leurs biens, les propriétaires de nombreux magasins du centre de Bagdad, dans les quartiers chics de Kerada, Al-Mansour ou Al-Saadoun, ont décidé de camper devant leurs échoppes ou de dormir à l'intérieur l’arme au poing. A la veille du week-end, selon les divers renseignements glanés auprès des rares médecins qui osent encore se rendre dans les hôpitaux pour opérer, au moins vingt cinq personnes ont été blessées par balles dans des affrontements liés aux pillages. Je veux bien croire une fois encore que les troupes de la coalition n’étaient en aucun cas préparées à une telle situation et je suis persuadée que les chefs militaires sont préoccupés par un tel état de choses puisque des anciens policiers de Saddam Hussein ont repris du service[5] sur la demande des Américains. Sauront-ils être humains quand il le faut et capables de faire cesser les pillages, surtout ceux des hôpitaux ? Sauront-ils faire que la mémoire de Bagdad ne soit pas effacée pour de nombreuses décennies comme l’a été celle de l’Afghanistan quand nous avons assisté par exemple à la destruction des Bouddhas géants de Bamyan par les taliban ? Bien sûr, Bagdad sera reconstruite à plus ou moins longue échéance mais comment une ville nouvelle, même si de nombreuses firmes se frottent déjà la main à l’idée de se tailler une bonne part de gâteau, peut-elle remplacer une cité qui a été depuis des millénaires une des gloires du Moyen Orient ?

Je voulais m’en tenir à Bagdad mais au moment-même où j’écris ces lignes,  je viens d’apprendre que si la capitale a été détruite en partie et largement pillée, Babylone a, elle, été épargnée. Mais quelle Babylone ? La ville de Mésopotamie qui a rayonné sur le monde antique durant plus de quatre mille ans ? La ville des Jardins Suspendus, l’une des sept merveilles du monde ? La ville qui a inspiré les Hébreux à tel point qu’ils ont décidé d’y ériger la Tour de Babel appelée par les Iraqiens ziggourat de Babylone ? La ville de Nabuchodosor II qui inspira Verdi ? La ville de Sémiramis, de la Shéhérazade des Contes des Mille et Une Nuits qui ne fut supplantée qu’à l’époque classique musulmane quand rayonnèrent sur un Moyen-Orient nouveau la civilisation, la théologie et la poésie musulmanes ? Eh bien ! Non : la Babylone que la coalition vient d’épargner est la ville reconstruite par Saddam Hussein à l’image de Dysneyland (selon les dires de journalistes de la télévision) plutôt que de l’antique cité[6] car le dictateur avait toujours rêvé d’être le Nabuchodonosor des temps modernes. Selon un document qui traite des antéchrists, il n’avait aucune chance car voici ce que j’ai lu à son sujet : Régnant à cent kilomètres de la Babylone historique, avec un prénom et un nom totalisant 666 pour chacun d’entre eux, il rêve de devenir Nabuchodonosor III, le roi d’une Babylone reconstruite. Sa guerre de conquête sur le Koweit lui a valu d’être sanctionné par le six cent soixante sixième amendement de l’ONU en 1990. Je crois qu’il a raté le coche et ne fera pas comme son illustre prédécesseur la conquête de la Syrie et de la Palestine.

 

  Je suis une octogénaire

 

 un octogénaire plantait
              plantait quoi
              évidemment la mort

 

 à force on en rit, c'est plus naturel
              on en sourit, on s'en fout
              on crève, on pleure, on a peur
              c'est naturel

 

 trancher dans le vif, c'est la devise
              des silex, mais te souviens-tu du
              mal des silex, que tu étudias, et dont fit un livre, petit,
              vincensini[7]

 

 c’est un fou-rire, un rire fou
              non prévu, parlant de la mort, et qui plus est
              parlant d'un mort pourtant aimé, d'un cher mort à peine mort
              depuis peu, et voilà le rire émanant du mort enfin tranquille
              et qui en avait tellement besoin (…)

                                           Pierre Chabert (84 ans) (Librairie-Galerie-Racine)

 

Quand ces Mots…dits paraîtront, j’aurais intégré le monde des octogénaires depuis une semaine. Je suis toujours passée d’une décennie à l’autre sans trop de casse… jusqu’à mes soixante dix neuf ans. L’année qui vient de s’écouler fut plus difficile à supporter parce qu’il me semblait que certains « temps » ne reviendraient plus jamais : révolu le temps de skier comme j’aimais le faire au petit matin quand nous partions, Daniel mon guide et moi-même, vers les célèbres cimes qu’on admire depuis Chamonix et que l’on croit souvent inaccessibles. J’ai donné plus de soixante années de ma vie au ski mais j’ai vraiment aimé la montagne quand j’ai abandonné les pistes pour entreprendre ces longues randonnées où la nature semble plus proche, le silence plus calme, la neige plus duveteuse. Révolu le temps du golf quand je parcourais allègrement sept kilomètres en poussant mon chariot électrique. Je n’ai jamais été une grande championne mais je jouais suffisamment bien pour apprécier tous les sites où m’entraînait ma grande amie Diane la Montréalaise. Il m’est arrivé de jouer au golf à San Francisco sur le parcours qui domine Golden Gate et de partir la retrouver dans les neiges du Colorado où la neige est aussi douce que la soie. Révolu le temps des voyages que j’ai racontés dans un livre et qui m’ont emmenée partout dans le monde : mon plus grand plaisir était de partir seule en voiture au gré de ma fantaisie. Ce n’était pas tant les kilomètres amoncelés qui me plaisaient car je m’arrêtais aussi souvent que possible : j’aimais le hasard des rencontres, les bavardages, les découvertes de gens de tous les âges et de toutes les professions. Je ne partais pas à la recherche du monde mais des êtres humains qui l’habitaient, de Sarajevo à Elazig, de Yellowstone à San Diego, de Delhi à Bombay, de Montréal aux confins de la Gaspésie, de Paris à Pékin… Révolu le temps de la jeunesse et de l’âge adulte : au scrabble, je ne suis même plus « vermeil » je suis entrée chez les « diamants », ces personnes qui ne jouent plus que l’après-midi afin de rentrer tôt chez elles avant l’affluence du soir dans les transports publics.            

Je n’ai évidemment pas renoncé à tout puisque mes yeux me permettent encore d’écrire. La raison pour laquelle, vous le savez tous, j’aime tellement notre site, c’est qu’il m’a permis de faire partie, même si ce n’est parfois que virtuel, d’un groupe de gens qui ont le même goût que moi-même pour cette page blanche qui bientôt va se couvrir de nos pensées, de nos rêves, de nos regrets, de nos espoirs. Et puis j’ai rencontré au cours de ces deux années des amis que je n’oublierai plus : Jacques et Marie, professeur et poète, qui m’accueillent dans leurs Cévennes enchanteresses, Jordy, mon poète-chanteur avec lequel j’ai rendez-vous à Caderle le 27 juillet, Anita ma présidente, toujours surchargée de tâches et dont j’aime les petits diables auxquels je rend visite en apportant la tarte que nous partageons pour le goûter, Yves mon guide à travers les dédales des Epîtres de Saint Paul et Julie, sa compagne en poésie, Jean, un autre poète-chanteur qui me relit, me reprend et m’approuve quelquefois. Par le biais du site, j’ai connu ma complice Elodia, poète et philosophe, avec laquelle je déjeune chaque semaine et dont j’admire le talent, mon poète américain de Paris Blake pour lequel j’ai traduit quatre vingt dix sept huitains d’amour…

Pourquoi dois-je me souvenir en ce moment précis d’une émission qui retraçait les mésaventures des « Vieux Olympiques », des personnes d’âge vermeil pour lesquelles furent organisés des jeux dans leurs maisons de retraites respectives. J’avais tendance à croire qu’on éviterait dorénavant d’utiliser à l’égard des gens du troisième âge cette désignation de « vieux » qui semble péjorative à la plupart d’entre nous. Mais là n’est même pas le problème : le spectacle en soi était outrageant pour les personnes concernées et plus encore peut-être pour les téléspectateurs. Ma réaction fut immédiate : je préférerais mourir plutôt que d’entrer dans un centre communautaire qui attache si peu d’importance à la dignité humaine. J’aimerais connaître le sentiment des personnes qui avaient participé aux jeux quand ils se virent sur le petit écran : jeter dans des bassines des légumes artificiels, suspendre du linge le plus rapidement possible ou organiser des cartons en une pyramide branlante leur semblait-il des distractions enrichissantes ? Je ne peux le croire tellement le spectacle était grotesque. Je pense que les directeurs des maisons de retraite doivent respecter leurs hôtes et leur proposer des loisirs plus enrichissants que ces jeux ridicules. La liste est grande depuis les parties conviviales de scrabble ou de « chiffres et lettres » qu’on peut organiser en tournois et qui sont indispensables au maintien de la mémoire jusqu’aux conférences, voyages concerts…

Etre vieux ne signifie pas toujours, Dieu Merci, retomber en enfance. J’en veux pour preuve que l’invité le plus digne de l’émission était âgé de quatre vingt quinze ans et s’exprimait parfaitement avec un joli sourire qui le rajeunissait. Et même si la vieillesse devient un handicap, s’accompagne de souffrances physiques ou psychiques, il existe des remèdes plus efficaces pour atteindre son cœur ou ses sens que des jeux infantiles : Le Père Eugène Melet qui a fondé Pro Musicis[8] aide non seulement les artistes talentueux à donner des récitals professionnels mais offre ensuite « en partage » les mêmes récitals aux exclus de la société. Les pensionnaires de l’hôpital Fourestier de Nanterre que nous avons pu observer lors d’un concert étaient certainement plus atteints à tous les niveaux que les hôtes des maisons de retraite dont je viens de parler et pourtant on pouvait lire dans leurs yeux un enchantement, une extase même qui en disaient long sur l’influence bénéfique du chant et de la musique en général sur tout être humain sans considération d’âge ou de milieu social.

Il est évident que la première personne que je veux citer parce qu’elle a fait l’objet de mon admiration et de mon respect est Eva de Vitray-Meyerovitch, la grande orientaliste, traductrice du poète Rûmî, à laquelle j’ai dédié Soufisme et Hassidisme et qui est décédée presque centenaire. Quatre vingt seize ans, c’est l’âge qu’avait Nathalie Sarraute quand elle fut filmée par Jacques Doillon pour la collection Un siècle d’Ecrivains dirigée par Bernard Rapp. Intelligence, clairvoyance, finesse, connaissance de soi et des autres, savoir augmenté d’une apparence physique incroyablement jeune, tels étaient les dons, et j’en passe, qui faisaient de cet écrivain difficile un exemple pour les humbles que nous sommes. Je sais qu’il y a peu de Nathalie Sarraute de par le monde, ce serait trop beau, mais je sais également qu’être vieux ne doit jamais avoir de connotation infantile. Si je devais comptabiliser le nombre de personnes âgées qui m’ont étonnée par leur vivacité d’esprit, leurs talents, leur volonté d’accomplir et de poursuivre, je crois que je n’y arriverais pas.

J’ai recherché des citations d’auteurs qui ont trait à la vieillesse et j’en ai trouvé quelques unes qui m’ont amusée ou émue :

- Nous bricolons plus ou moins notre vie pendant soixante à quatre-vingts ans et ensuite quand nous savons à peu près comment il faudrait vivre, il nous faut mourir. Michael Krüger. (écrivain allemand, Prix Médicis étranger 1996) 

- Il faut garder la forme. Ma grand-mère a commencé à marcher sept kilomètres par jour à soixante ans. Elle en a aujourd’hui quatre-vingt-dix-sept et on ne sait absolument pas où elle est.  Ellen Degeneres. (Actrice australienne)

- Soixante ans. Ce déguisement de vieillard qu’il va falloir porter…Jean Rostand(1894-1977) (Pamphlétaire, moraliste, historien des sciences de la vie, biologiste, vulgarisateur scientifique, pacifiste, humaniste, anticlérical…)

- Qu’est-ce que cela, soixante ans ? C’est la fleur de l’âge et vous êtes maintenant dans la belle saison. Molière (L’Avare)

- Il faut soixante ans pour faire un homme et après il n’est bon qu’à mourir. André Malraux (1901-1976)

- Premier jour de ma soixante neuvième année, un chiffre bien agréable en amour. Fichue affaire pour l’âge. Paul Léautaud. (1872-1956)

 

Je ne pourrais passer sous silence l’écrivain qui a marqué ma jeunesse et ma vie d’adulte, Simone de Beauvoir (1908-1986) que j’ai découverte en lisant Le Deuxième Sexe (1949) et surtout Les Mémoires d’une Jeune fille Rangée (1958), livre dans lequel elle raconte son évolution depuis une enfance bourgeoise et protégée jusqu’à sa « libération » et exprime sa solidarité avec le mouvement féministe alors naissant dans notre pays. N’oublions pas son compagnon et complice Jean-Paul Sartre (1905-1980) qui a écrit les trois tomes de son ouvrage sur Flaubert, L’Idiot de la Famille, quand il avait près de soixante dix ans. Marguerite Yourcenar (1903-1987) est un exemple de longévité enrichissante puisque son dernier ouvrage La Force des Choses a été publié l’année même de sa mort.

Au moment même où j’écris ces quelques lignes, j’écoute les réflexions du Professeur Maurice Tubiana, cancérologue, membre de l’Académie des Sciences, que j’appelais par son prénom quand il était le confrère de mon mari à l’Hôpital Necker il y a plus de cinquante ans. Comme la différence d’âge n’était pas très grande entre les deux hommes et que mon mari est mort à quatre-vingt sept ans, je laisse deviner l’âge de ce chercheur infatigable qui vient de publier Le bien vieillir et don la voix est aussi jeune qu’autrefois.

Je pourrais citer de grands chefs d’orchestre et virtuoses, Toscanini (1867-1957), Inghelbrecht (1880-1965), Stokowsky (1882-1977), Karajan (1908-1989), Kubelik (1914-1996), Yehudi Menuhin (1916-1999)… qui n’ont jamais permis à la vieillesse d’être une entrave à l’exercice de leur art. Je ne me permettrais pas d’oublier Picasso (1881-1973) qui, à soixante seize ans, a réinterprété Les Ménines de Vélasquez et revu Le Déjeuner sur l’Herbe de Manet. Je pense aux acteurs mais ils sont si nombreux que j’en choisirai un, Gregory Peck, qui vient de mourir à l’âge de quatre-vingt-sept ans et dont j’étais amoureuse aux temps lointains où il jouait Gentleman’s agreement. Je peux mentionner le grand explorateur Théodore Monod qui est décédé en l’an 2000 à l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans et parcourait encore le désert à quatre-vingt dix ans, presque aveugle mais toujours aussi passionné. J’ai vu hier, au marché de la poésie, un poète, Pierre Béarn[9], qui a fêté ses cent deux ans le 15 juin, et je ne peux résister à l’envie de citer de lui ces quelques vers :

 

Avant toi

Les mots n’étaient que fruits verts

Eparpillés en jonglerie

Et voici soudain naître en fusée

Des mots qui brûlent

Des mots nouveaux

Plus vieux que nous

Dont la saveur nous illumine

Des mots flétris qui ressuscitent

Afin qu’à notre tour nous naissions au printemps

Amour !

Je prends enfin conscience de ma voix.

 

Je pourrais parler de milliers d’autres personnes d’âge certain qui ont fait ou font toujours l’admiration de leur entourage pour leur vivacité d’esprit, leurs accomplissements et leurs « espérances. » Sur notre forum, j’ai mentionné l’éternelle jeunesse de l’actrice Mathilde Casadesus. Elle n’est pas la seule à monter sur les planches pour affronter directement son public et le charmer.

Si mon tour d’horizon trop court peut paraître élitiste, c’est évidemment qu’il est plus facile d’être devant un ordinateur (Maurice Tubiana vient de confirmer l’importance de cet instrument qui privilégie la communication entre personnes âgées ou avec elles) que de courir un cent mètres ou d’accomplir des travaux physiques pénibles. Il reste que même si nous n’avons plus toutes les possibilités de naguère ou d’autrefois, nous nous devons d’accomplir ce qui est à portée de notre talent, de notre esprit ou de nos forces et surtout, comme l’a suggéré Jacques Brel dans l’une de ses fameuses chansons, ne jamais aller de son lit au fauteuil et de son fauteuil au lit avant d’y être définitivement contraint.

 

Le Festin de Jérusalem

 

J’ai passé il y a quelques années un moment jubilatoire en regardant sur Planète (une des chaînes du câble) Le Festin de Jérusalem donné en l'honneur du troisième millénaire de Jérusalem au Palais des Congrès de la ville où l’on avait construit pour la circonstance et sur les directives du chef du Plaza une cuisine flambante neuve. Quatorze chefs dont les meilleurs Français furent invités à préparer leurs merveilles mais en obéissant aux directives de deux rabbins commis pour veiller à ce que tout soit strictement kasher. D’aucuns s’étonneront que les chefs n’appartenant pas au judaïsme soient autorisés à cuire pour quatre cents convives de notre confession mais certains Juifs, comme les Romains, les Grecs, les Français avec leurs serfs ou les Russes avec leurs moujiks, ont eu des esclaves (j’en demande pardon à la communauté internationale !)  et par la suite des serviteurs gentils (païens ou plus tard chrétiens) qui, par exemple, faisaient le samedi les tâches interdites à leurs maîtres ou à leurs employeurs. En tout cas, malgré la surveillance stricte qui a soulevé quelques protestations très légères des Français (en particulier le salage et le lavage de la viande et le fait qu’après trois mille ans les Israéliens ne se soient pas adaptés aux normes d'aujourd’hui), observer le travail de ces hommes venus d’Europe et des Etats-Unis était un enchantement des yeux et les papilles me faisaient presque mal. J’ai souri quand un cuisinier orthodoxe originaire de Brooklyn et faisant partie de la brigade du chef Paul Prudhomme des Opelousas, Louisiane (que j’aurais cru originaire du Maroc puisque  la spécialité de cet homme qui se déplace sur un engin électrique en raison de sa corpulence semblait être le couscous) a dit qu’une heure avec ces cuisiniers était suffisante pour faire le bonheur de toute sa vie, ajoutant qu’il survolerait le monde aidé par les ailes de joie qui avaient poussé subrepticement sur son dos depuis son arrivée à Jérusalem. J’ai enregistré le programme et quand je serai triste ou blasée, je le regarderai pour jubiler encore et me souvenir que malgré le coût du dîner, six cents dollars par tête, cinquante Juifs orthodoxes sont venus du monde entier pour déguster les douze mets hors du commun (ne dépassant pas quatre vingt dix grammes chacun afin de ne pas bourrer les convives), la seule et unique chance de leur vie de goûter à la meilleure cuisine du monde, celle-ci leur étant automatiquement interdite puisqu’ils ne peuvent en aucun cas fréquenter les grands restaurants qui font notre joie, à nous, les béotiens de la religion qui connaissons la saveur d’un homard ou le fumet d'un cuissot de chevreuil mieux que le gefiltefish ou le cou d’oie farci…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lettre à Monsieur Prud’homme

 

Je vous ai vu pour la première fois à la Télévision parmi les meilleurs chefs internationaux invités à Jérusalem pour confectionner le repas qui devait célébrer le troisième millénaire de la Ville Sainte. Je dois dire que vous observer dans la pratique de votre art fut un enchantement et je garderai à jamais la cassette sur laquelle vos exploits sont relatés.

Je suis française, octogénaire et je dois dire que, contrairement à vous qui avez consacré votre vie au seul art culinaire, je suis plutôt une dilettante et j’ai essayé de connaître un peu tout : les livres, la musique, la peinture, le théâtre, le cinéma... Je suis une bonne cuisinière moyenne et j’adore faire de la pâtisserie. J’ai voyagé dans le monde entier et j’étais très jeune quand mon père, un gourmet, m’a emmenée dans les meilleurs restaurants français. Mon plus jeune fils avait six ans quand son grand-père l’a emmené à « La Tour d’Argent » où l’enfant a signé comme un adulte le livre d’or ! Ainsi, ayant goûté tout d’abord nos propres spécialités, j’ai eu le plaisir de manger en Chine (à mon goût « Le Canard Laqué » de  Pékin était, il y a trente ans, l’un des dix meilleurs restaurants du monde) et sur tous les continents, dans tous les pays où la cuisine valait le déplacement : j'aime la cuisine américaine et je dois dire que je suis agacée quand les Français parlent systématiquement des hamburgers surtout ceux, et ils sont la majorité, qui s’en sont tenus aux « Fast Food » et n’ont pas eu l’idée ou les moyens pécuniaires de chercher autre chose. J’ai rapporté des Etats-Unis quelques unes de mes meilleures recettes et, il y a quelques semaines, pour un dîner entre amis, j’ai fait mon propre pain sur lequel nous avons  tartiné du caviar, une  façon peu orthodoxe mais intéressante de le déguster, n'est-ce pas ? Appartenant à un club de scrabble, mes cookies, brownies et cheese cakes sont devenus fameux parmi les membres. J’ai même fait de la pâtisserie pour le restaurant américain de ma fille à Boulogne et tous les samedis les habitués attendaient mes crambles avec impatience (mais ce mets est plutôt anglais qu’américain, je crois.)

En ce qui concerne les Etats-unis, je suis désolée de n’avoir pas entendu parler de votre restaurant dans les Opelousas jusqu’au Festin de Jérusalem. J’ai dîné bien sûr à « La Table d’Antoine » à La Nouvelle Orléans, dégusté les meilleurs petits déjeuners coloniaux, goûté les moules accommodées de diverses façons, mangé du ragoût d’alligator avec les Cajuns des bayous, chasseurs de gibier d'eau. Mon plus jeune fils vivant à San Francisco, j’ai trouvé là du merveilleux poisson et ma belle-fille, originaire de Boston, a cuisiné pour moi de la délicieuse cuisine de Nouvelle Angleterre. Je me souviens avoir mangé les meilleurs « steaks and lobster tails » (filet de boeuf et queues de langouste) dans un petit restaurant de Tempa en Floride qui avait la plus somptueuse liste de vin que j’aie jamais connue.

Comme je prends chaque jour des notes sur la plupart des événements de notre  vie  contemporaine, j’ai écrit après « le Festin de Jérusalem » que  je souhaitais avoir le plaisir de retourner un jour en Louisiane pour goûter votre cuisine autrement qu’avec les yeux quand je suis tombée par hasard il y a quelques jours sur un paquet d’une de vos recettes : Opelousas Rice and Gravy (Riz et Sauce des Opelousas.) J’étais ravie de lire votre nom,  de vous reconnaître sur la photo et j’ai immédiatement acheté le paquet. J’ai cuit hier le riz additionné de la sauce exactement comme l’indiquait la recette mais sans remarquer que pour une diète de 2 000 calories étaient inclus 17% de sel : je suis désolée de vous dire que c’était immangeable. J’emploie très rarement des produits préfabriqués mais, avec l’autorité de votre nom et après avoir observé combien vous étiez minutieux dans la pesée des ingrédients qui entrent dans vos recettes, j’ai pensé que la sauce serait bonne, sachant toutefois que nos propres chefs donnent leurs noms à des produits qui ne sont pas à la hauteur de leur talent et de leur réputation. Mais ce riz, cher Paul Prud’homme, comment pouviez-vous autoriser l’association de votre patronyme à une chose dont vous dites même qu’elle a été la base de votre nourriture enfantine car elle était très en vogue dans votre famille !

Je suis sincèrement désolée d’avoir écrit cette lettre mais j’étais si heureuse après avoir assisté au « Festin de Jérusalem » que je ne pouvais pas accepter d’être désappointée aussi vite. Il n’en demeure pas moins que j’aimerais me rendre dans votre restaurant si vous aviez l’extrême gentillesse de m’envoyer son adresse car je me vois dans l’obligation de faire parvenir une lettre dans Les Opelousas et une dans le Texas où se trouve apparemment la compagnie qui produit vos recettes. A bientôt, j’espère, le plaisir de lire ou de voir l’un des plus grands chefs du monde.

 

Additif : J’aime, on le sait je crois, envoyer mes impressions à des auteurs ou même à des hommes politiques (plus rarement à ces derniers, je vous l’accorde.) Ceux avec lesquels j’étais en désaccord ne m’ont jamais répondu, en particulier Jean d’Ormesson, de l’Académie Française et Monseigneur Gaillot. André Brink est le seul écrivain dont j’admire le talent qui ait accepté en les commentant dans sa réponse quelques petites remarques à propos d’un ou deux de ses livres que j’avais moins appréciés que les autres. Je suis persuadée que le chef Prud’homme ne me répondra jamais au cas où il recevrait cette lettre, ce que je ne puis affirmer. Il n’en demeure pas moins que je ne regretterai jamais de l’avoir écrite et envoyée…

 

Croyances et Conversions

 

J’ai trouvé une jolie phrase dans un livre de Huston Smith, professeur de philosophie à l’Université Washington de St Louis, Missouri puis à Massachusetts Institute of Technology, dans son livre The Religions of Man » (Les Religions de 1’Homme) : If God is a God of love, it seems most unlikely that he would not have revealed himself to his other children as well (Si Dieu est un Dieu d’amour, il paraît invraisemblable qu’il ne se soit pas révélé de la même façon à ses autres enfants), une phrase qui met en doute l’efficacité du prosélytisme chrétien voulant imposer sinon un Dieu d’amour mais un sauveur idéalement bon envers l’humanité. Je ne vois pas en quoi d’ailleurs Jésus est meilleur que Bouddha sinon que le premier (il ne l’a jamais dit personnellement je crois) serait le Fils de Dieu. Bien des adeptes connaissent l’histoire de Siddharta Gautama, fils de roi, né en 560 environ avant notre ère en Inde du Nord, élevé dans le luxe et revêtu de soie, élégant de stature et beau de visage, marié à seize à ans à la très jolie Princesse Yasodhara, père d’un fils nommé Rahula mais j’aimerais l’évoquer un instant : II avait matériellement tout ce qu’il faut pour vivre heureux et comblé, une famille riche, des serviteurs innombrables, des éléphants caparaçonnés d’argent, des jardins remplis de fleurs odorantes, trois palais et quarante mille danseuses pour le distraire... Des mages avaient dit à sa naissance qu’il était un enfant exceptionnel promis à une destinée exemplaire : s’il choisissait de vivre dans le monde, il deviendrait le roi d’une Inde unifiée, si en revanche il choisissait d’oublier le monde matériel, il en deviendrait le rédempteur. Son père fit tout bien sûr pour qu’il se réalise dans la première prédiction et fit tout ce qui était en son pouvoir pour que la laideur et la pauvreté, la maladie, la décrépitude ou la mort soient autant d’inconnues à jamais écartées du prince. On dit que les dieux suscitèrent un vieil homme édenté aux cheveux blancs,  courbé sur un bâton ou peut-être s’échappa-t-il tout simplement des jardins enchanteurs de sa jeunesse pour contempler la ville alentour, en tout cas il ne fut plus jamais le même dès qu’il eut appris l’existence de la vieillesse et de la pauvreté et quand il sut que la douleur physique était inéluctable il ne put revenir aux plaisirs de la chair.

Il quitta donc le palais et durant six ans il vécut dans la solitude, le silence et la pauvreté absolue, s’initiant à la philosophie des yogis avant de rejoindre un groupe d’ascètes qui croyaient en la futilité du corps qu’ils mortifiaient en vivant dans la pestilence. Ayant reconnu le côté négatif de l’ascétisme, il fit des ablutions, se nourrit et se prépara pour la phase finale de sa quête : assis sous un figuier appelé depuis l’Arbre Bo ou Arbre de la Révélation, il subit alors, comme Jésus, la tentation du Méchant qui, réalisant que la victoire de son antagoniste était imminente, l’attaqua tout d’abord sous la forme de trois déesses voluptueuses représentant le Désir. Le futur Bouddha resta de marbre. Le Méchant suscita des ouragans, des pluies torrentielles, des chutes de roches enflammées qui devinrent autant de pétales de roses. Le Méchant Mara contesta enfin son droit de prétendre à ce qu’il allait devenir. Le yogi toucha la terre qui trembla et rugit, faisant fuir Mara et son armée. Les dieux du ciel purent alors descendre sur terre, couronner le vainqueur de guirlandes et l’asperger de parfums. L’Arbre Bo se couvrit de fleurs pourpres, la méditation de Gautama se fit plus profonde. Le Grand Eveil était survenu, Gautama n’était plus, il était devenu le Bouddha. Il resta plongé dans sa méditation bienheureuse durant sept jours contemplé par dix mille galaxies frissonnantes de respect tandis que les arbres alentour se couvraient de lotus épanouis. Mara le Méchant suscita une dernière tentation. Comment le Bouddha pourrait-il traduire la Révélation en paroles ordinaires accessibles à tous, comment pourrait-il montrer ce qui ne peut qu’être découvert, comment réussirait-il à discuter spirituellement avec des masses encore soumises à la passion corporelle ? Pourquoi ne pas laisser au Méchant le monde et se glisser aussitôt dans le havre frais du Nirvana perpétuel ? Quelle tentation dans ces arguments ! Mais le Bouddha répondit : Certains me comprendront  et Mara disparut de sa vue à jamais.

Le Bouddha passa un demi-siècle à parcourir l’Inde, sa chevelure blanchit, sa démarche fut plus incertaine mais il dispensa son élixir et fonda un ordre de moines qui s’attaqua au vide spirituel de la société brahmane. Le Bouddha recevait des gens venus de tous le pays pour le consulter. Il leur dispensait son enseignement durant neuf mois et passait les trois autres dans une retraite où il se consacrait à la méditation. Bouddha mourut à l’âge de quatre vingts ans après avoir absorbé les champignons empoisonnés servis par Cunda le forgeron (le Judas de la dernière Cène ?) Sentant que Cunda pourrait se sentir responsable de sa mort il dit à ses compagnons de lui faire savoir que deux repas seulement représentaient pour lui une bénédiction exceptionnelle : celui qui avait précédé sa méditation sous l’Arbre Bo et lui avait permis de résister aux tentations de Mara et le dernier qu’il venait de faire et qui lui ouvrait les portes du Nirvana.

Si mon histoire est un peu longue, c’est que je voulais montrer les similitudes qu’on peut trouver entre la vie de Bouddha et celle de Jésus. Bien sûr on a dit de Bouddha qu’il avait une tête froide comparable à celle de Socrate mais que ce caractère était équilibré par une tendresse toute franciscaine, son message pouvant être assimilé à une religion d’une compassion infinie. Mais je veux m’en tenir à la Révélation, aux tentations du Bouddha, à son enseignement et à sa mort : comment un chrétien peut-il affirmer que tout dans sa religion est unique puisque la religion chrétienne justement a puisé dans le Bouddhisme et le Judaïsme (pour ne citer que ces deux idéologies) la plupart de ses concepts, a calqué en quelque sorte ses comportements sur des faits qui ont précédé.

Jésus étant juif, la nouvelle religion a bien dû se servir de l’ange Gabriel pour son Annonciation comme l’Islam le fera plus tard pour sa propre Révélation de la Vérité à Mahomet dans une grotte du Mont Hira et comme le judaïsme l’avait fait une première fois pour transmettre la volonté de Dieu à son serviteur Abraham. Je ne parlerai pas de la similitude entre les noms des fêtes chrétiennes et leurs dates qui correspondent en général aux fêtes juives. L’explication est due sans doute au fait qu’on ne pouvait changer d'une minute à l’autre les habitudes ancestrales des néophytes. La seule chose qui me frappe infiniment dans la religion chrétienne est que la Révélation n’ait pas été faite à Jésus comme elle l’avait été à Abraham, Bouddha ou comme elle le sera à Mahomet. C’est Marie qui fut tout d’abord informée du destin de son Fils. On pourrait donc penser à une certaine facilité pour Jésus d’être le Sauveur puis qu’il était prédestiné à l’être dès avant sa naissance. Il ne semble pas toutefois que Jésus ait eu lui-même connaissance de tout ce destin fabuleux puisqu’il a vécu comme un Juif, enseigné comme un Rabbi et qu’il est mort selon les méthodes romaines. Son essence divine a pu toutefois lui être révélée par les miracles qu’il accomplit durant sa vie, miracles sans lesquels ses adeptes n’auraient pu deviner qui véritablement leur enseignait l’amour du prochain et la bonté infinie de Dieu. Tout ceci ne me dit pas, ne m’a jamais dit et ne me dira sans doute jamais pourquoi la religion chrétienne devrait être la religion universelle, en quoi elle est plus proche des hommes que les autres et traduit mieux que les autres la pensée divine. Et je suis obligée de soutenir une fois encore que si Jésus est mort pour sauver l'humanité, c'est l’humanité chrétienne qui est en question et non l’autre partie dont je suis et des milliards d’êtres humains avec moi.

Une chose en entraînant une autre, j’ai pris un jour en marche l’émission de France Culture « Une vie, une œuvre » au cours de laquelle les pères Coulon, Hirtz et Nicolas,  missionnaires spiritains (de la congrégation du Saint-Esprit, fondée en 1703 pour le service religieux des colonies françaises), évoquaient l’existence et la conversion de Jacob Libermann, prophète, à la fin du dix neuvième siècle je crois. Pour discuter sereinement et objectivement, j’ai besoin de me familiariser avec un personnage dont je n’avais jamais entendu parler jusqu’à présent. Toutefois certains éléments de la discussion m’ont suffisamment frappée au cours de cette émission pour que je puisse y faire référence dès maintenant. D’abord j’ai ressenti une grande émotion en apprenant que le père de Joseph Libermann dont il était le fils préféré et qu’il destinait au rabbinat est mort en apprenant qu’il avait non seulement renié la foi de ses ancêtres comme tous ses frères mais qu’il entrait au séminaire pour devenir prêtre et missionnaire après avoir fait ses études secondaires au très catholique collège Stanislas. Oui j’ai ressenti une grande émotion, la même qui m’a envahie quand j’ai su toute la peine infligée au père du futur Cardinal Lustiger quand il eut connaissance de la conversion de son fils et du choix de sa carrière dans la hiérarchie catholique. Les prêtres de l’émission d’aujourd’hui ont même insisté un peu trop lourdement sur le fait suivant : interrogé sur la décision qu’il prendrait au cas où ses supérieurs lui demanderaient de choisir entre la mort de son père et le renoncement à son apostolat (question tragique et choquante pour tout être doué de compassion comme devrait l’être implicitement un religieux), Jacob a répondu sans hésiter : « Je choisirais toujours la première option », oubliant à jamais dans sa volonté de conversion l’un de nos commandements essentiels :  « Tes Père et Mère Honoreras. »

Mais j’ai été plus bouleversée encore par la conclusion d’un de ces prêtres. Il a dit le plus naturellement du monde (je ne cite pas littéralement mais l’idée y est) : Les parents de Joseph Libermann qui sont au ciel ont pu constater l’erreur que représentait l’attente du messie car, siégeant à la droite du Seigneur, ils savent maintenant de source sûre que son Fils est bien venu sur terre pour sauver l’humanité.[10] Peut-être vaudrait-il mieux rire que pleurer de cette image d’Epinal : je me représente en effet ces deux personnes installées confortablement au paradis sur un nuage ou dans un jardin fleuri. Apprenant de la bouche même de Dieu que son Fils est bien le Messie, ils réalisent enfin que la voie choisie par Jacob était incontestablement la meilleure. Quel orgueil ou quelle naïveté dans cette croyance en une vérité infaillible. Elle a pris dans le cas présent un aspect que je ne peux m’empêcher de croire infantile mais je n’affirme rien et, pour ma part, je continuerai à attendre le messie en compagnie, je crois, de l’âme des parents Libermann.

J’ai dit plus haut que je devais me familiariser avec le personnage de Joseph Libermann. Une première recherche m’a permis de découvrir que sa biographie avait été publiée en 1988, rédigée Par Paul Coulon, Paule Brasseur et leurs collaborateurs et, à ma grande surprise, préfacée par Leopold Sedar Senghor. Voici d’ailleurs ce que dit la fiche du livre qui est marqué  « non disponible »  et dont je n’ai pas trouvé le nom de l’éditeur :

Libermann symbolise à bon droit la relance de la mission catholique en Afrique, au début des années 1840. Le maître spirituel, le fondateur de la société du Saint-Cœur de Marie (1841), qui fusionnera avec la Congrégation du Saint-Esprit (1848) ont suscité déjà beaucoup de recherches et de publications. Mais que sait-on du théoricien et de l’organisateur de la mission ? Voici rassemblés pour la première fois tous les grands textes où Libermann développe sa stratégie missionnaire. A la lumière de ces textes fondateurs des Eglises d’Afrique, une vingtaine de spécialistes du monde entier mettent en relief les différents aspects de la pensée de Libermann : sources d'inspiration, influences subies et influences exercées, liens avec le réseau social et cultuel de son époque.

Au fil du livre, de nombreuses figures surgissent aux côtés de Libermann : Mgr Luquet, Emilie de Villeneuve, la Mère Javouhey, le P. Colin, M. Desgnettes, le bienheureux Laval, Mgr Truffet, Mgr Bessieux, Mgr Kobès, l'abbé Migne, etc. Bref, voici une somme d'informations en histoire religieuse sur les années 1840-1850. Mais pas uniquement : l’histoire de Libermann est reliée à celle de Poullart des Places, fondateur du séminaire du Saint-Esprit (1703) qui occupa une place originale dans l’Eglise de France et en pays de mission durant tout le XVIIIe siècle. Par ailleurs, la dernière partie du livre ouvre sur l’histoire missionnaire ultérieure en Afrique, fait un inventaire des sources bibliographiques et archivistiques et propose une synthèse sur « l’exportation de modèles de christianisme français à l’époque contemporaine » en vue d’une nouvelle problématique de l’histoire missionnaire.

Véritable « ancêtre de l’avenir » pour les églises africaines notamment, Libermann reçoit un vibrant hommage de Léopold Sedar Senghor qui préface ce livre.

 

Il est évident que cette fiche ne m’a pas suffi puisqu’il n’y est pas une seule fois fait allusion aux origines juives du Père Libermann. J’ai donc poursuivi ma recherche et je suis tombée sur un extrait de l’Almanach du KKL (Keren Kayemet Leisraël) - Strasbourg (Mai 2003) - Une Famille éprouvée par les conversions : Les Libermann de Saverne qui montre combien l’assimilation a marqué l’histoire des communautés juives aux dix neuvième et au vingtième siècles. De nombreux Juifs dont pratiquement toute la famille Libermann ont non seulement choisi de s’assimiler totalement à la société environnante, de se convertir au christianisme mais d’entrer dans les ordres missionnaires, un aspect de cette conversion et de ce choix étant une preuve évidente de leur réaction contre la tradition juive qui n’a jamais considéré comme sa mission d’évangéliser les autres peuples.

Plusieurs raisons ont concouru apparemment à détourner les Frères Libermann du judaïsme, en particulier le désir de quitter une communauté qu’ils jugeaient trop austère, l’indifférence voire la méfiance à l’égard des dogmes judaïques, l’attirance d’une société où le christianisme retrouve son importance après les années révolutionnaires. Il n’empêche, je suis d’autant plus déconcertée que, juive d’origine alsacienne, j’ai appris pendant la guerre, au moment où je ne sais pour quelle raison incongrue, l’une d’entre elles étant de prouver aux Occupants notre nationalité française dont ils se fichaient comme d’une guigne, les Juifs ont établi leur arbre généalogique, qu’un de mes aïeux avait été instituteur au moment où a éclaté la Révolution. Avant cette date, seules les pierres tombales des cimetières juifs pouvaient révéler l’origine d’une famille car les Juifs avaient l’habitude de déclarer les naissances à la synagogue comme le faisaient d’ailleurs les catholiques à l’église et les protestants au temple. Les archives de ces établissements religieux se sont évidemment évaporées ou ont été détruites durant cette période troublée. A ma connaissance qui semble être bien en retard sur les faits, la plupart des familles juives sont demeurées en Alsace jusqu’à la défaite française de 1871, date à laquelle et pour ne pas devenir allemandes elles ont émigré soit vers l’Algérie, soit comme c’est le cas pour mes familles maternelles et paternelles vers la Suisse et surtout vers les provinces de l’Est restées françaises - le Jura et le Doubs en particulier. Je suis née à Besançon où mes deux grands-pères étaient horlogers.

Me voici bien loin de Bouddha et de Jésus mais qu’importe si j’ai pu aborder un sujet « inédit » pour moi et peut-être pour certains lecteurs. Je ne puis m’empêcher d’avoir à cette instant même une pensée attendrie pour Eva de Vitray-Meyerovitch, Hadja Awa, dont j’ai longuement parlé dans mon essai sur le soufisme et le hassidisme. Les raisons qu’elle a eues d’entrer en Islam, elle qui était agnostique, sont à mettre sur sa détresse insoutenable face à la mort brutale de son mari le jour même de ses cinquante ans alors qu’il n’avait jamais été malade. Ingénieur d’origine juive, elle en avait été séparée durant toute l’Occupation et ne l’avait retrouvé que pour le perdre. Elle s’est alors tournée pour adoucir sa peine vers le sunnisme qui l’attira - sa famille étant de noblesse protestante, le judaïsme comportant 613 devoirs religieux trop contraignants à son goût - pour la simplicité de son accueil. Il est évident qu’une fois musulmane, elle consacra toute sa vie à sa nouvelle foi mais je suis obligée de m’inscrire en faux contre cette assertion de Mohamed Lefhali (Le Temps du Maroc - 20 au 26 Août 1999 - N°199) : Beaucoup d’Occidentaux, certains des plus illustres, se sont convertis à l’Islam suite à leur découverte émerveillée de la vie et de l’œuvre de grands mystiques musulmans. Ce fut le cas de Eva de Vitray-Meyerovitch, née en 1909 dans une famille catholique de l’aristocratie française, et qui vient de décéder récemment. Le nom de son « passeur » à elle : Jalâl ud-Dîn Rûmî (m. 1273), le plus grand poète mystique de langue persane.

D’une part, Eva de Vitray-Meyerovitch était, comme je l’ai dit plus haut, d’origine protestante et elle est décédée en 2001 mais, membre du CNRS et l’une de nos plus grandes Orientalistes, elle a traduit le poète, fondateur de l’ordre des Derviches Tourneurs, bien avant de se convertir à l’Islam. Elle a effectivement enseigné à l’Université d’Al-Azhar et à celle du Caire et il y a certainement une relation entre sa connaissance profonde du soufisme à travers Rûmî et son adhésion à la mystique mais ce n’est pas la découverte du poète qui a - selon ce qu’elle m’a raconté en 1978 avant d’être très malade - provoqué non sa conversion puisqu’elle était agnostique mais son entrée en Islam et je me garderais bien de mettre en doute les paroles de la grande dame disparue.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Malte et la Lettonie

 

Malte est l’un des Etats qui doit être « élargi » à l’Union Européenne en 2004. Je ne connaissais pas l’île jusqu’au jour où j’y suis partie avec mon groupe de scrabbleurs il y a six ans. J’étais curieuse de cette escale de la Méditerranée que je ne connaissais pas si ce n’est que nous avions attendu à Gibraltar plus d’un demi-siècle auparavant un groupe de Maltaises qui avaient été évacuées de l’île avec leurs enfants suite aux raids quotidiens, diurnes et nocturnes, que les habitants subissaient de la part de l’aviation allemande stationnée en Tunisie et en Libye. Avec leur arrivée notre convoi de plusieurs navires transformés en contre-torpilleurs escortés par deux porte-avions put quitter Gibraltar, remonter l’Océan Atlantique et atteindre l’Angleterre mais c’est une autre histoire.[11]

Pour en revenir à l’île elle-même, elle est certainement dépositaire d’une longue histoire qui remonte au mégalithique, passe par les Phéniciens qui eurent une influence sur le langage, les Grecs, les Carthaginois et les Romains qui 1’occupèrent depuis la Seconde Guerre Punique en 218 avant J.C. jusqu’à l’arrivée des Arabes qui l’islamisèrent de 870 à 1090 de notre ère. Puis vinrent Roger de Sicile et plus tard Charles Quint qui céda l’île aux Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem à condition qu'il s’opposent à l’avance ottomane. En 1798 Bonaparte pilla Malte pour financer sa campagne d’Egypte et enfin la Grande-Bretagne s’y installa et en fit une base stratégique, raison du pilonnage systématique de l’île par les Allemands. Après  son  accès  à  l’indépendance,  les  troupes britanniques sont encore demeurées quatorze ans sur place.

C’est peut-être en raison de cette longue et intéressante histoire que j’ai été désappointée par la nature même de l’endroit tant du point de vue de son aspect physique que de son architecture. En ce qui concerne le premier, il n’y a pratiquement pas de plages si ce n’est à l’extrémité ouest de l’île et la terre semble aride, sans aucune rivière puisque toute l’eau potable est obtenue par dessalage de l’eau de mer. Il y a quelques potagers mais le paysage est presque exclusivement occupé par des figuiers de barbarie dont certains sont si vieux qu’ils sont pétrifiés et de caroubiers dont les longs haricots servent à nourrir les chevaux et les ânes et avec lesquels les grands-mères fabriquent au mois de septembre un médicament nommé « julep. » Nous avons même appris que les oranges maltaises n’étaient pas produites sur place mais en Tunisie par des paysans qui avaient quitté l’île pour s’établir dans le pays voisin.

L’architecture elle-même est étrange : les villes paraissent conçues comme au Maghreb mais il y manque les minarets qui font le charme des communautés nord-africaines et moyen-orientales. Il semble qu’à chaque invasion le nouvel occupant ait détruit jusqu’au souvenir de l’ancien. En Espagne, malgré les ravages de l’Inquisition, l’Islam a laissé son empreinte à Tolède, Cordoue, Grenade, Séville… A Malte on observe quelques temples mégalithiques mais pas une seule mosquée. Quelques murailles demeurent et rappellent l’occupation arabe et bien sûr le nom des villes comme celui de l’ancienne capitale Mdinah[12] est un rappel suffisamment explicite. Le maltais d’ailleurs sonne un peu comme l’arabe à qui l’entend pour la première fois et le Merbah de bienvenue est bien sûr une contraction du Merabah de Turquie. Les églises elles-mêmes sont  fort  récentes et trop imposantes pour l’exiguïté des villages.[13]

Du temps des Romains demeurent les catacombes où l’on dit que Saint Paul séjourna après avoir fait naufrage en se rendant à Rome pour y être jugé.[14] Il faut dire qu’outre les occupations successives, l’île a également subi un terrible tremblement de terre. Alors il est tout de même juste de dire qu’avoir survécu à tous ces avatars est pour une si petite superficie et quelques trois cents mille habitants une preuve de courage et une volonté de survivre. En fait Malte doit le plus gros de ses ressources au tourisme de charters qui déverse dans les différents hôtels des milliers de voyageurs anglais, allemands et, depuis quelques années, français.

Dois-je dire que mon désappointement est aussi venu du fait que, jouant encore au golf à l’époque où j’ai séjourné dans l’île, les organisateurs du voyage m’avaient fortement conseillé d’emporter mes clubs, le golf étant réputé pour son parcours qui dominait la mer. En fait notre hôtel se trouvait à vingt kilomètres de là et j’aurais du prendre un taxi pour faire des allers-retours onéreux. J’avais donc transporté tout mon « barda » pour rien. Heureusement que nous avons eu le scrabble pour nous distraire et la gentillesse des participants. Ne nous plaignons pas tout de même puisque huit jours de soleil nous ont permis de prendre de bonnes couleurs et de nager dans la piscine, l’accès à la mer étant impossible en raison de l’escarpement de la falaise. Je me souviens aussi d’une excursion très agréable à l’île de Gozo qui est plus verte, plus rurale et plus petite que Malte. On y pratique la pêche et l’agriculture. L’île était recouverte d’herbes fleuries et de luxuriantes moissons précoces par rapport à celle de  France. On nous a dit qu’en été, elle était plongée dans les lauriers-roses, les bougainvilliers et les géraniums.  

Gozo ne le cède en rien à Malte pour ce qui est des mythes : ce serait l’île de la légendaire Calypso de l’Odyssée d’Homère. C’est en plus un lieu charmant où les églises baroques[15] et les vieilles fermes ponctuent le paysage. La côte est sillonnée de criques rocheuses et l’on y pratique la voile et la plongée en apnée ou en bouteilles. Gozo possède en effet, nous a-t-on dit encore puisque nous n’avons pas pu l’expérimenter nous-mêmes, quelques-uns des meilleurs sites de plongée de toute la Méditerranée. Il m’a semblé en tout cas être dans un endroit plus diversifié que Malte elle-même.

Et La Valette me demandera-t-on ? Je ne puis en parler car nous ne l’avons pas visitée mais simplement traversée pour retourner à l’aéroport (si mes souvenirs sont exacts.) Je sais qu’elle fut de 1530 à 1798 la citadelle refuge des Chevaliers de l’Ordre de Saint Jean, chassés de Terre Sainte, qui en firent un important centre culturel et religieux.[16] (J’aimerais qu’on m’excuse de faire une longue note de bas de page mais l’histoire des Chevaliers de Malte est enrichissante d’un point de vue historique et a constitué l’une des parties les plus importantes de la vie de l’île jusqu’à leur expulsion par… les Britanniques.)

Très riche en Histoire et monuments, La Valette fut construite et fortifiée sur le Mont Sciberras par le Grand Maître français Jean Parisot de la Valette après la victoire du « Grand Siège » de 1565 contre les Turcs Ottomans. Je regrette de n’avoir pas vu le jardin d’Upper Baracca avec sa vue imprenable sur le Grand Port et les Trois Cités, de n’avoir pas visité le Musée National d’Archéologie installé dans l’Auberge de Provence,  le célèbre Palais des Grands Maîtres où siègent le Parlement et les Chambres d’Etat, le Musée des Armures qui expose paraît-il plus de six mille pièces et la Cathédrale Saint Jean à laquelle j’ai fait référence et dont la nef et les chapelles renferment les tombes d’hommes illustres… Je ne peux même pas dire que ce sera pour une prochaine fois puisque les voyages qui ont fait ma joie font de moins en moins partie de ma vie.

 

La Lettonie

 

La Lettonie doit également entrer dans l’élargissement dont je viens de parler au sujet de Malte et qui aura lieu précisément le 1er mai 2004 si le Parlement letton ratifie le référendum qui a permis à 67% d’habitants de s’exprimer pour le « oui » fatidique. Je choisis de m’y référer parce que c’est un Etat de la Baltique alors que Malte appartient au décor méditerranéen : Ainsi est illustrée une nouvelle forme d’axe nord-sud à l’intérieur de l’Europe unifiée. Je n’ai jamais eu la chance de voir les pays du nord de l’Europe et je le regrette mais comme je l’ai dit en conclusion des lignes précédentes : si « les voyages ont fait partie de ma vie », je me dois d’ajouter « mais notre planète, même avec les moyens de locomotions qui nous permettent de nous déplacer de plus en plus vite, est trop grande pour la visiter (encore moins la connaître) toute entière. » Je ne puis donc que réciter ma leçon :

Au neuvième siècle de notre ère, le pays est occupé par les Latgaves ou Latviens (peuple indo-européen) qui donnèrent le nom au pays : Latvie, le deuxième nom de la Lettonie. Les Lives (peuple finno-ougarien comme en Finlande ou en Hongrie) occupent les côtes du golfe de Riga. Au douzième siècle, l’ordre des chevaliers Porte-glaive[17] étend la domination teutonne. En 1201, l’évêque Albert de Brême fonde Riga qui rejoint les villes de la Hanse[18] en 1282. Le protestantisme pénètre dans le pays en 1522 et en 1561, le pays est divisé en deux : le duché de Courlande et la Livonie qui fait partie de la Pologne. Riga est annexée en 1581 à la Pologne qui occupe le pays jusqu’au fleuve Daugava. Suit l’occupation en 1621 de la Suède qui occupe la même superficie que la Pologne puis le tsar de Russie annexe à son tour la Livonie en 1709 avant de le faire pour la Courlande en 1795. En 1819, le servage est aboli, la République proclamée en 1905 mais les Russes « rétablissent  l’ordre », l’autonomie en mars 1917 mais les Allemands occupent la Lettonie qui proclame à nouveau son indépendance le 18 novembre 1918. La lutte contre les Bolchéviques débute en 1919 et le 11 novembre 1920, l’URSS reconnaît l’indépendance de la Lettonie qui se dote d’une constitution le 15 février 1922. Le Général Karlis exerce sa dictature à partir du 15 mai 1934 et le 21 juillet 1940, la Lettonie devient une République Socialiste. Le 15 août de la même année, elle est intégrée à l’URSS : 100 000 Lettons sont arrêtés, 35 000 déportés en Sibérie. En 1941, l’Allemagne envahit la Lettonie : 90 000 juifs lettons sont exterminés dans le camp de Salaspils ( situé à 15 kilomètres de Riga.) En 1944, l’URSS reprend possession de la Lettonie jusqu’au 15 février 1990, jour où le Parlement letton vote l’indépendance qui est proclamée le 4 mai/ En septembre 1991, l’URSS reconnaît l’indépendance de la Lettonie et le 22 novembre 1991, la France restitue l’or letton « confié » entre 1926 et 1937. En 1993, le lat (monnaie lettone) est réintroduit et en 1994, les troupes russes se retirent.

Je m’arrête un instant pour respirer et vous laisser le faire un bon coup. Cette Histoire que j’ai voulue courte et sèche est exemplaire de ce qui est arrivé à tous les Etats voisins de la Pologne, de l’Allemagne, de la Russie ou de l’URSS : annexions,  déportations, morts, trois mots insupportables suivis heureusement d’un autre : indépendance. Ces quatre mots sont d’ailleurs suffisants pour raconter non seulement l’histoire des Pays Baltes mais de tous ceux qui ne supportent pas d’être constamment l’enjeu incertain des grandes puissances qui les entourent ou qui traversent les mers pour les occuper.

Je n’irai pas plus loin que 1994 car, depuis cette époque, la Lettonie vit les joies et les tourments de toutes les démocraties. Elle est tout de même un des rares, très rares Etats du monde qui ait une femme à l’exécutif suprême : En juin 1999, Vaira Vike-Freiberga est élue présidente par les parlementaires lettons. Peu après son arrivée au pouvoir, elle annonce son intention de relancer la politique d’intégration du pays à l'Union européenne et à l’OTAN. Elle est parvenue à ses fins, la friponne ! A la revoir le 1er mai 2004.

Et la nature ? Il faut bien que j’en parle un peu même si j’apprends ça dans les livres : La Lettonie, en raison sans doute de la proximité de la mer Baltique a un climat océanique, modéré, frais et très humide. Elle compte plus de 12 000 rivières dont les plus importantes sont la Dvina (Daugava) occidentale, la Gauja et la Venta, des forêts de pins et de hêtres et environ quatre mille lacs. Elle me fait penser à nos propres Vosges ou à un Québec en miniature car il ne doit  tout de même pas y faire très chaud l’hiver. Je crois que c’est un pays idéal pour la marche (je n’ose dire « trekking » puisque les collines ne dépassent pas 200 mètres d’altitude) et j’espère que des Français plus jeunes que moi tenteront un jour ou l’autre l’aventure lettone.

 

 

 

 

 

 

 

 

Ballade et Concert à Montpellier

 

Lors de mon premier séjour à Montpellier, je me suis évidemment promenée dans la ville, en particulier Place de la Comédie, un espace immense et piétonnier qui va de l’ancien Opéra aux Jardins de l’Esplanade et là s’est déroulée en fin d’après-midi une scène qui restera dans ma mémoire : Au pied de la statue dite des « Trois Grâces » deux jeunes filles roulaient leur joint sans vergogne. Autour d’elles des dizaines de garçons à la chevelure noire teintée d’orange et nouée en queue-de-cheval tenaient en laisse des chiens d’allure assez imposante, pas de pitbull mais des dobermans et des bergers allemands. A cette heure chaude de la journée les animaux semblaient paisibles mais il y avait dans cette scène, comme disent nos amis anglais, quelque chose d’ « eerie », d’étrange qui me rappelait  l’Amsterdam des années soixante dix, les chiens en plus.

Je demeurais dans les parages car le restaurant de ma fille, Place Pétrarque, n’était pas éloigné et je n’y étais pas attendue avant huit heures. Décidée à voir comment les choses allaient tourner, je m’assis un peu en retrait à la terrasse d’un café : vers la tombée de la nuit l’atmosphère et l’angoisse se firent un peu plus oppressantes car les garçons commencèrent à détacher leurs chiens qui partirent seuls en quête de nourriture vers les poubelles du vieux Montpellier historique, une succession d’hôtels particuliers aux portes cochères somptueuses malheureusement taguées de haut en bas. Je les suivis à distance respectueuse et je pus ainsi m’apercevoir que les bêtes étaient sans doute plus affamées  que  méchantes.  Le deviendraient-elles si elles ne trouvaient pas les restes convoités ? Je n’attendis pas pour le savoir et je me dirigeais vers la Place Pétrarque aussi calme que celle de la Préfecture, une chance pour le restaurant, sa  terrasse  et  les  dîneurs  qui  commençaient  à s’installer.

Une question m’est alors venue à l’esprit : Où vont-ils ces jeunes le soir ? Je ne pense pas qu’ils aient la possibilité de dormir sur place mais j’ai eu par la suite confirmation que Montpellier ne constituait pas une exception : les garçons, les filles et leurs chiens qui sont nommés partout « les nouveaux nomades » suivent tous les festivals… en quête de quoi ? Pas de nourriture intellectuelle ou musicale tout de même (encore que tous ne doivent pas être incultes mais simplement ont choisi de vivre en marge de la société.) De plus s’ils chapardent sans doute ils ne sont pas je pense des bandits de grands chemins et se contentent de vivre au jour le jour, se souciant du lendemain comme d’une guigne. Un joint, un peu de nourriture, un toit pour dormir quand il fait froid, c’est sans doute là toute leur ambition et qui suis-je pour les plaindre ou les blâmer tant qu’ils ne mettent pas en danger avec leurs animaux la vie des gens alentours ? Une autre question se pose : à quoi servent alors tous les policiers municipaux qui arpentent les rues non seulement de Montpellier mais de Palavas, La Grande Motte, Arles, Nîmes… Je n’en ai pas vu un seul appréhender les jeunes alors qu’ils interviennent très vite quand un vendeur noir dresse sa petite échoppe pour vendre des bijoux pseudo­ africains. Un jour la foule a pris fait et cause pour l’un d’entre eux quand il a reçu l’injonction de plier bagage et de partir rejoindre « les siens. »

Voici ce que j’appellerai jusqu’à plus ample information quelques dérapages mais à la Grande Motte dont la municipalité est proche du FN les problèmes m’ont paru très complexes et très dangereux à court et à long terme : J’y étais allée pour jouer au scrabble. L’arbitre, une jeune femme, ne semblait pas très à l’aise avec les règles du jeu et le maniement de son ordinateur (contrairement à Paris où les arbitres sont des joueurs de première série qui tirent les lettres d’un sac, on utilise en province un logiciel qui permet d’afficher des parties aléatoires et qui peut être utilisé par des novices ou même des personnes qui ne pratiquent pas le scrabble.) Les quelques joueurs ayant manifesté leur impatience avec peu de galanterie et ne connaissant moi-même rien des capacités de cette personne, je restais après la partie pour lui demander la raison de leur attitude : elle me répondit qu’elle bénéficiait d’un contrat de solidarité à mi-temps, était donc payée pour faire ce travail, une des raisons qui poussait les joueurs à exiger trop d’elle et trop vite sans doute. Elle ajouta que son mari et elle-même étaient originaires de Toul et qu’ils étaient venus dans le midi avec leurs deux enfants dans l’espoir de trouver du travail. Considéré apparemment comme un immigré (!) l’homme s’était vu offrir par la municipalité un emploi de jardinier non déclaré. Le couple n’était donc pas inscrit à la sécurité sociale et ne pouvait bénéficier d’un appartement dans un HLM. A l’étroit avec le fils et la fille dans un  studio qu’ils payaient  trop cher, ils  se retrouvaient dans une indigence pire qu’à Toul. Très émue par ces confidences, je me sentis bien impuissante pour lui venir en aide mais je me dis qu’une telle municipalité devrait être mise en examen suite à de tels procédés. Je crois que le nouveau gouvernement devrait être informé mais qui suis-je pour le faire ? On rirait sans doute de moi en haut lieu si j’allais raconter une telle histoire. C’est ainsi que les gens modestes en arrivent à se taire parce qu’ils n'ont pas les moyens nécessaires pour se faire entendre. Une fois encore je me trouve dans l’obligation de raconter et de me raconter à une feuille blanche, ce qui est une bonne chose pour moi mais sûrement pas pour les pauvres gens exploités. 

J’ai malgré tout passé quelques heures merveilleuses à plusieurs reprises : j'ai pris des bains de soleil à Carnon en compagnie des autres « lézards » de cette plage, j’ai retrouvé mes marques au golf de La Grande Motte dont le parcours est comparable à ceux de Floride au milieu de ses roseaux et de ses mares saumâtres, caïmans en moins, j’ai vu les trésors de Zurbaran dans la Salle des Trésors du Musée Fabre qui aurait besoin d'un coup de jeune et surtout, dans le cadre du Festival de Montpellier, j’ai écouté « La Passion selon St Jean » de Bach au Corum, le nouvel Opéra Berlioz de la ville. J’avais une place au troisième rang et, profitant des lumières de la scène, j’ai pu suivre le livret en allemand et comprendre ainsi ce qui différencie cette Passion de celle de St Mathieu. Jésus (basse) et 1’Evangéliste (ténor) étaient de grands  interprètes allemands, la soprano une  jeune  femme anglaise et l’alto une incomparable cantatrice française. Le choeur symphonique était celui de Radio France, le meilleur semble-t-il de cette année 1997. Vingt rappels ont confirmé ma propre délectation bien que, n’était la musique immortelle, j’eusse à peine, et comme toujours, pu supporter les mots, ces mots qui disent plus fermement que dans « La passion selon St Mathieu » la volonté de Pilate non pas selon l’expression coutumière de « se laver les mains » de toute l’affaire mais au contraire de considérer jusqu’à la fin Jésus comme un Juste, acceptant de 1’arrêter mais le livrant en dernier ressort à la vindicte des Juifs afin de les charger de toutes les tâches ingrates et accréditant ainsi la légende infâme du peuple déicide : « Prenez-le vous-mêmes et crucifiez-le car moi je ne trouve pas de crime en lui » et cette phrase sibylline dont on ne sait si elle s’adresse aux soldats ou aux Juifs : « Alors il (Pilate) le leur livra pour être crucifié. Ils prirent donc Jésus et l’emmenèrent. » Pilate pousse même son incompréhension ou son refus de la volonté adverse qui demandait qu’on inscrivît au-dessus de la croix « Je suis le Roi des Juifs » en plaçant lui-même à l’endroit souhaité cette inscription « Jésus de Nazareth, Roi des Juifs » et en confirmant : « Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit. » Bien sûr l’Evangéliste dit en dernier lieu que les soldats ont crucifié Jésus et pris sa tunique, ajoutant toutefois que les Juifs ayant demandé qu’on rompît les jambes aux crucifiés, les soldats le firent pour les voleurs mais se contentèrent de percer le corps de Jésus avec une lance. Hors, les personnes présentes n’ont pu demander une telle chose horrible car ils étaient de la famille ou des proches et furent ceux qui assistèrent, descendirent de croix et ensevelirent Jésus ainsi qu’il est dit dans le dernier récitatif, le dernier choeur et le dernier choral (37, 38 et 39.) Je vois mal le Sanhédrin, durant la Pâque juive, quitter le temple et monter au Golgotha pour donner aux soldats romains des ordres sauvages même si ses membres étaient responsables de l’arrestation. Seulement voilà : Qui suis-je une fois de plus (combien de fois dans ces notes ai-je exposé mon impuissance à changer les choses !) Qui suis-je en vérité pour demander qu’on récrive la Passion ? Jusqu’au Jour du Jugement Dernier et malgré toutes les émissions d’Arte qui voulaient exposer les faits plus objectivement et moins tragiquement, les mots de l’Eglise condamneront chaque année les Juifs au moment de Pâques et ce jour-là seulement le retour du Messie permettra de trancher entre les Justes et ceux qui ne l’étaient pas. Il ne reste donc plus qu’à vivre, mourir, attendre et ressusciter pour connaître enfin la vérité.

En attendant, cette « Passion selon St Jean » ne me lâche pas puisque le dimanche qui suivit mon retour de Montpellier j’ai suivi les émissions juives de la radio et de la télévision. J’ai pu ainsi constater, même si je dois être accusée là de présomption, que mes sentiments, mes réactions, mes convictions mêmes précédent souvent leur confirmation par des gens plus connus que je ne le serai jamais et qui ont, eux, la possibilité de s’exprimer devant un public ou un auditoire. Ce dimanche donc, le responsable de l’émission radiophonique, Victor Malka, recevait un prêtre qui ne croit pas en la préséance d’une religion sur une autre et n’affirme pas que Dieu nous précède et nous voit mais qu’il apparaîtra en fait, s’il apparaît jamais, au dernier jour du monde, sans spécificité quelconque, un Dieu universel sans doute mais attentif à chaque homme et à sa quête personnelle. Je compris pourquoi cet homme de bien avait l’oreille de ses ouailles mais quelques démêlés avec sa hiérarchie. C’est durant l’émission que je me suis souvenue avoir écrit naguère une lettre à Monseigneur Gaillot quand il était encore évêque d’Evreux, m’étonnant à juste titre, je le crois maintenant, de la dichotomie entre ses idées sociales (socialistes ?) et sa conviction religieuse qui le conduisait à proclamer l’universalité de Jésus. Le prélat n’a bien entendu pas jugé bon de me répondre.

Dans la première partie de son émission télévisée, le Rabbin Eisenberg recevait Pierre Pierrard[19] pour le cinquantième anniversaire de l’Amitié Judéo-Chrétienne. Ils ont fait le point sur l’évolution des relations entre la Synagogue et l’Eglise. Monsieur Pierrard a parlé avec émotion du refus de Pie XII d’accueillir l’historien Jules Isaac bien connu de tous les anciens écoliers de ma génération et de son entretien d’une demi-heure avec Jean XXIII avant la publication de Vatican II. Il a aussi, suprême hommage, évoqué l’image du Grand Rabbin Kaplan comme de son maître spirituel. Ces paroles ont résonné dans le coeur d'une vieille dame qui fit son initiation religieuse, l’actuelle batmitsva, en 1935, date à laquelle Monsieur Kaplan officiait au temple, rue Notre-Dame-de-Nazareth.

Le Rabbin Eisenberg accueillait dans la deuxième partie de son émission les deux réalisateurs Gérard Mordillat et Jérôme Prieur. C’est ainsi que j’ai pu faire le lien entre « La Passion selon St Jean  et Corpus Christi » Mais parlons d’abord des personnalités que j’écoutais : En quelques minutes ils ont été encore plus spécifiques que durant les sept heures  et  demie  d’exposé  dont  j’avais reconnu avec plaisir l’objectivité : le Sanhédrin n’a pas pu se réunir un vendredi soir, veille de la Pâque, donc il n’y a pas lieu de retenir une condamnation possible ou réelle de Jésus par cette assemblée. Mais surtout les deux hommes ainsi que le Rabbin Eisenberg ont parlé de « La Passion selon St Jean », écrite sans doute à Ephèse c’est-à-dire loin des lieux où les faits se sont accomplis et qui met constamment dans la bouche du Christ ces mots « les Juifs » comme s’il faisait référence à une communauté dont il n’aurait pas fait partie et à une foi étrangère dans laquelle il est pourtant mort. Un peu comme si Jeanne d'Arc avait proclamé « les Français m’ont condamnée et sont prêts à m'exécuter », faisant ainsi un amalgame entre ses compagnons d’armes, l’église en la personne de l’évêque Cauchon et les occupants anglais. Ce sont les soldats romains qui, après avoir crucifié Jésus, ont prononcé la phrase « Jésus, Roi des Juifs, est mort. » Les disciples, comme je l’ai écrit après avoir écouté « La passion selon St Jean », ont accompagné leur Maître au Golgotha, ont assisté impuissants à sa crucifixion, à sa mort, l’ont descendu de Croix et enseveli dans un tombeau proche. Ces Juifs qui ne connaissaient rien d’autre que le judaïsme ne peuvent en aucun cas être amalgamés aux Romains et à leur gouverneur Ponce Pilate. Les membres du Sanhédrin que certains accusent d’avoir dénoncé Jésus sont assimilables à Pétain et aux collaborateurs qui, pour conserver leurs sinécures, ont fait alliance avec l’occupant, ni plus ni moins. Appellerait-on pour autant les Français dans leur ensemble « les assassins de la communauté juive », coupables dans ce cas de génocide et passibles comme tels de la peine de mort ? Personne et jamais, j’en ai la conviction.

                                                                     Un écrivain

                                                                    Edward Saïd

 

Remember the solidarity shown to Palestine here and everywhere... and remember also that there is a cause to which many people have committed themselves, difficulties and terrible obstacles notwithstanding. Why ? Because it is a just cause, a noble ideal, a moral quest for equality and human rights.  Prof. Edward W. Said (1935-2003)

Rappelez-vous la solidarité montrée partout à la Palestine ici et partout… et souvenez-vous aussi qu’il existe une cause à laquelle se sont dédiés de nombreuses personnes, malgré des difficultés et de terribles obstacles. Pourquoi ? Parce que c’est une cause juste, un idéal noble, une recherche morale pour l’égalité et le droit des hommes. Prof. Edward Saïd (1935-2003.)

 

L’écrivain Edward Saïd est décédé à New York le 25 Septembre à New York des suites d’une leucémie chronique diagnostiquée en 1992. Il était né à Talbieh, Jérusalem, le 1er novembre 1935 d’une mère palestinienne protestante de famille aisée et d’un riche Palestinien chrétien nationalisé américain. Musicologue éminent, il enseignait la littérature anglaise et comparée à Columbia. Il est entré en 1977(alors qu’il était américain mais avait vraisemblablement conservé sa nationalité palestinienne) au Conseil National Palestinien (CNP) et tenté de persuader la direction de l’OLP de l’importance de la diaspora palestinienne.

 Toutes ces informations, je ne les connaissais pas quand j’ai pris une émission en cours dans l’après-midi du 26 ou 27 septembre : j’ai écouté durant près d’une heure et demie (sans savoir de quel écrivain il s’agissait, ne sachant même pas qu’il était décédé puisqu’il s’agissait d’une interview qui devait remonter à quelques années. Je dois dire que j’ai tout d’abord pensé qu’il était français car il parlait notre langue sans aucun accent.)

Après une heure d’écoute, j’ai compris qu’il était né à Jérusalem, qu’il avait vécu au Caire et en Angleterre avant que sa famille n’émigre définitivement aux Etats-Unis. Il avait fréquenté dans tous les pays où il séjournait les meilleures écoles privées puis avait été admis dans une grande université américaine (Harvard je crois) où il avait terminé des études littéraires et de musicologie, trouvant les premières d’autant plus faciles à assimiler qu’il avait un solide bagage académique derrière lui. C’est quand la personne qui l’interviewait l’a appelé par son nom que j’ai appris de quel personnage il s’agissait : Edward Saïd. Tant qu’il n’a parlé que de sa vie collégienne et universitaire, de ses tribulations de Jérusalem aux Etats-Unis, j’étais intéressée mais quand il a commencé à évoquer ses retours annuels pour les vacances en Palestine à Jérusalem, j’ai commencé à le trouver très antipathique. Il a parlé de l’expulsion des Palestiniens par « le juif », le mot « israélien » étant apparemment pour lui une aberration. Je ne pus écouter plus longtemps, le personnage m’ayant surpris par ses connaissances mais m’accablant par ses positions agressives. De retour chez moi je voulus bien sûr en apprendre plus sur l’homme dont je ne connaissais pas l’œuvre littéraire et, à mon habitude, je suis allée sur le web où j’ai recueilli les informations que je donne au début de ces lignes. Quand mon fils est venu dîner, il m’a apporté « un Hommage à Edward Saïd » qu’avait trouvé ma belle-fille dans Le Nouvel Observateur :

 

                     Edward Saïd : le musicien de la pensée par Dominique Eddé[20]

L’œuvre d’Edward Saïd aura atteint un tel degré de puissance et de fluidité, une telle capacité de vitesse et de maîtrise - irrésistible et redoutable mélange qui ne cessera de faire le bonheur de ses adeptes et le cauchemar de ses détracteurs – qu’elle survivra à la mort de son auteur, comme une symphonie survit en silence à sa dernière note car cet homme que la part saine du monde arabe appelle : « notre fierté, notre géant » ne fut pas seulement un penseur, doté d’une intelligence et d’une culture hors du commun, ce fut aussi un musicien de la pensée. Qu’il se soit agi d'aborder un conflit politique, un vers de Dante ou un roman de Joyce, il cherchait partout le mouvement plutôt que le sens arrêté, guettant avec ferveur la polyphonie, la dissonance, la répétition, l’intention visible, invisible, décalée. Venait tou­jours un moment où les choses et les mots livraient, sous la plume de Saïd, une part de leur destin à l’univers sans mots et sans images de la musique. De là naissait le vent qui circulait dans les mailles possessives et serrées de sa prose. De là s’élevait sa voix (il fut l’un des plus grands orateurs du vingtième siècle), de là son pas qui emboîtait celui de ses frères qui s’appelaient Vico, Auerbach ou Spitzer. Alors on me dira : « Oui mais Said, c’était aussi, c’était sur­tout le Palestinien intransigeant, le pourfendeur des accords d’Oslo, celui qui en demandait trop, qui en voulait trop, celui qui... ne voulait pas la paix. » Non, non et non, nous autres qui l’avons lu et relu de près, nous qui savons qu’il fut le pion­nier de la tombée des murs entre Israéliens et Palestiniens, nous qui connaissons sa détestation des frontières et des iden­tités pures, son peu de goût pour le nationalisme et son constant souci de mettre les Arabes en garde contre la tentation de la haine, nous ne laisserons pas dire qu’il en deman­dait trop. Il réclamait ce sur quoi se fonde la durée d’une paix. Il réclamait le droit, le respect et cette tranche minimale de justice à partir de laquelle le peuple palestinien aurait pu (pourrait) entamer le deuil nécessaire de son ancien territoire, de son bien perdu, en un sens le deuil de la justice. Que dit d’autre le grand, le courageux Avraham Burg ? Un dernier mot. Une question simple que Saïd ne cessa lui-même de se poser, mais en vain. Pour quelles raisons conscientes ou inconscientes l’édition française a-t-elle boudé son œuvre vingt ans durant (de 1980 à la fin des an­nées 1990) ? Pourquoi sa pensée, répandue dans le monde entier, enseignée dans les universités, traduite en plus de trente-cinq langues, ne s’est-elle heurtée qu’ici, en France, à un mur de refus expéditifs, évasifs, inarticulés ? Pourquoi ? « Haaretz » eut combien plus d’humour et de clairvoyance quand il titra : « Edward Saïd, the last Jewish Intellectual ». Il est vrai que Saïd, l’indéfectible, l’inoubliable Palestinien, n’en était pas moins l’élu volontaire de l’exil. Son pays, c’était le monde, et c’est bien le monde qui a habité son œuvre. En somme, la liberté de pensée, il ne la revendiquait pas, il l’exerçait.

 

Il est évident qu’on a envie de ne rien ajouter à cet hommage vibrant et de quel droit ferais-je partie des détracteurs puisque je n’ai rien lu de l’écrivain en question mais entendu des phrases qui ne plaidaient pas en sa faveur ?  Allons, je vais lui accorder une fois de plus, parce que c’est le terme que j’emploie le plus volontiers à l’égard de tels personnages : il m’apparaît comme un « Janus bifrons » dans l’œuvre et la vie duquel chacun peut puiser ce qui lui convient personnellement.

A propos de l’œuvre, elle me paraît immense et j’ai compté vingt ouvrages au moins publiées aux Etats-Unis publiées en 1980 et 2002. J’en donne ici quelques uns dans leur traduction française :  A contre voix, Culture et Impérialisme, Des intellectuels au pouvoir, Entre guerre et paix, Israël-Palestine : L’égalité ou rien, La loi du plus fort, mise au pas des Etats voyous (en collaboration avec Noham Chomsky et R. Clark et publié en France aux Editions La Fabrique, Paris, 1999), L’Orientalisme : L’Orient créé par l’Occident, Parallèles et Paradoxes (en collaboration avec Daniel Barenboïm.) J’ajoute que les ouvrages en français ont paru pour la plupart chez Gallimard-Canada car très peu ont été publiés en France même.

Parmi ces titres,  je remarque avec surprise non pas Noham Chomsky dont on connaît l’esprit rebelle contre Bush et tout ce qu’il représente mais Daniel Barenboïm, Israélien et Juif. J’ai dit plus haut qu’Edward Saïd se passionnait pour la musicologie mais qu’il l’ait fait en collaboration avec un Israélien juif et pour employer une expression populaire : « ça me cloue le bec ! » J’ai voulu connaître le sujet du livre et j’ai trouvé ceci qui est une réflexion de l’éditeur américain : En 1995, lors d’une conférence sur Wagner, Daniel Barenboim et Edward W. Said se lancent dans un débat délicat sur le compositeur génial mais antisémite. Forts de leur succès, ils réitèrent à cinq reprises l’expérience, plaçant l’art et la musique (notamment celle de Beethoven) au cœur de problématiques inhabituelles, comme la crise au Moyen-Orient, les systèmes éducatifs, les conflits mondiaux. Il en résulte un livre provocant , réjouissant, où les deux hommes reconnaissent à la culture le pouvoir de transcender les différences politiques et sociales.  

Je crois qu’il n’y a rien à ajouter. Un duo Saïd-Barenboïm  (je rappelle à ce propos que j’étais une fan du chef d’orchestre durant  toutes les années qu’il a passées en France et que j’ai suivi tous ses concerts aussi bien au Palais des Congrès qu’à la Salle Playel), Edward Saïd vaut sans doute la peine que je remise pour un temps mes propres aberrations.

 

                    Additif :

 

J’ai été prévenue qu’un « chat » aurait lieu le Vendredi 17 Octobre entre « Lire en fête » et notre site ecrits-vains. Je suis allée voir quels livres préférés avaient été envoyés par nos amis et j’ai eu l’agréable surprise de découvrir ce qui suit à propos justement de l’ouvrage écrit par le professeur Saïd et Dabiel Barenboïm. Sous réserve d’obtenir de l’auteur la permission de publier son texte, je le donne ci-dessous :

 

Israël-Palestine : en attendant la feuille de route,

un pas de deux pour garder l’espoir

 

Alors que l’énième plan de paix, la « feuille de route », est mis en branle pour aboutir en 2005 à une paix globale au Proche Orient, alors que d’aucuns misent déjà sur son échec prévisible et s’en frottent les mains, d’autres travaillent depuis longtemps déjà pour la Paix, en semant les graines d’un avenir meilleur en faisant table rase de la politique et en ne travaillant que le culturel.

Daniel Barenboïm et Edward W. Saïd (1) oeuvrent depuis plus de dix ans à instaurer un dialogue de liberté avec comme point d’orgue la musique. L’un est chef d’orchestre, l’autre professeur de littérature comparée à Columbia. De cette passion commune qui poussa le hasard à les faire se rencontrer dans un palace londonien en 1990, naquit une amitié faite de respect et d’échanges.

Chacun voulant faire le pas qui pourrait le rapprocher plus près de l´autre, ils s’écoutèrent et se parlèrent. Le juif et l’arabe de nouveau réunis pour éclairer l’oraison funèbre de Sharon (auquel le premier ne se reconnaît en rien) et d’Arafat (avec qui Said a coupé les ponts depuis plus de dix ans, lui qui s’était engagé dans l’OLP avec l’idée de participer à une cause juste et qui, comme Darwich, dénonça les accords d´Oslo et se retira de la vie politique) : ainsi les deux compères éclairent-ils d’un nouveau soleil cette région. Conscients tous deux que « l’idée de séparer les peuples n’aboutit jamais à rien », ils décident d’organiser à Weimar - à l´occasion du 250ème anniversaire de la naissance de Goethe, auteur du West-östlicher Divan, modèle d’attention à l’autre dont tous deux se réclament - un atelier musical et philosophique en invitant des musiciens israéliens, palestiniens, égyptiens, syriens, libanais… Ainsi de jeunes virtuoses ont pu, grâce à la pratique de la musique, se rencontrer et se parler enfin, au-delà des idéaux abscons et des frontières.

Ils apprirent que l’on « doit accepter l’idée [de mettre] de côté sa propre identité afin d´explorer l’autre », et qu´il est « possible [d´avoir] chacun la capacité d´être plusieurs choses à la fois. » Tous ces jeunes partagèrent une expérience commune et démontrèrent une nouvelle fois que « l’ampleur de l’ignorance de l’Autre » est sans limite : « Les jeunes Israéliens ne pouvaient imaginer qu’il existait des gens à Damas, à Amman ou au Caire sachant jouer à merveille du violon et de l’alto. »

Le rideau de fer qui sépare l’Etat hébreu du reste du monde, et surtout de ses proches voisins, est digne de la muraille de Chine ou du mur de Berlin. Mais grâce à Barenboïm et Saïd, ces jeunes sont passés du statut « d’ennemi » à celui de « musicien », puis d´humain. Car il y a toujours quelque chose à apprendre de l’autre.

A la fin de cette rencontre internationale, tout le monde avait un visage humain, ses qualités et ses défauts, ses différences et ses origines, mais tous étaient les locataires d’une même terre sur laquelle ils devraient apprendre à vivre ensemble en partageant : après cette expérience commune, ils étaient prêts à envisager de partager d’autres richesses.

La « discussion » entre nos deux virtuoses s’est poursuivie par des conférences communes, de longs entretiens enregistrés sur bandes magnétiques, des échanges toujours plus poussés qui, aujourd’hui, sont recomposés dans le livre qui paraît ces jours-ci.

Outre les quelques répétitions qui déçoivent un peu quand on connaît le nombre d´heures qui ont été laissées de côté, et une préface inutile de l’instigateur de cet ouvrage, PARALLÈLES & PARADOXES est un petit moment de bonheur tant il parvient à nous redonner le sourire en parlant d’une région et d’une Histoire qui ont perdu toute trace d´humanité. Par la magie de la musique qui est  «  l’art de l´illusion », et du poète qui  « produit du silence, mais pas seulement », les idées germent vers un sens commun : le respect de l’autre dans la recherche de la paix.

Edward W. Said s’engage pour le concept de la laïcité d’intelligence. Notion qu’il partage avec un autre bâtisseur de paix, Michel Warschawski, l’un des Israéliens fondateurs des mouvements pour la Paix, premier partisan du dialogue avec les Palestiniens - qu’il paya de plusieurs mois de prison -

Tous deux prônent le concept d’origine - la stricte séparation du privé et du public, de l’adhésion individuelle et de l’obligation collective - pour donner aux hommes un modèle de société tolérante axée sur le culturel.

Barenboïm ne peut qu’acquiescer dans un clin d´oeil : pour ne pas sombrer dans le choc des civilisations si cher à certains « va-t´en-guerre », il nous faut un pilier pour bâtir, une pierre angulaire, un nombre d´or : il nous faut une culture intégrale, une culture « holistique », c´est-à-dire qui induit la spiritualité dans les arts et la littérature. L’homme ne peut se satisfaire d’un monde purement profane, technique, scientifique, sans chaleur, car cela menace l’identité même de l’espèce humaine.

Lisez PARALLÈLES & PARADOXES pour vous réconforter avec les idées, pour croire encore en l’homme.                                                                      François Xavier

 

(1)Daniel Barenboïm, citoyen israélien, né en 1942 à Buenos Aires de juifs russes émigrés, dirige conjointement l’Orchestre symphonique de Chicago et le Deutsch Staatsoper de Berlin.

 

(2)Edward W. Saïd, né en 1935 à Jérusalem, au sein d’une famille palestinienne chrétienne, a grandi au Caire avant d’étudier aux Etats-Unis où il enseignait à l’université Columbia de New York la littérature comparée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Frida Kahlo et Diego Rivera

 

Faisant partie du « comité prose » de notre site, j’ai lu de nombreuses nouvelles durant ces deux dernières années et je me souviens de cet auteur qui parlait d’une femme vêtue de violet, si j’ai bon souvenir, et qui était étendue voluptueusement sur son lit pour y fermer à jamais les yeux. A cette époque, cette image m’avait paru convenir parfaitement à Frida Kahlo. Je viens d’apprendre qu’une exposition des œuvres de celle-ci aura lieu dans le cadre de « Lille, capitale européenne 2004 de la culture. » C’est la raison pour laquelle je demande à mes amis lecteurs d’écouter un récit inclus en 1998 dans mon « Horizon 2003 » qui retrace, je l’ai déjà mentionné sans doute, les évènements qui ont retenu mon attention depuis vint ans :

« Après notre séjour familial à Chamonix, je suis allée à Lausanne avec mon fils et nous nous sommes arrêtés à Martigny, ville industrielle peu attrayante mais qui comporte un très beau fleuron, la Fondation Pierre Giannada, qui m’a fait penser à celle de Maeght (jardin et musée) n’était que la situation géographique de St Paul est beaucoup plus enchanteresse que celle de la petite cité helvétique. J’ai envie de parler des peintres exposés, Diego Rivera et Frida Kahlo, d’une part parce que ce couple d’artistes ne m’était pas familier mais aussi parce que le numéro exceptionnel de Télérama sur le Festival de Cannes mentionne l’exposition de Martigny et que l’article de Michel Daubert s’intitule « L'Ogre et l’Hirondelle. » Je me suis aperçue avec plaisir en le lisant que mes réactions spontanées vis-à-vis des deux oeuvres n’étaient pas très éloignées de celle d’un journaliste spécialisé. Quand Michel Daubert écrit « Frida, belle, rebelle et suppliciée (elle avait eu un terrible accident d’autobus en 1927 qui la mutila pour la vie) fascine et bouleverse », je suis complètement d’accord et je me suis dit personnellement à Martigny même qu’elle était peut-être et sans le savoir à l’époque où elle se mit à peindre une des meilleures représentantes du surréalisme. Alors quand je lis plus  loin qu’ « André Breton tenta vainement de rallier Frida Kahlo au surréalisme », je suis fière d’avoir réagi spontanément dans le sens de l’écrivain français, l’un des fondateurs du mouvement et sans doute son plus grand défenseur.

Pour ce qui est de Diego Rivera, je l’ai trouvé plus « classique », imprégné des oeuvres de peintres qu’il a côtoyés à Paris durant plus de deux décennies avant de retourner au Mexique au début des années vingt où il s’est plongé, après avoir rencontré celle que je me permets d’appeler sa muse, dans l’art précolombien. Frida Kahlo et son pays de naissance lui ont certainement permis de personnaliser ses fresques et sa peinture. Quand Michel Daubert l’appelle « Diego de Montparnasse », je suis une fois de plus d’accord et quand il écrit « ce n’est alors qu’un honnête et laborieux peintre de la modernité », j’applaudis. Le Diego Rivera de la seconde période, celui qui peint « à la gloire des damnés de la terre, des travailleurs asservis, des Indiens massacrés » est certainement celui que le Mexique révère comme son artiste le plus immense.

En tout cas,  je ne regrette pas une seconde d’avoir fait la connaissance de ce couple qui s’aima et se déchira et surtout de cette femme si fragile et si forte qui construisit sa légende étendue sur son lit[21] face à un miroir qui reflétait son image et lui permit de réaliser l’une de ses plus célèbres toiles « Diego (peint sur le front de l’artiste) et moi » en 1949. Les oeuvres de Martigny seront exposées à la Fondation Dina Vierny, Musée Maillol, à partir du 17 juin. Je souhaite y aller car les deux heures de Martigny me permirent seulement de faire connaissance avec les deux artistes. Il faut plus de temps pour s’imprégner d’une oeuvre, beaucoup plus de temps. »

Après avoir transcrit ces lignes, je suis allée chercher dans ma bibliothèque le catalogue de la Fondation Pierre Gianadda. Je me fais en effet une obligation, un plaisir plutôt, de n’avoir personnellement, outre les albums hérités de mes parents, que ceux des expositions visitées à Paris ou au hasard de mes voyages à travers le monde : J’aime l’idée de pouvoir chaque fois rattacher les peintures que je contemple à mes propres souvenirs de villes ou de musées. C’est justement le portrait de Frida Kahlo avec sur le front le portrait de Diego Rivera portant sur le front le célèbre « œil de la connaissance » qui figure sur la couverture du catalogue helvétique. Un des plus beaux portraits, le premier pourtant de l’artiste, est  l’« Autoportrait à la robe de velours » peint par Frida en 1926 et qui n’est pas encore dédié à Diego mais à son premier amour, Alejandro Gomez Arias. Elle y apparaît digne, discrète, forte et fragile à la fois avec sa main droite légèrement repliée sur son avant-bras gauche. Dire qu’il a été peint un an avant ce terrible accident qu’elle dut oublier très vite car elle devait gagner sa vie, son père ayant à faire face à de grosses difficultés financières ! Heureusement Diego était là, ce qui lui permit de peindre le « Double Portrait Frida et Diego » où elle se représente, minuscule dans une magnifique robe de cérémonie noire au-dessus de laquelle éclate le pourpre de son châle. Elle donne la main à son géant de mari et l’ensemble est si touchant que je deviendrais presque jalouse du bonheur qui éclate dans ses yeux noirs de jais ornés de l’accent circonflexe de ses sourcils aussi noirs que ses yeux.

Je pourrais parler de tous les tableaux de Frida. Certains sont assez réalistes, en particulier le « Souvenir d’une plaie ouverte » où elle apparaît assise, la chevelure ornée de fleurs et la jambe gauche montrant la blessure. Etrangement, le nom du tableau apparaît de chaque côté de sa chaise, à gauche « Recuerdo de la » (Souvenir de la), à droite « herida abierta » (plaie ouverte.) D’autres peintures la montrent costumée en jeune garçon aux cheveux coupés. « Les Deux Frida » sont étranges : celle de gauche porte une longue robe blanche au col serré contre le cou, une moitié du cœur ouvert et montrant ses artères, l’autre en tenue de couleur bleue et jaune foncé, le cœur recouvert de sa seconde moitié mais relié au premier par un mince fil rouge. J’apprends que l’une des deux femmes pourrait être non elle-même mais sa sœur Christina qui était l’amie de Diego Rivera en même temps qu’elle-même. « Les deux Frida » serait un signe du dilemme qu’elle se pose quant à la décision à prendre.

Sa blessure lui cause souvent de grandes douleurs et au cours d’un de ses voyages à Paris après avoir exposé à New York et dans la capitale française, elle passe plusieurs semaines à l’hôpital et c’est en 1940 qu’elle rejoint Diego à San Francisco. Poursuivant  ma quête des tableaux, je n’arrive plus très bien à faire la part entre le réalisme, le figuratif, les symboles qui ont une large part dans toutes ces œuvres. J’en choisi une particulièrement attachée à ses symboles préférés : « L’étreinte amoureuse de l’univers, la Terre, Diego, moi et Monsieur Xolotl. » Frida, apparemment fille de la Terre et de l’Univers y enlace Diego nu comme un bébé et portant toujours sur le front l’œil de la connaissance.

Je ne peux terminer cet examen trop rapide sans parler de la dernière œuvre de Frida : « Le Marxisme donnera la santé aux malades » peinte avant sa mort prochaine » peinte en 1954. Toute sa foi dans le marxisme s’exprime là, debout, fière et sérieuse, sans l’aide de ses béquilles placées en oblique auprès d’elle, l’œil de la connaissance sur l’une des deux mains géantes qui l’enveloppent, la tête aux cheveux et à la barbe blanche de Karl Marx à côté de la sienne.

Frida Kahlo a exposé pour la première fois au Mexique en 1953 à la galerie de Lola Alvarez Bravo. Elle a rédigé ses invitations comme un billet doux :

 

Avec amitié et amour

Nés du cœur

J’ai le plaisir

de vous inviter

A ma modeste exposition.

 

Diego l’a installée dans son lit à colonne au milieu de la salle où elle est arrivée en ambulance car elle est très faible. C’est de ce lit qu’elle reçoit l’hommage de ses admirateurs. Quelques jours plus tard on l’ampute de sa jambe malade atteinte de gangrène. « Pourquoi aurais-je besoin de pieds quand j’ai des ailes pour voler » dit-elle et, pourtant, elle tenta plusieurs fois de se suicider après l’opération. Elle est décédée le 13 juillet 1954. Diego l’a trouvée dans son lit soulevant d’une main lasse, alourdie de bijoux, une pancarte sur laquelle s’envole la colombe de la paix et sur laquelle ont peut lire : « Avec joie j’attends le départ… et j’espère bien ne jamais revenir… »

Je m’arrête. Diego Rivera, ce sera pour une autre fois. Je suis trop émue par cette femme, un grand personnage qui n’a pas su, la bienheureuse, que « son » marxisme ne perdurerait pas mais que sa peinture, elle, deviendrait légendaire. Même si l’œuvre de son mari est sans doute aussi importante que la sienne et ne peut en être en général séparée puisque, même loin l’un de l’autre, ils travaillèrent l’un pour l’autre et l’un avec l’autre (en tout cas durant la période qu’on dit mexicaine) je crois que, à l’heure où une femme iranienne musulmane vient de recevoir le Prix Nobel de la Paix, il n’est pas vain de choisir aujourd’hui une tenante du sexe qu’on disait faible mais qui, de jour en jour, apparaît comme appartenant non au sexe fort mais à celui de l’égalité entre tous les êtres humains et de sa grandeur dans l’exercice de sa profession ou de son art.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le prix Nobel de la Paix attribué à Shirin Ebadi,

Une avocate iranienne de choc

 

Le prix Nobel de la paix 2003 a été attribué hier à Shirin Ebadi. Cette avocate iranienne qui exerçait les fonctions de juge sous l’ancien shah et a été destituée par l’imam Khomeynei (une femme étant considérée comme « trop émotive » pour présider un tribunal) a été récompensée pour son action en faveur des droits de l’Homme et de la démocratie.

Voici à ce propos ce que j’ai pu lire dans la revue : The Iranian Children’s Rights Society ( La Société sur les Droit des Enfants Iraniens) : Ms. Shirin Ebadi was awarded the 2001 Rafto Prize in recognition of her sustained fight, over many years, for human rights and democracy in Iran. In particular, her efforts have focused on strengthening the legal status of women and children. Shirin Ebadi is famous as the first female judge in Iran. She had to resign her position following the revolution in 1979, when conservative Islamic clerics took control of the country and introduced severe restrictions on the role of women in society. (Madame Shirin Abadi a reçu en 2001 le Prix Rafto[22] en reconnaissance de sa lutte soutenue depuis de nombreuses années pour les droits de l’homme et de la démocratie en Iran. En particulier, ses efforts se sont concentrés sur le renforcement du statut légal des femmes et des enfants. Shirin Ebadi est connue pour avoir été la première femme juge en Iran. Elle a dû renoncer à cette fonction suite à la Révolution de 1979 quand les cléricaux conservateurs islamistes ont pris le pouvoir et introduit des restrictions sévères sur le rôle de la femme dans la société.)

 Mme Ebadi, âgée de 56 ans, est la onzième femme à être distinguée du prestigieux prix, mais la première musulmane. Elle l’a emporté parmi 165 candidats, dont le pape Jean Paul II, l’ancien président tchèque Vaclav Havel (qui, à mes yeux était également digne d’être honoré) et notre excellent Monsieur Chirac, Président de la République française (pour son refus de se joindre aux Américains dans la Guerre d’Iraq !) La lauréate a déclaré être «abasourdie » à l’annonce de cette distinction, en ajoutant que le prix allait «à tous les Iraniens qui se battent pour la démocratie. » « L’Islam n’est pas incompatible avec les droits de l’homme » a ensuite affirmé l’avocate iranienne à Paris. (J’ai d’ailleurs remarqué en la voyant aux informations d’hier soir que si Madame Ebadi porte le foulard[23] en Iran et dans son bureau de travail, elle était vêtue quand elle a appris la nouvelle à Paris d’une élégante robe noire et la tête découverte.) Elle a aussi profité de sa nouvelle notoriété pour demander « la libération » des prisonniers iraniens « luttant pour la démocratie. » Elle a joué un rôle-clef en 1997 dans l’élection du président réformateur Mohammad Khatami.

Le choix de Mme Ebadi a suscité la controverse. L’ancien président polonais et lauréat du Nobel de la paix 1983 Lech Walesa (catholique très pratiquant et antisémite avéré et invétéré) a déclaré que ce choix constituait à ses yeux une « grande erreur. » Evidemment, en dehors du fait que sa femme et son fils aîné soient allés à Oslo recevoir son propre Nobel de la Paix, la première ne doit pas avoir eu beaucoup de temps à consacrer à la politique avec tous les enfants qu’elle a dû élever ! Il a évidemment estimé que le prix aurait dû revenir à Jean Paul II. « Il le méritait », ont estimé de leur côté des responsables au Vatican. La communauté catholique Sant’Egidio a toutefois estimé que le choix de Mme Ebadi était « une grande chance. » Le souverain pontife devrait d’ailleurs adresser un message de félicitations à la lauréate, a-t-on dit au Vatican.

J’ai entendu dire aux informations d’hier que la télévision iranienne avait annoncé la nouvelle par quelques mots non de félicitations mais de doute quant au bien-fondé de l’attribution du Prix à une Iranienne. Le gouvernement réformateur de Téhéran a finalement félicité Shirin Ebadi pour l’attribution du prix Nobel de la paix 2003 après quelques heures de réflexion mais cette récompense irrite les conservateurs qui voient dans cette distinction une nouvelle conspiration de l'étranger au moment même où se pose la délicate question du nucléaire. Assadollah Badamchian, homme politique conservateur a qualifié le prix d’ « infamie » ajoutant que Mme Ebadi avait été récompensée « pour les services rendus à l'oppression et au colonialisme occidentaux. »

Est-elle pratiquante ? Elle refuse de répondre à cette question, se contentant de s’affirmer « musulmane. » Cette avocate explique : « Il y a vingt ans que j’essaie de faire comprendre que l’on peut être musulman et avoir des lois qui respectent les droits de l’homme. »

L’attribution du prix Nobel 2003 a une indéniable portée politique. Le porte-parole du gouvernement iranien, Abdollah Ramezanzadeh, a cependant traduit l’embarras dans lequel ce choix a plongé le régime de Téhéran. « Nous sommes heureux qu’une femme iranienne musulmane ait su se faire distinguer par la communauté internationale pour son action en faveur de la paix. Nous espérons pouvoir utiliser davantage ses vues expertes en Iran », a-t-il déclaré, avant de rappeler les journalistes pour leur préciser qu’il s’exprimait à titre personnel et non comme porte-parole du gouvernement. « Rarement le prix Nobel a été attribué à ceux qui ont servi leur pays « , a-t-il ajouté, faisant référence à Anouar El-Sadate, le président égyptien assassiné, qui aurait « trahi la Palestine.

« Merci Shirin Ebadi, merci. Aujourd’hui, grâce à vous, nous avons tous grandi d'un mètre ! » s’est exclamé en pleurant Mohsen Sazegara. Dissident et célèbre prisonnier de conscience, M. Sazegara a été libéré « sous caution » lundi 6 octobre, grâce aux efforts de la nouvelle lauréate du prix Nobel de la paix. Pour cet homme condamné à 114 jours de prison pour « propagande contre le régime islamique », ce prix est « le plus bel encouragement possible. » Selon l’écrivain Goli Emami, « après un quart de siècle d’humiliation, la femme iranienne est de nouveau fière. » « Lorsque j'ai entendu la nouvelle, mon cœur s'est arrêté un instant », explique Shahla Sherkat, éditrice de l’hebdomadaire Zanan. L'intellectuel Dariush Shayegan se souviendra du 10 octobre comme « un des jours les plus importants de l'histoire contemporaine iranienne. »

Il est évident que le gouvernement, même s’il est réformateur, se trouve face à u dilemme suite à la décision du jury du prix Nobel d’honorer d’une distinction convoitée par les plus puissants de la planète une avocate condamnée il y a trois ans dans son pays à quinze mois de prison avec sursis et à la privation pour cinq ans de ses droits civiques.

Ce combat pour la démocratie, la reconnaissance des droits des citoyens et la réforme de l’arsenal judiciaire, en particulier dans le respect de l’Islam, est, il est vrai, bien antérieur à l’émergence en République islamique de ceux que l’on appelle les réformateurs, groupés depuis 1997 autour du président Mohammad Khatami. Madame Ebadi a inlassablement pointé les contradictions de la loi iranienne vis-à-vis des droits des femmes et ceux des enfants. Elle a toujours rejeté sans appel toute justification par l’Islam de ces contradictions et violations, les imputant à un esprit traditionaliste archaïque, sinon machiste.

Je n’ai personnellement jamais été très tendre pour l’ancien shah d’Iran que je n’aimais pas beaucoup plus que les imams politiciens qui ont suivi. Je pourrais me dire alors que, nommée juge par le gouvernement de Monsieur Oveyda ne plaide pas en la faveur de Shirin Ebadi, mais voilà, elle est l’exception qui confirme toujours la règle dans les pays conservateurs comme dans les pays opprimés. En tant que femme, je me dois de rendre hommage à une femme qui ne change pas d’idée selon la couleur politique des gens qui gouvernent son pays mais risque ses fonctions, sa liberté, sa vie même en réaffirmant toujours et encore le droit des hommes, des femmes et des enfants à vivre librement, décemment et selon leurs propres convictions là où ils se trouvent.

Additif : Je venais à peine de terminer ces Mots…dits quand j’ai entendu une autre nouvelle que je me permets de rapporter ici parce qu’elle concerne également un Prix et la Paix. Je tiens à parler de cette femme qui, de la même façon que Shirin Abadi, m’est toujours apparue comme un modèle à suivre tant son intelligence est diverse, tant sa connaissance du monde et des êtres humains est une source inépuisable d’étonnement ravi, tant sa résistance à toutes les entreprises de Bush a commencé dès l’investiture du Président des Etats-Unis, tant sa participation active à tous les mouvements de révolte des opprimés fut intense, que ce soit à Sarajevo, en Afghanistan ou aujourd’hui en Iraq… Je veux parler de Suzan Sontag, la grande journaliste et auteure américaine qui a reçu dimanche 13 octobre le Prix de la Paix des Libraires à la Foire du Livre de Francfort. Je ne sais pas si les médias américains mentionneront cette importante nouvelle, je devrai me renseigner à ce sujet car ils seront sans doute aussi craintifs et dubitatifs que l’a été la presse et la télévision iraniennes au sujet de Madame Ebadi mais j’écris aujourd’hui sous le coup de l’émotion suscitée par ces nouvelles : Le Prix Nobel de la Paix à une avocate iranienne, l’autre Prix de la Paix à une journaliste américaine, voici ce que j’appelle une victoire des femmes d’aujourd’hui.

 

 

 

La troublante ascension de l’Opus Dei

 

Si l’intégrisme musulman fait la « une » des journaux, les activités de la droite chrétienne s’effectuent souvent dans l'ombre, comme en témoigne la troublante ascension de l'Opus Dei. Milice religieuse au comportement de secte, héritière d'un anticommunisme militant, puissance à la fois économique et politique, l’OEuvre exerce une influence multiforme sur l'Église, mais aussi sur les pouvoirs temporels, qu’elle cherche à infiltrer. On retrouve ses proches jusque dans le gouvernement de M. Alain Juppé. Mais cette garde blanche du Vatican, très liée au pape Jean Paul II dont elle a permis l’élection, suscite aussi des résistances. Au nom de leur foi, bien des chrétiens rejettent la « dictature spirituelle » de l’OEuvre et craignent que cette « arme du pape » ne soit à double tranchant et ne se retourne un jour contre

                                                                                                François Normand[24]

 

Le pape a « nominé » le dimanche 28 septembre trente et un nouveaux cardinaux qui seront « créés » à l’occasion du neuvième Consistoire qui se tiendra à Rome le 21 octobre prochain. A cette date, cent trente-cinq cardinaux disposeront du droit de vote, un chiffre jamais atteint puisque le « plafond » fixé par Paul VI en 1975 et confirmé par Jean-Paul II lui-même en 1996 et toujours en cours pour le collège électoral, était de cent vingt votants. En nommant cardinaux des prélats originaires du Soudan, Ghana, Nigeria, Viêt-nam, Guatemala, Brésil ou Inde, le saint-père a également accru la possibilité que son successeur ne soit pas européen. Si ces derniers représentent environ 50 % du sacré collège (l’ensemble des cardinaux), ils sont nombreux à ne pas souhaiter un retour à une papauté italienne.

Ces nominations, dans l’état de santé actuel de Jean-Paul II apparaissent comme la première étape de sa succession, la deuxième étape du processus de succession pouvant être un remaniement à la tête de la curie romaine (l’appareil gouvernemental de l’Eglise catholique), dont l’influence grandit avec la maladie du pape.[25]

Si je parle de ces nominations, c’est que j’ai ouï dire par quelqu’un de « bien informé » dont je ne me rappelle plus le nom que sur les trente et un cardinaux, une vingtaine dont les titulaires sont originaires d’Europe comme du continent américain, africain ou extrême oriental, appartiendrait à l’Opus Dei, ce tout-puissant lobby qui essaie de contrôler toutes les élites de la terre…

Je me suis posée de nombreuses questions sur cette société depuis la canonisation de son créateur, le Père Escriva de Balaguer (1902-1975) par le pape Jean-Paul II, dimanche 6 octobre 2002, vingt sept ans après sa mort et pour un miracle que certains scientifiques réfutent : la guérison miraculeuse d’une grave maladie professionnelle (la radiodermite chronique) dont était atteint le docteur Manuel Nevado Rey et qui a disparu en novembre 1992, à la suite du recours à l’intercession du bienheureux Josémaria Escriva. Le 20 Décembre 2001, Jean Paul II avait approuvé le décret de la Congrégation pour les Causes des saints concernant un miracle du bienheureux Josemaria Escriva qui a ouvert les portes à la canonisation.

Je me permets d’ouvrir ici une parenthèse au sujet de la radiodermite à laquelle j’ai été directement confrontée autrefois : elle existait surtout chez les médecins qui faisaient trop de « radioscopies », un procédé qui n’existe plus en France depuis près de cinquante ans et surtout depuis la découverte du scanner. Mon mari était radiologiste, assistant à l’hôpital Necker et il partageait avec un confrère son cabinet privé. Je me souviens qu’à l’époque où je me suis mariée (1948), il se protégeait encore des rayons X avec un tablier, des gants et un écran de plomb quand il utilisait cette méthode (le moins souvent possible), lui préférant déjà la radiographie. Il avait alors un assistant que j’ai bien connu car nos deux familles, enfants compris, sympathisaient. Originaire de Tunisie, il avait pratiqué à l’hôpital près de cent radioscopies par jour sans se protéger convenablement et il est mort des séquelles d’une radiodermite dans les années 60. J’ajoute que mon mari, quand il est devenu radiothérapeute, utilisait encore le radium pour soigner les tumeurs. Ma propre tante (à laquelle on avait refusé un lit à Villejuif[26], une preuve de la gravité de sa tumeur jugée incurable) a été guérie de son cancer des grandes lèvres mais brûlée par le radium en dépit des soins pris pour la protéger. Là encore je me souviens de la boîte en plomb que mon mari allait chercher puis rendre à l’Institut Pasteur. Les bords de la boîte mesuraient 20 cms de largeur afin que les quelques grammes de radium nécessaires au traitement n’irradient pas la personne qui la transportait. Si le Dr Rey a été guéri aussi tard que 1992, je ne peux croire qu’il ait pu faire, même jeune médecin, des radioscopies sans protection ou qu’il ait transporté du radium. Je rappelle ici que la radiodermite est l’ensemble des lésions cutanées provoquées par des rayons ionisants. Je peux également rapporter une phrase que j’ai trouvée sur un « Journal de Radiologie » : « Cette pathologie touchait essentiellement les radiologues. La radiothérapie, actuellement, utilise non seulement des doses réduites de rayonnement mais conjointement celles-ci s’effectuent sur des surfaces d’application réduites », ce qui confirme mes propres souvenirs.

Cette parenthèse nécessaire sans doute pour « mettre les choses à plat », je peux dire maintenant que les réponses (qui n’abordent pas le sujet du miracle) aux questions dont j’ai parlé au début de ce texte, je les ai trouvées en partie dans une émission de Canal+, « 90 minutes », Lundi 6 Octobre : « L’Opus Dei et les dérives sectaires de ce lobby catholique. » Je résume ici ce que j’ai pu en retenir : Après avoir revu l’image du pape canonisant le Père Balaguer, nous sommes très vite passés à deux familles dont les filles ont été contraintes d’adhérer au mouvement. Monsieur et Madame Tissier recherchait pour leur fille qui terminait sa troisième une école professionnelle. On leur a indiqué l’Internat de Dornon qui jouxte le château de Couvrel, dans l’Aisne, en  précisant que c’était une école catholique mais sans obligations religieuses pour les élèves. Six mois environ après son entrée, leur fille Catherine a été convoquée chez la directrice de l’internat qui lui a révélé que toute la propriété appartenait à l’Opus Dei, lui a succinctement expliqué l’orientation de cette œuvre et l’a engagée à y entrer sans plus attendre. A cet effet, la directrice lui a remis une « jarretelle de chasteté » qu’elle devait porter au-dessus du genou, pointes contre la peau, tous les jours sauf les dimanches et les jours de fête. De cette façon, la jeune fille comprendrait ce qu’est la mortification et la douleur glorifiée ! Elle devait d’autre part assister tous les jours à une messe de plusieurs heures.

Quand elle fit part à ses parents de ce qui venait de lui arriver, ils ont immédiatement pensé que l’Opus Dei était une secte et ont envoyé une lettre aux autorités ecclésiastiques qu’ils jugeaient compétentes et au Vatican pour avoir des précisions à ce sujet. Voici la réponse sibylline qu’ils reçurent du Vatican : « Si c’est une oeuvre des hommes, elle disparaîtra, si c’est une œuvre de Dieu, vous n’y pouvez rien ! » Catherine était entre-temps retournée à l’école. Elle a passé dix ans de sa vie aux ordres de l’Opus Dei contre la volonté de ses parents, travaillant comme une forcenée,  payée au SMIG par un chèque qu’elle ne pouvait encaisser et ne mangeant pas à sa faim. C’est quand elle eut maigri de vingt kilos qu’elle s’évada et put rentrer (cinquante francs en poche) chez ses parents qui l’accueillirent avec amour et chaleur. Elle a porté plainte contre l’œuvre au Tribunal de Grande Instance de Paris et a obtenu qu’on lui rembourse un an de salaire.

Des journalistes ont profité d’une journée « porte ouverte » pour visiter l’école professionnelle de Catherine.  A l’entrée on peut voir un portrait en pied de Balaguer. Les élèves en uniformes disent qu’elles sont bien traitées et ne subissent aucune contraint religieuse. Dans la chapelle trône un nouveau portrait de Balaguer. Tout serait allé pour le mieux si on n’avait prié les visiteurs à la sortie de rendre le film qu’ils venaient de tourner…

Nelly Peugnet est un autre exemple du parcours précédent. Elle a fugué, s’est cachée à la Gare du Nord mais n’a pas eu assez d’argent pour rentrer à la maison. Elle est donc rentrée à l’école, a subi quinze jours de pression, a craqué puis « tout » est rentré dans l’ordre. Ses parents nous ont avoué en pleurant qu’ils n’avaient plus jamais eu de nouvelles de leur fille.

Après ces réflexions de parents, l’abbé Jacques Trousselard de l’Evêché de Soissons - ennemi des sectes – a été interviewé : Il a rencontré plus de deux cents familles françaises qui lui ont révélé les dérives sectaires, l’engagement de mineures à l’insu de leurs parents, leur enfermement. Il a constitué des archives énormes et a montré une preuve écrite qu’il tenait d’une jeune fille qu’il a rencontrée après sa sortie de l’œuvre : avant d’avoir pu échapper à l’emprise du Père Balaguer, elle s’est vue traité par l’homme de putain et de cochonne avec la promesse qu’il parlerait d’elle à toute la presse mondiale et qu’elle ne pourrait plus jamais trouver de travail.

Il fut question ensuite des positions politiques de Balaguer. Le Père Vladimir Selzmann, un Anglais proche du nouveau saint avant de quitter l’Opus Dei pour se réfugier en Angleterre a fait des remarques encore plus dures que celles du Français parce qu’il  a mis le doigt sur le passé politique de Balaguer mais en ne citant que des idées ou des phrases émises en sa présence telles que : « Le mal, ce sont les Républicains et les athées, le bien c’est Franco et les catholiques. » Le Père Selzmann a dit que Hitler était le héros (il est même allé jusqu’à dire « le sauveur ») du président de l’œuvre qui a pleinement approuvé le départ des « brigades jaunes » (soldats espagnols) pour le front de l’Est à l’époque où les Allemands pilonnaient Stalingrad. Balaguer aurait même dit après la guerre : « Six millions de Juifs ? Il aurait pu s’en tenir à trois millions ! »

L’émission de Canal+ passa ensuite à Rome où « l’Athénée de la Sainte Croix » appartient à l’Opus dei mais dépend du Vatican. On y forme les futurs prêtres et la mortification quotidienne est de rigueur. Puis on nous parla d’un bibliothécaire de Hanovre : C’est lui qui a dit que l’œuvre voulait contrôler toute l’élite de la terre. En Espagne l’Université la plus moderne et la plus cotée est celle de Navarre à Pampelune. Elle compte des facultés de pharmacie, de médecine, de philosophie, de littérature et même une école de journalisme dans laquelle on veut former des étudiants d’une moralité à toute épreuve, vertueux en somme qui, une fois leurs études achevées, feront partie des médias les plus importants du pays : El Mundo - El Pais - L’Expansion - la direction de la TVE (télévision) et de la radio espagnoles.

Le Père Vladimir Feldzmann est revenu à l’écran pour affirmer que les membres de l’Opus Dei doivent devenir amis avec toutes les personnalités importantes de l’Univers. A Louvain, en Belgique, le Président Gabriel Ringlet, a fermé deux ailes du bâtiment qui étaient contrôlées par l’œuvre. A Paris, les membres y sont nombreux : 7 rue Dufresnoy, les clubs Fennec, Garuel… Quelqu’un a cité l’entreprise Bouygue qui lui apporterait une aide financière importante, l’institut Locarne, Alain Blond, Président de la plus grosse entreprise agro-alimentaire française et même Patrick Lelay de TF1. En Allemagne, le Président de la Deutsche Bank en ferait partie : il prône la dictature mondiale des Etats-Unis sur le monde afin d’éviter une guerre totale avec les terroristes. L’Opus Dei essaie d’obtenir des fonds de la Commission Européenne. Le président de la société ACTEC s’occupe d’œuvres en Extrême-Orient qui semblent dépendre de l’Opus Dei mais lui-même se défend d’en être. Un professeur de Louvain a démissionné de l’œuvre parce qu’il a fait partie d’ACTEC et a pu constater les manœuvres de cette société.

Argent, influence et pouvoir, telle est la devise de l’Opus Dei qu’elle espère pouvoir exercer dans tous les siècles à venir. En conclusion, je voudrais dire qu’il est possible de se procurer des centaines de livres en faveur ou non de l’œuvre. Je pourrais ajouter que j’ai même trouvé des documents dont les auteurs n’avaient pas une seconde de doute quant aux liens qui unissent le Saint Père et l’Opus Dei mais j’ai décidé de m’en tenir à une émission que j’ai trouvée passionnante, instructive et tout de même terrifiante.[27]

Mort d’Elia Kazan le lundi 29 Septembre 2003

 

Je suis un dur, plus que la plupart des gens il me semble. Enfant, j’étais un outsider, et il fallait être un dur pour survivre. James Baldwin a dit de moi que j’étais un nègre, j’accepte le compliment.

 

J’ai retrouvé dans « mes tiroirs » ce que j’avais écrit en avril 1999 après avoir enregistré la Nuit des Oscars non pour la voir tout entière mais afin d’observer la réaction du show-business au moment de la remise d’un Oscar à Elia Kazan pour  l’ensemble de son oeuvre. J’étais d’autant  plus intéressée que le dimanche 21 Mars de la même année, j’avais regardé à vingt trois heures sur Arte « Hollywoodisme » qui retraçait l’histoire des « Movie Moguls » de la côte Ouest, Louis B. Mayer, Jack Warner et Harry Cohn, tous trois émigrés juifs d’Europe centrale et orientale. Après avoir fui les pogroms de leur pays d’origine, ils avaient émigré aux Etats-Unis où, frustrés devant le manque d’opportunités professionnelles de la côte Est, ils décidèrent de tenter leur fortune dans cette Californie encore vierge et d’y jeter les bases d’une nouvelle industrie :  le cinématographe américain.

 Il me semblait donc intéressant de voir comment la troisième ou quatrième génération de producteurs, réalisateurs et acteurs allait accueillir cet homme, comme les « Pères Fondateurs » un immigré mais turc d’origine arménienne, un génie certes dont j’ai lu, vu et admiré les livres et les films, mais qui s’est bien mal comporté au temps de la chasse aux sorcières fomentée par le sénateur Joseph McKarthy. J’ai bien observé la salle au moment de l’arrivée du très vieux monsieur sur la scène et je crois pouvoir dire que vint cinq pour cent du public environ est resté assis et n’a pas participé à la standing ovation, Steven Spielberg en particulier. Et pourtant un fait qui est peut-être passé inaperçu mais que j’ai ressenti avec beaucoup d’émotion s’est produit au moment où l’on projetait les plus célèbres passages des films de Kazan avant de lui remettre son Oscar. Quelle ne fut pas ma surprise quand je constatais qu’il avait été le réalisateur de « Gentleman’s Agreement » avec Gregory Peck, une chose qui s’était complètement effacée de ma mémoire. Dans ce film que j’ai adoré parce qu’à l’époque j'étais également amoureuse de l’acteur, celui-ci interprète le rôle d’un journaliste auquel son rédacteur en chef demande de se mettre pour quelques semaines dans la peau d'un juif et de faire une enquête dans les milieux de la « upper middle class » (la bourgeoisie aisée) afin de connaître le niveau de leur antisémitisme. Il essuie bien sûr un grand nombre de vexations : l’hôtel où il se rend avec sa fiancée refuse de l’héberger quand il donne son nom,  les parents de celle-ci n’acceptent pas de le recevoir, la jeune femme elle-même le quitte parce qu’elle n’a pas le courage de subir la pression... Le film datant des années cinquante, début soixante au plus, je me suis posée cette question : comment Elia Kazan a-t-il pu se faire violence au point de tourner un tel film peu de temps après avoir adhéré au maccarthysme ? Je me suis demandée même si je ne m’étais pas trompée en regardant les extraits de films d’autant plus que jusqu’à présent ni Internet que mon fils a consulté, ni mes dictionnaires ne m’ont permis de vérifier si mes yeux ne m’avaient pas trahie. Mon gendre qui possède une encyclopédie détaillée du cinéma américain doit me rappeler pour me dire ce qu’il a trouvé sur ce film qui apparemment n’a pas marqué d’autres mémoires que la mienne.

En tout cas si Elia Kazan a bien tourné « Gentleman’s Agreement » et je le saurai bientôt, il lui sera beaucoup pardonné. Je veux ajouter (je n’en serai pas à ma première digression) qu’à l’époque même du film, surprise malgré tout de l’ostracisme exercé contre les Juifs par l’establishment américain et dont je n’avais pas une idée très nette, j’ai demandé la confirmation du fait à l’un de mes amis américains. Il m’a répondu que le golf privé juif sur lequel il jouait avait été comme beaucoup d’autres parcours construit dans les années trente quand l’accès dans les country clubs de la classe aisée américaine fut interdit à nos coreligionnaires. La tradition étant forte même dans le Nouveau Monde, l’habitude s’est perpétuée et les golfs juifs existent toujours aux Etats-Unis et comme j’ai pu le constater il y a tout juste deux ans au Canada où j’ai accompagné une amie sur un tel parcours près de Montréal. 

Dès la mort du célèbre metteur en scène, j’ai bien sûr consulté ce que les médias disaient à son sujet : le meilleur « papier » est celui du monde écrit par Florence Colombani dans le Monde du 29 Septembre 2003 où j’ai eu la confirmation de ce que j’avais écrit en 1999. Elia Kazan fut bien le metteur en scène de Gentleman’s agreement et de tous les merveilleux films dont j’ai vus la plupart au temps où ils furent tournés. Ainsi, cet homme, ce grand du cinéma devrais-je dire, est encore une de ces personnalités ambiguës qui foisonnent à notre époque et dans l’étude desquelles il est très difficile au profane de séparer le grain de l’ivraie.

L’existence d’Elia Kazan, objet d’une superbe autobiographie (Une vie, Grasset, 1989) écrit Florence Colombani est un véritable roman d’une complexité humaine, politique, historique proprement fascinante. Elle parcourt le siècle, s’entremêle à quelques-unes de ses plus grandes figures d'artistes, et réserve surprises, énigmes et zones d'ombre. Il s'agit, avant tout, d'une histoire américaine. Celle d’un Grec d'Anatolie, né en 1909 à Constantinople, dans ce qui était encore l'Empire ottoman. Il arrive à New York à l'âge de quatre ans, dans les bagages de ses parents qui fuient la persécution turque. Elia Kazanjoglou devient Kazan, et se fond dans le paysage avec l'étonnante capacité d'adaptation qui, combinée à sa petite taille, le feront surnommer Gadge (pour Gadget) toute sa vie.

J’aimerais citer quelques uns de ses films et tous les grands acteurs qui les ont illuminés de leur présence. Je ne trie pas, j’offre ces bouquets prodigieux aux lecteurs :

Sea of grass, Gentleman’s agreement, Sur les Quais, Les Visiteurs, Panique dans la rue, Que viva Mexico, A l’Est d’Eden, Fleuve Sauvage, Un homme dans la foule, America America, L’Arrangement, Le Dernier Nababinterprétés par Vivien Leigh, Nathalie Wood, Robert de Niro, Marlon Branco, Karl Malden, Ben Gazzara, Catherine Hepburn, Spencer tracy, Gregory Peck, Eva Marie Saint, James Deanh, Montgomery Clift, Warren Beatty Si on réalise l’influence qu’a eu Elia Kazan sur les plus grands réalisateurs américains, on ne peut plus le juger en fonction d’une très mauvaise action commise au temps où, immigré lui-même, il se permit de juger des hommes qui étaient aussi grands que lui. Il est sans doute le meilleur représentant d’un monde qui n’est plus manichéen mais comporte les plus grandes contradictions et les amalgames les plus inattendus.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vive l’Eldorado Américain !

 

A l’heure où la France a le plus mauvais indice de croissance depuis cinquante ans (0,1% selon les calculs de l’INSE) et frôle la récession - l’état récessif comme a dit pudiquement Monsieur Raffarin, un chef de gouvernement qui, à l’exemple de Monsieur et Madame Chirac et de leurs amis politiques, parle beaucoup plus ces jours-ci que durant la canicule, sans doute parce qu’il n’a plus le risque de « s’échauffer »… A cette heure donc, les statisticiens donnent en exemple à notre pays de nombreux Etats dont la Grande-Bretagne et surtout les Etats-Unis où tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes puisque Hollywood vient une fois encore de placer un acteur à la tête de la Californie dont le « Terminator » va faire, a-t-il dit ou promis, le plus grand Etat du monde (je dis bien « Etat » avec une majuscule et non une simple étoile de la « star sprangled banner. »)

Je fais donc appel, une fois de plus à mes souvenirs : Un Anglais auquel on demandait il y a trois ou quatre ans (les choses n’ont pas pu changer radicalement depuis cette époque, nous en aurions été avisés, et puis mon ami Nick Moore m’a montré les chiffres de « The Economist » dimanche dernier et les chiffres étaient toujours catastrophiques pour l’Angleterre) combien son pays comptait de personnes économiquement faibles répondit sans la moindre hésitation : « 99% » ! Le chiffre est sans doute exagéré mais il faut tout de même reconnaître que Monsieur Blair et ses acolytes sont passés maîtres dans l’art de considérer que les petits boulots sont de véritables emplois et qu’il n’est pas question d’aider socialement et pécuniairement ceux qui les remplissent. Dès qu’un homme ou une femme gagne quarante livres par semaine (environ 61 euros), le gouvernement anglais ne considère plus ces personnes comme des chômeurs et les raie de la liste des sans emplois. Je me souviens même qu’il considérait il y a peu comme « travailleurs » les jeunes distributeurs de journaux quand ils avaient plus de quatorze ans et là, je ne crois pas qu’ils aient gagné une telle somme hebdomadaire. Inutile de dire qu’à ce tarif, les bénéficiaires doivent cumuler les petits boulots et il n’est pas rare de rencontrer des gens qui travaillent seize heures de suite pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille.  Cette politique qui paraît bonne à la droite française libérale, riche ou suffisamment nantie en général, permet en tout cas de proclamer que les Anglais ne constituent pas comme les Français un peuple d’assistés.

La situation est pratiquement la même aux Etats-Unis où la dichotomie entre la classe riche et les millions de pauvres est encore plus apparente qu’en Grande-Bretagne et où les petits boulots permettent au gouvernement de proclamer que le chômage avait pratiquement disparu dans l’Amérique de Monsieur Clinton et d’autant plus dans celle de Monsieur Bush. Un de nos ministres a dit un jour que nous allions créer des générations successives d’économiquement faibles si nous n’y prenions garde, à l’exemple des Etats-Unis où, plus de soixante ans après le krach de Wall Street et la Grande Dépression, les descendants des familles touchées par la catastrophe ne se sont jamais relevés et constituent à l’heure actuelle encore une frange de pauvres blancs dont le nombre a parfois atteint le chiffre astronomique de cinquante millions d’âmes.

J’aime beaucoup les polars américains car ils constituent un bon reflet de la société et ne sont pas tendres avec les nantis qui occupent les postes les plus prestigieux et les mieux payés de la terre. John Grisham, en particulier, dont on connaît bien tous les livres qui ont suscité autant de films, s’est attaqué dans son ouvrage « The Street Lawyer » (littéralement « l’Avocat de la Rue ») aux énormes cabinets d’avocats payés grassement « à l’heure de service » et dont les membres ne gagnent jamais moins d’un million de dollars annuellement. A la suite d’une attaque par un SDF de l’immeuble cossu de Washington occupé par son ancienne firme, attaque au cours de laquelle le pauvre homme dont la ceinture était ornée de faux bâtons de dynamite est assassiné par une horde de policiers, un jeune avocat promis à l’avenir le plus brillant, marié à une jeune femme médecin aussi belle que riche, décide après quelques hésitations de rejoindre un cabinet de « Street Lawyers. » Son apprentissage est d’autant plus difficile qu’il n’avait pas la moindre idée qu’une capitale aussi belle pût être également, à quelques centaines de mètres du Capitole et des beaux quartiers, le refuge de milliers de SDF ou de gens mis à la rue par des agences immobilières avides de profits juteux. Les avocats de la rue, de moins en moins nombreux d’ailleurs mais qui ont fleuri après la Guerre du Vietnam durant une période assez courte où les Américains ont éprouvé quelques inquiétudes de conscience, des scrupules puisqu’il faut les appeler par leurs noms, ces avocats de la rue donc assurent la défense des pauvres grâce à des fondations qui leur permettent de survivre sans avoir à réclamer d’honoraires à leurs clients. J’avais moi-même découvert il y a des années au cours d’un voyage la misère des Noirs de la capitale américaine qui me semblait pire et sûrement moins exotique que celle de Harlem. Le livre n’a fait que confirmer mes propres constatations.

La misère des sans logis et sans domicile fixe n’est pas la seule tare des Etats-Unis. La médecine de ce grand pays doit être également mise en cause. Ici encore, je me réfère à un livre écrit par Noah Gordon « Matters of Choice » ( En Matières de Choix). Il est évident que je n’ai pas besoin d’un livre pour connaître les carences de la médecine américaine. J’ai découvert avec ma belle-fille, infirmière en soins intensifs dans le plus grand hôpital de San Francisco, la grande misère des malades américains pauvres : n’ayant pas droit automatiquement et même s’ils ont un emploi à la Sécurité Sociale[28], ils ne peuvent profiter des soins dont bénéficient leurs concitoyens fortunés et pourvus d'une assurance privée. Je me souviens du jour où, de passage à San Francisco, je regardais la télévision avec mes enfants. Tout à coup, l’intervenant prononça cette phrase qui fit sursauter ma belle-fille : The American Medecine is the best in the world (La médecine américaine est la meilleure du monde). Je ne veux pas prononcer ici le mot que Wendy employa pour répondre mais il est très court et commence par un « s ». Elle ajouta d’ailleurs :  the American medecine is the worst in the world (La médecine américaine est la pire du monde.)

Puisque je viens de raconter cette anecdote, je peux en ajouter une qui m’a choquée de la même façon : La maternité du Kayser Hospital, ce plus grand hôpital de San Francisco, est située au même étage que la section « soins intensifs » où travaillait ma belle-fille. J’ai assisté avec mon fils à son accouchement : nous étions tous deux  dans la salle de délivrance sans blouse et j’ose à peine dire qu’elle était très sale et qu’on pouvait y voir des seaux contenant les « restes » du dernier accouchement…

Mais revenons au livre dont j’ai mentionné plus haut le titre : il présente l’intérêt de nous faire découvrir  combien  l’Amérique  profonde  manque  de  médecins généralistes. Je le savais depuis longtemps car un couple d’amis rencontrés sur les pentes neigeuses de Val d’Isère, lui médecin, elle infirmière à Los Angelès, sont allés vivre dans le Dakota du Nord pour se consacrer à de petites communautés rurales trop éloignées de centres hospitaliers. C’était il y a longtemps et je pensais que les choses s’étaient peut-être améliorées depuis. Apparemment non puisque l’écrivain nous décrit le parcours d’une spécialiste d’un grand hôpital de Boston qui décide un jour de se fixer dans sa résidence secondaire et de revenir à la médecine générale. Elle est accueillie, comme le furent dans la réalité mes amis, comme le bon samaritain par des gens qui attendaient parfois qu’il soit trop tard pour se faire soigner en raison de la distance à parcourir pour avoir une consultation et du coût trop élevé des soins médicaux et chirurgicaux.[29]

Devant cette carence de pays que la droite libérale française célèbre aujourd’hui comme des eldorados sans essayer d’y voir un peu plus clair et un peu plus juste, je suis heureuse d’être douée d’une certaine objectivité qui me permet de ne célébrer ni de noircir sans observer les faits dans leur réalité. Je crois que les hommes et femmes politiques devraient peut-être agir de même avant de distribuer des satisfecit improbables.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Kabbale et Kabbalah Center

 

Une partie de l’émission de Canal+ « Merci pour l’Info » était consacrée le 3 décembre à une organisation que certains considèrent comme une consécration moderne de la Kabbale, les autres comme une secte. Les invités étaient le Rav Berg, le professeur Abecassis qui enseigne la philosophie à Paris et un député PS.

Le Rav (rabbin) Berg est un ancien agent d’assurances reconverti en 1962 en rabbin. Il est devenu depuis Philip Berg. Son segment de marché, c’est la Kabbale à portée de tous et à toutes les sauces. Il rappelle dans ses façons de procéder Ron Hubbard, ancien auteur de science fiction reconverti prophète de l’Eglise de Scientologie. Il recourt aux procédés de vente les plus sophistiqués et se sert en fait d’acteurs et d’actrices connus mondialement pour « vanter » son produit. Nous avons appris que Madonna reverse à la Kabbale le produit de ses représentations et de la vente de ses livres pour enfants. Les membres de l’organisation comprennent Liz Taylor, Barbra Streisand, Jerry Hal, Naomi Campbell et Britney Spears entre autres.

On nous a montré le centre ouvert à Paris dans le seizième arrondissement qui ressemble plus à un établissement commercial qu’à un édifice religieux. Des livres y sont offerts, en particulier celui qu’a écrit Karen Berg, la femme du Rav berg. Une grande affiche vente cet ouvrage qui traite des vertus amaigrissantes de la Kabbale ( !). Plus de deux cent cinquante produits sont ainsi exposés, en particulier des bijoux, des bougies, des CD, des vidéos et surtout l’eau kabbalistique dont les qualités revigorantes ont été, semble-t-il, attestées par des laboratoires scientifiques sophistiqués. Les tarifs pratiqués ne sont pas à la porté de tous : Une réédition du texte ésotérique rédigé par un Juif espagnol, vraisemblablement Moïse Cordovero, est vendue trois cent quarante cinq dollars.

Je ne suis pas une spécialiste de la Kabbale, j’en ai fait l’aveu en rédigeant « Soufisme et Hassidisme. » J’ai eu toutefois l’occasion de me pencher sur les mouvements ésotériques qui se développèrent à partir de la période du Second Temple et devinrent les éléments dynamiques du judaïsme. J’ai appris que la Kabbale en tant que mystique recherchait la compréhension de Dieu et de la création dont les éléments intrinsèques dépendent d’une conception intellectuelle. J’ai lu que la Kabbale s’enracine dans le lien de l’intuition et de la tradition (qabbalah = tradition) et s’attache à puiser dans la transcendance et l’immanence divine le sens d’une vérité de la vie religieuse. J’ai appris qu’avant Isaac Louria, selon la Kabbale et le Zohar (Livre de la Splendeur), l’apparition du monde divin et terrestre dérivait de l’apparition au sein de la divinité éternelle d’une volonté de créer quelque chose en dehors d’elle-même. Louria est le rabbin qui a introduit les notions fondamentales de tsimtsoum (contraction), de chevirah (brisure des vases) et de tiqqoun (correction ou récupération.) Je ne veux pas poursuivre au-delà car je serais conduite à parler de la kabbale et de sa  faculté d’orienter le non initié par la voie des Nombres, de l’aide que reçoit la pensée quand les mathématiques lui servent de canevas, du fait que la kabbale contient toutes les clefs de la Vie, le contrôle du Verbe, les recoupements significatifs et les liens de tous les aspects de la Vie, de la science et de la connaissance…

Rien dans ce qui vient d’être dit ne peut être utilisé, je crois, à des fins mercantiles. Je ne crois pas qu’on puisse « négocier » une mystique. L’enseigner est une chose, la vendre comme un produit ordinaire m’apparaît comme une négation des connaissances et de la culture. Je sais aussi qu’entrer dans la Kabbale et dans l’ésotérisme n’est pas chose aisée, que les commercialiser ne peut se faire qu’à l’égard de gens que je me permettrai de qualifier de « gogos. » J’ai recherché s’il y avait eu au départ des gens sérieux pour défendre l’organisation du Rav Berg. J’ai trouvé un article[30] « Le grand rabbin de France condamne-t-il la Torah ? » datant de 1998 : L’auteur y fustige le grand rabbin Sitruk qui dans un article de VSD aurait condamné la Kabbale. C’est montrer à quel point l’intitulé pris par le Rav Berg pour son organisation est ambigu car le Grand Rabbin ne condamnait en aucune façon la mystique mais le « Kabbalah Center » et l’auteur a joué durant plusieurs pages sur cette ambiguïté, remontant jusqu’à Moïse Cordovero et aux grands noms de la Kabbale pour étayer ses propos.

La condamnation du Rav Berg apparaît dans un groupe orthodoxe d’Israël qui est une structure anti-sectaire : Lev LeA’him. Les archives du groupe comportent plusieurs lettres d’anciens « disciples » qui ont reçu, selon leurs propres termes, un véritable « lavage de cerveau. » Philippe Berg, selon eux, détermine qui a le droit de se marier car il sait que la vraie compagne d’un homme apparaîtra au cours d’un éon (puissance éternelle émanant de l’être et rendant possible son action sur les choses.) D’anciens adeptes ont également déclaré que le Rav et son épouse « réduisaient les hevra (volontaires) à l’état de golems (automates à forme humaine que de saints rabbins avaient le pouvoir d’animer) par l’épuisement physique, les privations, les humiliations, les corrections et un contrôle totalitaire de leur existence, en particulier de leur sexualité. »

Un article de Libération du 18 novembre 2003 parle de parents inquiets, catholiques non pratiquants, qui redoutent le pouvoir pris par l’organisation sur leur fille. Elle a été entraînée dans cette voie par son petit ami d’origine israélienne qui lui a « apporté les éléments de la Kabbale sur un plateau. » Les jeunes gens ont proposé à ces gens perplexes de l’eau kabbalistique pour les protéger des maladies et sont partis à Londres pour la dédicace du livre de Madonna puis à New York pour la célébration du Nouvel An auprès de Berg. Elle n’a pas reparu depuis au domicile paternel. Les affres de ces parents me rappellent singulièrement celles que j’avais signalées dans mes mots…dits sur l’Opus Dei.

Je crois que la multiplication des sectes vient du fait que les êtres humains, en ces époques troublées, ne trouvent pas en eux-mêmes le courage de s’assumer. L’importante contribution apportée par des acteurs et des actrices connus prouve bien qu’ils sont aussi fragiles sinon plus que le commun des mortels et que l’argent et la popularité ne leur suffisent pas pour affronter le  monde. Une dernière chose, j’ai oublié de mentionner le bracelet de laine rouge que les adeptes portent autour de leur poignet pour se reconnaître sans doute. Il paraît qu’il coûte comme tous les autres produits très cher. Je me suis souvenue à ce propos de la vieille dame qui, près du Mur des lamentations, m’avait offert le même bracelet de laine rouge en me disant qu’il était un symbole du lien qui me rattachait aux matriarches du peuple juif : Sarah, Rebecca, Rachel et Lia. L’explication était touchante et je m’en contenterai pour le moment.[31]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Saint-Germain ou la négociation

 

Les programmes de télévision à l’approche des fêtes de fin d’année sont suffisamment pénibles à supporter - séries cent fois retransmises, chanson mille fois réentendues, histoires de rire à pleurer, grands zaps… - pour que deux téléfilms aient capté mon attention tant ils sortaient des chantiers battus :  « Saint-Germain ou la négociation »  sur la 3 samedi 20 décembre et « Robinson Crusoé » sur la 2 lundi 22 décembre. Je ne ferai pas de longs commentaires sur « Robinson Crusoé » mais je voudrais toutefois mentionner la performance assez unique de Pierre Richard qui a tenu, seul sur son île, le personnage de Robinson durant toute la première partie. Oui, ce fut une performance car pas une fois je n’ai ressenti un manque d’autres interprètes tant il remplissait la scène par ses actes, ses réflexions, sa volonté de combattre une solitude dont il comprit peu à peu qu’elle pouvait durer des jours, des années, peut-être même une vie. Sa rencontre avec le chien, survivant comme lui-même du bateau échoué, est émouvante, celle avec celui qui ne veut pas être Vendredi mais un être à part entière, ni dieu, ni esclave, est pleine d’enseignements. Le problème est qu’il était fort tard quand le second épisode se termina et que je ne peux vous raconter la fin parce que je me suis endormie…

« Saint-Germain ou la négociation » de Gérard Corbiau sur un scénario d’Alain Moreau est au départ un livre de Francis Walder qui a obtenu le Prix Goncourt en 1958 : Henri de Malassise et le baron de Biron sont chargés par le roi Charles IX et sa terrible mère Catherine de Médicis d’entamer les négociations préalables à la paix de Saint-Germain-en-Laye, qui fut signée en 1570 (deux années avant la Saint Barthélemy) avec deux gentilshommes huguenots, Monsieur de Mélynes et Monsieur d’Ublé. Les feintes, les manoeuvres, les compromis auxquels ils recourent pour la possession de deux villes, Sancerre et Angoulême (ils en obtinrent quatre, Cognac, La Rochelle, Montauban et La Charité) constituent la matière de ce récit qui tient de la psychologie autant que de la rhétorique. Francis Walder était lui-même un négociateur international : il a sans nul doute eut pour but de montrer que la Paix de Saint-Germain était une illustration frappante du mécanisme de la négociation qui semble avancer de façon erratique et irrationnelle et qui, pourtant, débouche sur un résultat souvent rationnel (ce qui n’implique pas d’ailleurs, nous l’avons trop souvent constaté, que ce résultat positif se concrétise pour le meilleur des parties concernées.)

 J’ai selon mon habitude voulu en savoir plus sur les réalités de la Paix de Saint-Germain (l’Histoire de France qu’on m’a enseignée à l’école s’arrêtait plus sur le Massacre de la Saint-Barthélemy) et sur la personnalité de ses négociateurs afin de pouvoir établir un parallèle entre l’Histoire et la fiction. J’étais d’autant plus attirée par cette recherche que certains hommes politiques (comme le pensait Francis Walder lui-même) ont déclaré que les pourparlers de Saint-Germain-en-Laye ont peut-être inspiré ceux de la conférence de Yalta, les négociations œcuméniques de Juin 1997 ou même les négociations sur le proche-Orient. En ce qui concerne Henri de Mesmes, j’ai eu un certain mal à trouver des références historiques au personnage.  Le cours de philosophie de Benoît mercier de l’Université du Québec à Montréal « De la Renaissance à la Révolution », m’a éclairée quelque peu sur la jeunesse bien studieuse du futur négociateur. Il écrit dans son cours N°4 :

Les institutions d’enseignement jouent un rôle important dans la diffusion des idées à la Renaissance. Les universités, institutions plus conservatrices, n’acceptent ni rapidement ni facilement les nouveaux courants de pensées. Quant aux collèges et académies, des institutions typiques de la Renaissance, ils sont imprégnés des principes pédagogiques humanistes. Dans ces dernières institutions, une journée d’étude normale compte, pour les élèves de tous âges, 10 heures de travail intellectuel. En 1545, alors qu’il n'est âgé que de 14 ans, Henri de Mesmes, futur magistrat et diplomate, étudie le droit à l’Université de Toulouse. Voici la description qu’il fait d’une de ses journées :

Nous étions levés à 4 heures et, après avoir dit une prière, allions à 5 au cours, nos grands livres sous nos bras, nos écritoires et chandelles à la main. Nous écoutions différents cours jusqu’à 10 heures, sans interruption. Après une demi-heure passée à corriger nos notes hâtivement, nous dînions. Après dîner, nous lisions, pour nous amuser, Sophocle ou Aristophane ou Euripide, quelquefois Démosthène, Cicéron, Virgile ou Horace. A 1 heure, au cours, à 5 heures, chez nous, pour revoir nos notes et nous reporter aux passages cités dans les cours. Ceci nous prenait jusqu’après 6 heures, alors nous soupions et lisions du grec ou du latin.

 

Quant à l’âge adulte du personnage, j’ai eu plus de mal : Conseiller au Grand Conseil, diplomate, intendant de la reine Louise[32], il est cité dans « Le Château et le Jardin de Troissereux » de Franck Rolland : …Le village de Troissereux apparaît sous le nom de Troissereux. Un lien est donc possible entre Troissereux et Trois rieux. Bernard Palissy cite ses amis du nom de leur terre. Ainsi le personnage qu’il désigne sous le nom de Monsieur de Roissi n’est autre que Henry de Mesmes, seigneur de Roissy et de Malassise.  Essayant de poursuivre mes recherches un peu plus avant, j’ai trouvé dans une collection « Les Livres Rares du 17ème siècle » le nom de Jean Passerat (1534-1602) : Figure de la littérature française, il a fait ses humanités à Troyes et à Paris. Il a occupé une de ses premières chaires au collège de Poissy puis au Collège du Cardinal Lemoine. Après un bref séjour à Bourges, il est revenu à Paris et a vécu avec Henri de Mesmes. Il a obtenu en 1572 la chaire d’Elocution et de Poésie du Collège Royal.

C’est dans un texte sur les Guerres de Religion (1559-1598) « L’Edit de Nantes et la Paix Imposée » que j’ai trouvé les plus longues références sur la Paix de Saint-Germain-en- Laye signée le 8 août 1570 mais le nom d’aucun négociateur n’y est précisé si ce n’est celui de l’Amiral de Coligny qui exerça une grande influence sur Charles IX et gouverna pratiquement la France de 1570 à 1572 avant d’être assassiné le jour de la Saint-Barthélemy.

Voici maintenant ce que j’ai pu apprendre sur Armand de Gontaut, baron de Biron, dit Biron le Boiteux, Maréchal de France (1524- 1592) : Ayant participé à de nombreuses batailles contre les huguenots dans les guerres de Religion (notamment au siège de La Rochelle, en 1573), il servit d’abord Henri III, qui le fit maréchal en 1577 puis le nomma l’année suivante lieutenant général du roi en Guyenne dont le gouverneur en titre était Henri de Navarre. À la mort du roi, il fut, dès le 4 août 1589, l’un des premiers à se rallier à Henri IV. Il prit part à la bataille d’Arques (1589) et fut tué au siège d’Épernay (juillet 1592.) Rien dans ces informations ne le fait apparaître comme l’un des négociateurs de la Paix de Saint-Germain. J’aurais aimé avoir accès aux « Letters and Documents of Armand de Gontant, Baron de Biron, Marshal of France (1524-1592) » collationnés par James Thomson de l’Université de Berkley mais c’est impossible parce que ces cours sont réservés aux étudiants de l’Université. Certaines lettres sont mentionnées dans l’ « American Historical Review » mais là non plus je n’ai pas eu de chance. Je suppose que je devrais me rendre à la Grande Bibliothèque pour plus amples informations mais après tout je m’éloigne un peu trop du sujet qui est le commentaire d’une émission télévisée…

Passons maintenant aux négociateurs protestants, Monsieur de Mélynes et Monsieur d’Ublé. Malgré toute ma bonne volonté je n’ai rien trouvé sur ces personnages interprétés dans le téléfilm par Didier Sandre et Jean-Paul Farré. Je dois donc passer maintenant à la fiction et je m’aperçois que les personnages historiques vont peu me servir pour établir une comparaison ou un parallèle. Je devrai donc en venir sans plus tarder aux acteurs eux-mêmes. Jean Rochefort est extraordinaire dans presque tous les rôles qu’il a interprétés mais

là, il se surpasse. Il est à la fois distant et proche, serein et torturé, direct et machiavélique, grand seigneur et mauvais gestionnaire, solitaire et désireux de lier une connivence affective avec son jeune fils. Cette soif d’être père l’emporte peut-être (selon moi) sur ses dons de négociateurs. La rencontre de l’homme et de l’enfant au bord du ruisseau où tourne un petit moulin de bois est émouvante : construit par Malassise enfant et son valet auquel il apprenait à lire et qui vient d’être arrêté comme hérétique, le moulin est un symbole de l’amour que se portent dorénavant un père qui ne le connaissait pas et son fils qui l’admirait sans le connaître. L’arrestation du précepteur de l’enfant, un prêtre passé à la Réforme, la décision irrévocable de sa femme de partir avec leur fils chez des cousins de Bourgogne et d’adopter comme eux la religion nouvelle sont autant de boutoirs reçus par un homme jusqu’alors peu habitué à dévoiler ses sentiments profonds. Dirai-je que la scène la plus belle est peut-être la dernière, celle où Malassise ayant appris l’assassinat de sa femme et de son fils comme hérétiques et n’ayant pas cru devoir se dérober aux ordres infâmes de Catherine de Médicis pour rejoindre sa famille, se décide enfin à poursuivre son véritable destin, celui de quitter son château que des serviteurs infidèles lui ont de toutes façons volé pour embrasser la Réforme. Cette décision suprême a sans doute des fins religieuses mais elle marque par-dessus tout l’amour intense qu’il portait aux siens et qu’il n’a pas su montrer de leur vivant. Me voilà bien ! selon mon habitude, j’ai cédé à l’émotion et la négociation est restée en chemin… (une fois de plus, mon assistant de la Fac me traiterait, s’il était encore de ce monde, d’impressionniste !)

Il ne faut pas oublier le jeune acteur qui interprète le rôle du fils. Il est exceptionnellement doué. Il fait mieux que jouer d’ailleurs, il est le jeune élève tout acquis sans doute aux idées de son maître l’abbé mais certainement tiraillé entre l’amour et l’admiration qu’il porte à son père enfin revenu et celui qu’il éprouve envers sa mère, à tel point qu’emportant avec lui le petit moulin à eau reconstruit par son père alors qu’un des hommes venus arrêter le précepteur l’a écrasé sans le voir, il n’hésite pas à suivre celle qui l’entraîne sans le savoir vers sa mort prochaine.

 En ce qui concerne les négociations elles-mêmes, je donnerai peut-être la palme à Rufus alias Monsieur de Biron (car il l’est pas encore Maréchal.) Monsieur de Malassise ayant parlé d’une reprise possible de la guerre et n’insistant pas suffisamment sur les atrocités qu’on y commet, l’homme de terrain dans un monologue époustouflant parle du champ de batailles en termes si véritables, si crus, si descriptifs… qu’on ressent peut-être plus que face aux paroles du diplomate l’horreur d’une telle aventure.

Marie-Christine Barrault est une méchante Catherine de Médicis qui joue bien son rôle mais sans plus. Il faut dire que le personnage est apparu à de trop maintes reprises dans de nombreux films qui reprennent le thème de son ascendant sur Charles IX n’osant proclamer haut et fort l’amour qu’il porte à sa tante de Navarre et l’amitié profonde qu’il ressent envers Coligny pour qu’on s’y attarde trop.

Juste quelques mots sur le réalisateur et l’auteur du scénario et des dialogues. Ils ont tout réussi, le décor, la mise en scène, et surtout le choix des interprètes. Gérard Corbiau est un réalisateur belge dont je me souviens pour sa magnifique mise en scène du « Maître de Musique »[33] : José Van Dam y interprétait le rôle d’un chanteur d’opéra renommé, Joachim Dallayrac qui, après avoir fait ses adieux à la scène, se retire dans son château à la campagne pour se consacrer à former au bel canto une élève de dix-huit ans, Sophie Maurier. Pour ce qui est d’Alain Moreau, cet ex-éditeur (Suicide mode d’emploi), ex-producteur (Caméras orientales), il semble avoir eu du mal à faire admettre que son scénario et ses dialogues prennent le pas sur le roman lui-même pratiquement oublié. Il faut rendre grâce aux producteurs de France 3 qui compte parmi ses titres de gloire la formidable « Controverse de Valladolid » (où Jean Carmet joua peut-être son plus beau rôle) de s’être souvenus que ce débat entre juristes et théologiens suscité en 1550 par Charles Quint à propos du sort fait aux Indiens par les conquistadors espagnols constituait sans doute un préalable magnifique à un second essai, cette fois-ci une confrontation entre négociateurs et militaires catholiques et huguenots qui devait aboutir à la paix de Saint-Germain-en-Laye.

 

 

 

Ces Mots…dits sont dédiés à tous ceux et celles qui, en dépit de l’évolution des temps et du monde, en dépit des guerres et des lendemains qui ne chantent pas, voient dans l’amour la seule passion éternelle, celle qui survivra jusqu’au jour du jugement dernier.

 

De l’Amour

 

Quand Il est arrivé d’Amérique, j’étais prête à tout et à rien. Vingt sept ans de vie conjugale avec le père de mes enfants venaient de s’achever sans que j’aie jamais connu les amours passionnées dont on parle dans les livres ou qu’on voit dans les  films. Durant un quart de siècle, je ne m’étais pas posée de questions quant à la médiocrité de ma vie affective. En 1968, après avoir élevé trois enfants et une chienne cocker, peut-être parce qu’un vide s’était creusé dont je ne discernais pas la cause, j’avais repris des études de lettres qui m’avaient conduite à soutenir une thèse en 1975, deux mois avant Son arrivée. A peine ces études achevées, j’avais compris qu’elles ne m’avaient pas apporté les solutions que j’en espérais.

Depuis vingt neuf ans mon amour de jeunesse me téléphonait pour me souhaiter chacun de mes anniversaires et me proposer un rendez-vous. Je refusais parce qu’en dépit de l’amour qu’il m’avait spontanément porté lors de notre première rencontre au cours d’un mariage, il m’avait préféré la Mulhousienne. Elle avait en effet juré qu’elle se suiciderait s’il la quittait pour moi et il avait peut-être eu peur de provoquer un scandale dans une ville de province où tout le monde se connaissait. Je refusais aussi parce que la fidélité au mari était sans doute inscrite dans mon code bourgeois de l’honneur. Durant ma dernière année d’études, j’avais cependant accepté un rendez-vous et nous étions sortis ensemble presque chaque semaine de l’hiver et du printemps. Mais voilà : le temps des amours était passé, celui de l’amitié impossible et nous nous étions dit adieu avec la naissance de l’été.

Mon ami d’Amérique m’a téléphoné pour me dire qu’il venait de perdre sa femme qui était ma meilleure amie. Elle avait eu un cancer du sein dès les premières années de leur mariage mais celui-ci avait mis trente ans pour se généraliser et deux filles étaient nées de leur union. J’étais allée la voir à l’hôpital lors d’un de mes derniers séjours aux Etats-Unis et je savais alors que je ne la verrais plus. A l’annonce de la triste nouvelle, j’ai invité mon ami à venir nous rejoindre à Antibes au mois de Juillet pour se changer les idées. Il a accepté mon invitation avec joie et m’a prévenue quelques jours plus tard de l’heure de son arrivée à l’aéroport de Nice.

 

Dès les débuts de notre séjour pourtant habituel à La Salice où nous avions face à l’appartement un bateau dans le port, j’ai réalisé que mon mari supportait mal de vivre au milieu de tous les jeunes couples qui étaient venus se joindre à nos enfants et à mon petit-fils alors âgé de deux ans et demi. Il nous déclara tout de go qu’il ne passerait pas le quatorze juillet à Antibes et il partit la veille de l’arrivée de mon ami américain pour les châteaux de la Loire. J’étais très en colère de cette décision car je la trouvais impolie vis-à-vis de celui qui nous avait reçus à plusieurs reprises dans sa maison du New Jersey. Mes sorties avec mon premier amour avaient-elles, sans se concrétiser, déclenché en moi une corde sensible ? Je ne sais mais ma première pensée, assez triviale sans doute et peu en rapport avec mon personnage antérieur, fut : « S’il s’en va, je me paie le premier homme qui se trouve sur mon chemin ! » En vérité, je ne me souviens pas si j’ai cru un seul instant que je mettrais ma menace à exécution mais j’éprouvais un besoin viscéral d’exprimer ma rancoeur ou peut-être mon ras-le-bol.

Le jour de son arrivée, mon ami était fatigué de son voyage et après que nous ayons déjeuné tous ensemble, il a dormi toute l’après-midi. Dans la soirée, nous avons quitté Antibes pour Cannes où mon frère me prêtait son appartement qui, de la Californie, surplombe toute la baie de Cannes et les Iles de Lérins. Nous avons dîné sur la Croisette et puis nous sommes remontés à l’appartement où la jeune femme qui m’aidait durant mes séjours dans le midi avait préparé pour moi la grande chambre et pour lui un lit dans une charmante alcôve attenante au living-room. Il y a dormi toute la nuit comme un loir mais je paraîtrais décidément trop naïve si j’affirmais que je l’ai fait de suite et sans arrière-pensée. Sentais-je confusément que j’aurais aimé qu’il vienne me rejoindre ? En tout cas, l’idée m’a effleurée qu’il allait se passer quelque chose. Quand et comment ? Je ne le savais pas encore.

Le lendemain matin, après lui avoir demandé des nouvelles de sa nuit, j’ai préparé un jus d’orange et le café que nous avons pris sur la terrasse. Il faisait un temps splendide et nous avions rendez-vous à l’extrémité du Port Canteau avec mes enfants et tous leurs amis qui devaient arriver de la Salice en bateau pour nous conduire comme nous le faisions chaque jour aux Iles de Lérins. C’était notre promenade favorite car nous y trouvions les rochers plats sur lesquels nous nous dorions au soleil, les lagons transparents où les petits se baignaient sans danger et les pins à l’ombre desquels nous faisions la sieste quand les rayons du soleil devenaient trop ardents.

Gorgés de rires, de soleil et de vin, nous avons remis le cap sur Cannes. Nous étions étendus, lui et moi, sur la plage avant du bateau. Il m’a tout naturellement pris la main qu’Il a tenue tout le temps de notre retour au port. Et je me suis immédiatement sentie bien, paisiblement, idéalement, merveilleusement bien. A cet instant même et avant qu’Il n’en fasse plus, sans savoir même s’Il en ferait plus, j’ai réalisé que cette impression de solitude dont je ne m’expliquais pas complètement la cause avait soudain disparu, comme par enchantement.

Ainsi quand le soir, après s’être déshabillé, Il est tranquillement entré dans ma chambre, a posé sa montre sur la table basse à côté du lit avant de s’allonger près de moi, m’a tendrement caressée puis m’a fait l’amour, j’ai pour la première fois de ma vie et dès cette première fois réalisé ce qu’était la passion, l’amour fou, l’entrée au paradis. Je sus que toute ma vie je me souviendrais de ce geste de la main qui pose une montre sur la table de nuit. Il était lié définitivement à l’acte d’amour qui a suivi et qui m’a éclaté au coeur sans que j’y fusse véritablement préparée. Le geste était nécessaire à la révélation, à cette jouissance physique infiniment profonde si différente de tout ce que j’avais éprouvé jusqu’alors et à ce sentiment inconnu de plénitude intérieure. 

Oui, ce geste de la main m’a profondément marquée. C’est sans doute parce qu’il précédait l’arrivée d’un être que j’attendais sans le savoir puisque je n’avais jamais cédé à aucune avance pour la bonne raison que je ne les percevais pas comme telles. Quand Il est venu près de moi, avant même qu’Il ne m’ait touchée, effleurée, au moment même où Il a posé sa montre sur la petite table, j’ai compris que tout ce qui avait existé avant, cinquante années d’une existence que je croyais bien remplie, perdait toute signification, toute réalité tangible. Il était la seule certitude possible, le commencement et la fin de tout. L’amour, avec tout ce qu’il implique sexuellement, charnellement, psychiquement, affectivement, venait de m’être révélé en l’espace de quelques secondes, avant même pourrais-je dire l’accomplissement de l’acte. En quelque sorte la jouissance physique ne m’a pas révélé l’amour, elle a suivi la révélation, elle a été l’aboutissement, le couronnement, l’apothéose.

L’amour que j’ai éprouvé pour Lui dès qu’il a déposé sa montre sur la table de chevet fut unique, absolu, sans lien, sans comparaison possible, sans commune mesure avec ce que j’avais connu jusqu’alors même avec mon amour de jeunesse qui avait hanté mes rêves durant vingt neuf années. C’est pourquoi tout ce qui est arrivé après, tous les évènements qui sont survenus après, les joies et les détresses, n’ont en aucune façon découlé de ma vie antérieure mais de cette minute où j’ai découvert en même temps que l’amour, mon amour pour Lui. En me faisant connaître ce que je ne soupçonnais pas, Il m’a en quelque sorte recréée.

Ce n’est pas un élan qui m’a précipitée vers Lui parce que ma volonté n’a pas joué de rôle dans le processus. Ce fut au contraire une chose qui m’était offerte sans que je l’ai précisément désirée ou prévue. C’était un don de Dieu ou du diable qui m’apprenait que j’étais une personne complètement différente de celle que j’avais crû être. Foncièrement, profondément, viscéralement, j’ai réalisé que ma fonction essentielle était d’être une femme et de prouver à tous ceux qui avaient peut-être trop compté sur moi, qui s’étaient peut-être trop appuyés sur ce qu’ils appelaient ma force, que la seule chose importante dorénavant serait de m’assumer en tant que femme.

Non, ce n’est pas un élan que j’ai eu, c’est une chose qui m’a été donnée par quelqu’un d’autre. Je n’avais pas prévu d’aimer, je n’étais pas programmée pour cette aventure incroyable. L’Homme est venu vers moi, s’est offert à moi et je l’ai accueilli spontanément, sans la moindre appréhension ou le moindre doute. La seule chose qui restait de mes réactions habituelles fut peut-être qu’il m’a fallu un détonateur pour me découvrir et découvrir ce que je ressentais. Chaque fois que j’ai écrit en effet et l’écriture a bien été jusqu’à Sa venue ma seule passion, c’est parce qu’un fait est survenu qui m’a émue ou perturbée ou fascinée. J’ai toujours été conduite par une force intérieure à exprimer ce que je ressentais, à la minute même où je le ressentais. Je ne pouvais pas attendre sinon l’émotion serait perdue et je ne retrouverais jamais les mots qui sauraient l’exprimer. Il en fut de même avec Lui, le geste de la main fut le détonateur de tout ce qui allait suivre et que je vécus comme le plus beau des romans.

Lui, je l’aimais depuis toujours sans le savoir. Il était l’Etre unique dont rêvent toutes les femmes. Quand enfin je l’ai connu au sens biblique du terme, j’ai tout aimé de lui, Sa peau dont je savourais le grain, Sa haute taille, Sa voix chaude que je ne me lassais pas d’écouter même quand elle se fit méchante. Il a tout représenté pour moi, Il était mon univers, mon Prince venu de l’Ouest, Il était l’inconnu, le merveilleux. Je ne vivais que par Lui, je rayonnais. Il transfigurait tout autour de moi, la mer était plus bleue, l’azur du ciel plus intense, l’odeur des pins plus subtile, le chant des cigales plus mélodieux, la nourriture dans les restaurants où nous nous rendions sur la Croisette plus délicate. J’aimais tout, je regardais tout autour de moi avec des yeux neufs, les yeux de mon amour pour Lui.

Il est bien évident qu’il n’y avait pas de commune mesure entre le bouleversement qui s’était produit en moi et le plaisir qu’Il éprouvait à se trouver avec moi, avait toujours éprouvé à se trouver avec moi, devrais-je dire. Il n’était pas en effet un nouveau venu dans ma vie puisque nous nous connaissions depuis dix neuf ans. Il représentait notre affaire familiale aux Etats-Unis et je Lui avais souvent servi d’interprète et de secrétaire quand Il voyageait en Europe. Il avait toujours apprécié mon aide et m’avait accueillie en amie intime dans sa maison du New Jersey. Il était donc naturel qu’il fût heureux de ces quelques jours de détente passés avec moi, Il aimait disait-il contempler la Provence avec mes yeux mais étais-je plus que la gentille aventure qu’Il attendait depuis des années sans qu’elle se soit jamais concrétisée, l’aimable diversion d’un été ? Quand je lui disais « je t’aime », Il me répondait en souriant « it’s nice » (c’est gentil.) Je lui donnais tout de moi, mon corps, mon âme, ma vie, mes espoirs, mon bonheur présent et je prenais tout de Lui, même ce qu’Il n’avait sans doute pas l’intention ou l’envie de me donner. J’ai senti très vite, sans vouloir me l’avouer, qu’il n’y aurait pas la réponse que j’attendais à ma quête absolue mais surtout j’évitais de penser que tout mon espoir de bonheur, toute la plénitude de ma joie, avaient une limite, la fin de Son séjour qui ne devait pas se prolonger au-delà de dix jours. Alors j’essayais de faire de chaque jour une éternité, de ces dix jours une vie entière.  

Ils l’ont été en effet. Je n’ai plus jamais connu à un tel point la joie ineffable de la découverte et la prolongation de la joie. Oui, de ces dix journées, j’ai tiré le bonheur du monde. Tout était beau, resplendissait à la mesure de ma joie infinie. Jamais plus je n’ai trouvé le monde et les choses qui m’entouraient en aussi parfaite harmonie avec mon être intime. S’Il fut pour moi une révélation, c’est que rien de ce qui s’est passé entre nous ne me paraissait indécent, mon amour transfigurait les actes sexuels les plus simples. Et puis Il m’a enseigné en me guidant car Il n’a jamais douté de ma parfaite naïveté, de mon manque absolu d’expérience. Il m’a enseigné le plaisir du contact, l’envie de l’instant, le renouvellement du bonheur à l’infini.

Il m’a demandé une seule fois, la première nuit, s’Il était comme il le pensait d’ailleurs mon premier amant. Devant ma joie, l’émerveillement absolu de ma découverte, Il n’a jamais mis ma réponse affirmative en doute. Elle était d’une telle évidence qu’Il ne pouvait pas ne pas me croire, c’était flagrant, je ne savais rien et comme j’attendais tout de Lui, je me suis entièrement confiée, donnée, livrée. Apprendre, découvrir l’amour absolu à cinquante ans passés témoigne d’une expérience bien plus violente qu’à vingt ans où la vie est devant soi et le temps infini. Une vie entière est à rattraper qui n’a pas été vécue et si l’on se rend à peine compte de ce qui n’a pas été, on prend très vite conscience de ce qui est et c’est peut-être sa brièveté possible qui rend la chose mille fois plus excitante avant qu’elle ne devienne mille fois plus terrifiante. Car bien sûr l’idée germe tôt ou tard, même si au tout début on n’en a pas une conscience précise, qu’il faut profiter au plus vite du bonheur qui vous échoit car votre vie est tissée de plus de passé que d’avenir. Cette expérience, pour merveilleuse qu’elle soit, est peut-être unique et restera sans lendemain mais justement c’est ce qui lui donne sa force et permet à la personne qui reçoit cette offrande de se transcender.

Mon seul voeu était qu’Il devienne ce compagnon pour lequel on préserve le meilleur de soi-même. J’ai cru durant cinq jours que mon souhait allait se réaliser car, durant cinq jours, Il m’a laissée à ma joie sans me la contester, sans m’en laisser prévoir la fin. Après tout, Il ne pouvait être malheureux que je lui accorde une telle importance, une telle dimension, effrayé peut-être par ce qu’il y avait d’excessif dans ma passion mais pas malheureux. Etre mon professeur d’amour n’était pas non plus pour Lui déplaire. Il m’avait déclaré dès le premier jour qu’Il avait eu envie de coucher avec moi depuis qu’il me connaissait, c’est-à-dire depuis près de vingt ans ! Quand je lui ai demandé pour quelle raison Il ne s’était pas déclaré même durant les périodes de travail qui nous réunissaient en Europe, Il m’a répondu que j’étais alors inaccessible, d’une naïveté aberrante enveloppée de pudeur bourgeoise. Ainsi, prodiguer son enseignement à cette curieuse élève Lui paraissait assez flatteur d’autant que les résultats étaient plus que positifs.

  C’est la raison pour laquelle Il s’est contenté les cinq premiers jours du plaisir que lui

causait notre réunion, du fait que j’aie répondu à Son attente et Il n’a rien brusqué, réservant pour plus tard le temps des explications. Je crois à la réflexion qu’Il était effrayé par ce que je représentais, une femme qui voulait tout, tout de suite et à jamais. Personne avant moi ne l’avait sans doute mis dans cette position qui L’idéalisait, Le transcendait mais ne correspondait pas à sa véritable personnalité. Alors je dois lui être reconnaissante de m’avoir permis d’être durant cinq jours la femme la plus heureuse du monde.

J’étais Iseut, Juliette, Héloïse, Laure... L’amour des autres m’apparaissait comme un amour de pacotille. Mon amour à moi était hors du commun, j’étais la plus grande amoureuse de tous les temps et mon amant était incomparable. Comme je n’avais véritablement connu aucun homme avant Lui et qu’à cette minute je pensais n’en connaître jamais d’autre, Il était pour moi l’amant par excellence qui me distillait la quintessence de l’amour. Il était l’unique, l’irremplaçable. Je ne voulais comparer cette passion sous-jacente qui était en moi et jaillissait soudain comme la lave en fusion d’un volcan à aucune autre. Je me fondais, je me baignais, je m’immergeais, je me délectais de cette découverte de l’amour. J’ai bien sûr l’air de me répéter mais cette découverte, je la refaisais à chaque instant avec une intensité telle que je me demande encore comment j’ai pu supporter le choc. J’étais si heureuse que je l’étais sans doute trop mais qu’importe puisqu’il me fallait tout avoir, tout connaître et peut-être tout reperdre en cinq jours.

                      Je ne regrette rien ! Même après toutes ces années où la tristesse, les deuils et les

tragédies se sont abattus sur moi comme autant de vautours pour dépecer ma joie, même après toutes ces années de doute et de détresse, je ne regrette de rien de cette aventure inéluctable. Quand je revois ma vie d’avant Lui, faite d’amour maternel, filial, de fidélité conjugale, de quelques plaisirs intellectuels et celle d’après compliquée de problèmes insolubles à résoudre, je ne regrette rien ! Entre la monotonie d’avant et les épines d’après, ces cinq jours de joie ineffable ont existé comme une preuve que rien n’est jamais véritablement inaccessible. Je les ai savourés parce qu’ils avaient pour moi la valeur du Graal et que je les avais conquis de haute lutte.

Au départ bien sûr, je Le parais de toutes les bontés, de toutes les vertus. Même s’Il s’en rendait compte et Il ne pouvait pas ne pas s’en rendre compte, Il essayait de ne pas se laisser prendre dans la toile que je tissais autour de lui. Ravi de passer dix jours sur la Côte d’Azur par un temps merveilleux qui n’a pas vu un seul nuage dans le ciel, Il a sans doute déploré par la suite que notre rencontre ait pris pour moi seule une telle importance démesurée. Ravi de se détendre après des mois difficiles durant lesquels Sa femme avait beaucoup souffert, il se retrouvait auprès d’une femme qu’Il croyait connaître, qui avait été Son amie de longue date, qui L’accompagnait au golf, qui était Sa partenaire au tennis mais qui Lui donnait plus qu’Il n’avait jamais désiré. Il m’aimait bien et moi je L’aimais. Il n’en demandait pas tant...

Que pouvais-je faire pour changer cet état de chose ? Je me rendais bien compte qu’un amour réciproque était la chose idéale mais d’un autre côté je réalisais qu’aimer un homme qui ne vous le rendait pas était mille fois plus souhaitable qu’être aimée d’un homme pour lequel on ne ressentait rien. Je me disais que j’allais L’aimer si fort que j’arriverais à L’émouvoir, à L’ébranler, à éveiller en Lui une passion semblable à la mienne. J’ai cru aussi que je parviendrais à susciter chez Lui une sorte de compassion, non pas pour moi mais pour l’amour que j’avais en moi et qui Lui était entièrement voué. J’ai espéré qu’Il sentirait un jour combien cet amour était vrai, grand, désintéressé et qu’Il y répondrait comme touché par la grâce. J’avais mal en fait parce que j’avais trop peu de temps pour Lui prouver que personne au monde ne pourrait jamais L’aimer autant que moi, qu’Il avait trouvé en moi la jouvence d’amour, la fontaine à laquelle Il pourrait puiser jusqu’à la fin des temps. Bien sûr, j’allais souvent aux Etats-Unis, Il faisait lui-même de fréquents séjours en France et si je n’arrivais pas cette fois-ci à Le convaincre, peut-être pourrais-je le faire plus tard, mais commencer  de suite à échafauder le futur était primordial.

Oh ! Comme j’avais besoin d’un philtre ! Après tout les plus grandes amoureuses avaient employé ce breuvage quand elles n’arrivaient pas à leurs fins, alors pourquoi pas moi ? Quand j’ai commencé à désespérer de ne pas faire vibrer ce coeur, je me suis dit qu’il était trop tôt, que la mort de Sa femme était trop récente pour qu’Il pût voir clair en Lui-même, que je devais être patiente et qu’Il allait s’apercevoir à plus ou moins longue échéance que je Lui étais aussi indispensable que Sa femme l’avait été. Mais peut-on demander à une passion aussi fulgurante que la mienne d’être sage ? C’était comme demander à un enfant de ne pas faire de bruit ou au vent de ne pas déclencher la tempête.

Et pourtant, je dois reconnaître qu’Il a très vite voulu me faire signe sans trop m’éprouver. Son avis était que mon amour, pour adorable, émouvant qu’il fût, allait au premier homme qui avait su franchir le mur de convenances et de naïveté dont j’étais pétrie. Il en vint à me dire : « Tu connaîtras d’autres hommes, tu les aimeras et tu verras que je ne suis pas cet être unique, indispensable, irremplaçable que tu es entrain de créer dans ton imagination. Tu te rendras compte bientôt que d’autres hommes ont plus de qualités, plus d’attraits que moi-même. » Il eut tout de même la délicatesse de ne jamais me dire que je n’étais pour Lui que l’aventure sans lendemain d’un bel été.

Je dois Lui rendre cet hommage : Il n’a jamais contesté le fait qu’Il était le premier grand amour de ma vie. Il m’avait crue sur parole quand je Lui avais dit qu’Il était ma première aventure extra conjugale et fut touché par ce qu’il y avait de pur dans mon amour même s’Il ne pouvait y répondre aussi intensément que je l’aurais voulu. Il y avait dans son sourire et dans son « it’s nice » quelque chose qui me faisait fondre de tendresse, qui m’éblouissait en me cachant la vérité. En fait, cette vérité, c’était bien le message qu’Il voulait sans y parvenir me faire passer parce que je n’étais pas à même de le décoder, parce que je n’avais pas encore la volonté ou la perspicacité de le faire. Et puis j’étais tellement persuadée qu’Il était le seul homme au monde que, malgré tout ce qu’Il me racontait, les autres hommes m’apparaissaient comme de pâles imitations, des clones en quelque sorte dont je n’avais que faire, je L’aimais si fort.

Il s’est avéré par la suite que si j’ai aimé un autre homme, je l’ai fait grâce à la connaissance que j’ai eue de Lui et Il avait raison en cela. Quand je L’ai irrémédiablement perdu j’ai, après des mois de souffrance intolérable, recherché un être aussi fort, aussi beau que Lui et qui exerce sur moi le même ascendant. L’image de mon amour de jeunesse fut en moi longtemps mais elle s’était atténuée, modifiée, il n’en restait qu’un souvenir subtil sans doute mais qui n’a pas résisté à des retrouvailles trop tardives. L’image de mon amour adulte au contraire est demeurée comme un sceau ardent et elle ne s’est plus effacée, brûlante, présente, contraignante à un tel point que si, par miracle, j’entendais Sa voix chaude et virile aujourd’hui après toutes ces longues années, aujourd’hui que le temps des amours est révolu, je La reconnaîtrais entre toutes. Quand on a aimé un homme comme je L’ai aimé, Son image, Ses gestes, Ses paroles laissent en vous une marque indélébile. Je suis entrée en passion comme on entre en religion j’ai fait abstraction de tout ce qui existait jusqu’alors en dehors de moi. Quand la solitude est venue, elle était si angoissante que je ne sus quelle arme employer pour la combattre.

C’est à travers Lui que j’ai découvert la passion et que je me suis découverte, C’est Lui qui m’a tirée du néant et qui m’y a replongée. Avant Lui, j’étais une femme, avec Lui je fus la Femme. Tel fut mon destin de ne pas le rester. C’est par Lui que j’ai souffert et que j’ai voulu mourir.

 

De la Mort

 

Le 19 novembre 1976 me parut absolument propice à ma tentative de suicide. Je me jetais dans l’arène en connaissance de cause : j’avais eu plus d’un an pour réfléchir à ce qu’était ma vie et le résultat de ma réflexion était que je ne pouvais plus reculer. Je me retrouvais comme l’épicentre d’un séisme destructeur, le noyau solitaire de cercles concentriques dont chacun représentait une période de ma vie dont je ne voulais plus. Solitaire sans doute mais devenue à mes yeux complètement essentielle, je prenais une dimension nouvelle au fur et à mesure que je renonçais à mon passé. Je n’avais plus à m’occuper que de moi pour tout le temps qui me restait à vivre, quelques heures. Dans l’éternité qui suivrait, Dieu ou le Diable se chargerait de moi.

 

Devant assister à une répétition générale de « L’or du Rhin » avec mon fils aîné, je ne me suis pas décommandée. Les foudres de Wagner, son sens du tragique, ne me paraissaient pas incompatibles avec mon état d’âme, au contraire. Et puis mon fils eût peut-être trouvé bizarre que je renonce à l’un de mes plaisirs favoris. A la sortie de l’Opéra il était environ dix heures du soir puisque la répétition avait débuté à six heures. Mon fils m’a déposée rue de la Tour et j’ai fait semblant de remonter à l’appartement. En fait, je suis ressortie au bout de quelques secondes et je suis allée au garage pour chercher ma voiture. Je voulais dîner légèrement avant de mourir, non que j’en eusse envie mais je savais qu’un estomac vide acceptait mal l’ingestion de barbituriques. Je pris soin avant de quitter le restaurant de commander une bouteille d’eau minérale afin que les comprimés passent plus facilement et je revins au garage qui se trouvait au troisième sous-sol d’une maison voisine de la mienne. Je me suis enfermée dans le box puis je suis remontée dans ma voiture : Alors a commencé le rituel de ma mort.

Je n’avais pas choisi de terminer ma vie dans ma chambre ou dans mon lit pour deux bonnes raisons : Je ne croyais pas qu’une tentative de suicide pût réussir dans un cadre familier à moins qu’on ne vive complètement seul. Je savais bien que si j’étais découverte au bout de trois ou quatre heures on me ferait un lavage d’estomac et tout serait à recommencer. Les femmes qui essaient à plusieurs reprises de mourir dans leur lit ont inconsciemment le goût de vivre.

Pour moi, il n’y avait pas de doute, je devais être seule, comme enterrée déjà sous quinze étages de béton et des gens étrangers à ma vie qui dormaient paisiblement sans se préoccuper de ce qui se tramait dans les profondeurs de l’immeuble. Très lentement, j’ai absorbé les comprimés, chacun précédé d’une gorgée d’eau. A tout moment j’aurais pu m’arrêter, renoncer, revenir en arrière. Après trois comprimés, j’aurais seulement bien dormi. Mais non, je n’avais aucun regret du passé, aucun effroi de l’avenir, seul mon présent comptait, essentiel, inéluctable. Si j’avalais avec lenteur, c’était pour bien assimiler, non pour saisir une chance de reculer. Je mettais le plus de soin possible à ne pas perdre cette occasion qui m’était donnée d’en finir. Je me demande jusqu’à quel point je ne savourais pas chaque instant qui me rapprochait de la fin et j’étais peut-être plus heureuse cette nuit-là que je ne l’avais été depuis longtemps.

J’aurais bien voulu assurer la réussite de ma tentative en laissant ronfler le moteur, l’asphyxie venant ainsi couronner le travail des barbituriques, mais j’avais peur qu’un automobiliste venant garer sa voiture n’entende le bruit et n’appelle le gardien avant que ma tâche ne soit accomplie. Je renonçais donc à ce coefficient de sécurité, m’en remettant aux seuls comprimés que j’avais maintenant fini d’absorber. Ayant baissé complètement le siège avant gauche de ma voiture, je m’installais confortablement dans la mort, la tête vide si ce n’est d’une agréable et profonde envie de dormir. Tout avait disparu, la douleur de vivre, la longueur des jours, la vacuité des nuits, le regret du bonheur perdu. Seul restait le sentiment limpide puis de plus en plus flou du sommeil qui me prenait, m’enveloppait. C’était bien, c’était fini, je n’aurais plus jamais à m’éveiller aux lendemains amers. J’allais dormir pour toujours... Je me suis réveillée parce que des liens m’empêchaient de bouger. Et puis j’ai senti des présences autour de moi sans reconnaître personne, j’ai entendu des cris sans savoir d’où ils venaient mais surtout j’essayais désespérément de me détacher sans y parvenir et je commençais à réclamer d’une voix pâteuse qu’on veuille bien m’aider. Une femme est venue et m’a demandé de ne pas me débattre si elle acceptait de défaire mes liens. J’ai promis tout ce qu’on voulait et j’ai peu à peu reconnu tous les gens qui étaient autour de moi. Je n’étais pas morte, j’étais à l’hôpital, je m’étais ratée. Il ne me restait qu’une sorte de douleur à hauteur des reins due je suppose au fait que j’étais étendue depuis longtemps sur le dos et surtout le regret immédiat, conscient dans la semi inconscience ou je me trouvais, d’être encore de ce monde. Pas une seconde je n’ai éprouvé la joie de certaines personnes, plus jeunes que moi peut-être, d’avoir survécu à leur tentative d’en finir. J’avais dans la bouche un goût amer, celui de la défaite. Après avoir dit quelques mots à ces silhouettes qui étaient ma famille, je me suis rendormie pour retourner au beau pays qui n’avait pas voulu de moi.

Je n’ai pas su tout de suite l’heure de mon réveil. Plus tard on m’a dit que j’étais à l’hôpital Ambroise paré où l’on m’avait amenée à 10h du matin. Je m’étais réveillée à 18h, c’est-à-dire dix huit heures environ après avoir absorbé les barbituriques. En fait voici ce qui s’était passé : comme je le craignais, mon mari était rentré à l’appartement, lui qui passait pratiquement tous ses week-ends hors de Paris. Il s’est étonné en se réveillant vers neuf heures de ne pas m’entendre remuer. Il est donc entré dans ma chambre et a bien dû constater que mon lit n’était pas défait. Sachant que j’étais sortie la veille avec mon fils, il a téléphoné pour lui demander si j’avais passé la nuit rue de l’Assomption. Devant sa réponse négative, mon mari lui a demandé de le rejoindre immédiatement au garage. Il voulait en effet se rendre compte si j’avais pris ma voiture pour sortir alors que mon fils affirmait m’avoir déposé vers dix heures du soir à la porte de notre immeuble.

C’est ainsi qu’il m’ont trouvée. J’étais dans un semi coma dont les médecins du SAMU que mon mari a fait venir en toute hâte n’ont pu me tirer. Ils se sont contentés de me faire une injection de sérum pour éviter une néphrite et m’ont transportée à l’hôpital où l’on a simplement attendu que je veuille bien me réveiller. Il n’était pas question de me faire un lavage d’estomac, la digestion des barbituriques étant accomplie depuis belle lurette comme je l’avais escompté. Pourquoi me suis-je ratée après avoir mis tous les atouts de mon côté ? Parce que ma bonne condition physique a pris le dessus. Fatiguée, je n’eusse pas résisté aux doses que j’avais ingurgitées. Sportive comme je l’avais toujours été, je m’en suis sortie physiquement indemne. Le coeur a ses raisons que le corps ne connaît pas ! J’avais raté ma mort comme j’avais raté ma vie et je ne me pardonnerais pas cette défaillance.

Une idée commençait d’ailleurs à germer dans ma tête quand je considérais les évènements tels qu’ils s’étaient déroulés, celle que j’avais eu recours à une mort trop confortable, trop bourgeoise qui se résumait à un passage trop doux entre l’état de veille et l’état de sommeil. J’avais choisi de prolonger éternellement ce second état et c’est là sans doute que j’avais commis une faute impardonnable. La mort, me disais-je après quelques jours de réflexion, doit être violente, instantanée, irrémédiable, non pas un glissement délicieux dans le sommeil. J’avais voulu mourir comme on s’endort, c’était vraiment trop facile. Je savais que la prochaine fois, car il ne pouvait pas ne pas y avoir de prochaine fois, je violenterais ma vie pour mériter ma mort.


            [1] Ali a été transporté par des soldats américains au Koweit où il a été opéré. Il pleure sa famille et dit qu’il veut être médecin pour sauver des enfants comme lui. Ayant appris qu’avec des prothèses, même posées avec succès, il n’a plus aucune chance de l’être, le garçonnet a parlé à plusieurs reprises de se suicider.

            [2] Pendant que j’écris, j’entends à la radio que des vivres et des pansements vont arriver pour nourrir et soigner… Faut-il donc entreprendre des guerres pour que vivent et se nourrissent les pays pauvres ou soumis à des dictateurs ? Faut-il que les hommes, tels des Pénélopes de bazar, détruisent tout afin d’avoir une raison « humanitaire » de reconstruire ?C’est une constatation tragique que je viens de faire là, impuissante et amère.

            [3] Comme je modifie ou ajoute des informations au fil des jours, je note que j’ai écouté ce matin, Lundi 21 Avril, l’interview du Docteur Jacques Bérès qui a été le seul médecin français « opérationnel » présent à Bagdad depuis l’entrée en Iraq des troupes de la coalition. Voulant demeurer, sa profession oblige, en dehors de toute argumentation ou jugement politique, il a seulement dit que si des bombes à uranium appauvri ont été utilisées durant la première Guerre du Golfe dont on a  pu voir les méfaits sur des enfants depuis quelques jours dans tous les médias, les Américains ont cette fois-ci envoyé des bombes à fragmentation de couleur et,  à nouveau, ce sont les enfants qui ont été le plus touchés par ce genre d’instrument de destruction. 

            [4] J’ai retrouvé cette sensation d’émerveillement qui m’avait saisie la toute première fois quand j’ai vu à la télévision les capitales éclairées pour le dernier Nouvel An de notre millénaire : La Tour Eiffel exceptée, ce sont les illuminations de la Place Rouge qui m’ont paru les plus belles parce qu’elles mettaient en valeur les magnifiques dômes intérieurs du Kremlin ainsi que l’église de Basile le Bienheureux et faisaient ressortir l’immensité de la Place Rouge. 

 

            [5] C’est merveilleux ! Voici des hommes béats de contentement qui ont servi le dictateur sans se poser de questions, arrêtant et torturant des milliers d’individus qu’ils enfermaient quand ils ne les avaient pas tués dans des cellules étroites, voici des hommes qui ont repris du service pour maintenir l’ordre ! Nous devons nous estimer heureux de réaliser que la coalition ne leur demandera pas de lui rendre les mêmes « services » que Saddam Hussein. J’en arrive à comprendre véritablement la raison pour la quelle des hommes tels que Papon ont repris leurs fonctions en dépit de leur comportement sous Vichy : c’était pour maintenir l’ordre, c’était pour prendre la décision indispensable de faire jeter les ouvriers algériens dans la Seine…

            [6] Tout le monde n’est pas de cet avis puisque j’ai lu dans Le Figaro :  «… Capitale du monde, qui abritait une de ses Sept Merveilles, des jardins suspendus jamais retrouvés, Babylone, qu’on reproche à tort à Saddam Hussein d'avoir reconstruite. Des 960 kilomètres carrés qu'occupait la cité, seules les structures d'un palais ont été restituées, sur les vestiges de ses anciens murs, en brique cuite et nue, sans ses décors et avec l'aval de l'Unesco. Travail impeccable que nos responsables du patrimoine ne renieraient pas. »

              [7] Poète (1930-1985). Il a organisé les « Premières Rencontres de la Poésie » dans le cadre du Festival d’Avignon à la demande de Marcel Maréchal.

              [8] Fondé en 1965 à Paris par le Père Eugène MELET, Pro Musicis a une double mission :

                    1 - aider la carrière de musiciens de la nouvelle génération sélectionnes par le Prix International Pro Musicis, en révélant leur talent aux mélomanes par des « concerts publics » organisés en France, aux États Unis et à Hong Kong;

                    2 - offrir à ces artistes la possibilité de « partager leur talent » avec ceux qui vivent dans l'isolement, la souffrance ou la pauvreté par des concerts réservés aux personnes âgées, aux handicapés, aux personnes en centre de réhabilitation, aux sans abris, aux détenus… ces concerts sont appelés « concerts de partagé. »

 

               [9] Ce poète dont l’un des vers, tiré de « Couleurs d’usine », est devenu un slogan en 1968, « Métro-boulot-dodo », a fêté le 15 juin ses 101 ans. Il a les yeux bleus, une vie haute en couleurs (ancien marin, critique gastronomique, libraire, directeur de revue), l’humanisme chevillé au corps, l’insatiable goût d’écrire des fables et des poèmes dont Pierre Moinot assure qu’ils sont « d’une éternelle jeunesse. »

[10] Je voudrais rappeler ici une phrase que j’ai retrouvée dans une réflexion de mon « Horizon 2003 » datant de Février 1997. J’y parlais d’une émission « Carmel N°18 » de Jacques Panigel sur France Culture, au moment où il était question de transformer en Carmel un théâtre abandonné près de l’ancien camp d’Auschwitz et j’ai écrit : Entendre une Carmélite hurler que  «  si les Juifs avaient été parmi les victimes, ce qu’elle contestait absolument, ils auraient au moins la chance de pouvoir se convertir dans l’au-delà, un Juif ne pouvant être considéré comme un Polonais de race pure » était insoutenable. Quand parfois des amis me font des réflexions sur mon « non amour » des Polonais, je crois qu’on peut après ces quelques lignes comprendre mes réactions : En fait, l’Eglise n’a jamais renoncé à jouer son rôle prosélyte, ici-bas ou dans l’au-delà !

[11] Je m’étais évadée de France en Janvier 1943 avec mon frère aîné pour rejoindre les Forces Françaises Libres et je me trouvais à Gibraltar après une série d’aventures que je raconte dans : « Le Temps des Voyages. » Notre embarquement avait participé de l’énorme et de l’incroyable : des milliers de militaires franchissaient les passerelles des différents navires transformés en bâtiments de guerre, torpilleurs ou contre-torpilleurs. Jamais je n’aurais pu supposer qu’un territoire aussi étroit pût contenir autant d’hommes. Bien qu’ils fussent protégés par des bâches, on devinait les canons anti-aériens. Sur des plates-formes de petits avions étaient prêts à être catapultés lors des reconnaissances ou en cas d’alerte. Deux porte-avions nous attendaient au large pour nous escorter. Cette véritable flotte était impressionnante et encore une fois j’avais l’impression d’assister à un évènement extraordinaire : être l’une des rares passagères d’un convoi sur le point de sillonner l’Atlantique pour remonter vers la Grande-Bretagne.

[12] Voici ce que j’ai appris sur la cathédrale de Mdinah : Ce chef d'œuvre de la fin du XVII ème siècle que l’on doit à l’architecte maltais Lorenzo Gafa se trouve sur le site d’une église normande bien plus ancienne, détruite par un violent tremblement de terre en 1693. Selon la tradition, cette église aurait elle-même été construite à l’emplacement de la demeure de Publius, le gouverneur romain de l’archipel qui fut converti au christianisme par Saint Paul en 60.

 

[13] Je me dois d’ajouter que tel fut mon sentiment immédiat alors que je ne connaissais rien de l’histoire de l’île si ce n’est ce que j’ai écrit au sujet de la guerre. Voici tout de même une confirmation de ce que j’ai écrit à propos de la stature imposante des églises maltaises : Mosta, une ville pratiquement située au centre géographique de l’île de Malte constituait autrefois un lieu sûr contre les attaques de corsaires. La curiosité de Mosta réside dans sa monumentale église dont le profil s’ inspire du Panthéon de Rome. Sa coupole occupe la quatrième place parmi les plus grandes d'Europe. Cette église, comme la plupart des anciennes églises de Malte, est un monument de foi. En 1942, une bombe de 500 kilos tomba sur l’église, perfora la coupole et roula sur le sol, à l’intérieur, sans exploser. !

 

[14] « Saint Paul arriva à Malte alors qu’il était prisonnier, en route pour Rome, le lieu de son martyre. Ici, lui et ses compagnons de naufrage furent traités - comme nous le lisons dans les Actes des Apôtres, « avec une humanité peu banale » (28, 2). Ici, il témoigna du Christ et guérit le père de Publius, ainsi que d’autres personnes de l’île qui étaient malades (cf. Ac 28, 8). La bonté du peuple maltais fut récompensée par « la bonté de Dieu notre Sauveur et son amour pour les hommes » (Tt 3, 4). Pendant deux millénaires, vous avez été fidèles à la vocation que comporte cette singulière rencontre. » Ces lignes sont extraites du discours prononcé par le  pape Jean Paul II à son second séjour à Malte, le 8 Mai 2001.

[15] La Citadelle de Gozo semble juchée en équilibre sur son plateau de manière encore plus précaire que Mdinah, son homologue à Malte. La citadelle est elle-même dominée par la cathédrale, autre chef d’œuvre baroque érigé par l'architecte maltais Lorenzo Gafa. La Citadelle est un point de repère connu sur l’île depuis au moins 1500 av. J.-C. Et la cathédrale elle-même se trouve à l’emplacement de plusieurs sites religieux antérieurs, quelques-uns étant peut-être plus mythiques que réels.

    Le premier édifice à être construit sur ce site était probablement un temple phénicien. Il fut reconstruit et agrandi par les Romains, avant de changer de statut pour devenir une église chrétienne. L’édifice subit plusieurs reconstructions avant qu’un tremblement de terre ne l’endommage.  

[16] Les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem

 

[17] L’Ordre des Chevaliers Porte-Glaive est un ordre religieux et militaire, créé en 1202 par Albert de Buxhövden, évêque de Livonie (fondateur de la ville de Riga), et approuvé en 1204 par le pape Innocent III. L’ordre qui portait aussi les noms de «  Chevaliers des Deux Epées « , et «  Frères de l’Epée »  (en allemand : Schwerbrüderorden), avait pour objet la défense des chrétiens contre les païens des régions voisines. Les chevaliers suivaient la règle du Temple et restaient soumis au siège de l’ordre à Riga, élevé au rang d’archevêché.

 

[18] Nos professeurs d’histoire nous ont souvent parlé de la Ligue Hanséatique mais je ne me souvenais plus de ses origines que voici : Sur les voies tracées par le commerce viking et frison, l’expansion hanséatique s’est réalisée depuis le XIe siècle sous l’égide des Allemands, et plus précisément des Lübeckois. Liée à la christianisation des Slaves, elle a suivi la migration et l’urbanisation germaniques en Europe orientale et balte.

 

[19] Originaire de Roubaix, Pierre Pierrard a été d’abord professeur à l’École Supérieure de Journalisme de Lille. Il a enseigné, durant trente ans, l’histoire contemporaine à l’Institut Catholique de Paris. Il a consacré l’essentiel de son œuvre écrite à l’histoire du Nord de la France et aux relations de l’Église avec la société moderne, notamment avec la classe ouvrière. Un de ses livres a pour titre : L’Eglise et les Ouvriers de France (1840-1940) – Paris – Ed. Hachette (1984). Il a également publié aux Editions du Cerf : Juifs et Catholiques français, Justice pour la foi juive et écrit la préface de l’Histoire de « la Vie » et de Lexique pour un dialogue.

 

 

[20] Ecrivain, Dominique Eddé a contribué à la traduction en français et à l’édition de plusieurs ouvrages d’Edward Saïd.

 

 

[21] C’est sans doute cette image d’une femme étendue sur son lit qui m’a frappée quand j’ai lu le texte envoyé par une (ou un) auteur au comité prose. Je me suis même demandée en lisant si elle (ou il) n’avait pas tout simplement fait référence au peintre sans la nommer.

[22] Le prix Rafto a été crée en 1986 par la fondation du professeur norvégien Thorolf Rafto qui a consacré une grande partie de son existence à la défense des droits de l’homme. Il est attribué à des personnes parfois peu connues pour encourager leur action et consiste en un diplôme, un chèque de 50.000 couronnes norvégiennes (71.700DH marocains ou 6,672 $ ou 6.8830 Euros) et la tenue d'un séminaire. La cérémonie de remise du prix aura lieu à Bergen, Norvège le 3 novembre prochain. Les lauréats des annés passées sont entre autres : Shirin Ebadi, 2001, première femme juge en Iran, qui oeuvre pour la défense des droits de la femme et des enfants à la tête du mouvement pour les droits de l’homme dans son pays, Kim Dae-Jung, 2000, leader politique de Corée du Sud qui a oeuvré pour la paix et la démocratie, Genadij Grusjevoj ,1999, militant pour la démocratie et les droits de l’homme de Belarus, fondateur de l’ONG « les enfants de Tschernobyl »,  « Palermo Anno Uno », ONG sicilienne luttant contre la mafia , Leyla Zana, 1994, avocate kurde en prison pour ses activités de défense des droits humains, Elena Bonner, 1991, dissidente russe, Aung San Suu Kyi, 1990, leader de l’oppistion démocratique en Birmanie et le peuple du Timor Oriental, 1993.

[23] Je voudrais insister sur la différence qu’il y a entre porter un foulard léger qui laisse voir les cheveux et le voile islamique gris qui enserre véritablement la tête et ne laisse entrevoir que l’ovale du visage telle que nous avons pu le constater sur la 5 dans l’interview d’une étudiante ou chez les deux lycéennes expulsées de leur lycée après la délibération de six heures du conseil de discipline. Quand j’ai emmené pour la première fois en avion d’Elazig en Anatolie Orientale à Istanbul mon amie Nevzyie, elle qui était habituée au voile noir a facilement accepté de porter pour la circonstance l’un de mes propres foulards. De même, quand j’ai emmené sa tante de quatre vingt dix ans faire quotidiennement des piqûres en plein été, cette dame aussi âgée qu’intelligente a renoncé à porter sa lourde robe noire et à revêtir une des robes légères à manches longues qu’elle revêtait à la maison. Faites des demandes telles à des islamistes : elles refuseront sans l’ombre d’un doute ou d’une réflexion.

[24] François Normand est réalisateur, journaliste au Monde Diplomatique, auteur, réalisateur de vidéos d’éducation populaires et intervenant psycho-social.

 

[25] Cette hypothèse a été émise par un des invités de l’émission du 1er octobre de « C’dans l’air » qui passe quotidiennement sur France 5 à 17h50

[26] Il est évident qu’il y a près d’un demi-siècle, si Villejuif fonctionnait déjà comme un hôpital spécialisé dans le traitement du cancer, l’actuel « Groupe des Laboratoires de Villejuif » qui comporte l’Institut André Lwoff consacré à la biologie, les virus et le cancer n’existait pas encore. On n’avait d’ailleurs pas « refusé » un lit à ma tante, on lui avait fait comprendre poliment qu’un lit n’était pas alors disponible. C’est sur mes instances que mon mari accepta de la traiter en dépit du peu de chances qu’il y avait de la sauver.

[27] Il est bien entendu que j’ai essayé de transcrire du mieux que j’ai pu ce que j’ai entendu au cours de l’émission. Je tiens d’ailleurs la cassette à la disposition des lecteurs qui pourraient s’étonner de me voir donner de telles informations. Je les prie également d’excuser les fautes d’orthographe dans les noms propres car je n’ai pu les vérifier tous.

[28] Je crois que c’est un dossier que Bill Clinton espérait mettre au point avant la fin de son mandat mais n’y est pas parvenu puisque voici ce que j’ai lu à propos de ce qui se passe en 2003 : « En 1965, le régime fédéral du « medicare » a été créé afin de permettre aux retraités de bénéficier de l’assurance maladie. Les risques vieillesse, survivants et invalidité ainsi que le medicare sont couverts par un programme fédéral. Les montants des cotisations et des prestations sont fixés au niveau fédéral.

Par contre, les assurances accidents du travail et chômage sont, quant à elles, gérées au niveau de chaque Etat, les taux de cotisations et les montants des prestations varient d’un Etat à l’autre. Enfin, l’assurance maladie n’est pas obligatoire à l’heure actuelle. »

 

[29] Je me souviens que cet ami médecin, avant d’aller vivre dans le Dakota, avait tout d’abord installé son cabinet dans « Santa Ines Valley » à l’est de Los Angeles (une région semée d’avoine où une autre amie « brisait » des chevaux sauvages) et décidé de faire ses visites chez l’habitant, une habitude qui ne s’est pas perdue en France mais qui, outre Atlantique, remonte aux « calendes grecques. » Il avait ainsi acheté un quatre quatre et s’était plaint lors d’une de mes visites d’avoir à retourner chez lui après chaque visite pour savoir qui avait téléphoné entre-temps. Les portables n’étaient pas encore à la mode mais je lui ai suggéré, moi la Française qui venait d’un pays arriéré, d’installer le téléphone dans sa voiture afin qu’il puisse téléphoner à sa femme pour connaître les prochains rendez-vous. Il a été ravi de ma suggestion et a fait immédiatement le nécessaire, ce qui a rendu sa vie professionnelle cent fois plus aisée.

[30] Malgré toutes mes recherches, et même en allant sur le site indiqué,  je n’ai pu trouvé le nom de l’auteur ni du média dans lequel cet article a été publié.

[31] Je n’ai pas évoqué dans ces lignes la discussion entre le Rav berg, le Professeur Abecassis et le député socialiste que j’avais mentionnée plus haut. Les propos échangés ont été trop courts pour éclairer ma lanterne. C’est la raison pour laquelle, intéressée par le sujet, j’ai voulu en savoir un peu plus.

[32] La reine Louise n’est entrée dans la vie de Monsieur de Mesmes qu’après la Paix de Saint-Germain-en-Laye et la Saint-Barthélemy. L’histoire de Louise a tout eu du conte de fées, du moins au début : A son retour de Pologne en 1574, le nouveau roi de France, Henri III, prit une décision qui surprit profondément son entourage ainsi que le pays entier : il épousa Louise de Lorraine, issue d’une branche cadette de la prolifique maison des ducs de Lorraine, parti on ne peut plus modeste pour un roi de France. Louise comptait beaucoup dans la vie de son époux et il formait avec elle un couple très uni. Ce ne fut pas pour autant une union sans nuages : les infidélités conjugales, les « mignons », le drame de la stérilité, la guerre civile… Louise eut à subir tout cela, sans jamais cesser de porter à Henri un amour exceptionnel. La mort du roi la laissa inconsolable, elle prit le deuil en blanc, se retira à Chenonceaux puis à Moulins où elle mourut en janvier 1601. Ce que je viens d’écrire est le beau côté de l’histoire. Selon d’autres sources, sacré à Reims sous le nom d'Henri III le 13 février 1575, le roi s’est marié le 15 du même mois à Louise de Vaudémont. Ce fut un mariage sans amour, son coeur étant resté avec Marie de Clèves, princesse de Condé, qui est morte en couches le 30 octobre 1574.

 

[33] Est-ce étrange ou naturel ? Chaque fois que je mentionne « Le Maître de Musique », je songe au « Salon de Musique », le merveilleux film d’un des mes metteurs en scène préférés Satiajit Ray, sans doute pour l’allusion du titre à l’un des arts qui fut durant toute ma vie une source de joie et d’émotions.