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 La double conversion d’Al-Mostancir[1]

 d’Hubert Haddad[2]

 

Un de mes mots…dits s’intitulait « Harput et Sidi Bou Saïd » : j’y parlais des légendes qui entourent la naissance de la ville tunisienne dont l’une a trait à Saint-Louis qui ne serait pas mort de la peste à Tunis mais aurait survécu et, devenu soufi, serait l’ancêtre de Sidi Bou Saïd.

Hubert Haddad, dans « La double conversion d’Al-Mostancir » a fait (je l’ai cru tout d’abord) de la légende le thème de son livre qui nous plonge dans le monde des croisades et de cette épidémie terrible qui terrassa les armées chrétiennes après leurs défaites en Ifriqiya. Saint-Louis est étendu sur une croix de cendres. Il se remémore toute sa vie et se prépare à mourir. Sous la même tente que lui est un pâtre du nom de Saïd qui, lui, a rejoint le paradis d’Allah. Le roi sait que l’homme était son parfait sosie. Il se relève de son lit de cendres, échange les costumes et part avec la chèvre de l’homme qui était venu pour réclamer l’argent dû par les chrétiens qui avaient décimé son troupeau.

C’est le corps du berger qui reviendra dormir en France et le roi devenu Saïd peut poursuivre son chemin sans que personne ne le remarque. Il boit du lait de la chèvre devenue sienne, est recueilli par une vieille femme, Baya, qui soigne ses plaies, le réconforte et lui permet de repartir. La soldatesque d’Al-Mostancir, le seigneur de Tunis, reconnaît en lui un franj, l’arrête et le jette dans une fosse profonde où des centaines d’hommes sont enchaînés, couverts de pustules et entrain de mourir de la peste. L’un d’entre eux, ben Rachi (du nom de son maître), un juif né à Troyes, lui parle de Louis IX, ce roi qu’on disait saint alors qu’il haïssait les juifs, les mit dans des ghettos, et, premier du genre, leur fit porter la croix jaune infâmante et les menaça d’expulsion s’ils ne se convertissaient pas à la vraie religion. Par miracle, Saïd est tiré de ce cul de basse-fosse et lâché dans la nature.

Un moment aveuglé par des croûtes qui l’empêche de voir son chemin, heureux d’être un pauvre parmi les pauvres, il rencontre auprès d’une fontaine une femme, entrouvre les paupières et, sa vue recouvrée, considère cette merveilleuse apparition, Nizam la Sarrazine : revêtue d’une tunique de soie, un ruban d’or au front, elle l’entraîne en un lieu inconnu, lui apprend qu’elle est sa femme cachée, celle qui va le sauver, lui donner en même temps que l’amour qu’il n’attendait plus, toute la connaissance du monde. Sous le doigt de l’amante, l’arabe, le latin ou l’hébreu et même le persan et le copte ont bien moins de secrets que les écritures gravées variablement sur un pubis grave ou un mamelon.

Saïd apprend sous la conduite de son amante l’essentiel des livres : il découvre les êtres célestes, le concept de l’universel, l’idée platonicienne et la structure des mathématiques. Il apprend Averroès et lit une traduction d’Aristote par un disciple juif de Plotin[3], il déchiffre la falsafa, les commentaires de Platon, la cosmologie d’ibn Sina, les doctrinaires persans, la gnose alexandrine réinterprétée par les juifs andalous qui voudraient donner un sens absolu aux premières lettres du Coran, les commentaires du Talmud de Babylone, un traité en arabe de Moïse, fils du maître et juge Maïmon le Sefaradi, l’Ecclésiaste… et il fait l’amour à sa belle, danse au son du luth et décide enfin de partir vers un nouveau destin.

Redevenu Saïd, il est blessé par les jets de pierre de villageois mais l’un d’entre eux reconnaît en lui un saint homme musulman qu’on croyait mort et enterré dans un marabout : Par Muhammad le loué ! S’il n’est pas une peinture du diable, c’est Sidi Abou Saïd lui-même dans sa chair et ses os. Le nouveau saint homme prêche, fait les cinq prières rituelles et continue son chemin vers Tunis, la ville que Nizam lui a décrite comme l’une des plus belles du monde où chrétiens, juifs et musulmans vivent en harmonie. Chacun veut le rencontrer, attend de lui l’imposition du sourire.  Al-Mostancir le fait chercher, l’accueille dans son palais avec tous les honneurs dus à un saint homme dans ce palais où il reçoit les maîtres exilés, les théosophes, les hérésiarques, tous les copistes venus de Bagdad, d’Alexandrie et même de l’Inde. Il veut lui offrir un alezan pour repartir et une bourse d’or mais Saïd préfère poursuivre son chemin sur une mule. Il se dirige vers Jérusalem, la ville sainte des juifs, des chrétiens et des musulmans.

C’est alors qu’il est rejoint par Ponce, son fidèle serviteur, qui sait tout de lui, de ce qu’il est devenu depuis qu’il s’est relevé de son lit de cendres. Saïd lui répond : Il n’y a de Dieu qu’Allah et Muhammad est son prophète ! Ponce affirme pourtant qu’il n’est pas Saïd mais le roi Louis, fils de Blanche de Castille. Il lui redit sa jeunesse, ses croisades, ses vaisseaux armés, ses batailles quand il brandissait l’enseigne de Saint-Denis sous les flèches sarrasines…Il lui rappelle Saint-Jean d’Acre quand il pourfendait les infidèles juifs, bougres ou musulmans. Rejoints par des nomades aux galops, Ponce défend celui qu’il sait être son maître et meurt dans ses bras.

Saïd est redevenu Louis. Comme s’arrachant d’une eau noire, il redresse la nuque pour recouvrer son souffle. Il se retrouve près de la fontaine où il rencontra Nizam. Elle est revenue et il n’a pas la force de s’écarter. Un parfum de jasmin ou d’aubépine l’étourdit jusqu’au vertige. Louis ne sait plus si elle est sa maîtresse ou sa mère qui effleure sa joue d’une main gentille. Il ne sait plus qui il est, il ne retrouve plus ses marques, Gabriel, Marie, reine du Salut. Il appelle : Mère, mère, lumière sans fin, ne m’abandonne pas si vite au néant !

Je dois dire que cette dernière vision de Louis ne me sied pas. Je suis perplexe. Hubbert Haddad n’a pas satisfait ma soif d’en savoir plus. Saïd n’est jamais dans son livre devenu un maître soufi, il n’est pas arrivé jusqu’à cette ville dont l’auteur parle dans sa quatrième de couverture car je n’ai pas appris si la colline blanche où Nizam le recueillit était la célèbre ville maraboutique dont une légende dit qu’il fut le fondateur. Tout ce qu’a raconté l’auteur est une légende en soi mais peu crédible. Seuls le juif de Troyes et Ponce savent la vérité sur ce roi que je n’aimais pas beaucoup, que je ne croyais pas saint pour ses zones d’ombre et sa détestation des juifs et des musulmans.

En fait Hubert Haddad est à mon avis un amoureux des mots qu’il manie selon ce qui doit être du français médiéval. Il est certainement acquis à l’œcuménisme car on comprend qu’il admire les trois religions révélées. Pour cette raison, je me trouve en accord avec lui. Oui, mais si la forme est une chose importante et si j’aime les mots à ma façon, j’attends aussi, quand on me conte une histoire, qu’elle s’achève comme on me l’a promis. Je passe sur le fait que Nizam la Sarrasine, enamourée comme elle l’était, n’ait pas vu que son merveilleux amant n’était pas circoncis, ce qui lui interdisait toute étreinte charnelle. Comme elle se confond avec sa femme ou sa mère à tel point qu’on ne sait plus qui elle est vraiment, j’accepte qu’elle se soit unie à un chrétien. Mais je persiste, l’auteur ne m’a pas expliqué le devenir du roi, ne m’a pas raconté la belle histoire de cet homme qui rencontra de jeunes soufis, se lia d’amitié avec eux et devint lui-même un maître soufi, l’ancêtre de Sidi Bou Saïd. Je préfère me souvenir du livre merveilleux que me confia mon amie Elodia qui, elle, vit bien sur la colline enchantée qui surplombe la mer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Sage et l’Artiste

 

Ayant le privilège de figurer sur le site d’André Chouraqui pour mes comptes-rendus de deux de ses ouvrages : « Moïse » et « Mon testament : Le feu de l’Alliance », j’ai l’intention de donner aujourd’hui mes impressions sur « Le Sage et l’Artiste », un recueil de conversations entre le grand écrivain et Elie Chouraqui, cinéaste (« Harrison’s Flowers » entre autres, un film de fiction sur la guerre en Bosnie) et metteur en scène de la comédie musicale « Les Dix Commandements », conversations recueillies à Jérusalem par le journaliste Yves Azéroual, peu après mon passage dans la ville sainte : Je me souviens en effet qu’André Chouraqui m’avait parlé de ce projet quand je lui ai rendu visite et qu’il m’a fait l’honneur d’écrire la préface de mon propre livre.

Avant toute chose, j’aimerais dire que le titre m’a rappelé deux livres, « Mémoires à deux voix » de François Mitterand et Elie Wiesel d’une part et « Le Moine et le Philosophe » de Jean-François Revel et Matthieu Ricard d’autre part, avec cette différence que le Président et l’écrivain, prix Nobel de la Paix, étaient des amis de longue date et se connaissaient ainsi « de l’intérieur », que le moine est le fils du philosophe… alors qu’Elie Chouraqui n’avait jamais rencontré jusqu’alors son homonyme avec lequel il n’a aucun lien de parenté. Dirais-je que j’attends de cet ouvrage autant de joie intellectuelle que des livres précédemment cités, je ne puis le dire à l’avance puisque si j’ai lu pratiquement tous les ouvrages d’André Chouraqui, les merveilleuses traductions de son Coran et de sa Bible, j’ai presque honte d’avouer que je ne sais rien d’Elie, allant peu au cinéma et n’ayant apprécié en leurs temps que les comédies musicales de Broadway. Je connais des productions francophones la seule « Notre Dame de Paris » qu’une Française, Parisienne de surcroît, n’a pu ignorer pour peu qu’elle ait ouvert sa télévision durant près de trois années…

     J’en viens maintenant au livre : Les premières pages ne m’ont rien appris de nouveau quant à la personnalité du Sage. Je la connaissais à travers ses écrits antérieurs, je savais que la famille Chouraqui avait compté parmi ses ancêtres un mathématicien, Saadia Chouraqui, auteur en 1650 d’un traité de mathématiques et d’un commentaire du psaume 119 qui comportait quatre cent cinquante pages, qu’André parlait couramment le français, l’arabe et l’hébreu dès son enfance qui fut protégée par une mère affectueuse et un père très pieux, président de sa communauté d’Aïn-Temouchent si bien décrite une fois de plus avec son ciel de feu, ses vignobles, sa terre rouge, épaisse, fertile, ses cactus et son azur, ses oliviers et le cri des chacals, la nuit, sa mer toute proche, ma Méditerranée, infiniment présente, nourricière. Je me souviens des repas joyeux autour des mets fumants et du couscous odorant, des chabbat si longs que les enfants s’endormaient durant l’office, des deux prénoms, André et Natan, ce dernier signifiant « Dieu a donné » avec la connotation cabalistique : « 50 + 400 + 50 = 500, cent fois le chiffre parfait cinq. »

Pour ce qui est de l’Artiste, il a eu la vie de tous les enfants des familles pieds-noirs venues s’installer en France après la Guerre d’Algérie. Ils ont connu le pays d’origine de leurs parents par ouï-dire et si la mort de sa mère a été pour Elie Chouraqui un épisode douloureux, le fait qu’il mentionne cette mort comme le point de départ de sa propre naissance à la vie est une de ces évocations poétiques plus que réalistes un peu usées (à mon goût.) Certaines phrases ont résonné en moi comme des réminiscences de mon propre passé : Pour le petit Parisien, comme pour l’enfant d’Aïn-Temouchent, comme pour les enfants de toutes les colonies françaises d’alors, comme pour la petite fille des années trente que j’ai été, nos ancêtres étaient les Gaulois. Elie allait à l’église avec ses copains de vacances comme je le faisais moi-même à Combloux quand je chantais en compagnie des enfants de chœur. Ceci dit, si je n’ai pas de cette époque des souvenirs inoubliables même si les cathédrales et certaines églises me sont apparues au cours de ma longue vie comme des monuments ou des musées dignes de la plus grande et de la plus sincère admiration, je n’ai eu quant à moi aucunes difficultés à entrer dans les mosquées[4] car j’ai beaucoup plus fréquenté celles du Moyen-Orient, ouvertes à tous, y compris le dôme du Rocher de Jérusalem, que celles du Maghreb et j’y ai découvert, beaucoup plus que dans les édifices chrétiens et les synagogues souvent trop bruyantes à mon goût, la sérénité nécessaire à la réflexion ou à la prière. Je me suis trouvée plusieurs fois en Anatolie Orientale à l’époque du Ramadan et mes amies m’emmenaient avec elle à la prière dans la mosquée d’Elazig sans aucune arrière-pensée. Les quelques mots d’André Chouraqui faisant un grand détour pour éviter de passer devant l’église m’ont amusée. Ils m’ont rappelé la crainte de Stevenson dans les Cévennes quand, épuisé, il accepta d’accompagner un moine dans son monastère où, contre toute attente, ce protestant et son ânesse Modestine furent logé, nourris, et ressortirent vivants et rassérénés !

 Les parcours intellectuels des deux hommes sont à l’antithèse l’un de l’autre : Arrivée pénible au baccalauréat pour Elie puis inscription problématique à la Faculté de droit d’Assas. Il n’était pas rebuté par la lecture pour autant puis qu’il y est venu par le biais de l’Ecole de New York et des écrivains juifs ashkénazes tels Roth, Miller, Singer, Bellow. Il se libère assez vite de la contrainte universitaire pour entrer dans le monde du cinéma dans lequel il débute à vingt trois ans comme assistant de Claude Lelouch après avoir tourné dans un film avec Anouk Aimée. Claude Lelouch aime suffisamment le jeune homme pour l’imposer comme assistant auprès d’Ariane Mnouchkine pour le film « Molière ou la vie d’un honnête homme » qu’elle tourne à la Cartoucherie de Vincennes. A partir de là il entreprend comme réalisateur : « Qu’est-ce qui fait courir David » et surtout « Harrison’s Flowers » qui est sélectionné sur la demande de Gilles Jacob pour le Festival de Cannes. Est-ce le fait de sa propre personnalité ou parce que la réputation de Claude Lelouch a influencé son parcours qu’encensé par le public, il est descendu par les journaux de télévision tels que Télérama et bien que Jean-Claude Loiseau, rédacteur en chef de l’hebdomadaire, ait dit à sa sortie du Festival que le film était exceptionnel ?

 Pour André, sa jeunesse a comporté la lecture de tous les livres, proses et poésies, romans et nouvelles, livres d’histoire ou essais, sans échapper aux ouvrages pornographiques que l’on se passait sous cape…qui le familiarisait avec les différentes disciplines de l’esprit, l’histoire, la sociologie, la linguistique, l’exégèse, la théologie, les langues sémitiques…Au lycée d’Oran, sa vie intellectuelle a été préparée par Platon et Nietzsche avec une préférence pour Gide, Rimbaud et Malraux  qui parlait de « La Tentation de l’Occident » et nous ouvrait les portes de l’Orient.  Il révèle à Elie - ce que je savais personnellement - que son enfance a été coupée en deux par l’attaque de poliomyélite qui l’a frappé à l’âge de sept ans et a laissé des séquelles jusqu’à son opération à Paris. Cet handicap ne l’a toutefois pas empêché de se tenir ferme sur ses jambes, à tel point que personne ne semblait se rendre compte qu’il avait une jambe plus courte que l’autre. L’emprise sur lui-même est celle qu’il aura sur les livres qui seront, avec sa famille, l’une de ses joies de vivre et d’exister.

 

 

Dans le premier chapitre du livre « Les Racines du Présent », il faut dire qu’André pose plus de questions qu’il ne parle de lui-même, justement peut-être parce que de nombreux lecteurs connaissent bien le personnage et ses thèmes de prédilection. On dirait qu’il veut tirer le suc des paroles d’Elie, le transcender en quelque sorte. Il le pousse à parler de la mort, du suicide, de la shoah, des massacres perpétrés au Cambodge et en Afrique, des religions révélées, du décalogue qui, selon lui, est une première version de la Constitution Américaine, le socle de la Révolution Française, de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, d’un professeur de français qui lui a fait connaître la peinture, les films et organisait systématiquement, en petits groupes, des séances de discussion, de son entrée en écriture, de ses luttes constantes pour émerger de son enfance qu’il ne renie pas car il rend à sa mère un hommage constant mais qu’il veut tout de même dépasser, de son retour vers la religion de ses ancêtres, de ce qu’André appelle la revanche du petit Elie.

Dès le second chapitre « Foi et Questionnement », le dialogue aborde des thèmes familiers au Sage : la foi, la Torah en hébreu, le Nouveau Testament en grec, le Coran en Arabe, les prophètes, l’avenir religieux de l’humanité…dont j’ai mesuré l’importance en lisant « Moïse » et « Mon Testament, le Feu de l’Alliance » et en mettant moi-même en parallèle le hassidisme, mystique du judaïsme et le soufisme, mystique de l’Islam. André explique la foi à Elie, lui montre que la croyance ne suffit pas, que la foi, emouna en hébreu qui a donné amen, est une adhésion ou adhérence qui engage non seulement le jugement mais l’être tout entier de l’homme, sa chair, sa pensée, son action. Il révèle à Elie que nous sommes tous les fils de Dieu. L’Artiste lui ayant alors demandé la raison pour laquelle les Juifs ont été détestés à la fois par le christianisme et l’Islam, le Sage rétorque : Le christianisme et l’Islam voulaient donner à l’humanité le contrôle du monde…Ils  considéraient qu’il n’y a qu’un Dieu, le leur, et que les autres sont des idoles qu’il faut abattre. Avec cette idée ils ont fait des religions ségrégatives. On a pourtant le même Dieu… Elohims,  un pluriel,  au singulier Eloha, c’est l’origine du nom Allah.

 L’intérêt du second chapitre vient peut-être du fait que les questions essentielles, existentielles devrais-je peut-être dire, sont posées par Elie qui pressent bien sûr qu’André saura lui répondre mieux que personne, des questions qui portent par exemple sur le rapport entre l’homme et Dieu. En fait quand il dit : Ce que je voudrais que Dieu me dise en arrivant au ciel c’est : « assied-toi, je vais t’expliquer », je crois qu’il attend tout d’abord des explications de cet excellent interlocuteur qu’il a placé entre Dieu et lui-même. Pourquoi le Bien, le Mal, la Mort, Israël, la Palestine, Ben Laden… ? Questions auxquelles le Sage répond par d’autres : Pourquoi le Bien, la vie, l’être ? et s’interroge sur les raisons pour lesquelles les interrogations sur Dieu sont presque toujours négatives. Quand Elie lui demande comment il se peut que d’un enfant pur et souriant émane un être satanique qui sera peut-être Hitler, Polpot, Milosevic, Ben Laden, Saddam Hussein … dont certains commettront le mal au nom de Dieu, quand il lui dit : commettre le mal au nom de Dieu, c’est assassiner Dieu, André répond : C’est en cela que le christianisme a eu raison de représenter un Dieu crucifié. Je reconnais bien là une réponse de cet oecuméniste exemplaire. Quand Elie demande à André comment une nouvelle race d’hommes a-t-elle pu se créer pour laquelle un juif était l’équivalent d’un rat, André répond : Tes questionnements resteront à jamais sans réponse.. Restent le recueillement et la prière.

Je suis étonnée de la tournure que prend le troisième chapitre « L’Ecran et l’Ecrit » dès la première question d’Elie : Pourquoi et quand avez-vous pris la décision de vous installer en Israël ? Il ne semble pas avoir lu la première autobiographie d’André Chouraqui « L’Amour fort comme la Mort » qui compte tout de même près de cinq cents pages, va de la naissance de l’écrivain à son départ définitif en Israël et résonne comme une longue préparation à ce départ. Il ne semble pas savoir que si l’enfant attendu par un jeune couple qui s’était rencontré dans la Résistance n’était pas mort à sa naissance, toute la vie de Chouraqui eût peut-être pris un autre sens, une autre destination si ce n’est que, voué à la littérature, il n’aurait pu en aucun cas se détourner d’elle mais serait-il devenu cet oecuméniste du « Feu de l’Alliance », aurait-il accompli son œuvre majeure : la traduction de la Bible, du Nouveau Testament et du Coran ? Mais passons : les explications que donne André à Elie quant à la genèse de la Bible, au nom générique de la divinité, IHVH, qui est l’autre nom qu’on accouple avec celui d’Elohims, du Dieu Un, de l’origine d’Elohims qui dérive d’un mot qui signifie la Puissance, de même que le tétragramme dérive d’une racine qui a rapport à l’Etre…qui est la Transcendance pure ne sont pas des conceptions nouvelles pour  moi qui ai lu Chouraqui et des écrivains tels que Marc-Alain Ouaknin ou Eva de Vitray-Meyerovitch.

J’aime qu’André réponde à Elie quand il lui demande comment on devient traducteur : On naît traducteur comme on naît poète. Je regrette déjà d’avoir émis des doutes quant à la destinée du Sage si l’enfant était né, j’aurais dû me souvenir qu’il avait entrepris durant la Seconde Guerre Mondiale et au maquis la traduction des Devoirs des Cœurs de Bahya ibn Paqûda[5] qui a été publiée à Paris en 1950 avec une préface de Jacques Maritain chez Desclée de Brouwer. Qu’il ait considéré ses traductions comme des entreprises poétiques, je n’en doute pas car j’ai souvent écrit que son Coran était une œuvre poétique par excellence (que les Islamistes devraient lire et qu’ils reviendraient ainsi sur leurs aberrations…), affirmation qu’il confirme en disant lui-même à Elie Une traduction de la Bible qui n’est pas pure et poétique est une simple trahison.

Une autre information qui n’est pas inédite, c’est que, contrairement à nous, pauvres insectes de l’écriture, André n’est jamais allé aux éditeurs mais qu’eux sont toujours venus à lui. Il est évident que le livre a toujours fait partie intégrante de sa personne : Un des hommages rendus à René Cassin qui l’a nommé secrétaire général de l’Alliance Universelle est que cette position lui a toujours laissé le temps de s’adonner à sa passion d’écrire. André Chouraqui a intégré l’écriture à sa vie ou vice-versa. Elie rétorque qu’il en a été de même pour sa profession de cinéaste. Ses films sont, selon lui, le reflet des périodes marquantes de sa vie : « Mon premier amour » évoque la mort d’une mère, « Qu’est-ce qui fait courir David » est tourné vers son adolescence, « Paroles et musique » pose un regard nouveau sur les post-adolescents, « Miss Missouri » marque son besoin d’évasion, « les Marmottes » sont une peinture du chaos de sa vie privée, « Harrison’s Flowers » raconte un conflit qui se passe à quelques heures de la France et qui parle d’épuration ethnique, de camps, de charniers…C’est donc qu’il parle de la Shoah en évoquant la tragédie de Sarajevo et de toute la Bosnie. J’avoue que je découvre le cinéaste en même temps que je lis ces paroles mais irai-je pour autant voir ses films ?…

Elie Chouraqui s’explique dans ce chapitre sur les raisons qui l’ont poussé à mettre en scène « Les dix commandements. » Il prononce de très belles phrases : Un jour, vous m’avez dit que la Bible était un vaste monde à la porte duquel on restait ou dans lequel on choisissait d’entrer. J’ai essayé d’y entrer. Et je me suis retrouvé devant cette œuvre, l’Exode, un peu comme un enfant qui scrute le ciel, aperçoit une étoile, mais ne se doute pas qu’il en existe des milliards d’autres, invisibles. Découvrir la Bible, c’est entrer dans un univers dont on ne connaît même pas les frontières, les limites. J’ai relu le texte : il a déclenché en moi des images, des émotions. C’est ma façon de communiquer. Moïse et Pharaon étaient avant tout deux frères. J’ai dit pour ma part ce que je pensais des comédies musicales françaises mais il est évident que je suis ici mauvais juge parce que j’ai toujours cru que si l’on se pénètre des Dix Commandements, si on les lit, si on les relit, si on les interprète même, si on choisit ceux d’entre eux qui conviennent le mieux à sa propre façon de vivre et de penser, à sa propre personnalité, si on pense aux Dix Commandements du Décalogue dont peuvent se réclamer les agnostiques mais qu’on a envie de connaître les six cent treize injonctions (positives ou négatives) qui correspondent à la valeur numérique des consonnes hébraïques… a-t-on pour autant envie qu’on les illustre dans une comédie musicale ? J’ai trouvé aujourd’hui même sur Mezzo très intéressante la façon d’initier les enfants à la musique classique par l’emploi de marionnettes ou de dessins animés mais doit-on enseigner la Bible et l’exode à travers des chansons même si Pascal Obispo est un compositeur apprécié ?

Dès le début du quatrième chapitre « La paix et la guerre », je suis une fois de plus déconcertée par la question d’Elie à André : La guerre a des images. Pour Elie Wiesel, c’est un père qui s’en va, disant au revoir à ses enfants. Et pour vous ? Comment cet homme, cinéaste et auteur lui-même a-t-il pu venir à Jérusalem sans connaître (je me répète véritablement) la première tranche de vie de l’écrivain. Il ne semble même pas connaître d’ailleurs celle d’Elie Wiesel puisqu’il parle d’un au revoir du père ? Quand et où ? Je rappelle ici qu’Elie Wiesel est né en 1928 à Sighet, Transylvanie, une partie aujourd’hui de la Roumanie. Il avait quinze ans quand sa famille dont lui-même fut déportée par les Nazis à Auschwitz. Sa mère et sa jeune sœur ont péri, ses deux sœurs aînées ont survécu. Elie et son père ont plus tard été envoyés à Buchenwald où son père est mort peu avant que le camp ne soit libéré en avril 1945. Comment ce père a-t-il pu dire au revoir à ses enfants puisqu’il ne lui en restait qu’un avant de mourir ?

Mais peu importe, ce qui m’étonne encore plus, c’est la réponse du Sage. Je croyais tout connaître de sa vie durant la Résistance mais pas une fois il ne cite ce qui fut sans doute pour lui l’une des deux aventures les plus affectives de sa vie ? Il mentionne les Juifs recueillis par son organisation, les bibles qu’il devait distribuer alentour mais il en arrive très vite à la Libération et à son désir de rejoindre le pays de ses aïeux, Jérusalem, en Judée, en Galilée. Quand Elie dit son amour de tout ce qui est le Moyen Orient, sa nostalgie du désert, ses séjours annuels au Sinaï ou au Néguev, je retrouve le Chouraqui du « Feu de l’Alliance. » Il m’a personnellement parlé des hommes de l’exil et de ceux du retour. A l’époque, il prenait ses distances avec ceux du retour car il les disait ancrés dans leur désir inébranlable de reconquérir « le grand Israël » qu’ils situaient bien au-delà des frontières actuelles. Il semble qu’il ait sensiblement modifié son jugement aujourd’hui (est-ce sous la pression des évènements, ce qui m’étonnerait car André Chouraqui n’est pas homme à se laisser « mettre sous influence) puisqu’il dit Il y a deux Israël : celui de l’exil et celui du retour. J’accuse moi-même cette fissure. Il admet que les juifs de la diaspora qui ont attendu pendant deux mille ans le retour, ont subi pendant tout ce laps de temps pour certains les affres de l’exil, ont du mal à comprendre aujourd’hui qu’Israël n’est pas une terre d’exil mais doit retrouver ses deux vertus : le prophétisme et le messianisme.

Je retrouve le Sage quand il dit Les perspectives du judaïsme de l’exil sont bouleversées par la renaissance sioniste. Il me fait peur toutefois quand il affirme que l’état des Juifs de la diaspora est dramatique. Ils sont dévorés par l’assimilation née de l’ignorance de leurs sources, de l’effacement de leur identité hébraïque à laquelle ils se rattachent soit par la religion, soit par le sionisme. Il m’est impossible comme Française laïque d’adhérer à cette thèse. Je sais que je ne me ressens pas comme une juive de la diaspora (tout en ne contestant pas que mes aïeux l’aient peut-être ressenti mais cela doit remonter avant la Révolution…) mais comme une Française à part entière même si, comme tous mes coreligionnaires, j’ai du subir la Shoah. Pour la première fois peut-être dans ce livre, je me sens plus proche d’Elie quand il dit Contrairement à vous, je pense que la Diaspora n’est plus l’exil. Quand je me rends en Israël, j’éprouve un sentiment curieux : l’impression d’être totalement étranger et en même temps totalement chez moi. Je n’irai pas jusque là : je me suis toujours sentie bien en Israël mais pas chez moi puisque chez moi, c’est en France et que ce sentiment, cette certitude ( !) je les conserverai jusqu’à ma mort.

Sans véritablement avoir abordé le thème de la guerre, les deux hommes abordent celui de la paix, de Jérusalem, Yeroushalaïm, la ville de la paix. Selon André, la paix arrivera quand il n’y aura plus de dictateurs alentour. Elie ayant souligné qu’Israël consacrait la moitié de son budget à la guerre, André rétorque que pas un seul des pays qui entoure Israël n’est une démocratie : Vingt deux Etats arabes, vingt deux régimes plus ou moins autoritaires !… Yasser Arafat lui-même est le pire des dictateurs. Il entretient depuis plusieurs décennies l’état de guerre pour asseoir et maintenir sa propre position. Il est terrible vis-à-vis de son peuple…Il terrorise son entourage par sa toute puissance. Il ajoute un peu plus loin, ce qui fut pendant des années ma thèse favorite : Est-il besoin de rappeler que la résolution de Novembre 1947 prévoyait la création d’un Etat d’Israël et d’un Etat palestinien ? Alors que les Israéliens l’acceptaient, les Palestiniens, sous la conduite de Choukeïri, le prédécesseur de Yasser Arafat, ont entrepris une guerre qui n’est pas encore finie. Il ne précise pas la position du roi de Transjordanie qui envahit la Cisjordanie et Jérusalem Est pour affirmer son refus de la création d’un Etat Palestinien, ce qui m’étonne tout de même) mais reprend l’argument selon lequel une terre habitée par les musulmans demeure à jamais une terre d’Islam. Et pourtant la terre de Palestine n’a jamais été leur : elle a bien été habitée par des musulmans mais toujours sous la domination des Turcs et des Ottomans, musulmans non arabes ou des Anglais qui - j’en suis d’accord avec André Chouraqui - ont promis à tout le monde un morceau du gâteau selon leur chère habitude de diviser pour régner et courant le risque que tôt ou tard l’une des parties ou les deux peut-être demandent le gâteau tout entier…

André reprend alors ses thèmes coutumiers qui me l’ont rendu si proche : Il parle des deux légitimités, celle du peuple juif qui réclame depuis deux mille ans son retour à Jérusalem, demande renforcée par la Shoah, et la légitimité palestinienne (il ne dit pas du peuple palestinien) simple, compréhensible : Mon père, mon grand-père sont nés ici, c’est ma terre. Il revient à l’utopie de la paix en expliquant à Elie le véritable sens du mot. Il rappelle ce qu’il a déjà dit dans « Le Feu de l’Alliance », pensant qu’il est bon de le faire pour un « non initié » : utopia est un mot inventé pat Thomas More au seizième siècle formé de deux mots grecs et qui signifie « ce qui n’a pas de lieu. » Depuis que je suis né, il y a des centaines d’utopies qui ont trouvé leur lieu : aller sur la lune, communiquer à distance, voyager à la vitesse du son. Le monde, dit-il est constitué d’utopies qui ont été réalisées. Une seule ne l’a pas été : L’utopie de la paix. Donne un lieu à la paix et la paix ne sera plus une utopie ( phrase admirable !)

Il est évident que l’Etat d’Israël est difficilement situé pour devenir ce lieu car il est au centre même de toutes les turbulences du Proche Orient, le point le plus turbulent de la planète. Les nombreux Etats arabes qui entourent les Palestiniens ne les aident pas, ils les manipulent. Les sommes qui devraient servir à construire le pays sont en fait employées pour former des kamikazes qui ne s’attaquent pas à l’armée comme leurs exemples japonais mais aux civils, ce qui est particulièrement monstrueux. Les enfants palestiniens ne sont pas éduqués dans un souci de paix réciproque mais apprennent par le biais d’une Histoire dévoyée la haine de l’autre. Malgré la présence d’ardents défenseurs de la paix tel, selon le Sage, le curé de Nazareth Emile Shoufani, qui a organisé un pèlerinage juif, chrétien et musulman à Auschwitz pour faire connaître, surtout aux Arabes, les réalités de la Shoah, les catholiques ont souvent attisé le feu. André cite « Témoignage Chrétien » du 22 août 1947, un nouvel apôtre de la cause arabe : Le mythe du Foyer National Juif est une imposture dont nous n’avons pas à nous faire les complices…Il revient spontanément à l’imagerie du Juif perfide, destructeur de la chrétienté et maintenant de l’islam.

A Elie qui lui demande comment on pourrait inventer la paix aujourd’hui, André répond : D’une seule manière, la disparition des dictateurs arabes et des vendeurs d’armes et la paix se ferait immédiatement. Oserais-je dire que cette utopie n’a pas encore trouvé de lieu, le lieu où, comme dit le Sage : les juifs, les chrétiens et les musulmans qui ont le même Dieu, des religions sœurs, les mêmes intérêts, au lieu de se regarder en chiens de faïence, se reconnaîtront pour frères. Elie émet une réflexion qui mérite qu’on s’y arrête un instant pour l’assimiler quand, parlant de l’Histoire des hommes durant le dernier siècle du second millénaire et la replaçant au niveau de l’Histoire de l’humanité, il dit : Je reste persuadé que l’histoire ne retiendra de ces guerres israélo-arabes que quelques lignes ! Arménie, Hutus, Tutsis, Cambodge, Shoah, mais de quoi parle-t-on quand on exhibe face à ces tragédies quelques dix-huit mille morts en cinquante ans ? Ce ne serait même pas deux lignes dans la Bible… Le seul problème, c’est que ces cinquante années, nous, moi en tout cas, les avons vécues à notre échelle humaine qui ne comptabilise pas le nombre des victimes mais ressent chacune d’entre elles comme une perte irremplaçable.

 Le cinquième et dernier chapitre du livre « Acteur et Spectateur » est consacré en partie à la haine antisémite, plus particulièrement en France : Elie va très loin quand il affirme que les actes commis dans les banlieues des grandes villes contre des biens juifs[6] sont directement inspirés par Arafat et toujours liés en tout cas à la guerre israélo-arabe. Je crois que si le conflit n’est pas étranger à certains actes criminels, il ne faut tout de même pas oublier Al Qaïda qui encouragerait sans doute les actes criminels contre les Chrétiens et les Juifs, tout le monde occidental en fait, même si Israël et la Palestine n’existaient pas mais il est vrai que les Juifs paient souvent pour expier les fautes d’Israël, ce qui serait normal en un sens si tous mes coreligionnaires se réclamaient de deux Etats, celui dont ils ont la nationalité et Israël, mais qui n’est pas le cas pour des citoyens français comme je crois l’être.

Je ne crois pas non plus et ne l’ai jamais cru que les islamistes aient une quelconque parenté psychologique avec Arafat. Les islamistes sont d’inspiration chiite et wahhabites et tirent leurs racines d’idées qui ont germé en Arabie Saoudite. Dois-je répéter que je ne crois pas plus à un quelconque intérêt porté à la Palestine par l’un des trois pays les plus conservateurs du monde. André Chouraqui a bien raison de revenir dans la dernière partie du livre à l’histoire juive en soi et aux juifs dont l’unique préoccupation devrait être l’espoir d’une rédemption promise, l’espoir en fait de millions d’individus sur notre planète qui, plutôt que de s’entretuer, devraient songer au lieu rêvé pour réaliser l’utopie de la paix qu’ils ne trouveront jamais s’ils ne se décident à obéir aux Dix Commandements qui appartiennent à l’humanité entière.

Etait-il nécessaire de terminer l’ouvrage par un tour d’horizon de toutes les guerres, celle d’Iraq en particulier ? Oui si c’est pour poser la question essentielle : Les iraqiens veulent-ils véritablement la paix d’aujourd’hui ou préféraient-ils la paix à tout prix que leur imposait le dictateur en opprimant quatre vingt quinze pour cent de la population ? Une fois de plus André a raison quand il dit que la paix à tout prix ne peut conduire qu’à la catastrophe, la Deuxième Guerre Mondiale est là pour nous le prouver…La paix doit se construire autant que se mériter…L’Etat d’Israël n’existe encore que dans nos rêves. Il ne pourra naître qu’au lendemain de la paix avec nos voisins.

Je ne veux, en guise de conclusion, que prononcer quelques mots non pas de jugement - qui suis-je pour le faire - mais d’appréciation : André Chouraqui avait écrit « Mon testament, le Feu de l’Alliance. »  C’était un grand livre qui m’a parlé de l’utopie en termes qui convenaient au grand écrivain dont mon esprit et mon cœur se sont imprégnés. Mais un testament ne renferme-t-il pas les dernières paroles de celui qui les a prononcées ? Je sais bien que les acteurs, les chanteurs, les cinéastes prononcent des « au revoir » avant de faire autant de « come back » mais André Chouraqui n’est pas l’un d’entre eux. Me permettrai-je de dire que ce livre, intéressant pour ceux qui ne le connaissent pas, intéressant pour Elie Chouraqui dont c’était la première rencontre avec le Sage, ne m’a pas apporté l’éblouissement que m’a causé l’œuvre immense et diverse d’un grand écrivain, grand conteur et magnifique traducteur. Ne demande-t-on pas tout à ceux qui ont le don magique de pouvoir tout donner ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« La Chiqueta » de Elodia Zaragoza-Turki

 

Je n’ai jamais écrit de Mots…dits sur mon Elodia. Bien sûr une partie de « Harput et Sidi Bou Saïd » lui était dédiée mais elle était dans cette histoire une habitante fortunée de la ville maraboutique, propriétaire d’un des plus beaux palais du  site qui en comporte suffisamment pour qu’on puisse les admirer sur des albums. Elle était une dame que je respecte, que j’admire, que j’aime, dont je suis, comme elle aime à la dire, la complice, elle n’était pas le poète, l’écrivain dont je veux parler aujourd’hui, elle n’était pas la fille de la Chiqueta, cette mère dont je savais tout de même qu’elle avait été jetée en prison pour ses idées et surtout ses activités antifranquistes, prison où Elodia est née quand j’étais déjà une fillette en âge de comprendre toutes les choses que m’expliquait mon républicain de père.

Elodia est avant tout un poète. Ce livre que je viens de commencer puisqu’elle me l’a donné hier est, dès les premiers mots, touchant de poésie parce que c’est elle, la narratrice, le premier des personnages qui sont la trame du récit. Elodia est poète, qu’elle évoque ses enfants, sa taille effilée, ses mains déformées par une maladie rhumatismale dont elle parle avec légèreté mais dont je connais les phases de souffrance, son utopie (décidément, « mes auteurs » n’en finissent pas de me ramener à cet idéal indéfinissable que je croyais mien avant de les connaître puisqu’il ne s’est pas passé un seul jour de mon enfance et de ma jeunesse sans que mon père me traite ou d’ « utopiste » ou de « Don Quichotte » à la conquête de moulins à vents imaginaires.)  A la différence des miennes, son utopie fut « réalisable » (un des termes préférés d’André Chouraqui) puisque cette Espagne qui fut un rêve comme elle le dit si bien elle-même :

L’Espagne était un rêve. Le pays dont on m’avait dépossédée. Le bouc émissaire était tout désigné : Franco. Assimilé au diable. Par sa « faute » nous vivions en exil, entre parenthèses, dans un pays provisoire qui devait durer plus de trente ans. « Là-bas il ne pleut que la nuit… » nous disait ma mère. « Les femmes y sont si belles ! » disait mon père entre deux interminables silences où seuls ses yeux obliques parlaient dans leur langage de lumière…

Cette Espagne dis-je, et plus particulièrement Valencia où vit sa tante maternelle, cette Espagne dont elle était nostalgique depuis l’enfance, elle y est retournée avec sa mère, avec la Chiqueta, et elle s’est immédiatement retrouvée quelque trente ans en arrière, dès que sa tante a parlé des actes héroïques d’une jeune femme mariée à un officier de marine républicain qui a « failli être fusillée quatorze fois… », qui était condamnée à mort, qui n’a jamais livré le nom de ses camarades, qui est restée « au secret » jusqu’à la naissance d’Elodia, un bébé au cordon ombilical noué deux fois autour du cou et bleu des coups portés durant la grossesse au ventre de sa mère.

La Chiqueta n’est pas la seule personne de la famille qui ait subi les sévices de Franco. Son « tio Enrique » auquel on vient de couper la jambe a été emprisonné dix sept ans et ne fut libéré qu’après la mort de Franco. Et son père à elle, à Elodia ? Il a été reconnu par l’Etat espagnol capitaine de corvette et commandant de l’armée de terre. Il avait lui-même sauvé des centaines de personnes pendant la guerre et il est mort d’un décollement de la plèvre sans avoir jamais voulu jouir de la pension d’invalidité qu’on lui avait accordée. Ma poétesse évoque sa mémoire :

Il se taisait. Ses silences étaient toujours habités, forts. Les mots trop lourds ne trouvaient pas leur route ; alors parfois des larmes perlaient aux coins affaissés de ses yeux.

…Il est grand, noble. Il avait une démarche de prince des mers, un rien chaloupée… Je le reconnais parfois dans le miroir qui renvoie mon image. Mes yeux rejoignent les siens en s’effondrant aux extrémités. Des yeux qui rient pour ne pas pleurer. Et cette pudeur impudique.

La suite, je la connaissais par des récits d’Elodia : Des amis à elle ont aidé la Chiqueta à s’évader de sa prison après la naissance du bébé et à passer en France à travers les Pyrénées, ce voyage que j’ai fait quelques années plus tard en sens contraire pour participer à ma propre guerre. Elles se sont retrouvées dans l’affreux camp d’Argelès puis dans celui encore plus terrible de Bram après le début de la Seconde Guerre mondiale. Il y avait une épidémie de typhoïde mais le médecin n’a pas vacciné la petite fille parce qu’elle n’était pas française ! Il était sans doute pour l’épuration ethnique, le toubib ! J’en frissonne de dégoût mais là encore je ne suis pas surprise puisque j’avais déjà seize ans à l’époque et savais tout ce qui se passait dans les camps où ont croupis nos amis républicains espagnols, les premières victimes non seulement de Franco mais également d’Hitler et des nazis qui se sont joints aux troupes franquistes pour écraser la république.

Durant ce séjour de retrouvailles avec l’Espagne pour sa mère et de découverte pour Elodia, les deux femmes se sont rendues dans le village d’Albuixech où est né le mari de l’une et le père de l’autre. Lui-même n’y était revenu qu’une seule fois, pour voir mourir son frère poète. Elodia qui tient peut-être ses dons de cet oncle inconnu découvre la demeure de ses grands-parents paternels et une foule d’amis et de parents qui reconnaissent sa mère malgré les quatre vingt trois ans dont elle se pare avec coquetterie. Est-ce la projection d’une vidéo sur le mariage d’une de ses cousines  qui la ramène à ses propres souvenirs ? Elle évoque le beau mariage de sa fille Rim avec un comédien connu et son divorce après une année de mariage. Elle est triste, elle a sommeil et voudrait se pelotonner dans un grand lit ou, seule, dans sa cellule initiale… Au réveil, elle retrouve son nom sur presque toutes les tombes du cimetière, elle se refait un passé « légal », elle pense à sa propre enfance républicaine quand l’entrée dans les églises lui était interdite par son père, elle essaie la robe de mariée de sa cousine Deborah, elle se trouve belle (mais elle l’est mon Elodia, toujours, à tel point que si j’invite un ami à se joindre à nous pour l’un de nos fréquents déjeuners, il tombe aussitôt amoureux d’elle ! A me rendre jalouse si mon avenir n’était pas derrière moi !)

Durant ce séjour au pays de ses aïeux, elle réapprend sa mère qui est devenue une jeune femme agréable et sympathique. Elle ne l’avait jamais vue ainsi : elle connaissait une femme autoritaire, passionnée, intransigeante, nerveuse, comédienne, courageuse, volontariste, un peu dictateur… fière comme une figure de proue, elle découvre une enfant que les circonstances ont faite espagnole, tunisienne, française mais qui vient de retrouver sa jeunesse et l’amour de sa jeunesse, ce « tio Enrique » qui l’aime depuis toujours. A nouveau Elodia pense à ce pays qui l’a forgée, elle :  la Tunisie où ses ancêtres gaulois avaient la vie dure dans le protectorat comme pour André Chouraqui en  Algérie, la Tunisie où son passé de français est devenu phénicien, ottoman ou andalou hérité des derniers des Abencérages. Elle pense à son père, à son papaïto qui l’appelait parfois sa Chiqueta, aux quelques fois où ce père s’est montré auprès d’elle plus homme que géniteur, où elle a eu peur des gestes… Elle refait connaissance avec sa sœur Rocio qu’elle vit pour la première fois quand elle avait un peu moins de dix huit ans car celle-ci, élevée par ses grands-parents, n’avait jamais rejoint sa famille en Tunisie. Elle se rend compte que si la tentative d’évasion de sa mère n’avait pas réussi, elle n’aurait peut-être jamais quitté l’Espagne.

 Je tremble en lisant ces lignes, en songeant à ce qui aurait pu être. Je veux mon Elodia telle qu’elle est avec tout son passé tragique, merveilleux, avec sa tolérance qu’elle compare à mon intolérance et à ma détestation de certains êtres humains, avec ses filles aussi belles que des princesses de conte de fée, ses joies, ses peines et ses amours qui l’auraient fait poète même sans cet oncle paternel, avec son palais de Sidi Bou Saïd et la librairie où se réunissent souvent tous ses fans. Est-ce pour cette raison que je passe vite sur les dernières pages. Quand elle dit ses peurs, sa tristesse, quand elle revient une fois encore sur le divorce de Rim, quand elle écrit que L’Espagne est devenue un vieil album jauni qu’elle a encore du plaisir à feuilleter de loin en loin…pas plus, je remercie le destin qui l’a faite autre, telle que nous la connaissons et que nous l’aimons. Je suis heureuse que son voyage n’ait duré que huit jours, assez pour reconnaître ses racines, trop peu pour se forger un avenir qui nous priverait d’elle, je suis heureuse que, comme moi mais beaucoup mieux que moi, elle parle dans les dernières lignes de l’écriture, cette passion que nous avons en commun et de l’amour dont elle n’a pas dit tout ce qu’il représentait pour elle et surtout pour ceux qui tombent amoureux d’elle, comme par enchantement, l’amour qui est, comme elle le dit, au-delà de la page.        

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                     Le Livre de l’Alliance

                                              André Chouraqui et Gaston-Paul Effa

 

 

Quand j’ai reçu un mail d’André Chouraqui me demandant si je voulais bien faire le compte-rendu sur notre site de son dernier ouvrage : « Le Livre de l’Alliance » écrit en collaboration avec Gaston-Paul Effa, j’ai comme toujours été honorée de l’honneur qu’il me faisait (d’autant plus qu’il m’envoyait en même temps quelques mots élogieux sur mon propre livre) mais je me suis dit qu’une fois de plus il m’arrivait une chose que je déplore, celle de ne pas connaître l’un des deux écrivains. Dirai-je que j’ai eu moins de scrupules en ce qui concerne « Le Sage et l’Artiste » parce qu’Elie Chouraqui est plus cinéaste qu’auteur mais il n’en est pas de même avec Gaston-Paul Effa : Dès que j’ai commencé à lire la lettre qu’il a envoyée à André Chouraqui avant de se rendre à Jérusalem, j’ai savouré la poésie qui émanait de tous les mots, de tous les propos de cet homme que je découvrais. J’ai aussitôt, selon mon habitude, interrompu ma lecture pour apprendre à connaître l’écrivain à travers ce que d’autres avaient pu dire ou écrire sur lui :

Gaston-Paul Effa est un écrivain et professeur de philosophie d’origine camerounaise qui vous touchera par sa sagesse, son humilité et la pertinence de ses mots si vous le rencontrez par le livre ou dans la vraie vie... La musicalité de ses romans, son parfum, ses hommages constants aux voix, aux matières et aux couleurs de l'Afrique sont un délice... Il a publié « Tout ce bleu » en 1996, « Mâ » en 1998, pour lequel il a obtenu le Grand Prix littéraire de l’Afrique noire et le Prix Erckmann-Chatrian en 98. Les éditions Pierron ont publié « Couleurs des temps » en 1999, et Gallimard (2000) « Le cri que tu pousses ne réveillera personne. » Il a sorti aussi « Cheval-Roi » aux éditions du Rocher (2001.) A découvrir d’urgence ! (Ces lignes sont le prologue à une interview de Frédéric Vignale-Weber donnée en 2002.)

J’avais comme un sentiment de manquer quelque chose. Mon petit doigt me disait de chercher un peu plus et quelle ne fut pas ma surprise quand j’ai appris que Gaston-Paul Effa n’en était pas à sa première expérience à deux voix puisqu’il venait de publier « Le Juif et l’Africain » avec Gabriel Attias, écrivain d’origine marocaine, professeur de civilisation hébraïque à l’Université de Strasbourg. Décidément, cet auteur semble n’avoir peur de rien : le livre a été publié en Mai 2003 par les Editions du Rocher à Monaco, c’est-à-dire six mois avant que le second ne le soit par Bibliophane-Daniel Radford à Paris en Novembre.

Il est évident que Gaston-Paul Effa devait tout de même s’intéresser au judaïsme puisque dans l’interview dont j’ai parlé plus haut, il a répondu à cette question de Frédéric Vignale-Weber :

- Peut-on dire qu’une de vos particularités fondamentales est d’être en quête d’une certaine vérité ancienne ? 

- Nous n’inventons rien, nous approfondissons, revisitons. Comme dit un midrach : à la naissance d’un enfant, un ange le frappe au visage et lui fait oublier toute la félicité du sein maternel. Vivre consiste à rechercher ce paradis perdu. Je rappelle qu’un midrach est un commentaire rabbinique de la Bible ayant pour but d’expliciter divers points juridiques ou de prodiguer un enseignement moral en recourant à divers genres littéraires : récits, paraboles et légendes.

Ayant l’intention pour cette fois-ci de m’intéresser (après réflexion) au seul ouvrage écrit avec André Chouraqui, j’ai parcouru (après ma visite hebdomadaire en ces temps de lecture intense à la FNAC où j’ai fait l’acquisition des deux ouvrages) « Le Juif et l’Africain » afin de me familiariser un peu avec Gaston-Paul Effa et ces peuples opprimés dont il est issu et dont Armand Abécassis, professeur de philosophie générale et comparée à l’Université de Bordeaux, donne quelques traits dans sa préface :

 
          
 « Entrer dans la nuit les yeux ouverts », lit-on dans ce livre. Mais quelle nuit ? Celles des peuples opprimés d’abord dont le peuple juif et l’africain offrent deux modèles historiques et métaphy­siques.

Celle de la terre d’Afrique livrée à la conquête impéria­liste comme la terre d'Israël depuis les Babyloniens et même les Assyriens avant eux.

La nuit des langues africaines secondaires et même bar­bares, disait-on en regard des langues occidentales, et celle de l’hébreu également à ce point ignorée, oubliée qu’elle est passée dans le proverbe pour dire « c’est de l’hébreu pour moi » comme on dit, « c’est du chinois. » Mais on dit aussi « c’est du petit nègre »…

 

La raison pour laquelle je n’ai pas pu, comme j’en ai d’abord eu l’intention  faire une lecture simultanée des deux livres, c’est que tout d’abord, je ne sais pas lire deux ouvrages en même temps, je m’embrouille et je dois revenir trop souvent sur l’un des textes. En fait, quand j’ai décidé de m’intéresser à un auteur, j’ai toujours choisi de le faire chronologiquement, à l’exception de Salman Rushdie dont j’ai lu « Les Versets Sataniques » avant ses premiers ouvrages en raison de son actualité pressante mais pour tous les autres, André Brink et André Chouraqui notamment, j’ai procédé chronologiquement afin de constater l’évolution de leur pensée et dans quelle mesure elle était influencée par les évènements, leur âge et leur environnement. Et puis, dès les premières pages du livre « Le Juif et l’Africain », j’ai cru percevoir que les intentions des auteurs étaient d’étudier en fait les comparaisons qu’on peut établir à tous les nouveaux, ethniques, religieux, sociaux, linguistiques… entre les deux cultures, les deux traditions, l’une du livre, l’autre de l’oralité. Je ne pense pas que telle soit les intentions de Gaston-Paul Effa et d’André Chouraqui dans « Le Livre de l’Alliance. »

La preuve immédiate en est que cet ouvrage n’a pas de préface mais que Gaston-Paul Effa se jette immédiatement dans le vif du sujet en adressant, avant même d’aller à Jérusalem, une lettre à André Chouraqui : Ayant évoqué sa naissance dans une tribu animiste dont son grand-père était le patriarche, il se réfère immédiatement à la Bible de Chouraqui et plus particulièrement au chapitre neuf « Pacte de Noah » - essentiel pour lui, noir africain - d’Entête ( Béréshit, Exode), lignes 18 à 26 :

 

Et ce sont les fils de Noah, sortant de la caisse :

Shem, Hâm et Ièphet ; Hâm est le père de Kena’ân.

Ces trois sont les  fils de Noah :

De ceux-là s’est dispersée toute la terre.

Commence Noah, l’homme de la glèbe, il plante une vigne,

Boit du vin, s’enivre et se découvre au milieu de sa tente.

Hâm, le père de Kena’ân, voit le sexe de son père.

Il le rapporte à ses deux frères dehors.

Shem prend avec Ièphèt la tunique : ils la placent sur l’épaule, les deux.

Ils vont en arrière et recouvre le sexe de leur père, ils ne le voient pas.

Noah se ranime de son vin.

Il pénètre ce que lui a fait son fils, le petit.

Il dit : »Kena’ân est honni.

Il sera pour ses frères un serviteur des serviteurs. »

Il dit : « IHVH, l’Elohîm de Shém, est béni !

Kena’ân sera leur serviteur. »

 

Si je me suis reportée ici même à la préface d’Armand Abecassis - André Chouraqui voudra bien m’en excuser - c’est que, lui aussi, évoque l’ « aventure » de Noé. Il semble que les Africains paient encore aujourd’hui la faute commise par Hâm, en l’occurrence avoir rapporté à ses frères que leur père était nu plutôt que de le recouvrir discrètement sans en parler à quiconque. Le Talmud va d’ailleurs - comme je l’ai déjà raconté dans les mots…dits que j’ai écrits sur les Contes Talmudiques de Gérard Haddad - beaucoup plus loin : Il suggère que Hâm a non seulement vu son père nu mais qu’il l’a peut-être violé ou abusé sexuellement de lui, ce qui pourrait être une réponse plus compréhensible au blasphème prononcé par Noah à l’égard de son fils et du fils de son fils, Canaan, et de toutes les générations après eux. Il est évident qu’on peut considérer le fait de « rapporter » comme une faute qu’une mère par exemple reprocherait à son enfant mais le condamnerait-elle pour autant à une punition exemplaire que ne comprendrait pas l’enfant ? Et puis, comment se peut-il que Noah, tout patriarche qu’il était (mais il ne le savait pas à l’époque !) ait condamné sans l’aval de Dieu tout un peuple à l’esclavage et à la couleur noire qui paraissait aller de pair avec l’état d’esclave et surtout en quoi les Africains sont-ils responsables des paroles de Hâm ? C’est étrange mais j’ai en tête à ce moment précis le livre de Jean d’Ormesson : « L’Histoire du Juif Errant » que je n’ai pas aimé car il « célèbre » la condamnation de Jésus à l’encontre d’un homme qui devra marcher jusqu’à la fin des temps parce que, nous dit-on, il a refusé un verre d’eau à un autre homme qui allait mourir au Golgotha. Je me fais alors cette réflexion : Si j’ai mal supporté la condamnation du Juif à errer, je peux comprendre la réaction de Gaston-Paul Effa devant l’incompréhensible condamnation - à ses yeux - de Noah.  

Je me permets d’extrapoler en évoquant ici même le chapitre dix sept d’Entête « Circoncision » et « Annonciation d’Isaac » : Aux  lignes 19 et 20

 

Elohïm dit : « Mais Sara, ta femme, enfante pour toi un fils.

Crie son nom : Is’hac – ‘il rira.’

Je lève mon pacte avec lui, en pacte de pérennité,

Pour sa semence après lui

Quant à Ishma’él, je t’ai entendu : voici, je l’ai béni.

Je le fais fructifier, je le multiplie beaucoup, beaucoup.

Il enfantera douze nassis, je le donne pour grande nation.

 

Quelle différence entre les perspectives d’avenir de deux peuples, l’Africain et l’Arabe, l’un promis à l’esclavage éternel, l’autre à la fructification et à la multiplication ! Les Musulmans devraient parfois s’abreuver à d’autres sources que celle du Coran, à croire qu’ils ne savent pas ou ont peut-être oublié que la traduction d’André Chouraqui, ce poème admirable, eut l’aval des autorités du Caire. Pour en revenir à mon sujet après une « digression nécessaire »,  je dirai que la « revanche » des Africains est sans doute concrétisée par ces mots de Gaston-Paul Effa qui, après avoir montré combien l’animisme était régi par un profond sentiment de l’unité de la vie, constate d’entrée de jeu les effets du monothéisme qu’ont rejeté ses pères malgré les efforts prosélytes du christianisme et de l’Islam : L’effroi et la dissonance qui aujourd’hui gouvernent le monde ne sont-ils pas dus aussi au monothéisme ? Cet avenir du dénuement et de la dépossession, cette nuit creuse et blême n’annoncent-ils pas le déclin de l’Orient et de l’Occident ? C’est bien le monothéisme qui fait exploser les deux tours du World Trade Center, le 11 septembre 2001. e. De toutes façons, le garçonnet a été « donné aux blancs » à cinq ans, lui qui était pour sa génitrice le garant de l’existence. Si je comprends bien, il fut donné afin d’être éduqué parce que le maître est comme le père, le créateur de l’homme en devenir, de ce disciple peu différent du hassid vis-à-vis de son tsaddiq ou du mourid soufi vis-à-vis de son murshid.[8] La « vente » de cet enfant, normale car il était l’aîné des seize membres de sa fratrie (dont il a fait venir tous les membres à Strasbourg quand il s’y est fixé) - sa date de naissance im                                                      L’Origine du Christianisme

  Gérard Mordillat et Jérôme Prieur[11]

 

 

Après le beau travail que nous a offert Catherine sur le film de Mel Gibson, recherches, culture et objectivité confondues, je ne vais pas jouer son double comme je l’ai fait dans notre premier commentaire sur La Passion du Christ mais passer à une autre forme de lecture du Christianisme, celle de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur dont je veux tout de même citer en exergue ce qu’ils ont dit à propos de La Passion :

C’est un film absolument conforme à la pire propagande antisémite, s’exclame Gérard Mordillat. Dès le début, le Juif y apparaît avec son nez crochu et sa rapacité, concrétisée par le geste cupide de Judas filmé en ralenti. L’usage du ralenti est d’ailleurs très significatif dans tout le film! Les Juifs sont caricaturés dans la pure tradition du peuple déicide. Tout en prétendant s’inscrire dans l’histoire de l’époque, notamment par l’usage du latin et de l’araméen, Mel Gibson accumule les invraisemblances, à commencer par le procès juif, généralement contesté par les exégètes. Autre détail significatif : le supplicié devrait être nu. Or la censure de Hollywood l’interdit, de même que la tradition catholique qui redoute qu’on ne découvre que Jésus est circoncis. Cette imagerie gore reprend en fait une représentation du Christ qui date du XIVe siècle, à l’époque de la grande peste en Europe. En l’occurrence, elle devient comique tant l’art en est absent, tournant au barbecue au moment où les bourreaux retournent la croix comme pour voir si le gigot est à point.

Ce film est dangereux et même nauséabond, ajoute Jérôme Prieur, parce qu’il s’adresse à un auditoire mal informé qu’il rend complice d’un lynchage de deux heures et demie.

A la minute où j’écris, je n’ai pas encore visionné le début de la nouvelle série dont les deux premiers épisodes seront offerts au public ce soir, Samedi 4 avril, mais je me souviens de Corpus Christi dont je veux brièvement parler en introduction à ces nouveaux Mots…dits : Corpus Christi comportait (le petit coffret que j’ai acheté par la suite et les émissions télévisées ne couvraient pas, si j’ai bonne mémoire, l’ensemble de l’ouvrage) douze parties : Crucifixion (L’image du Christ en croix est universellement connue mais sommes-nous au moins certains de connaître le déroulement du supplice lui-même ?) - Procès (Comment, par qui Jésus a-t-il été jugé ? Y a-t-il eu un ou deux procès de Jésus ? Un procès juif, un procès romain ?) - Roi des Juifs (Le « titulus », c’est-à-dire l’inscription placée sur la croix et portant l’inscription « Jésus le Nazaréen, roi des Juifs » serait-il l’écrit le plus ancien se rapportant à l’histoire de jésus… ?) - Pâque (Savons-nous quel jour est mort Jésus ? Quelle année ? En 30, 33, plus tard… ?) - Christos ( Pour les chrétiens, Jésus se confond avec Jésus-Christ. Dans le texte des Evangiles, Jésus est appelé « Christ » comme traduction grecque de l’hébreu « messie », « oint de Dieu ») -  Temple (Pour Jésus comme pour tous les juifs de son temps, le Temple de Jérusalem est l’endroit le plus sacré de la terre d’Israël : C’est là que Dieu manifeste sa présence) - Jean-le-Baptiste (D’où vient Jésus ? Comment le situer dans le judaïsme de son temps parmi les mouvements de réforme qui s’expriment aux alentours du premier siècle ?) - Barrabas (Selon les Evangiles, d’autres juifs sont arrêtés en même temps que Jésus. Deux d’entre eux sont crucifiés, Barrabas, peut-être un zélote, peut-être un acteur des révoltes juives contre l’empire romain, peut-être un voleur, est libéré…) - Judas ( Un renégat ? Un extrémiste ? Originaire sans doute d’un village de Judée proche de Jérusalem) - Résurrection (la résurrection recouvre-t-elle un événement historique ou est-elle avant tout la mise en forme théologique d’un acte de foi ?) - Le disciple bien-aimé ( De quand datent les papyrus les plus anciens de l’Evangile selon Jean retrouvés en Egypte et non en Palestine ? Est-il le disciple bien-aimé ?) - Selon Jean ( Quel corps descend de la croix après la mort de Jésus ? Celui d’un homme martyrisé, vidé de son sang comme l’agneau immaculé de Pâques ? Un corps mystique, le corps de Dieu fait chair ?…) - Temple Procès, Barrabas, Pâque, Résurrection et Christos retraçaient le parcours d’un Christ historique, seuls les évènements qui résistent à l’examen ayant été conservés. Roi des Juifs, Judas, Le disciple bien-aimé et Selon Jean développaient une thèse sur l’origine du christianisme et des Evangiles. Des intervenants apparaissaient au cours de chacun des épisodes traités et ils exprimaient leur point de vue et faisait des commentaires sur le texte du jour avec une objectivité exemplaire, qu’ils aient été chrétiens, protestants, juifs, agnostiques ou athées. C’est dans Selon Jean que les auteurs avaient livré la conclusion de leur enquête : L’Evangile selon Jean porte en lui les traces d’un conflit qui à l’origine n’oppose que des juifs : une minorité qui reconnaît en Jésus le messie qu’Israël attend et une majorité qui n’accepte pas cette interprétation. Les signes de tension, puis de rupture entre ces deux courants du judaïsme sont repérables dans le texte. La tradition fixe en effet la naissance du christianisme à la Pentecôte de l’année de la mort de Jésus, soit en 30 de notre ère.

Tandis que je faisais ce résumé de Corpus Christi, la journée s’est écoulée et, le soir venu, j’ai regardé la première partie de l’émission consacrée au nouveau livre De Gérard Mordillat et Jérôme Prieur L’Origine du Christianisme qui raconte en dix épisodes l’émergence d’une nouvelle religion entre l’an 30 et l’an 150 de notre ère. Les auteurs veulent montrer comment la mort de Jésus crucifié par les Romains comme Roi des Juifs a servi de point de départ à la séparation irréversible entre les juifs et les chrétiens.

Les deux volets initiaux s’intitulent Jésus après Jésus et Jacques, frère de Jésus. Dans le premier il est dit que vers l’an 30 à Jérusalem, Jésus est crucifié par les Romains. Trois siècles et demi plus tard, en 325 pour le Concile de Nicée, en 450 pour le Concile de Calcédoine, le christianisme devient la religion officielle. Il faut se souvenir que les tenants de la nouvelle religion furent martyrisés sous l’Empire Romain jusqu’au règne de Constantin, sous Néron bien sûr, le plus connu sans doute, mais également sous Vespasien, Titus, Trajan, Marc-Aurèle qui ne leur témoigna aucune hostilité jusqu’en 202, date d’un édit interdisant le prosélytisme chrétien. De 222 à 238, Alexandre Sévère fut plus favorable aux chrétiens, de 235 à 238, Maximin s’attacha à décapiter les églises locales, de 244 à 249, Philippe l’Arabe les laissa en paix (aurait-il été chrétien lui-même ?), de 249 à 260, Dèce exerça une persécution brève mais violente. C’est en 285 que Dioclétien divisa l’Empire en deux partie, l’Orient et l’Occident, qui allaient s’éloigner l’une de l’autre au fil des siècles et c’est en 325 que prit naissance la doctrine de la Trinité (le Père, le Fils et le Saint Esprit) au concile de Nicée puis en 330 que l’empereur Constantin transporta le siège de l’empire de Rome à Byzance. La nouvelle capitale, Constantinople, devient le foyer intellectuel et religieux du christianisme oriental. Le christianisme occidental est de plus en plus centralisé avec à sa tête le pape, évêque de Rome.

Le problème est de savoir en combien de temps et de quelle façon à travers cette évolution du christianisme et la place de plus en plus importante qu’il prenait au cours des siècles, Jésus est-il devenu Jésus-Christ, le Fils de Dieu, Dieu fait homme ? Après sa mort, sa résurrection et son ascension, est-ce Pierre, son disciple favori, qui l’a remplacé à la tête de la communauté de Jérusalem ? Comme ce fut le cas dans Corpus Christi, c’est avec l’aide de tous les chercheurs intervenants de confessions et de nationalités diverses que nous allons, sinon recueillir toutes les clefs de l’affaire mais apprendre peu à peu le fond de l’histoire. Il sont trop nombreux pour que je puisse donner ici tous leurs noms mais j’essaierai de citer ceux dont l’intervention m’est apparue comme importante :

Daniel Marguerat, doyen de la Faculté de Théologie protestante de l’Université de Lausanne : Je crois qu’il faut être extrêmement clair, Jésus n’a pas fondé l’Eglise ; Jésus n’a pas mis en place un dispositif qui, institutionnellement, serait la base de ce qu’est devenue l’Eglise.

Jean-Pierre Lemonon, professeur d’exégèse néo-testamentaire et d’histoire du 1er siècle à la faculté de Théologie de l’Université catholique de Lyon : … à mon sens se demander si Jésus a fondé une église, c’est dépourvu de sens, c’est faire un anachronisme. Jésus n’a pas voulu fonder une église, il a voulu le renouveau d’Israël.

Emmanuelle Main, professeur au département d’histoire du peuple juif de l’Université Hébraïque de Jérusalem : D’abord, au départ, il n’y a pas de chrétiens. Au départ, il y a des Juifs, et des Juifs qui professent : « Jésus est le Christ », « Jésus est mort et il est ressuscité », « Il est le sauveur » mais toutes ces catégories-là (Il est le messie, Il est le Christ), ce ne sont que des catégories juives, c’est complètement étrange et incompréhensible pour des païens. Ca n’existe pas ces catégories-là.

J’ai été frappée par la réaction de Moshe David Herr, professeur d’histoire juive à L’Université hébraïque de Jérusalem qui a parlé du christianisme après Paul : Si jamais Jésus était revenu d’entre les morts vers l’an 150 et s’il avait regardé autour de lui, s’il avait vu ce qu’était devenue, pour ses fidèles, la nouvelle religion d’abord créée par Paul, puis sans cesse développée, il se serait sans doute évanoui. Ou tout au moins, il n’aurait rien reconnu. (Puis-je me permettre d’ajouter que s’il s’était évanoui en 150, qu’en serait-il de lui s’il revenait parmi nous en l’année 2004 de notre ère ?…)

Ce qui suit est certainement connu de tous ceux qui ont, de près ou de loin, touché à l’histoire des religions : Paul a contribué à façonner le christianisme tel qu’il est conçu aujourd’hui. C’est avec Paul que disparaît la personnalité juive de Jésus. C’est avec Paul et ses épîtres qu’apparaissent les païens convertis au christianisme dont le nombre dépasse bien vite celui des juifs convertis. Le Christianisme ne peut véritablement prendre son essor qu’à partir du moment où Jésus est devenue le Messie, Dieu et le Fils de Dieu. Le fait que les nouveaux chrétiens puissent être rassurés quant au sort de Jésus après la crucifixion infamante (réservée par les Romains aux voleurs, aux criminels ou aux fauteurs de troubles) est sa résurrection. La phrase clef est : « Il est mort, Il est ressuscité. »

La crucifixion est sans doute une des causes principales de l’échec du christianisme pour les tenants du judaïsme. Les juifs ne pouvaient accepter ou même concevoir un Christ crucifié. La preuve en est peut-être qu’au moment de la crucifixion et de la descente de croix il ne soit pas resté grand monde auprès de Jésus : Si la pitié et la compassion sont les formes les plus hautes de la justice, il faut bien reconnaître qu’elles furent rares au Calvaire. Mis à part quelques femmes, la mère du Sauveur, l’apôtre Jean, le bon larron et un petit nombre d’anonymes, le reste des « spectateurs » serait presque à faire désespérer de la nature humaine (Luc, 23,34.)  

Je ne m’étendrai pas plus avant sur cette première partie : elle ne révèle en effet rien de plus que des faits connus par la plupart d’entre nous, religieux, libéraux ou athées, en particulier la difficulté pour les Juifs d’accepter un messie vivant, crucifié puis ressuscité. Cette thèse est contraire aux enseignements du judaïsme dont la croyance est en un Messie qui n’apparaîtra aux hommes qu’au jour du jugement dernier. La reconstruction du Temple elle-même commencera lorsque Machia’h (le Messie) viendra. Le Troisième Temple se tiendra alors sur le Mont du Temple, à l’endroit même où il se tenait auparavant. Maimonide écrit d’ailleurs que l’un des signes qui permettra d’identifier le Messie et de s’assurer qu’il ne s’agit pas d’un imposteur sera qu’il reconstruise le Temple à son emplacement exact sur le Mont du Temple.

La seconde partie est, à mes yeux en tout cas, riche en enseignements qui ne m’étaient pas familiers, je l’avoue sans honte. Elle est consacrée à Jacques, le frère de Jésus. Ce personnage paraît si important aux yeux des auteurs que j’ai trouvé bon de combler mes lacunes et peut-être celles de quelques lecteurs. L’intervention la plus importante a été celle de Pierre-Antoine Bernheim qui vit et travaille à Londres où il est Membre de la Fondation Noésis et du Cercle Voltaire de l’Ecole biblique hors les murs. Il étudie depuis vingt ans les origines du christianisme et a publié en 2002 un livre Jacques, frère de Jésus. Voici un résumé de ce qu’il nous a dit : Beaucoup de spécialistes admettent aujourd’hui que Jacques est un fils de Marie et de Joseph.  Mort trente ans après son frère Jésus, il est souvent présenté comme un cousin afin de perpétuer la croyance en la Virginité de Marie. On sait moins, en revanche que Jacques, plus encore que Pierre, fut le personnage dominant d’une église primitive, fortement ancrée dans le judaïsme de son temps et fidèle à la loi de Moïse. Il s’opposait à Paul dont les idées s’imposèrent et menèrent à la séparation du judaïsme et du christianisme.

Le Monde de la Bible de Février 2003 confirme les thèses du professeur Bernheim en faisant le point sur l’une des plus troublantes découvertes archéologiques de ces dernières années : un ossuaire du premier siècle de notre ère aurait contenu les restes d’un certain Jacques, fils de Joseph, frère de Jésus, Jacques le Juste comme il est appelé quelquefois, premier chef de la communauté de Jérusalem, qui mourut en 62. Il faut se souvenir que les Evangiles prêtent à Jésus quatre frères au moins, Jacques, Joset, Jude et Simon, ainsi que des sœurs. 

Des intervenants ont insisté sur l’aspect négatif de la famille de Jésus. Ils ont dit que celui-ci ne témoigna pas envers elle du respect qui était pratiqué alors dans cette partie méridionale de la Méditerranée. Alain de Benoist[12] a rappelé à propos de Jésus et de ses frères la scène bien connue (de lui mais pas de moi !) où la mère et les frères de Jésus, estimant qu’il est devenu fou, tentent de s’emparer de lui pour le ramener de gré ou de force dans la maison familiale… car ils disaient : Il a perdu le sens (Marc 3, 20-21). Mais lorsqu’ils arrivent Jésus les repoussent, opposant à sa parenté selon la chair sa vraie parenté selon l’esprit (ses disciples)… Promenant son regard sur ceux qui étaient assis en rond autour de lui, il dit : Voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté deDieu, celui-là m’est un frère et une sœur et une mère (Marc, 3,31-35.)

L’Evangile selon Saint Marc montre les dissensions entre Jésus et sa famille. Il dit : Ma vraie famille, ce sont mes disciples. Les habitants eux-mêmes n’appréciaient pas Jésus. Ils ne comprenaient pas que sa mission doive s’exécuter humblement. Ses propres frères ne croyaient pas en lui. Il faut se souvenir que la notion d’immaculée en ce qui concerne la mère du Christ n’est apparue qu’au IVème siècle avec Saint Jérôme (340-420 : on lui doit la traduction latine de la Bible dite « Vulgate » et il serait le premier à avoir traduit la Bible en français) puis Saint Ambroise (340-397 : Docteur de l’Eglise, Evêque, il osa tenir tête à l’empereur pour sauvegarder l’Eglise) et Saint Augustin ( 354-430 : Docteur de l’Eglise, évêque, baptisé durant la Vigile pascale de 387 en même temps que son fils après avoir lu l’épître aux Romains, il mourut à Thagaste, sa ville natale, alors qu’elle était assiégée par les Vandales), ont également proclamé la virginité de la Vierge. Comment a-t-on pu en arriver là ?

Plusieurs hypothèses ont été évoquées à cette époque pour établir le fait que Jésus n’était pas le fruit de son mariage avec Joseph : l’une d’entre elles repose sur le fait que celui-ci était veuf quand il a épousé Marie et qu’il avait déjà ses autres enfants. L’existence de ces premiers-nés est d’ailleurs citée chez Marc (6, 3), chez Matthieu ( 13, 55-56), chez Jean (2, 12), Saint Epiphane, écrivain grec chrétien, défenseur de la loi de Nicée, évêque de Salamine… entre autres. Jésus serait ainsi le fils unique de Marie, ce qui aurait permis par la suite de pouvoir établir que sa naissance ne résultait pas d’une union sexuelle avec son mari.

Mais revenons à Jacques, qu’il soit le frère ou le demi-frère de Jésus. Il est évident que la préférence du Christ allait à Pierre même s’il l’a renié par trois fois lors de la Passion. Rappelons que selon Saint Matthieu (16, 13-196) : Arrivé dans la région de Césarée, Jésus posa à ses disciples cette question « Au dire des gens, qui est le fils de l’homme ? » Simon-Pierre répondit « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » En réponse, Jésus lui déclara : « Tu es heureux, Simon, fils de Jonas, car cette révélation t’es venue non de la chair et du sang mais de mon Père qui est dans les cieux. Et bien ! Moi je dis : Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise…

Pour quelle raison donc Jacques aurait-il succédé à Pierre ? Est-ce que parce que ce dernier, après avoir évangélisé Jérusalem puis Antioche, partit s’établir à Rome, laissant ainsi la communauté juive sans guide ? Pierre ne revint jamais à Jérusalem puisqu’il fut arrêté par Néron vers 64, libéré par deux soldats mais que, ayant rencontré le Christ sur sa route, il retourna sur ses pas et mourut en martyr, crucifié la tête en bas car il s’estimait indigne d’avoir la même fin que son Seigneur. On retrouva sa sépulture lors de fouilles faites sous la Basilique Saint-Pierre où l’on peut aujourd’hui vénérer ses reliques. François Vouga, professeur à la Kirch Hochschule Bethel, Faculté libre de théologie protestante de Bielefeld (Allemagne), pose la question : Au fond où est l’héritage ? Est-ce que l’héritage ce sont les disciples ou est-ce que l’héritage, c’est la famille. Et alors mon collègue Jean Ansaldi avec qui j’ai enseigné 4 ans à Montpellier m’a toujours dit : »Tu vois ça été la même chose dans l’école lacanienne que dans l’école de jésus. » On a tout de suite la rivalité entre la famille et les compagnons.

David Trobisch, professeur de Nouveau testament au séminaire théologique de Bangor (USA) où il travaille sur la littérature primitive et l’histoire des épîtres de Paul, a ajouté : On trouve de nombreux parallèles dans l’histoire des religions : après la mort de Mahomet, l’Islam s’est propagé grâce aux membres de sa famille et grâce à ses disciples.[13] L’histoire a été semblable chez les Mormons. La famille, la femme, la mère et les frères du fondateurs ont développé leur doctrine tandis qu’une autre doctrine était développée par ses disciples. C’est tout à fait typique. Un mouvement spirituel se propage, soit par l’intermédiaire de la famille, soit par les collaborateurs du maître. C’est ce qu’on observe dans le christianisme primitif.   

Je crois que je vais m’arrêter là pour le moment. Irai-je plus avant dans ce récit, je ne sais car suivre les épisodes à la télévision demande une totale concentration qui a été suivie d’un travail de recherche pour combler les lacunes. En tout cas si le second épisode m’a intéressée c’est que j’ai pu me rendre compte de l’évolution qui s’est produite entre la vie de Jésus à son époque où il fut semble-t-il contesté par sa famille et ses proches et le IVème siècle où s’est concrétisée l’union entre la Mère virginale et le Fils dont tout catholique fervent accepte la réalité spirituelle. J’ajoute comme je l’ai fait pour Corpus Christi que tous les intervenants, juifs et israéliens compris, ont évoqué Jésus sans l’ombre d’un doute quant à son existence réelle.

J’ai voulu savoir quelles avaient été les réactions des téléspectateurs, avertis ou non, à la suite de la diffusion de ces deux épisodes. Je me permettrai de donner la mienne après eux : Maurice-Ruben Hayoun, Professeur des Universités, a écrit : Cette série d’émissions sur l’origine du christianisme que nous devons à deux écrivains-cinéastes expérimentés et familiers de ce vaste sujet est absolument remarquable. Bien que très documentées et confectionnées à partir d’entretiens avec d’éminents spécialistes, ces émissions sont accessibles au grand public cultivé qui cherche des fondements historiques aux racines de la foi, loin de tout prosélytisme et de toute tentation apologétique. René Pujol s’est interrogé dans Le Pèlerin : Les catholiques sont-ils propriétaires de l’image du Christ… La personne du Christ appartient aussi à l’histoire de l’humanité et, à ce titre, à des hommes et des femmes qui peuvent sincèrement ne voir en lui qu’un héros ou un prophète… Le débat ne manquera pas de rebondir à propos du film de Mel Gibson, La passion du Christ, et de la série télévisée de Mordillat et Prieur intitulée L’origine du christianisme… A toutes celles et ceux que le film ou la série saura interpeller, à toutes celles et ceux qui y puiseront l’envie d’en savoir plus sur la foi des chrétiens, nous avons envie de dire : « Venez et voyez ! » (J’ai envie de souligner qu’il existe une part de prosélytisme dans cette réaction car on a envie de dire « Venez, voyez et adhérez… »).

Michel Kubler est beaucoup moins admiratif dans La Croix : … dans l’origine du christianisme, Gérôme Prieur et Gérard Mordillat donnent la parole aux experts mais cherchent à prouver  que l’antisémitisme serait congénital au christianisme. Le destin du Christ devient un sujet d’étude pour les universitaires juifs. … L’affaire est rondement menée. Sauf que le procédé des compères Mordillat et Prieur conditionne en douce les experts… Les exégètes sollicités envisagent plusieurs hypothèses sur chaque question proposée mais les deux réalisateurs n’en retiendront qu’une à partir de laquelle ils font rebondir le débat dans l’épisode suivant…

Gérard Leclerc, écrivain et journaliste propose un extrait du document rédigé par la Commission doctrinale des Evêques de France : … Au simple niveau d’une enquête historique et exégétique, il est inexact de présenter Paul comme s’opposant au judaïsme en tant que tel (alors qu’il s’opposait essentiellement aux chrétiens judaïsants), comme un négateur de la Loi, comme celui qui a développé un message occultant celui de Jésus de Nazareth. … Il est inexact d’attribuer à l’Eglise une volonté délibérée de rompre avec le judaïsme. … Il est inexact d’attribuer au seul christianisme la prétention à être le « véritable Israël. » Ce fut une prétention partagée par la plupart des courants juifs à l’époque de Jésus.

En cette période de toutes les Passions, il était normal qu’une chaîne organise un débat qui ne manqua pas d’être violent comme il se devait de l’être quand Franz-Olivier Giesbert réunit sur France 3 mercredi 7 avril un ecclésiastiques intégriste, le père Jean Charles-Roux dont j’ai déjà parlé puisqu’il a dit la messe tous les matins dans la chapelle construite à cet effet par Mel Gibson à l’occasion du tournage de son film, l’évêque d’Evry, Michel Dubost, l’écrivain juif Marek Halter et le prêtre Michel Quesnel, auteur de « Jésus, l’homme et le Fils de Dieu. » La rédaction avait décidé, pour corser le débat sans doute, de prier les intervenants d’aborder dans une même émission le film du cinéaste américain et le livre de Mordillat et Prieur. Inutile de dire que les jugements à l’emporte-pièce du Père Jean Charles-Roux, « l’anti-sionisme n’est qu’une mode passagère » par exemple, ont valu à son auteur de telles réprimandes qu’il a jugé bon de quitter le plateau en cours d’émission.  Le meneur de jeu a encouragé - c’est bien là qu’est son rôle principal - les joutes verbales et c’est en définitive Mgr Dubost qui a prêché l’apaisement et la réconciliation tout en concluant qu’en cette période pascale : la télévision ne donnait pas assez la parole aux chrétiens.

A ce point, je sursaute parce que depuis quelques mois et en particulier cette semaine on parle de Jésus à tout propos à tel point que l’émission du lundi de Pâques de C’dans l’air sur la 5 s’appelle « Jésus, Homme de l’année. » Vous m’entendez, Monsieur Malraux, depuis le Panthéon où vous reposez en paix, je l’espère : le XXIème siècle est-il suffisamment religieux à votre goût ? Pour ma part, je suis heureuse d’être âgée car je ne crois pas que je pourrais résister à plus encore de religion. Quand j’essaie de regarder le petit écran, je pense à des Mots…dits que j’avais appelés « Panem et Circenses », ces mots de mépris adressés par Juvénal (Satires, X, 81) aux Romains incapables de s’intéresser à d’autres choses qu’aux distributions gratuites de blé et aux jeux du cirque. Au XXIème, la formule francisée pourrait devenir « des jeux, de la religion et la guerre », ce qui n’est pas fait pour me réjouir. Hier soir même, j’avais à choisir entre les jeux indigents de la Ferme des Célébrités sur la 1, On a tout essayé sur la 2, Les Dix Commandements sur la 3, Une chanson d’amour et de mort sur la 5, une histoire sur fond de nazisme et de chanson maudite… : « Jeux, religion et guerre » comme je viens de le dire. La seule ironie de la soirée était Charlton Heston qui dans le célèbre film de Cecil B. de Mille (USA, 1956) interprétait le rôle de Moïse. Peut-il supporter ce rappel du temps où il joua un prophète juif, lui qui a montré toute sa hargne dans Bowling for Columbine ?

Ceci étant, je me pose une fois encore la question de savoir si j’irai plus avant dans mon apprentissage des origines du christianisme puisque je ressens comme certaines personnes, cultivées ou non, une certaine limite dans ce que je peux supporter de références religieuses en ce début du troisième millénaire. J’aime à me rappeler les discussions que j’ai eues avec Marie au sujet du Christ quand je lui ai apporté mon petit coffret sur Corpus Christi dans les Cévennes. Je crois aujourd’hui qu’elle a raison d’aimer « l’idée christique » ou plus simplement la notion d’amour et de sacrifice envers autrui  avec tout ce que cela comporte d’exemplaire et d’humain plutôt qu’une réalité corporelle sur laquelle tant d’exégètes se sont penchés, à croire qu’ils n’ont pas vraiment découvert la solution miracle susceptible de contenter tout le monde... L’idée christique en effet peut être assumée par chacun d’entre nous, agnostique ou religieux. J’ai l’impression que le temps consacré par les médias aux croyances diverses a pris une ampleur qu’elle n’avait jamais eue autrefois : En ce dernier dimanche de Pâques, je n’ai jamais vu de telles splendeurs déployées autour du Vatican pour célébrer le jour de la résurrection de Jésus. J’ose à peine dire que je pressens comme une rivalité entre les chefs religieux, à croire qu’il est nécessaire de proclamer le nombre de millions de catholiques fervents qui se réunissent à Rome pour célébrer le Christ, de sunnites fervents à La Mecque pour rendre hommage au Prophète autour de la kaba ou bientôt de chiites fervents à Karbala pour se flageller en souvenir de la mort de Husayn. Oui j’arrive, je le pense, à saturation d’autant plus et cette fois je peux le comprendre que les médias s’intéressent mieux qu’ils ne l’ont fait en son temps au génocide du Rwanda qui fait partie des trois grands génocides du vingtième siècle avec la shoah et le martyr du Cambodge, à l’exclusion de tout autre et sans vouloir minimiser les souffrances endurées par tant de peuples qui n’ont pas le minimum vital pour subsister. Je voudrais parfois rire et rire à bon escient, non pas rire de mon prochain mais rire avec lui de ce qu’il m’apporte. Je voudrais que Bergson soit à mes côtés pour faire l’apologie du rire, je voudrais que le rire redevienne le propre de l’homme.

Je me pose une autre question : la grande culture des auteurs du livre auquel j’ai fait référence dans ces lignes, des intervenants de ce programme énorme qui va s’étaler sur plusieurs semaines… est-elle essentielle à ma propre conception de la vie ? Si je souffre tellement des dissensions qui existent entre les hommes suite à leurs différentes religions, dissensions qui sont à l’heure actuelle exacerbées en Iraq, c’est peut-être parce qu’ils sont aveuglés par leurs différences (dont on nous dit par ailleurs qu’elles sont un plus) et ne se souviennent pour ainsi dire jamais qu’à l’origine, ils émanaient d’une seule et même source. Pour quelle raison faut-il que ces propos me ramènent au grand paléoanthropologue Yves Coppens  et à son Odyssée de l’espèce ? Un jour viendra peut-être où un homme dira : Stop à nos querelles incessantes, à nos guerres de religion, à nos vérités incontestables… ! Nous descendons tous, autant que nous sommes, de l’homo sapiens qui naquit il y a quelques vingt cinq mille ans sur cette terre. Je suis loin de Jésus et de Jacques mais si je trouve normal que des hommes savants recherchent les origines de tout ce qui constitue notre patrimoine universel et enrichit nos connaissances, il est bon aussi de se souvenir qu’un jour nous ne fûmes que quelques uns et semblables en tous points, ni blancs, ni jaunes, ni noirs, ni païens, ni juifs, ni chrétiens, ni musulmans, ni bouddhistes, ni athées… mais simplement des êtres humains, debout et qui ne savaient pas encore mais allaient bientôt, pour le meilleur et pour le pire… commencer à savoir.

 

 

                     Dude, Where’s my country ? par Michael Moore

 

Comme je ne veux pas marcher une fois de plus sur les plates-bandes de Catherine qui va, sans doute, écrire sa chronique sur Farenheit 11/9[14], je me suis rendue à ma librairie habituelle, « Village Voice », pour acheter Dude, Where’s my country, le dernier livre de Michael Moore où il exploite des thèmes qu’on retrouvera sans doute dans son film. Même si ce livre n’a pas eu le même succès que Stupid White Men qui l’a précédé et qui a tiré à plus de quatre millions d’exemplaires, je le lirai sans doute avec plaisir et le raconterai  comme de coutume à chaud, au fur et à mesure de ma lecture. Je traduirai les passages intéressants au mieux de mes possibilités, mes lecteurs potentiels sachant que je ne me suis jamais habituée à recourir à des traductions quand je pouvais aller directement à l’original.

Je devine que, la première partie du livre lui étant presque tout entière consacrée, la famille bin Laden et ses liens privilégiés avec les Bush père et fils reste au travers de la gorge de l’auteur-cinéaste telle une mauvaise arête qu’il n’arrive pas à extirper. Il veut tellement associer ses lecteurs à son angoisse qu’il cite ses sources en bas de page afin que personne (il le suppose en tout cas) ne puisse le soupçonner d’inventions ou de contre vérités. Ayant mentionné dès la première page l’attentat contre les tours du World Trade Center, noté le manque de réaction immédiate du Président des Etats-Unis qui faisait la lecture dans une classe de Floride, effondré comme tous les autres Américains par cette nouvelle impensable, la présence de terroristes dans des avions qui avaient survolé New York sans la moindre interférence de quiconque, persuadé comme la majorité d’entre eux qu’Osama était le responsable, il ne réagit véritablement qu’un soir de Novembre 2001 quand, lisant à moitié endormi  le magazine The New Yorker, il tomba sur l’article d’une journaliste d’investigation, Jane Mayer, qui écrivait : Environ deux douzaines de membres de la famille bin Laden, la plupart étant ici pour faire leurs études dans des collèges et des écoles privées, se trouvaient  aux Etats-Unis au moment des attaques. Ils ont été immédiatement prévenus et regroupés par des officiels de l’Ambassade d’Arabie Saoudite qui craignaient qu’ils ne fussent victimes de représailles américaines. Avec l’accord du FBI, selon un officiel saoudien, les bin Laden ont pris un jet privé de Los Angeles à Orlando puis à Washington et enfin à Boston. Dès que des vols transatlantiques furent autorisés, le jet s’envola pour l’Europe. Les officiels américains n’ont pas eu besoin de beaucoup de persuasion de la part de l’ambassadeur saoudien à Washington, le Prince Bandar bin Sultan, pour admettre que la famille bin Laden ne constituait pas un ensemble de témoins privilégiés.

C’est alors que Michael Moore se saisit du New York Times du 30 septembre dans lequel il avait omis un article de la une écrit par Patrick E. Tyler et qui commençait par ces mots : Dans les premiers jours après l’attaque de New York et Washington, l’Arabie Saoudite a supervisé l’évacuation urgente des Etats-Unis de 24 membres de la grande famille de Osama bin Laden.  Dès le lendemain matin, Michael Moore décida d’étudier au plus vite les raisons de cette attitude permissive de la part des Etats-Unis vis-à-vis des bin laden et surtout de rechercher si et depuis combien de temps des liens existaient entre la famille Bush et la plus riche famille saoudienne.

Après ces précisions nécessaires à la bonne compréhension du livre, je reviens à cette première partie qui est en fait une série de questions que pose l’écrivain au président des Etats-Unis. Je crois que je vais les poser ici, en essayant de donner des réponses assez succinctes :

- Question N°1 : Est-il vrai que les bin ladens ont eu des relation avec vous et votre famille depuis 25 ans ? 

Apparemment, c’est en 1977 que, sur les conseils de son père, Bush Junior a monté la firme Arbusto financée en partie par un certain James A. Bath qui était chargé par Salem bin laden, le frère d’Osama, de placer des fonds appartenant à cette famille, l’une des plus riches d’Arabie saoudite, dans des entreprises texanes. Salem bin Laden avait lancé ses affaires au Texas en 1973 en créant Bin Laden Aviation sur l’aéroport de San Antonio. Les bin Laden avaient également investi dans d’immenses entreprises, telles que Citigroup, General Electric, Merrill Lynch, Goldman Sachs, the Fremont group, Microsoft, Boeing[15]Ils oavaient fait un don de 2 millions de dollars à l’Université d’Harvard, de 300.000 dollars aux Universités Tufts et autant au Conseil de la Police du Middle East, un groupe dirigé par un ancien ambassadeur en Arabie Saoudite, Charles Freeman.

Après avoir exercé son mandat présidentiel, Bush Senior est devenu consultant du Carlyle Group, un des plus gros fournisseur de l’armée, dans lequel les bin laden ont investi 2 millions de dollars. En 1994, Bush Junior a pris la tête de Cater Air, une filiale du Carlyle group. Malgré les évènements du 11 septembre, Bush Senior et ses acolytes sont restés dans le groupe sous le prétexte que les bin laden avaient renié Osama. Et pourtant la mère de celui-ci, sa sœur et deux frères ont assisté avec Osama au mariage de son fils six mois et demi après le 11 septembre a révélé The New Yorker, une preuve que les liens n’étaient pas rompu avec le dirigeant d’Al Qaeda qui a toujours eu accès, selon la CIA, à la fortune familiale, sa part étant estimée à 30 millions de dollars.

- Question N°2 : Quelles « relations spéciales » existent entre les Bush et la famille royale saoudienne ?

Tout le monde sait que les réserves de pétrole d’Arabie Saoudite sont les plus importantes du monde. Selon Michael Moore, le Président Bush Senior est venu à la rescousse du Koweit en 1990 après son invasion par l’Iraq pour faire plaisir à ses amis, membres de la famille royale saoudienne. Toujours selon The New Yorker, Haifa, la femme du Prince Bandar, ambassadeur d’Arabie Saoudite aux Etats-Unis, a dit que les Bush étaient comme son père et sa mère. Le Prince Bandar a fait don d’1 million de dollars à la Bibliothèque Présidentielle George Bush au Texas et la même somme au programme d’aide à l’alphabétisation de sa femme Barbara. Les Bush ont séjourné à plusieurs reprises en Arabie Saoudite, dans le palais royal même et le Prince Bandar a assisté à la célébration de l’anniversaire des cinquante sept ans de Madame Bush à Kennebunkport. Dans l’affaire de Floride et le décompte erroné des votes, le Prince Bandar a offert son aide. Il a emmené Bush Senior à une chasse au faisan en Angleterre pour le distraire. L’avocat de Bush Junior, James Baker, s’est rendu personnellement en Floride pour diriger la « bataille des urnes ». C’est lui qui a ultérieurement représenté la famille royale saoudienne dans les procès intentés contre Osama bin Laden par les familles des victimes du 11 septembre.

Michael Moore fait remarquer au passage que donner son amitié à un pays où en 2000, 125 personnes ont eu la tête tranchée publiquement sur une place populairement appelée « la Place Chop-Chop » (!) n’est pas un témoignage en faveur des « démocrates occidentaux » qui font abstraction de telles méthodes.

- Question N°3 : Qui a attaqué les Etats-Unis le 11 septembre - un type soumis à une dialyse dans une cave d’Afghanistan – ou vos amis d’Arabie Saoudite ?

En 2000 l’Associated press a précisé dans une dépêche qu’Osama bin laden souffrait d’une déficience du foie et des reins. Après le 11 septembre un expert Taliban proche de bin Laden a dit « Il ne peut vraiment pas faire de longs voyages. » Michael Moore se demande alors comment un homme soumis à une dialyse peut avoir dirigé une opération d’une telle envergure, nécessitant le recours à des pilotes chevronnés ayant suivi un entraînement intensif car on ne précipite pas un appareil à plus de 500 miles à l’heure contre les Tours ou le Pentagone en ayant appris à piloter un jumbo jet. Il suggère que la destruction n’a peut-être pas été une manœuvre terroriste mais une attaque militaire perpétrée par l’Arabie Saoudite elle-même et il se demande pourquoi  Bush protège cet Etat plutôt que les Américains.

- Question N°4 : Pour quelles raisons avez-vous permis à un jet saoudien privé de voler au-dessus des Etats-Unis et de rassembler les membres de la famille bin Laden, les autorisant à quitter le pays sans une investigation adéquate du FBI ?

Michael Moore et les Américains attendent encore une explication plausible qui n’a pas été fournie par le Chef de l’Etat.

- Question N°5 : Pour quelles raisons accordez-vous la protection des « droits du Second Amendement »  à des terroristes potentiels ?

Il semble que dans les quelques jours qui suivirent le 11 septembre, le FBI avait réuni 186 suspects, deux d’entre eux s’étant avérés comme acheteurs d’armes. John Ashcroft, Procureur Général, interdit alors au FBI de poursuivre ses investigations. Michael More demande alors pour quelles raisons l’administration américaine qui n’a pas protégé une seconde les droits des Américains d’origine arabe arrêtés, détenus, harassés sans vergogne a soudain exhibé la National Rifle Association (attaquée par l’auteur dans Bowling for Columbine) et protégé le droit de détention d’armes des suspects. Cette histoire n’a été révélée qu’en juillet 2002 : John Ashcroft s’est contredit alors en affirmant : There’s nothing wrong with looking to see if a suspected terrorist bought a gun (Il n’y a rien de répréhensible dans le fait de voir si quelqu’un suspecté de terrorisme a acheté une arme.) Pourquoi ?

- Question N° 6 : Saviez-vous que, alors que vous en étiez le gouverneur, les Taliban ont voyagé au Texas pour rencontrer vos amis pétroliers ?

Le fait est révélé dans une information de la BBC datant de décembre 1997 : Les Taliban au Texas pour des pourparlers sur le pipeline. Les pétroliers ont déroulé pour eux le tapis rouge. Les Taliban se sont ensuite rendus à Washington (Clinton était alors président des Etats-Unis). Au temps de l’Union Soviétique, les républiques à l’est de la Mer Caspienne étaient « bourrées » de gaz naturel non exploité. Le projet, approuvé par Clinton lui-même, était de construire avec les Taliban - afin de battre les Soviétiques dans la course au pétrole - un pipeline (avec l’aide de Unocal, un des géants de l’industrie pétrolière américaine[16]) à travers l’Afghanistan qui éviterait la traversée de l’Iran. A son arrivée au pouvoir, Bush reprit l’idée, soutenu par Dick Cheney qui était alors à la tête de la compagnie pétrolière géante, Halliburton.

Lorsque, après le départ des Soviétiques, la guerre civile éclata en Afghanistan et que les Taliban prirent la tête du pays, les pourparlers au sujet du pipeline se poursuivirent jusqu’à ce qu’Osama bin Laden fasse exploser deux ambassades américaines en Afrique. Clinton décida aussitôt que Unocal, Enron et Halliburton (les trois compagnies pétrolières intéressées) se retiraient du projet de pipeline. Quelques jours après l’investiture de Bush, les Taliban se montrèrent désireux de reprendre le projet. Dans leur désir de conciliation ils avaient même adhérer à la lutte américaine contre les drogues[17] bien qu’ils aient continué à vendre les stocks d’héroïne entassés dans leurs entrepôts. C’est alors qu’intervinrent les évènements du 11 septembre. Bush décida de protéger les Américains en se retournant contre les Taliban et leurs potes d’Al Qaeda, autorisa son ambassadeur à Kaboul, Zalmay Khalilzad, un des dirigeants d’Unocal, et au nouveau leader américain du pays, ancien dirigeant d’Unlocal, de reprendre le projet du pipeline. Le 27 décembre 2001, le Turkménistan, l’Afghanistan et le Pakistan signèrent un protocole d’accord évalué à 5 milliards de dollars. Le pétrole coulera sans doute depuis la mer Caspienne et tout le monde y trouvera son compte !

- Question N°7 : Comment avez-vous réagi dans une classe de Floride quand vous avez appris le 11 septembre que l’Amérique était attaquée ?

Bush était dans une classe élémentaire de Sarasota (Floride) entrain de faire la lecture aux élèves quand le secrétaire général de la Maison Blanche vint lui annoncer l’attaque contre les Tours. Le Président resta quelques instants silencieux, le regard perdu dans l’espace, puis il quitta la classe non pour se rendre à Washington afin de montrer qu’il était bien le leader de la nation mais en Louisiane puis au Nebraska pour se cacher car il avait peur d’être la cible d’Al Qaeda. Il comprit en fin d’après-midi qu’il devait retourner à Washington et invita de suite son ami le plus proche à venir le rejoindre. C’est ainsi que sur un balcon tranquille de la maison Blanche il fuma un cigare en compagnie de « Bandar Bush », le prince d’Arabie Saoudite !

Ce premier chapitre dont j’ai voulu donner les grandes lignes est sans doute le plus important du livre car il montre ou plutôt confirme les liens qui ont toujours existé entre les Bush et la famille Bin Laden[18], entre les Bush, présidents milliardaires de compagnies pétrolières et les producteurs de pétrole les plus riches et les plus puissants du monde, les Princes d’Arabie Saoudite dont ils n’ont jamais dénoncé les manquements aux droits de l’homme et de la femme.

Le deuxième chapitre s’intitule Home of the Whopper. Avant tout, j’aimerais donner les deux sens du mot whopper : Il se traduit à la fois par « monstre » et « hamburger géant », le sens qu’il a dans ces pages, et nous verrons que cet hamburger s’accroît de toutes sortes d’ingrédients au fil des pages. Tous les Français, quelque soit leur appartenance sociale ou politique, peuvent savourer la question primordiale :

Quel est le pire mensonge susceptible d’être prononcé par un président ? :

- « Je n’ai pas eu de relation sexuelle avec cette femme, Miss Lewinsky »

  ou

- « Il a des armes de destruction massive – les armes les plus meurtrières du monde – qui sont une menace directe pour les Etats-Unis, nos concitoyens, nos amis et  alliés. »

Le premier de ces mensonges a enclenché le processus de l’ « impeachment » à l’égard de Clinton (qui a choisi de ne pas démissionner comme l’avait fait Nixon, processus qui n’a pas abouti d’ailleurs puisque le nombre de voix requises n’a pas été réuni par le Congrès), le second a permis au second d’entreprendre la guerre qu’il souhaitait faire à l’Iraq, d’entrevoir un énorme « business » dans un pays ou les gisements de gaz naturel étaient loin d’être complètement exploités et surtout l’assurance de sa réélection.

Et voici le « hamburger original » qui porte sur l’existence d’armes nucléaires en Iraq : Il est vrai qu’une telle phrase (celle que j’ai citée plus haut) prononcée par un président des Etats-Unis crédible depuis le 11 septembre était bien faite pour alarmer une population qui n’est pas habituée comme celles de la vieille Europe, de l’Afrique ou de l’Extrême Orient aux invasions et aux destructions massives. La menace d’utilisation par l’Iraq d’une arme nucléaire pouvant être dirigée sur les Etats-Unis (le dernier livre de Dominique Lapierre et Larry Collins, New York brûle-t-il, un thriller de politique-fiction dont les héros s'appellent George Bush, Ariel Sharon, Ousama Bin Laden, Condoleezza Rice, ou Saddam Hussein… tend à prouver que la chose est possible, vu le nombre de containers arrivant par mer dans le port de New York et qu’on ne vérifie pas systématiquement) était donc faite pour obtenir un soutien d’une majorité d’Américains, d’autant plus que George Bush déclara dans la même foulée à soixante millions de téléspectateurs le 28 janvier 2003 : Saddam Hussein s’est procuré une grande quantité d’uranium en Afrique…

Michael Moore évoque alors un « hamburger géant au fromage » sans doute plus goûteux que le premier : Ayant émis l’hypothèse nécessaire de l’arme nucléaire contre l’avis des Nations Unies et après que les troupes de la coalition aient envahi l’Iraq sans trouver le butin, Bush fut aidé inconditionnellement par l’excellent Donald Rumsfeld (Secrétaire d’Etat à la Défense) qui affirma :  Les armes se trouvent autour de Tikrit et Bagdad, au nord, au sud, à l’est, à l’est, quelque part, mais on allait les trouver! En fait, il n’y avait sans doute eu que les armes biologiques et chimiques offertes à Saddam Hussein par les Américains et leurs alliés en 1997 et qui constituaient une bonne affaire pour des entreprises telles que Hewlett-Packard (ordinateurs permettant de travailler sur le problème des scuds), AT&T (aide en 2000 et 2001 au système de défense aérien), Bechtel (de 1998 à 1990 : construction d’un complexe pétrochimique géant), Caterpillars (vente de tracteurs pour un montant de dix millions de dollars)…

De 1985 à 1990, le département Américain du Commerce a approuvé la vente de technologies chimiques et biologiques pour un montant de un milliard et demi de dollars. Je n’irai pas plus loin dans cette énumération car tous ces faits nous sont connus, je me permettrai même de dire archi connus.

Passons au « Hamburger géant au bacon » : L’Iraq a des liens avec Osama bin laden et Al Qaeda !  Comme si posséder des armes nucléaires n’était pas suffisant, cette hypothèse est la favorite de Donald Rumsfeld. George Bush le suit les yeux fermés, faisant jour après jour des déclarations dans ce sens. Et pourtant, selon Moore, la plus grande preuve que Saddam Hussein et Osama bin Laden ne pouvaient pas se sentir est la même pour laquelle les Bush ont arrêté d’aimer Saddam : l’invasion du Koweit.

Le « hamburger géants aux pickles et aux oignons » conteste le fait que Saddam Hussein ait été l’homme le plus méchant du monde. Bien sûr, dit Moore, il était mauvais, il a gazé les Kurdes, les Iraniens, torturé les Chiites, torturé les Sunnites, fait supporter à son peuple les effets du blocus pendant qu’il menait une vie princière. Seulement les Américains, durant des années, se sont souciés comme d’une guigne des souffrances du peuple. Ils se sont d’ailleurs toujours désintéressés de tous les peuples dans les pays dont ils soutenaient les dictateurs, Pol Pot au Cambodge, Mobutu au Zaïre, soutien au putsch brésilien qui a renversé Joao Goulart et fait subir au peuple quinze ans de terreur, de tortures et d’assassinats, soutien en Indonésie à Suharto qui a tué environ cinq cent mille personnes, annexé illégalement Timor Est en exterminant près de deux cent mille hommes, femmes et enfants… Aujourd’hui l’Amérique considère la Chine comme sa dictature favorite, y pratique son grand business et voit avec plaisir fleurir ses merveilleux fast-food.

Le « hamburger aux frites de la liberté et au fromage américain) nous concerne plus particulièrement : Les Français ne sont pas de notre côté et ils sont peut-être nos ennemis. » Il est évident que la France est devenue le bouc émissaire de Bush puisqu’elle a refusé toute entreprise trop hâtive de la guerre, surtout avant que les inspecteurs de l’ONU n’aient terminé leur travail. Moore va un peu loin quand il affirme que la plupart des Américains savent que les Français sont plus sophistiqués, plus éduqués, plus intelligents qu’eux. Je pourrais lui parler des « Franchouillards » de la même façon qu’il évoque les habitants de l’Amérique profonde. « Les Américains » ne constituent pas à mon avis une bonne formule, pas plus en tout cas que « l’Amérique ». Il y a Bush et il y avait une majorité de citoyens (qui s’effrite de plus en plus) pour le soutenir.

Le « hamburger au combo (jazz ou menu composé de deux plats au choix) à la laitue » conteste l’argumentation de Bush selon laquelle les Etats-Unis ne sont pas seuls en Iraq. Ils sont rejoints par la coalition des « Willing » (entendez par là : des nations qui veulent le bien.) C’est apparemment le hamburger favori de Michael Moore, il s’en délecte. Citant les premiers « adhérents », l’Afghanistan et l’Albanie, il fait remarquer que la majorité des citoyens dont le gouvernement décida de rejoindre la coalition était contre et que la majorité des gouvernements l’ont fait parce qu’ils avaient peur de ne plus recevoir l’aide américaine (la Grande-Bretagne exceptée) dont leur pays avait besoin. Il rappelle que 140 pays, la coalition des « unwilling », n’a pas soutenu la décision américaine.

Vient alors le « hamburger géant des gosses » : Nous faisons notre possible pour qu’aucune vie humaine ne soit sacrifiée. C’est à Littleton, Colorado, la ville de l’école Columbine, que Lockheed Martin, le plus gros fabricant d’armes du monde, a fabriqué les satellites qui ont guidé les missiles envoyés au-dessus de Bagdad. Comme ceux que les Américains ont envoyés au-dessus de l’Afghanistan après le 11 septembre, ils ne devaient atteindre que des objectifs militaires.[19] Il est impossible de ne pas confirmer les dires de Michael Moore quand on a la possibilité - comme je l’ai eue moi-même - de regarder avec horreur et compassion les photos d’enfants atteints durant les deux premiers mois de la coalition (j’en reproduis une ci-dessous.) C’est exactement deux mois après l’invasion que des informations officielles sont apparues quant aux armes utilisées par les Américains et les Britanniques. Les militaires américains reconnaissent avoir largué 1.500 bombes à fragmentation. Les Britanniques déclarent avoir lancé 2.000 bombes à fragmentation à partir du sol et 65 autres à partir de chasseurs bombardiers. Ces bombes qui éclataient en de nombreuses petites bombes touchaient indifféremment militaires et civils. Des projectiles qui n’ont pas explosé ont continué à faire des victimes plusieurs mois plus tard, surtout parmi les enfants. Les Américains ont également utilisé de l’uranium appauvri. Des avions A-10 ont tiré au moins 75 tonnes de balles à l’uranium appauvri. Les premiers cas de contamination radioactive de champs de bataille ont été signalés surtout à Bagdad et dans ses environs. Les infrastructures médicales irakiennes figuraient parmi les cibles des pillages tolérés et même stimulés par les troupes américaines. L’administration américaine a systématiquement entravé la reconstruction des hôpitaux et la distribution des médicaments. Deux mois après la fin de la guerre, le système des soins de santé reste très fragile et insuffisant. Le manque de sécurité, de médicaments et d’eau sont les problèmes les plus récurrents.

Le « hamburger géant à la mayonnaise » est véridique : Nous sommes ici pour protéger les champs de pétrole iraqiens !

Le « hamburger au fromage avec Coca-Cola » selon lequel les Américains ont dit au monde la vérité au sujet de l’Iraq est absorbé par Michael Moore avec ces mots : Si vous voulez vendre une énorme quantité de hamburgers, vous devez faire une bonne campagne de publicité même quand vous savez pertinemment que le produit n’a aucune des qualités que vous lui attribuez…

Le « gros hamburger géant » est explicite : Nous ne mentons pas et nous n’essayons pas de couvrir les mensonges que nous vous avons dit.

Fin de la vente des hamburgers géants : une fois de plus même si j’abonde - et je suppose que les lecteurs le font avec moi - avec l’auteur, n’était la présentation humoristique de ce deuxième chapitre, il ne nous révèle rien que nous ne savions déjà.

Dans le quatrième chapitre, Michael Moore rêve qu’il a cent ans (autour des années 2050). Son arrière petite-fille Anne vient le voir. Ella a apporté une bougie pour les éclairer. Le dialogue montre que tout a été consommé, le pétrole surtout, dans des guerres comme celles du Koweit et de l’Iraq sans que les Américains aient pensé à des énergies de substitution. Anne a droit a un crayon pour toute son année scolaire et sa génération ne connaît même plus les matières plastiques.  

Puis nous passons aux frayeurs qui ont secoué le peuple américain après le 11 septembre alors que la peur du terrorisme n’avait pas dépassé jusqu’à cette époque le degré zéro. Le FBI a déclaré qu’il fallait se méfier de tout, d’avions bourrés d’explosifs, de gens trop près des voies ferrées qui voulaient faire dérailler les trains, d’Al Qaeda qui pourrait         allumer des incendies sauvages dans l’Ouest des Etats-Unis, des terroristes qui portaient les mêmes vêtements que le citoyen ordinaire, des substances poudreuses contenues dans des enveloppes, des bombes qui pouvaient être cachées dans les chaussures… Bush a remis en vigueur le « USA Patriotic Act » qui permet de contrôler, d’espionner les faits et dires de chaque Américain, étranger résidant aux Etats-Unis ou visiteur, d’interdire toute vie privée. Quelques exemples : Un juge de la banlieue new-yorkaise a demandé à Anisser Khoder, une citoyen américaine d’origine libanaise, si elle était une terroriste alors qu’elle était convoquée pour une histoire de contravention dans un parking. En Mai 2002, six journalistes français ont été arrêtés à l’aéroport de Los Angeles, soumis à une fouille au corps et expulsé des Etats-Unis sans pouvoir atteindre leur destination : une exposition de jeux vidéos.

Comment arrêter le terrorisme, si terrorisme il y a ? En arrêtant d’être soi-même un terroriste comme l’Amérique de Bush : elle traque les dictateurs sans se préoccuper des peuples qui vivent sous sa férule, elle fait partie des 20% de la population mondiale riche et consommatrice dont le sort des autres 80% lui importe peu si ce n’est pour lui offrir des salaires de misères en échange d’un travail rigoureux, qui emploie des enfants esclaves, elle appelle « dommage collatéral » le meurtre de civils, elle veut tout le pétrole du monde et, nouvelle formule, ne se contente plus de haïr les gens d’une autre couleur ou qui ne sont pas chrétiens mais s’en prend aux gens de race blanche, les Français et les Allemands par exemple.

Et Dieu, dans tout ceci ? Quand Bush dit I believe God wants me to be President, (Je crois que Dieu veut que je sois Président),  Michael Moore met ces paroles dans la bouche de Dieu : Je suis Dieu le Père et il est le fils de George…Je n’ai jamais dit à Bush d’envahir des nations. Il est toujours interdit de tuer… Je ne veux pas que les gosses prient pour moi dans une salle de classe. Qu’ils le fassent  à l’église ou à l’heure du coucher…Je ne veux pas de plaques ou de monuments religieux dans les endroits publics… Et puis assez de « Dieu bénisse l’Amérique. » A-t-on jamais entendu dire « Dieu bénisse Djibouti » ou «Dieu bénisse le Bostwana » ?    

Nous revenons dans le chapitre suivant aux « grands » de ce monde, les présidents de conseils d’administration, les CEO’s comme on les nomme aux Etats-Unis. Là encore, rien de nouveau : ils gagnent des milliards de dollars, se foutent (sorry !) de leurs ouvriers ou de leur staff mais caressent leurs actionnaires dans le sens du poil, ils parcourent la terre en jet privé pour se saisir des affaires les plus juteuses, ils gagne aux Etats-Unis 411 fois le salaire de leurs employés : Durant les vingt dernières années, des compagnies telles que Disney, Nestlé, Procter&Gamble, Dow Chemical, JP Morgan Chase and Walmart ont pris secrètement des assurances sur la tête de leurs employés et se sont institués leurs bénéficiaires ! En cas de décès donc, c’est la compagnie qui touche et non les héritiers ! George Bush, CEO de l’Amérique, a touché personnellement de Enron, la septième compagnie américaine avant sa faillite, $100,000 à partir de 1993 et $283,000 pour le Comité National Républicain. Dès son élection, Bush a invité le Président d’Enron à rejoindre son administration et au moment de la faillite de 2001, Kenneth lay avait eu le temps de vendre les stocks grâce à des indiscrétions pour lesquelles le pote de Bush n’a pas été un seul instant inquiété.

George Bush aurait bénéficié d’une réduction d’impôts de 350 milliards de dollars qui correspond presque au déficit fédéral de 2003 : 401 milliards de dollars. Son papa avait eu moins de chance puisque la réduction accordée n’avait été que de 290 milliards de dollars ! Dans une lettre au Président, Michael Moore qui admet avoir, lui aussi, obtenu une réduction de ses impôts écrit qu’il utilisera l’argent pour se débarrasser d’un homme qui a déclaré : Nous aidons les familles nombreuses qui vont recevoir une aide immédiate. Par la suite, le projet a exclu 12 millions d’enfants dont les parent gagnaient entre $10,000 et $26,000 par an !

Malgré tout, nombreux sont les gens qui aimeraient vivre dans cet eldorado que sont les Etats-Unis (j’en sais quelque chose puisque mon fils cadet réside à San Francisco depuis plus de vingt ans. Bien qu’ingénieur, analyste-programmeur au centre d’ informatique de la banque d’Amérique, il touche à peu près le même salaire qu’un Français mais travaille parfois plus de douze heures par jour !) Pour Moore, l’eldorado est une utopie. Bien sûr, certains Américains croient encore vivre sur la terre de la Liberté, certains aiment leur leader, certains (de moins en moins) sont pour la poursuite de la guerre, et pourtant la majorité est plus à gauche qu’à droite… 57% des Américains pensent que l’avortement devrait être légalisé dans la plupart des cas…86% des Américains disent qu’ils sont d’accord avec les buts du Mouvement pour les Droits Civiques… 4 Américains sur 5 disent qu’il est important que les étudiants de toutes races étudient à ola Faculté…83% d’Américains disent qu’ils approuvent le Mouvement Ecologique… 94% d’Américains veulent une loi régulant la manufacture d’armes…8 Américains sur 10 pensent que la Sécurité Sociale devrait être accordée d’une manière équitable à tous les citoyens…62% des Américains aimeraient que moins de contestataires non violents soient envoyés en prison… 85% des Américains veulent des chances égales dans le travail pour les gays et les lesbiennes…

Il est normal qu’après la destruction des tours et la mort de plus de trois mille personnes, les Américains se soient groupés autour leur leader, quel qu’il fût. Avant la Guerre d’Iraq une majorité d’Américains pensaient qu’elle ne pouvait se faire sans la participation de tous les alliés et le soutien des Nations Unies. Après le début de la guerre - comme après le 11 septembre - ils ont cru bon de suivre leur leader et les troupes dans lesquelles leurs propres enfants combattaient. Ils sont maintenant une majorité à se rendre compte que la guerre est mauvaise, que leur leader est mauvais. Michael Moore va même jusqu’à dire : Regardez autour de vous. Vous vivez dans un pays de gens sympathiques dont la pensée est progressiste et libérale ( !)

Là, je crois que Michael Moore fait ce que les enfants appellent de la lèche car si j’ai de nombreux amis américains progressiste, libéraux, humanistes, si j’admire un grand nombre de professeurs, d’écrivains et de journalistes dont on dirait en France qu’ils sont des intellectuels de gauche, je ne pense pas que l’Amérique profonde soit progressiste et libérale. La preuve en est que le beau-frère de Moore récite comme une litanie les slogans républicains même au cours des dîners de Thanksgiving (Jour d’Action de Grâces). Le problème est qu’il faudrait pouvoir voyager dans l’esprit des conservateurs, leur faire admettre qu’on n’en veut pas à leur argent, qu’on les respecte mais qu’on attend d’eux la réciproque, avouer que la gauche a fait des erreurs (je suis toujours étonnée que Moore emploie le mot « gauche » plutôt que « Démocrate »), dire que payer décemment les ouvriers est un moyen de gagner plus d’argent, que la création de crèches d’entreprises évitant le recours à des baby sitters est un moyen de gagner plus d’argent, que le besoin d’air et d’eau non pollués, la guerre aux drogues économise l’argent, que donner beaucoup d’argent aux écoles publiques est un moyen de gagner de l’argent et que ne plus jamais voter pour un républicain est une façon de faire des tonnes d’argent !

Le problème ultime est de savoir comment se débarrasser de Bush ! Il est vrai que Nader (l’ancien patron de Moore qui s’est en définitive passé de ses services) n’a pas aidé les démocrates en créant le parti des Verts et qu’il compte se représenter aux prochaines élections (nous en connaissons nous-même un bout sur la dispersion des votes…)  Michael Moore lui-même s’est demandé pour quelle raison ne pouvait s’élaborer une fusion Verts-Démocrates pour les élections (nous nous sommes posés la même question…) Selon lui, on doit trouver un « Bushwhacker » (un tombeur de Bush ) et il lance le nom de Oprah Winfrey : Elle est tout à la fois Bruce Springsteen, Mère Thérésa et Princess Di !.

Si Oprah Winfrey[20] refuse, pourquoi pas Tom Hanks ou Paul Newman ou Caroline Kennedy… ? Mais ils préfèrent sans doute leur propre vie à celle qu’ils mèneraient à la Maison Blanche ! Alors, il reste Wesley Clark, ancien Commandant en chef des forces alliées auprès des Nations Unies. Michael Moore l’a entendu sur CNN au moment où Bush décidait de partir en guerre contre l’Iraq contre l’avis d’hommes tels que Wesley Clark. Inutile d’aller plus loin : il est vrai que lors des primaires on a pensé que le Général Clark serait le candidat démocrate face à George W. Bush le 2 novembre. Il talonnait l’ex-gouverneur du Vermont, Howard Dean, dans la course à l’investiture démocrate. Il avait le soutien de Bill-Hillary Clinton et de Madonna. Nous savons depuis que le candidat démocrate sera John Kerry.

Que faut-il faire donc ? Marteler dans les oreilles de son voisin que Bush a été et sera pernicieux pour le pays s’il est réélu, rejoindre la campagne de celui qui veut battre Bush, faire lire aux républicains les meilleurs livres écrits par des Démocrates ( ?!) et surtout « voter. » Chacun sait que le taux d’abstention aux Etats-Unis est un des plus élevés du monde. Le livre de Michel Moore et son film auront-ils le pouvoir de changer les choses, les habitudes, les esprits et les cœurs ? Je suis perplexe parce que le livre ne m’a jamais produit la même sensation que « Bowling for Columbine. » Je n’ai pas découvert de faits véritablement inédits et puis, je trouve que l’auteur se fait parfois des illusions quant à la volonté de changement des Américains. Il faut dire qu’il l’a écrit avant les tristes évènements de Nadjaf et de Falloudjah où les victimes se sont comptées par centaines. Il est vrai que plus en plus de familles américaines ont été choquées par les images de tortures dans la plus sinistre prison d’Iraq, que ces mêmes familles voudraient que leurs fils reviennent du cauchemar qu’est devenu cette guerre entreprise par Bush contre l’avis de la majorité des pays de la planète. Mais, tout ceci, je le sais par les informations, par les documentaires. J’admire toujours Michael Moore pour le désamour qu’il ressent à l’égard de Bush, pour la lutte incessante qu’il mène contre le conservatisme dans ses films comme dans ses livres mais, je le répète, son livre ne m’a pas donné une seule fois les mêmes émotions que « Bowling for Columbine » quand je l’ai découvert pour la première fois.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mes Livres de l’été :

« The Last Juror » de John Grisham - « Oracle Night » de Paul Auster –

« Les Pèlerins du Clair Obscur » de Renée Laurentine

« Vingt ans et un jour » de Jorge Semprun

 

 

« The Last Juror »

 

Mon fils cadet Jean-Claude qui vit à San Francisco est venu me voir pour deux semaines trop courtes et comme toujours il m’a apporté des livres, cette fois-ci The Last Juror (Le dernier Juré) de John Grisham et Oracle Night » (La Nuit de l’Oracle) de Paul Auster. Le premier, c’est évidemment pour la détente car j’ai lu de nombreux livres « sérieux » afin d’en rendre compte durant notre année d’<ecrits-vains> et j’ai besoin du plaisir que m’a toujours apporté la lecture de Grisham qui connaît bien cette ambiance légale à laquelle il se réfère et surtout ce Mississipi profond et la petite ville de Clanton dans le Ford County qu’il avait abordée dans son premier ouvrage A Time to kill. 

Dans The last Juror John Grisham revient en effet dans le Mississipi, là où tout a commencé pour lui – à Clanton et quelques caractères de ce premier livre sont également de retour, en particulier l’avocat Lucien Wilbanks, un personnage important puisqu’il défend un homme accusé de viol et de meurtre face à douze jurés choisis dans le comté et Harry Rex Vonner, un détective privé qui organise des parties très arrosées dans une baraque de la forêt voisine. Mais Grisham revient pour d’autres raisons également aux racines de ses histoires et j’ai apprécié la façon dont il sait si bien décrire la vie dans un petit bourg, à l’intersection de la place, du palais de justice, de l’hebdomadaire local, des cafés, des églises, toutes ces institutions qui sont le tissu social d’une communauté.

Joyner William Traynor, d’abord J. William, puis simplement Will, est un jeune homme de 23 ans fraîchement diplômé d’une université de Syracuse qui est embauché dans le journal dont le propriétaire - rédacteur  est une vieux célibataire excentrique qui se dédie exclusivement aux rubriques nécrologiques. Will sera très vite amené à reprendre l’hebdomadaire à son compte grâce à l’argent que lui prêtera sa riche grand-mère Bee Bee quand le vieil homme l’aura conduit à la banqueroute. Le problème pour le nouveau propriétaire sera de se faire accepter par les gens de la petite ville comme un membre à part entière, ce qui n’est facile nulle part dans le monde et encore moins dans le Mississsipi.

Le sujet du roman est bien sûr l’arrestation et le jugement de Danny Padgitt pour le viol et l’assassinat d’une jeune femme sous les yeux de ses deux enfants âgés de trois et six ans qui se réfugient effrayés chez les voisins pendant que le meurtrier s’enfuit dans sa voiture et se saoule jusqu’à ce qu’il en perde le contrôle et ne puisse rejoindre  sa riche et puissante famille qui se livre à toutes sortes de trafics illégaux dans un île qui lui appartient depuis des générations. Clanton est galvanisé par cet horrible meurtre et c’est l’élection d’un jury comportant pour la première fois des Blancs et des Noirs qui entraîne l’évolution de la ville et permet à Will de faire connaissance avec la communauté noire quand il lie des liens de longue amitié avec l’un des jurés de couleur, Miss Callie Ruffin, mère de huit enfants dont sept sont des professeurs d’université et Sam, le dernier, un étudiant qui s’oppose à son envoi au Vietnam et doit se réfugier hors de la ville.

Je crois que l’amitié avec Miss Callie qui commence au cours d’un déjeuner concocté par ce cordon-bleu hors pair où elle met tous les produits de son jardin et nous donne une idée savoureuse de la cuisine du Sud (que je connais bien pour avoir séjourné en Louisiane à plusieurs reprises) est un élément essentiel du récit. C’est à travers elle que nous connaissons l’attachement de la communauté noire à la religion dont Miss Callie reproche à son amie Will de ne pas observer les rites. Mais lesquels ? Pour plaire à son amie, le jeune rédacteur visite au cours des dix années qui suivent son achat du journal plus de soixante églises sectaires réparties tout le long de Ford County sans pour autant adhérer à l’une d’elles mais en y étant de mieux en mieux accueilli. C’est ainsi qu’il décide très vite de poursuivre l’œuvre de son prédécesseur, c’est-à-dire d’écrire des rubriques nécrologiques mais en y ajoutant celles des défunts de couleur. Même si la communauté blanche est d’abord surprise, elle doit s’y faire puisqu’il n’y a pas d’autre hebdomadaire dans Clanton.

Will est le témoin de la difficile intégration des Noirs non seulement dans la vie sociale mais également dans les écoles publiques où les enfants sont admis beaucoup plus tard que dans les autres Etats du Sud. Il assiste aussi durant ces dix années à l’évolution du commerce qui n’est pas différente de celle que nous avons observée en France et dans le monde : l’éclosion des grandes surfaces dont la prétention officielle est de pratiquer des tarifs plus abordables que les petits commerçants mais en définitive ne font que les tuer sans pour autant diminuer les taxes des contribuables.

Tout en se voulant observateur et conteur et il l’est d’une façon très agréable, John Grisham-Will n’en oublie pas pour autant l’histoire du viol et du meurtre. Un moment crucial de l’affaire est la décision prise par tous les jurés de déclarer Danny Padgitt coupable malgré le fait que sa famille ait payé des témoins pour donner un alibi au garçon. Quand il l’apprend, Danny qui a profité de conditions exceptionnelles de détention grâce aux liens qui unissent le shérif à sa famille menace les jurés de s’en prendre à eux s’ils le condamnent à mort. C’est peut-être la raison pour laquelle il est condamné à perpétuité, certains jurés ayant eu sans doute peur des conséquences d’un vote inéluctable. Le garçon est relâché au bout de huit ans pour bonne conduite malgré les efforts de Will dans sa tentative de faire revenir les juges sur leur décision et les meurtres des jurés commencent. Inutile d’ajouter qu’en dépit des apparences, il faut rechercher le coupable ailleurs. Mais c’est le dénouement et je ne veux pas gâcher le plaisir de lecteurs potentiels. Il coïncide avec la vente à une grosse compagnie de presse du journal par Will qui a fait fortune en dix ans, est maintenant un membre de la communauté et pourrait vivre largement de ses revenus, organisant des voyages d’où il rapporterait les plus beaux cadeaux du monde à sa chère Miss Callie. Malheureusement, l’homme doué des meilleures intentions du monde ne fait pas toujours ce qu’il veut…

 

Je suis depuis longtemps une lectrice assidue de Paul Auster et je connais trois personnes au moins qui ont la même passion que moi, mes amis Jacques (dont je lirai le compte-rendu sur ce livre après avoir rédigé le mien afin de ne pas être influencée !), Anita et Renée Laurentine. Avant de me tourner vers son dernier livre Oracle Night (La Nuit de l’Oracle), je me suis souvenue que j’avais cité, parlant de mes lettres aux auteurs que lisais volontiers, celle que j’avais écrite à Paul Auster et que je voudrais rappeler ici  car j’ai envie de savoir dans quelle mesure il est resté fidèle à son imaginaire ou a évolué dans un sens qui me permettra de découvrir les nouvelles facettes de son écriture et de sa pensée, vingt ans s’étant écoulés depuis que je l’ai découvert pour la première fois dans sa New York Trilogy (Trilogie New Yorkaise.) 

 

Lettre à Paul Auster

 

La lecture de votre nouvelle City of Glass (Cité de Verre) a tout d’abord été une expérience originale et excitante. J’ai cru à tort qu’elle renouvelait le genre du thriller intellectuel. Très différente de votre premier livre Moon Palace (Palais de la Lune), elle avait en commun avec lui le fait que vous utilisez New York non comme toile de fond mais comme partie intégrante de l’action.

 

Plus tard, j’ai découvert que vous n’aviez sans doute pas envie de réinventer le thriller mais que vous vous intéressiez d’une manière très philosophique à la théorie du « non-être » de l’homme et de l’existence. C’est tout au moins ma façon de vous lire : Quin n’est pas Quin mais il n’est pas non plus Wilson ou Stillman ou Dark ou Auster ou... n’importe qui de réel. Paul Auster n’est pas Paul Auster car vous êtes vous-même Paul Auster. Peter Stillman Senior n’est pas Peter Stillman N°1 car il peut être aussi bien Peter Stillman N°2 et Peter Stillman Junior dit lui-même qu’il n’est pas Peter Stillman. Quant à Virginia, nous ne saurons jamais qui elle est car toutes les choses qu’elle fait, qu’elle signe (comme les chèques) avant de s’évanouir en fumée, sont fausses. Henry Dark n’a jamais existé, il est l’invention du Professeur Stillman qui a rédigé lui-même le pamphlet de Dark. Allons plus loin : Cervantès n’existe pas vraiment, au moins comme écrivain. Il est traducteur ou éditeur ou la concrétisation de Don Quichotte qui peut bien être l’émanation de quatre personnes dont Sancho Panza.

Votre nouvelle m’a constamment rappelé Berkeley qui est, je n’ai pas besoin de vous le rappeler, le créateur de l’Idéalisme Immatérialiste. Pour lui, ce que nous appelons « le monde tangible » n’est que phénoménal, il n’a pas de réelle substance ou permanence ou activité propre. Tout l’être des corps est d’être perçu : esse est percipi.

J’apprécie les auteurs et la littérature américaine et je suis loin d’être comme les Européens, les Français surtout, qui montrent une certaine condescendance envers l’esprit d’outre-Atlantique.[21]  Je suis au contraire persuadée qu’un grand nombre de vos lecteurs se plaît à rechercher le second ou le troisième degré d’une oeuvre littéraire (comme se plaisait à le faire et me l’a enseigné une de mes assistantes d’anglais qui n’est jamais arrivée à se contenter d’une première saveur mais recherchait ce qu’il pouvait y avoir d’inédit ou de caché derrière la recette.) J’aime ainsi découvrir les symboles mais je me complais également avec les êtres réels et j’ai ressenti une certaine frustration quand Daniel Quin auquel je m’étais sentimentalement attachée a entrepris son expédition vers l’évanescence inéluctable, une fatalité absolue puisqu’il est la réincarnation du petit Peter qui vivait seul dans une chambre et recevait sa nourriture d’une personne qu’il ne pouvait apercevoir. En fait les seuls personnages de votre nouvelle qui ont une certaine tangibilité sont la femme et le fils défunt de Quin. Disons que l’émotion de votre héros quand il pense à sa femme ou à son fils est intense et réelle.

 

Ainsi votre récit est basé sur l’apparence et la fatalité. La destruction de la Tour de Babel était une fatalité comme l’était la destinée de tout homme qui tentait de s’opposer au pouvoir essentiel de Dieu. Alors j’aimerais terminer cette lettre par ces quelques réflexions en forme de questions :

 

- Si la vie n’est qu’apparence, peut-on y inclure la fatalité ?

- Le « non-être », comme j’ai choisi d’appeler votre théorie, peut-il intégrer la fatalité puisque la fatalité est en soi une finalité ?

   - L’apparence peut-elle avoir une finalité puis qu’elle n’existe pas ?

 

Nous sommes loin, n’est-ce pas ? du thriller intellectuel et moderne que j’ai évoqué au début de cette lettre mais en dépit de la tristesse que j’ai ressentie à laisser Quin à sa tragique « non-destinée », je tiens à vous féliciter d’avoir produit une oeuvre aussi dense et aussi génératrice de réflexions en si peu de pages.[22]

 

« La Nuit de l’Oracle »

 

1982 : Victime d’un grave accident Sydney Orr, un jeune auteur new-yorkais, réapprend tout doucement à vivre en s’astreignant chaque jour à des promenades de plus en plus longues. Au cours de l’une de ses déambulations dans Brooklyn, l’écrivain convalescent arrive devant une drôle de papeterie « Paper Palace » tenue par un énigmatique chinois, Monsieur Chang. Il découvre sur une étagère quatre carnets de différentes couleurs fabriqués au Portugal et, n’ayant plus rien écrit depuis son retour de l’hôpital, il jette son dévolu sur un carnet bleu qui le séduit de prime abord.

Dès son retour dans son appar

Additif : Je voudrais ajouter à mon propre commentaire de « La Nuit de l’Oracle » celui de mon ami Jacques et j’essaierai ensuite de comparer nos points de vue :

 

La Nuit de l’Oracle - Traduction de Christine le Bœuf

Comte-rendu de Jacques Tessier :

 

Après Le livre des illusions dont la toile de fond était une réflexion sur la signification de l’art, Paul Auster se penche, dans La Nuit de l’oracle, sur les vertiges et les complexités de la création romanesque. Il le fait en promenant le lecteur dans un dédale narratif qui, sans être totalement inextricable, est tout de même suffisamment alambiqué pour le tenir en haleine durant 230 pages. Pour ma part, j’ai été très vite englué comme un insecte dans sa toile, pris au jeu des interrogations que Paul Auster, en maître incontesté de la narration, nous amène à nous poser. Comme pour la lecture d’un roman policier classique parsemé d’indices, de fausses pistes, de demi-vérités et de mensonges trop crédibles pour être honnêtes, je n’ai pu faire autrement que de chercher des liens entre les personnages et les histoires, échafauder des hypothèses, tenter de déjouer les pièges, bref rester intellectuellement actif et toujours sur le qui-vive.

Paul Auster part d’une constatation simple. Tous les romanciers, tous les créateurs de personnages et d’histoires, se posent inévitablement ces questions : pourquoi ai-je choisi ce type de personnage comme héros de mon roman ? Quels sont les rapports entre ce que je vis aujourd’hui, mon histoire, mon vécu, ma personnalité intime et les personnages que j’invente ? Pourquoi ce choix plutôt qu'un autre ? Quels sont les rapports entre le réel que je vis, moi, romancier, et celui que je crée ? Et, question plus redoutable encore, dans quelle mesure le monde que je crée peut-il interférer dans ma vie et l’influencer ?

Ce questionnement est une caractéristique des romanciers contemporains souvent plus intimistes ou dans le plus mauvais des cas, plus nombrilistes que ceux d’antan. La mode littéraire est aujourd’hui à l’introspection, au dévoilement total, à l’auto fiction dans laquelle on sort ses tripes avec allégresse. Il y a globalement dans la littérature d'aujourd’hui, moins de personnages, et lorsqu’il y en a, ils n’ont pas la même fonction démonstratrice que les personnages des romanciers du siècle dernier. De plus, la psychanalyse est passée par là, poussant l’auteur à prendre quelque distance avec ce qu'il écrit : il sait bien, au fond, qu’en écrivant, même s'il ne parle pas directement de lui, c'est tout de même lui qu’il met en scène, que ses choix de personnages ou de situations ne sont pas neutres mais au contraire le représentent, le décrivent avec plus d’exactitude que la plus parfaite des biographies.

Partant de là, Auster a imaginé, pour bâtir son histoire, une situation de départ simple et même classique mais qui va devenir rapidement labyrinthique. Le narrateur, Sidney Orr, est un jeune écrivain new-yorkais prometteur. Vous pourriez déjà commencer à bâiller d’ennui devant la banalité de ce choix : un choix de fainéant pourriez-vous dire. Un auteur qui choisit comme personnage principal un écrivain sait qu’il ne perdra pas ainsi un temps précieux pour se documenter. Si vous pensez ainsi, vous vous trompez lourdement ! Le choix de Paul Auster est imposé par l’idée de départ : son narrateur ne peut être qu’un romancier et même un romancier New-Yorkais ! Sidney Orr est donc marié à une femme qu’il aime et qui l’aime, tout va bien, semble-t-il, de ce côté. Il sort de l’hôpital et d’une maladie dont on saura peu de chose au début du roman sinon qu'elle a failli le tuer. Très vite, poussé par une nécessité qui semble vitale, il commence à écrire une histoire sur un carnet bleu provenant du Portugal acheté à un papetier chinois du nom de Chang. Nick Bowen est le héros de cette histoire que Sidney commence à écrire dans le carnet bleu. Auster va donc mener en parallèle l’histoire personnelle de Sydney et celle de Nick, le héros de son roman, et va peu à peu nous montrer toute la complexité des liens qui lient ces deux histoires et à travers cette complexité nous dévoiler les ressorts même de l’écriture romanesque et ses implications.

Nick est un éditeur qui vit et travaille à New York, tout comme Sidney. Il reçoit de Rosa Leightman, petite fille de Sylvia Maxwell, écrivain connu et décédé depuis peu, le manuscrit d'un roman jamais publié :  La Nuit de l'oracle. Nick frôle la mort quand un objet tombé d’un toit s’écrase à quelques centimètres de lui. Il décide alors brusquement de quitter sa femme, de lâcher son travail, sans rien dire à personne, et de partir vivre une autre vie à Kansas City, où il va se retrouver - hasard des rencontres - à l'hôtel Hyatt Regency.

Quel est le rapport entre la vie de Sidney Orr et ce qui arrive à Nick Bowen ? Paul Auster nous le révèle au tout début du livre : l’ami le plus proche de Sidney Orr, John Trause, écrivain reconnu, lui a suggéré d’utiliser l’histoire de Flitcraft et d’en faire un roman. Flitcraft est un personnage tiré du roman, Le faucon maltais de Dashiel Hammet (histoire dans l’histoire à l’intérieur de ce roman). A la suite d’un incident qui a failli lui coûter la vie, Flitcraft prend conscience que  le monde est régi par le hasard  et il quitte, sans rien dire à personne, son travail, sa famille, pour vivre une nouvelle vie dans une autre ville.

On voit ici à l’œuvre un des thèmes abordés par Paul Auster : le rôle de l’intertextualité dans la création romanesque. Il y a rarement une table rase dans l'écriture romanesque, la littérature est le matériau de base de la littérature, mais comment cela peut-il se passer dans la vie du romancier, d’une façon concrète ? Comment le romancier se nourrit-il de ses rencontres littéraires pour créer de nouveaux univers ? C’est un des nombreux thèmes de ce roman, qui en contient bien d’autres ! Ainsi de la part du hasard dans le choix des personnages et des évènements. Tout comme le hasard a failli coûter la vie à Flitcraft (ou lui sauver la vie selon le point de vue que l’on adopte), il intervient constamment dans les choix du romancier. Ainsi, nous dit Sidney Orr dans une note de bas de page de son carnet, le choix de Kansas City comme point de chute pour Bowen était arbitraire - c'est le premier endroit qui m'était venu à l'esprit, sans doute parce que c'est une ville tellement éloignée de New York, coincée en plein centre des terres : Oz dans toute sa glorieuse étrangeté. C’est après avoir embarqué Nick à destination de Kansas City que je me suis rappelé la catastrophe du Hyatt Regency, un événement authentique qui s’était passé quatorze mois auparavant (en juillet 1981.)

Dans la création d’un personnage est-ce toujours la part de hasard ou un processus mental inconscient, lié à des souvenirs lointains et déformés, à des lectures oubliées, qui compte le plus ? Sidney Orr tente de comprendre comment il a créé le personnage de Sylvia Maxwell, l'auteur du livre la Nuit de l'oracle que veut publier Nick Bowen. A-t-il inventé ce nom, ou bien est-il celui d’une romancière qu’il a lu jadis et qu’il a oubliée ? La Nuit de l'oracle est-il le titre d'un livre qui a été réellement écrit ? Tout cela est brumeux pour lui, impossible de faire la distinction entre l’imprécision de ses souvenirs et la création de son imagination. John Trause, son ami, a lu des livres d’une Sylvia Monroe, mais Sylvia Maxwell, ça ne lui dit rien. Sylvia Monroe a écrit un livre dont un des titres comporte le mot nuit, mais c’est bien mince dautant plus que lui-même n'a pas lu ce livre.

De même le choix par Sidney Orr du personnage de Ed Victory, chauffeur de taxi qui doit jouer un rôle déterminant dans la vie de Nick Bowen, est aussi le compromis entre le hasard et le fruit des lectures de Sidney. Celui-ci décide de faire de Ed Victory un collectionneur d'annuaires téléphoniques. Or Sidney possède un exemplaire d’un des annuaires téléphoniques des années 1937-38 de Varsovie. Comment ce simple objet peut-il intégrer le roman ? Que peut imaginer Sidney pour justifier qu’un personnage devienne un collectionneur obsessionnel d’annuaires téléphoniques ? Quels sont les mécanismes qui relient la vie et les expériences de Sidney Or à ce personnage (ainsi qu'au personnage de Bowen) ? Paul Auster nous le montre tout en créant sans avoir l’air d'y toucher, des personnages secondaires puissants et originaux, à tel point qu’on se dit que n'importe lequel d’entre eux ferait un extraordinaire héros d'un autre roman. On découvre à travers eux, au fil des pages, comment le plus petit événement de la vie, l’information qui semble la plus dérisoire, peuvent servir de matériau pour construire, créer, inventer.

Mais cette création n'est pas neutre pour l’écrivain, elle va à son tour influencer sa vie, les personnages même. C’est l’objet d'une discussion entre le narrateur et son ami John Trause. Celui-ci lui parle d’un écrivain qu’il avait connu et qui avait décidé de ne plus écrire car il tenait un de ses poèmes pour responsable de la mort de sa fille : Nous avons parlé assez longtemps de cette histoire, John et moi, et je me souviens de la fermeté avec laquelle je condamnais la décision de l’écrivain comme une aberration, une lecture erronée du monde. Il n’existait aucun lien entre l’imagination et la réalité, disais-je, aucun rapport de cause à effet entre les mots d’un poème et les événements de nos vies… A ma surprise, John était d'avis opposé…Les pensées sont réelles, disait-il, Les mots sont réels. Tout ce qui est humain est réel et parfois nous en savons certaines choses avant qu’elles ne se produisent, même si nous n’en avons pas conscience. Nous vivons dans le présent, mais l’avenir est en nous à tout moment. Peut-être est-ce pour cela qu’on écrit, Sid. Pas pour rapporter des événements du passé, mais pour en provoquer dans l’avenir.

Paul Auster nous entraîne là dans un autre lieu, plus mystérieux, qui nourrit le désir d’écrire. Il l’évoque à travers l’évolution du personnage Sidney Orr : dans quelle mesure les mots jetés sur le carnet bleu vont-ils influencer sa vie, être parmi les éléments fondateurs d’un drame ? Sidney Orr finit par comprendre ce que voulait dire son ami et déchire le carnet. A certains moments, écrit Sidney Orr, après avoir déchiré le carnet, pendant ces quelques jours, j’ai eu l’impression que mon corps était transparent, une membrane poreuse à travers laquelle pouvaient passer toutes les forces invisibles du monde - un réseau aérien de charges électriques transmises par les pensées et les sentiments des autres. Je soupçonne cet état d’avoir été à l’origine de la naissance de Lemuel Flagg, le héros aveugle de La Nuit de l'oracle, cet homme si sensible aux vibrations qui l’entouraient qu’il savait ce qui allait se passer avant même que n’aient eu lieu les événements eux-mêmes. Je ne savais pas, mais chacune des pensées qui me passaient par la tête me désignait cette direction…Le futur était déjà en moi, et je me préparais aux désastres à venir.

Un des éléments caractéristiques de ce roman est la longueur des notes de bas de page. Certaines d’entre elles s’étalent sur trois pages du roman, et on peut se demander pourquoi Auster a utilisé cette technique plutôt que d’incorporer ces notes dans le cours du récit. La longueur des notes heurte le lecteur en coupant le rythme de la lecture puisqu'il faut revenir sans cesse en arrière, plusieurs pages avant. En même temps, chacune de ces notes est écrite avec un tel luxe de détails et une telle habileté qu’on finit par souhaiter qu’elle ne s’arrête pas : elles sont aussi intéressantes, y compris d’un point de vue romanesque, que le récit initial ! Il y a chez Paul Auster le désir de jouer avec le lecteur sur l’aspect contradictoire de ces notes de bas de page : d'une part elles ancrent le lecteur dans la réalité, en donnant au récit une véracité réaliste analogue aux notes de bas de page utilisées par Jules Verne dans ses romans. D’autre part, et contradictoirement, elles tentent, par leur longueur même, de rompre avec l’illusion romanesque en amenant le même lecteur à établir une distanciation critique dans sa lecture un peu analogue à celle que pratiquait Diderot dans Jacques le fataliste.

Mais il y a bien d’autres pistes de lecture dans cet extraordinaire roman, un article n’y suffirait pas ! Je vous laisse donc le soin de les découvrir, et d'en découvrir d'autres encore ! De toute façon, vous l’avez compris, j’ai beaucoup aimé ce nouveau roman de Paul Auster, une vraie mine d’or (d’Orr), le genre de livre qu'on ne se lasse pas de relire parce qu’on est assuré d’y découvrir de nouvelles pépites !

 

Après avoir terminé de lire le compte-rendu de Jacques, j’ai constaté que nos lectures étaient différentes à plusieurs niveaux :

Tout d’abord, Jacques a lu une traduction qui ne rend pas toujours exactement, même quand elle est réussie, le texte original et puis, surtout, il a fait en bon prof de maths une synthèse de l’histoire alors que l’éternelle conteuse que je ne cesserai d’être s’est plutôt attachée à l’analyse des personnages et à ce qui rapprochait non seulement les auteurs - Paul Auster, John Trause et Sydney - mais leurs cheminements, les femmes des auteurs - Grace et Eva - mais leurs cheminements, les objets des auteurs - les fameux carnets bleus et portugais de Chang, Sydney et John - mais leur influence sur les auteurs, les accidents de Sydney, Nick Bowen, John Trause mais leur influence sur le cours des évènements, les amours entre Sydney et Grace, John et Grace, Nick Bowen et Eva mais leur influence sur le cours de leur existence, la rencontre de Nick et Ed Victory mais la triste fin de Ed à l’hôpital, cause involontaire de l’enfermement de Dick, le sentiment d’abandon de Chang et sa décision de ne plus vendre à Sydney les carnets bleus et de s’enfuir vers d’autres lieux mais la destruction de ces carnets qui ne pouvaient qu’être néfastes et détruire la vie sentimentale de Sydney et de Grace…  Je pourrais poursuivre et trouver d’autres liens entre Paul Auster, ses personnages, ses doubles devrais-je dire, mais je ne vais pas faire un nouveau compte-rendu. Je crois que Jacques s’attache plus à la philosophie qui est toujours présente dans les romans de l’auteur alors que je fouille dans le texte et dans les notes de bas de page pour rechercher ce qui explique les différentes phases et le dénouement. Je crois que Jacques s’implique plus que moi et que je reste une lectrice de bonne volonté.

 

tement de Brooklyn qu’il partage avec sa femme Grace, il s’enferme dans son étude, ouvre le carnet et commence à écrire en partant d’une idée que lui a suggérée son ami John Trause (l’anagramme d’Auster), un célèbre écrivain ami du père de Grace : prendre comme thème de base la décision de Flitcraft, le héros de Dashiell Hammet dans son Faucon Maltais, de tout quitter pour recommencer une nouvelle vie après avoir échappé de peu à la mort quand une poutre  tombe d’un toit à quelques centimètres de lui.

Sydney (Sid) choisit pour sa part comme héros un éditeur dont le couple a quelques problèmes. De même que Flitcraft, Nick Bowen échappe à la mort suite à la chute d’une gargouille qui le frôle sans l’assommer. Il décide alors sur un coup de tête de partir à l’aventure avec pour seul bagage un manuscrit inédit La nuit de l’oracle, confié par Rosa, la petite-fille d’une auteure décédée, Sylvia Maxwell. Il prend à La Guardia un billet pour la première destination disponible, Kansas City, dont Sid écrit dans une note de bas de page : Kansas City was an arbitrary choice for Bowen’s destination – the first place that popped into my head. Possibly because it was so remote from New York, a town locked in the center of the heartland : Oz in all its glorious strangeness. ( Kansas City était un choix arbitraire de destination pour Bowen - le premier endroit qui ait jailli dans ma tête. Peut-être parce qu’elle était si lointaine[23] de New York, une ville coincée au cœur de la terre : Oz dans toute sa glorieuse étrangeté.) Il saute dans un taxi pour se faire conduire au Hyatt Regency et donne au chauffeur, Ed Victory, un pourboire royal quand il apprend que c’est sa dernière course et que l’homme va maintenant se livrer à sa passion favorite qu’il révèle sur sa carte de visite : la préservation historique !

Sid écrit durant au moins trois heures sur le carnet bleu et, quittant son étude, il découvre que sa femme est de retour. Elle prétend même qu’elle est entrée dans l’étude après avoir frappé et ne l’a pas vu… Le lendemain samedi, ils vont dîner chez John Trause retenu chez lui par une phlébite. Sid éprouve un sentiment étrange : I had stolen John’s apartment for my story in the blue note-book and when we got to Barrow Street and he opened the door to let us in, I had the strange, not altogether unpleasant feeling that I was entering an imaginary space, walking into a room that was not there. (J’avais volé l’appartement de John pour mon histoire du carnet bleu et quand nous arrivâmes à Barrow Street et qu’il ouvrit la porte pour nous accueillir, j’eus l’étrange, pas du tout désagréable, sentiment d’entrer dans un espace imaginaire[24], de marcher dans une pièce qui n’était pas là.)  En se rendant à la salle de bains après avoir saigné du nez comme cela lui arrive souvent depuis son retour de l’hôpital, Sid traverse la chambre de John et aperçoit sur son bureau le même carnet acheté chez Chang : l’écrivain lui confirme qu’ayant longuement séjourné au Portugal, il écrit depuis longtemps sur ces carnets qu’il choisit toujours de couleur bleue. Dans le taxi qui les ramène à Brooklyn, Grace s’écarte soudain de son mari pour pleurer. Elle ne sait quelle raison donner à Sid pour ce soudain accès de tristesse si rare chez elle qu’il aime de tout son cœur.

Le lendemain, Sid retourne à son carnet bleu  et à Nick Bowen. Celui-ci s’aperçoit, quand il veut se constituer une garde-robe, qu’aucune de ses cartes de crédit n’est encore valable. Il comprend que sa femme, devant sa disparition et craignant qu’on ne l’ait volé ou enlevé, a prévenu la banque qui a fait le nécessaire. Nick n’a plus rien, il ne veut pas prévenir Eva mais il essaie de prendre contact avec Rosa et laisse un message sur son répondeur, lui donnant le seul numéro de téléphone qu’il connaisse à Kansas City, celui du chauffeur, Ed Victory, qu’il a trouvé sur la carte de visite. Il quitte l’hôtel subrepticement, n’emportant avec lui que La nuit de l’Oracle, et se rend chez Ed pour lui demander de l’aide et si possible un travail.

Celui-ci l’accueille très gentiment et quand il apprend son histoire lui propose de travailler avec lui dans le local où il procède à la classification de ses documents historiques qui se révèlent être des annuaires téléphoniques de toutes les villes américaines et de nombreuses villes étrangères dont les plus anciens remontent aux années 30 car dit Ed : This room contains the world. Or at least part of it. The names of the living and of the dead. The Bureau of Historical Preservation is a house of memory, but it’s also a shrine to the present. By bringing those two things together, I prove to myself that mankind is not finished.  (Cette pièce contient le monde. Ou du moins une partie du monde. Les noms des vivants et des morts. Le Bureau des Préservations Historiques est une maison de la mémoire mais c’est aussi un lieu consacré au présent. En réunissant les deux choses, je me prouve que l’humanité n’en est pas à sa fin.)[25] 

Pendant que Nick se dédie à ses nouvelles fonctions, Eva découvre qu’il est à Kansas City. Elle s’y rend pour essayer d’avoir de ses nouvelles et fait placarder sa photo dans toute la ville. Rosa décide également de se rendre à l’appel de l’ancien éditeur. Mais Ed dont le cœur est fragile fait un infarctus et meurt à l’hôpital. Il a confié à Nick les clefs de sa chambre, de son local et de l’abri souterrain où il a logé son nouvel employé. Celui-ci oublie ses clefs dans le local des annuaires, rentre dans son abri qu’on peut ouvrir de l’extérieur mais, sans clef pour ressortir, il est pris au piège, ne peut savoir qu’Ed est mort, qu’Eva et Rosa sont à Kansas City. Prisonnier de ses quatre murs, il ne sait pas ce qu’il va devenir quand l’oxygène manquera.

Arrivé à ce point de son récit, Sydney est bloqué. Soudain, plus un mot ne lui vient à l’esprit. Il décide d’aller prendre l’air et de retourner à la boutique de Monsieur Chang pour savoir s’il reste encore des carnets. Stupéfait, il constate que l’homme a mis les clefs sous la porte et que le Paper Palace n’existe plus. Un week-end s’est écoulé seulement et plus rien.

C’est à partir de ce blocage et de la disparition de Chang qui entraîne avec lui  tout espoir d’acheter d’autres carnets que la vie de Sid va prendre un tour de plus en plus funeste. Il ne s’en rend pas tout de suite compte mais il est surpris quand Grâce lui raconte un cauchemar qui coïncide en tous points avec l’histoire du local et de la chambre où Nick est enfermé avec une variante : ce sont Grace et Sid qui, après avoir vécu quelques heures merveilleuses dans la chambre, sont soudain pris au piège de la porte. Sid rencontre ensuite Monsieur Chang à la « White Horse Tavern » et le Chinois l’entraîne dans une aventure avec une belle noire martiniquaise qui, pour ne durer que quelques minutes, plonge Sid dans un indicible remord. C’est au tour de Grace de disparaître un jour et une nuit sans donner de nouvelles puis de revenir en avouant à son mari qu’elle est enceinte mais ne sait si elle gardera le bébé. S’ensuit une des premières graves disputes entre les époux puis la décision prise par Sidney de laisser Grace seul juge de sa décision.

Les relations entre John Trause et Sid tournent à l’aigre quand le jeune auteur avoue à son ami que Grace est enceinte. John dit qu’elle doit absolument avorter et les deux hommes se disputent pour la première fois de leur vie. Suite à cette querelle, à leur prompte réconciliation et Sid ayant avoué à John qu’un projet de scénario qui lui aurait rapporté cinquante mille dollars venait d’être refusé par Hollywood, ce dernier lui confie un projet qu’il gardait dans ses tiroirs depuis sa jeunesse et qui pourrait convenir aux mêmes studios ou constituer le point de départ d’une pièce de théâtre.[26] Sid le perd dans le métro. Il rentre chez lui et s’aperçoit avec horreur que l’appartement a été cambriolé par un voleur qui s’est introduit par la fenêtre non protégée de la cuisine. Tous les objets chers à Grace ont disparu et la lithographie qu’elle aimait plus que tout parce qu’elle l’avait acheté à Paris dans sa vingtième année est déchirée sur le sol. Sid remet en ordre l’appartement du mieux qu’il peut avant l’arrivée de Grace.

 A sa prochaine visite, il n’ose parler de la perte du manuscrit à John toujours cloué dans un fauteuil par la phlébite et qui lui demande d’aller voir son fils Jacob dans un centre de désintoxication : « Les Smithers. » Il lui révèle en même temps que Grace a connu Jacob depuis son enfance mais que le garçon l’a toujours détestée et même est allé jusqu’à lui donner une gifle. Malgré tout, Sid rend visite au garçon qui lui semble bien mal en point et inapte à renoncer à ses vices. Marchant pour se dégourdir un peu les jambes, Sid aperçoit dans Lexington Avenue un nouveau « Paper Palace » tenu par Monsieur Chang qui l’accueille très mal parce qu’il l’a abandonné après son aventure avec la Martiniquaise et refuse violemment de lui vendre le dernier carnet du Portugal.

Comme une trentaine de pages du carnet bleu sont déjà remplies par l’histoire de Nick Bowen, Sid entreprend de terminer les dernières avec une histoire imaginaire ( ?) de Grace dans laquelle il en fait la maîtresse de John, une bonne raison pour Jacob de la détester, et de John le père de l’enfant que la jeune femme a décidé heureusement de garder. A peine a-t-il terminé d’écrire qu’il se souvient d’une conversation avec John où il fut question d’un écrivain français qui, quelques années auparavant, avait publié un long poème narratif évoquant la noyade d’un enfant. Deux mois après, la petite fille de l’auteur s’était noyée en mer et son père avait décidé de ne plus jamais écrire une ligne car, selon lui, les mots pouvaient tuer. John a confirmé cette hypothèse : We live in the present but the future is inside us at every moment. Maybe that’s what writing is all about, Sid. Not recording events from the past, but making things happen in the future. (Nous vivons dans le présent mais le futur est en nous à tout moment. Peut-être est-ce là toute l’écriture, Sid. Non de rappeler des évènements du passé mais de faire que les choses arrivent dans l’avenir.) Sid se saisit alors du carnet, en déchire toutes les pages, les met dans un sac poubelle qu’il va jeter sous un tas d’ordures, loin de chez lui.

Il rentre, prépare le dîner et s’apprête à passer une soirée calme et agréable avec Grace. Comme ils n’ont plus de télévision, il ne peuvent savoir qu’on vient d’annoncer la mort de John d’une embolie pulmonaire. On sonne à la porte vers huit heures du soir : c’est Jacob aux aguets qui vient exiger cinq mille dollars pour se sortir du pétrin. Comme le couple n’a pas appris la mort de son père et que Sid ne sait pas que, juste avant de s’éteindre, John lui a envoyé un chèque de trente mille dollars pour qu’il puisse payer toutes les dettes que son accident et son séjour à l’hôpital ont accumulées, il dit à Jacob qu’il n’a rien d’autant plus qu’il est certainement le voleur de la semaine précédente qui a dérobé tous leurs objets de valeur et qui a déchiré la lithographie de Grace. Le garçon s’en prend alors à la jeune femme enceinte qu’il roue de coups contre lesquels elle ne peut se défendre. Sid se saisit d’un couteau de cuisine et menace Jacob de le frapper mais celui-ci se dégage et s’enfuit. Une ambulance vient chercher Grace qui perd son enfant et ne revient à la vie qu’après trois jours de coma.

Sid assiste aux obsèques de John dont il n’a connu le décès qu’en téléphonant aux parents de Grace pour les prévenir de l’agression dont elle venait d’être victime. Il rentre chez lui où il trouve la lettre de John et le chèque de trente mille dollars et il repart à l’hôpital pour y retrouver sa femme.

 

Je m’aperçois que pour mieux suivre les méandres de ce livre qui m’est apparu comme une série de matriochkas (par là j’entends de plusieurs histoires qui s’emboîtent les unes dans les autres), j’ai dû commencer par le résumer. Il est en effet très dense, d’autant plus que les notes de bas de page ne sont pas de simples indications de sources mais font corps avec le texte et comportent parfois plusieurs pages. En fait, je veux dire que je l’ai lu non comme un récit de l’imaginaire mais comme plusieurs romans dont les deux principaux comportent chacun trois personnages : Sydney, Grace et John d’une part, Nick, Eva et Rita d’autre part. A ces deux histoires principales, il faut ajouter celle du synopsis d’un scénario refusé par Hollywood, celle de la nouvelle confiée par John à Sid comme base d’un scénario ou d’une pièce de théâtre et celle d’Eva dans une vie antérieure à sa rencontre avec Sydney. En fait, Paul Auster qui m’apparaissait comme un auteur pouvant exprimer sa pensée profonde en peu de lignes a évolué au point que je doive la découvrir dans un nombre peut-être excessif d’histoires qui, je l’ai dit plus haut, s’emboîtent les unes dans les autres.

Que dirai-je ? J’ai profondément ressenti, pour la première fois peut-être, le pessimisme de Paul Auster qu’il ne peut inventer pour les besoins de l’histoire. Ce pessimisme réside bien sûr dans les questions négatives que se pose Sydney sur sa bien-aimée Grace, dans la découverte que Grace l’a peut-être trompé avec John et dans ses doutes quant à la paternité de leur futur enfant, dans les questions que Grace se pose sur sa propre vie, dans les doutes qui assaillent John quant aux chances de réhabilitation de son fils Jacob, dans la violence de celui-ci qui attaque Grace et la blesse à tel point qu’elle en perd son bébé et reste trois jours dans le coma[27]… mais c’est l’imaginaire pessimiste de l’auteur qui m’a frappée non dans le fait que Grace ne voie pas Sydney quand elle entre dans son étude ou que Sydney n’entende pas le téléphone et trouve deux messages sur le répondeur (ces faits relèvent plutôt de l’incompréhensible que de l’imaginaire) mais tout d’abord dans les quelques lignes qui décrivent « La Nuit de l’oracle » (le livre de Sylvia Maxwell mais également celui que veut écrire Sydney) : Le protagoniste, Lemuel Flagg, un lieutenant aveuglé par l’explosion d’un mortier durant la Guerre de 14-18, a durant des crises qui durent de huit à dix minutes l’esprit envahi par des images du futur souvent insoutenables qui ne peuvent qu’influencer le tour de son existence, entre autres le jour du décès de sa mère, l’accident d’un train en Inde qui provoque la mort de plus de deux cents personnes, la vision de sa fiancée Bettina qui le trompera un an à peine après leur mariage…

Mais ceci n’est rien à côté des réflexions de John après qu’il ait raconté l’histoire de l’écrivain français que j’ai citée plus haut : Nous vivons dans le présent mais le futur est en nous à tout moment. Peut-être est-ce là toute l’écriture, Sid. Non de rappeler des évènements du passé mais de faire que les choses arrivent dans l’avenir. C’est l’instant où Sydney se rend compte que les mots peuvent tuer et qu’il se saisit du carnet bleu, en déchire toutes les pages, les met dans un sac poubelle qu’il va jeter sous un tas d’ordures, loin de chez lui. Le pessimisme le plus noir semble être alors consommé avec une seule lueur d’espoir : C’est peut-être en  ayant détruit  le carnet bleu, en ayant effacé à jamais tous ses mots qu’il sauve Grace d’une mort presque certaine et que, John étant mort, la vie du couple pourra reprendre son cours à la sortie de l’hôpital. Seulement le livre s’achève avec les larmes d’espoir de Sydney et nous ne saurons jamais si l’auteur aura un jour le courage de trouver les mots qui ne tuent pas.

                     « Les Pèlerins du Clair-Obscur » et autres nouvelles

 

Renée Laurentine est une des amies que j’ai connues par notre site <ecrits-vains>, tout d’abord virtuellement et puis par téléphone mais je ne l’ai jamais vue physiquement et je m’aperçois que je n’ai même pas une photo d’elle. Nous avons sympathisé parce que nous avions des goûts littéraires communs, que nous sommes toutes deux bilingues et qu’elle m’a souvent complimenté sur mes Mots…dits, apportant dans ses commentaires une analyse fine et pertinente que j’ai retrouvée dans ses propres écrits. Elle-même, professeur de français aux Etats-Unis, est originaire de Belgique francophone. Auteur de plusieurs volumes d’essais et de traductions anglaises édités à New York, elle a aussi publié de nombreux articles critiques aux Etats-Unis et en Europe. Ses poèmes et ses nouvelles paraissent régulièrement dans des revues françaises et belges. Lauréate de divers prix poétiques, elle a aussi remporté le Prix 2000 de la nouvelle (organisé par la Revue Générale belge) pour son récit « Retrouvailles » qui fait partie du présent recueil et sur lequel je reviendrai. En même temps que « Les Pèlerins du Clair-Obscur », elle m’a envoyé deux traductions qui ont été publiées sous l’égide de la « Belgian Francophone Library », centre qui veut faire connaître aux Etats-Unis les trésors de la littérature belge francophone : une biographie de Neel Doff qui est un des plus grands écrivains belges issue d’une famille prolétarienne et dont la biographe, Evelyne Wilwerth, est également un écrivain belge qui a consacré deux ans de recherches pour faire revivre cet émouvant personnage – une anthologie des poètes féminines belges parue en édition bilingue et traduite par Renée Laurentine en collaboration avec Judy Cochran.

 

« Les Pèlerins du Clair-Obscur » sont un recueil de dix-huit nouvelles qui ont pour thème, selon l’auteure, la solitude : solitude subie ou voulue, affichée ou secrète, amère ou résignée, parfois provocatrice. Les personnages sont des pèlerins, traversant le clair-obscur de la vie.

J’aime le poème qui figure en tête du recueil :

Solitudes qui parfois s’éclairent

                parfois s’enlisent dans le sombre

Solitudes qui hésitent

               un pas vers l’éblouissement

               un pas vers le crépuscule

 

Petites solitudes qui s’ignorent

               Ou clament leur exil

Et solitudes cachées sous l’aile du rire…

                                          Douces/cruelles

Celles de chacun   celles de tous

Celles du dedans   celles du dehors

                 Et  au milieu des foules :

L’angoisse de se sentire unique

 

 

Retrouvailles dont j’ai parlé plus haut est le premier récit qui m’ait émue car, sans connaître véritablement la vie de l’auteur, je crois savoir de quelle ville elle est originaire et je suppose que, résidant aux Etats-Unis, elle a pu connaître elle-même ce sentiment de solitude, de dépaysement, de rancune même envers une ville qu’elle ne reconnaît plus, qui est semblable à toutes les autres cités du monde occidental, qui en même temps que son passé a perdu son âme. Heureusement il y a le fleuve qui coule, sombre et tranquille sous des ponts familiers. Il y a les amoureux qui se promènent main dans la main, les flâneurs, les bancs où l’on se repose en se pénétrant de la fraîcheur du fleuve… il y a même, assis à l’autre bout, un homme aux cheveux grisonnants, à la silhouette élégante, familière, un homme qui est un souvenir vibrant de l’autrefois perdu, un homme que la visiteuse n’ose aborder de front, le grand Georges, le beau Georges qui m’a pris dans ses bras pour m’apprendre à danser le tango, un homme qu’il faut surprendre par un stratagème, un homme… qui n’est pas George en fin de compte. Le récit s’arrête aussitôt mais il y a dans ce silence une incompréhension, une tristesse telle qu’on voudrait se pencher vers la promeneuse du fleuve et la consoler de sa déception.

J’ai aimé « Collectionneur » car l’intérêt ne réside pas dans la réunion de tous ces cailloux venus des quatre coins de la terre mais au contraire dans la décision de les rapporter vers leurs lieux d’origine, un à un, comme autant d’oiseaux qu’on avait mis en cage et qu’on relâche un jour pour qu’à nouveau ils connaissent la liberté. L’auteure m’a fait penser à Lamartine : Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et nous force d’aimer. Ses cailloux ont une âme qu’ils avaient perdue dans le tiroir où ils étaient enfermés et qu’ils ont retrouvée à l’air libre.

Je crois que j’ai avec René Laurentine le don de savoir m’expliquer devant un cercle d’amis ou d’étudiants. Comment ne puis-je pas plaindre la pauvre Marie-Oda de « Florilège » qui, faisant partie d’un « cercle de perfectionnement » est la risée d’un auditoire méprisant alors que la gentillesse, la compassion exigeaient d’écouter en silence les mots trouvés à grand-peine par la jeune fille pour donner vie  et faire parler ces plantes merveilleuses venues des quatre coins du monde. J’ai bien sûr retrouvé dans « Le bistouri de grand-mère » des émotions que j’ai moi-même connues en fouillant dans les affaires d’autrefois et en découvrant des talents cachés que la pudeur et la simplicité n’avaient pas permis à leur auteur de divulguer mais je me suis arrêtée un long moment avec « L’Ami » et j’ai pu alors comprendre que ces courtes histoires de solitude étaient également empreintes d’une grande tristesse et de beaucoup d’angoisse. J’entrevoyais cette silhouette dans le noir se consolant de l’indifférence et des paroles violentes de son mari avec le grand cerf et j’ai senti toute la détresse, le désespoir de cette femme quand elle dut constater que son ami n’avait pas fui vers d’autres clairières mais qu’il avait été la proie d’un mari jaloux et de ses amis chasseurs.

Renée m’a dit un jour que certaines choses de notre vie antérieure avaient des points communs. En lisant « Arabesques », le moins angoissé, le plus optimiste dirai-je même des récits, je me suis souvenue de mon premier passage au Maroc. C’était en 1943, j’étais jeune, évadée de France et je me retrouvais à Marrakech en raisons des différends entre De Gaulle et Giraud. Nous n’avions pas droit à un palace mais aux sacs de couchage des tirailleurs marocains ! Et pourtant, j’ai connu la même expérience que Catherine : dans une boutique du souk un commerçant, après m’avoir offert le thé à la menthe, m’a invité à manger le tagine chez lui, le soir-même. Je dois reconnaître que même si la nourriture était succulente, mon expérience ne fut pas la même que celle de l’héroïne. Pas de parfums, pas de crème - je n’ai connu que bien plus tard les imitations qui ont fait la fortune de certain - pas de caresses… mais une famille charmante qui vivait à l’européenne et me recevait avec grand plaisir. Ce repas compte tout de même parmi mes plus jolis souvenirs.

Dois-je avouer que j’ai moins apprécié « Le Parc des Châteaux de cartes » et « Les Pèlerins du Clair-Obscur » que les autres récits. Peut-être parce que j’aime ce qu’il y a d’autobiographique dans une nouvelle, peut-être parce que je ne crois plus aux contes de fée, peut-être parce que je n’ai plus une âme d’enfant… mais je m’étais prise d’amitié pour ce parrain-gâteau qui accueillait sa filleule et lui montrait les trésors littéraires que recelait son château, qui traduisait un incunable acquis à grands frais par un trisaïeul, qui lui offrait tous les « Baudelaire » dont elle avait besoin pour terminer sa thèse, qui ouvrait pour elle la cache aux trésors… Je me suis même prise à espérer une idylle entre la jeune fille et le superbe adulte ! Alors les pèlerins « hideux » sont venus détruire mes espoirs, je n’ai pas supporté « le rêve dans le rêve » et j’aurais voulu ne jamais retomber dans l’évidence d’un vieux manoir au toit délabré et du vieil homme solitaire et sans joie. Mais j’y pense tout-à-coup, c’est l’évidence même : je suis entrain de lire des récits de la solitude et de l’angoisse et je voulais une fin optimiste, radieuse… Je voulais l’impossible qui ne pouvait m’être accordé.

 

« Vingt ans et un jour »

 euectuels font référence à de nombreux philosophes et poètes, en particulier « Ortega y Gasset »[29], Hemingway que j’ai déjà nommé, Federico Garcia Lorca lisant à Madrid « La Maison de Bernarda Alba »… Un critique a dit avec juste raison que de ce vertige narratiférément jaloux du frère aîné José Manuel et savait que celui-ci avait, après la mort de son frère[30], exercé un droit de cuissage sur la belle Mercedes et sur Raquel. Désemparéurtant, qu’il se marierait bien avec elle ![31]


[1] Yusuf II El-Mostansir appartient à la dynastie des Almohades. Il a été calife d’Afrique du Nord et d’Espagne de 1213 à 1224.

 

 

[2] Hubert Haddad est né en Tunisie en 1947. Ses parents s’installent à Paris au début des années cinquante. Etudes de lettres. Il publie à 20 ans son premier recueil de poèmes. Fonde une revue littéraire, Le Point d’être, où sont publiés des inédits d’Artaud, de Rodanski, Charles Duits, Michel Fardoulis-Lagrange. Son premier roman publié, Un rêve de glace, paraît en 1974 aux éditions Albin Michel. Une cinquantaine de livres suivront, romans, essais, nouvelles et pièces de théâtre. Mais c’est à la poésie, source de l’écriture, qu’il revient toujours. Nomade de la littérature, se laissant porter là où son imagination le pousse, sa langue est riche, puissante, imagée, exigeante. L’essentiel aujourd’hui, c’est de bouleverser le regard. Bouleverser est peut-être le maître mot d’Hubert Haddad, un écrivain rare qui tend les bras vers des chimères et s’empare violemment de la vie. Parmi ses derniers ouvrages parus : Le Cimetièrre des poètes (Le Rocher), La Double Conversion d’Al-Mostancir (Fayard), Le Ventriloque amoureux ( Zulma, à paraître en janvier 2003).

 

[3] La philosophie de Plotin se fonde sur une nouvelle lecture des œuvres de Platon et en particulier ce dialogue difficile qu’est « la Parménide ». Plotin est considéré comme le philosophe le plus important du néoplatonisme, courant philosophique dans lequel se classent aussi Porphyre, son disciple Jamblique et Proclos. C’est à partir de cette étude que Louis-Saïd aurait pu aller au soufisme mais Hubert Haddad cite sans aller au-delà des mots.

[4] J’ai retrouvé en imprimant un de mes livres les quelques phrases suivantes qui confirment bien les sentiments oecuménistes qui m’animaient à l’époque et qui étaient sans doute plus aiguisés encore qu’aujourd’hui et ce à propos des mosquées d’Istanbul que je voyais pour la première fois : « Ces mosquées m’ont impressionnée à un tel point que je refusais d’y entrer avec Lütfe. Dans une sorte d’hommage à mon futur mari musulman, je décidais d’attendre que nous soyons ensemble pour connaître les splendeurs de l’Islam. Je mettais dans mon intention une ferveur presque religieuse, plaçant en effet  tous mes espoirs de réussite dans le fait que je pourrais demander au Dieu d’Abraham qui nous est commun de bénir notre couple. L’union sacrée du judaïsme et de l’Islam, la concordance par le truchement de nos simples destinées humaines d’Allah et d’Elohim, je l’espérais si fort devant les mosquées d’Istanbul que j’aurais considéré comme sacrilège de concrétiser mes prières à l’intérieur de l’une d’entre elles avant d’être la femme d’un Musulman. »

[5] Bahya Ben Yosef ibn Paqouda est un philosophe juif d’Espagne. On ne sait presque rien de sa vie, hormis qu’il a été Juge rabbinique (dayyan). Son livre Hovot ha-levavot (Les Devoirs du Cœur) fut traduit de l’original arabe en hébreu par Yehoudaibn Tibbon (1161), et à l’époque moderne dans d’autres langues, notamment en français par André Chouraqui (Paris, 1950)Dictionnaire Encyclopédique du judaïsme.

[6] Je viens tout juste d’entendre une information selon laquelle l’autobus d’une école juive a été incendiée dans la nuit du 19 au 20 janvier 2004 à Strasbourg. J’en reparlerai quand j’en aurai eu la  confirmation  plus tard aujourd’hui.

[7] À l’époque des grands empires sahéliens (Xe-XVIe siècles), la vie des agriculteurs et des pêcheurs s’améliora dans la mesure où l’Islam, associé aux nouveaux centres urbains, avait favorisé l’expansion économique et l’émergence d’une classe dirigeante et d’une bourgeoisie vivant du commerce à moyenne et longue distance. La conversion à l’Islam était l’aboutissement normal de cette évolution sociale et économique. Les populations rurales, quant à elles, restaient pour la plupart attachées à la religion traditionnelle ou continuaient à en perpétuer certaines pratiques.

Au début du XIXe siècle, les Toucouleurs, emmenés par El-Hadj Omar, relancèrent le mouvement d’islamisation à partir du Fouta-Toro, dans la haute vallée du Sénégal. D’autres mouvements réformateurs, agissant souvent en réaction à la poussée européenne, virent le jour chez les Peuls et les Mandingues. Les anciens pouvoirs furent renversés et remplacés par des États théocratiques. El-Hadj Omar se tua dans une grotte du pays dogon (1866).

[8] Ces maîtres et leurs disciples apparaissent dans mon livre « Soufisme et Hassidisme. »

[9] J’espère ne pas l’avoir oublié quand j’ai écrit pour mes Mots…dits « La magie des nombres et des chiffres. »

[10] Le Lieutenant Général Dallaire, un officier supérieur canadien envoyé par l’ONU au Rwanda, vient d’écrire un livre « J’ai serré la main du diable » qu’il a présenté hier à la télévision française. Depuis son séjour dans le pays où il n’a pu, malgré ses exhortations répétées aux Nations Unies, empêcher, dit-il, l’assassinat de huit cent mille Rwandais, il a fait plusieurs tentatives de suicide et sa propre collaboratrice s’est suicidée pendant qu’elle l’aidait à rédiger le livre.

            [11] J’observe que les auteurs ont choisi, il y a sept ans comme aujourd’hui, de diffuser leur émission aux alentours de la Pâque juive retraçant la sortie d’Egypte du peuple hébreu, sa libération et l’annonce de sa rédemption messianique qui commence Lundi 5 avril et les fêtes de Pâques chrétiennes qui commémorent la Résurrection du Christ et sont fixées depuis le concile de Nicée de 325 au premier dimanche après la pleine lune, cette année le 11 avril.

            [12] Depuis plus de trente ans, Alain de Benoist poursuit méthodiquement un travail d’analyse et de réflexion dans le domaine des idées. Ecrivain, journaliste, essayiste, conférencier, philosophe, il a publié plus de 50 livres et plus de 3000 articles, aujourd'hui traduits dans une quinzaine de langues différentes.

                      Ses domaines de prédilection sont la philosophie politique et l'histoire des idées, mais il est aussi l'auteur de nombreux travaux portant notamment sur l'archéologie, les traditions populaires, l'histoire des religions ou les sciences de la vie.

 

            [13] C’est bien là que se tient la différence entre le sunnisme et le chiisme, le premier voulant suivre l’enseignement du Prophète selon lequel les califes devaient être élus (voie des disciples) et le second ayant choisi la descendance familiale.

[14] En ce qui concerne Bush, je voudrais simplement citer ici une information qui frise le rocambolesque : Je n’irai pas jusqu’à dire que ce fut l’événement majeur du week-end mais tout de même : samedi, quelques heures avant le sacre de Michael Moore à Cannes, George W. Bush a tenté une ultime pirouette pour décrocher le grand prix d’interprétation, catégorie comique : une malencontreuse chute de vélo tout terrain a entraîné des blessures bénignes à son visage, sa  main droite et ses genoux. Il était accompagné par son médecin - comme s’il avait prévu la suite - d’un collaborateur militaire et d’un agent secret. Le médecin a sorti une fiole de whisky pour le réconforter. Décidément, le président des Etats-Unis n’a pas de chance quand il veut se relaxer, que ce soit devant la télévision où il s’étrangle avec un bretzel ou en faisant un peu de sport. Le vélo semble plus périlleux pour lui que le golf (sans pour autant faire un amalgame avec « le golfe » qui, lui, n’est pas sans risque !)

 

[15] Il est avéré que si l’Arabie Saoudite décidait d’un jour à l’autre de retirer tous ses avoirs des compagnies et des banques américaines, nous assisterions à un krash tel que celui de 1929 apparaîtrait comme une plaisanterie !  

[16] Michael Moore n’invente rien. J’ai moi-même retrouvé les informations suivantes datant de 1997 : Taliban in Washington to seek recognition. Taliban meet with Unocal. Taliban travel to Argentina as guests of Bridas. Upon return, Taliban meet with Saudi Intelligence chief, Prince Turki al-Faysal, in Jeddah (Les Taliban à Washington pour une reconnaissance officielle. Les taliban rencontre Unocal. Les Taliban se rendent en Argentine comme invité de Bridas (une compagnie pétrolière intéressée par le projet de pipeline à travers l’Afghanistan). A leur retour, les Taliban rencontre à Jeddah le Chef des Services Secrets  saoudien, le Prince Turki al-Faysal.)

 

[17] Il est bien connu que la culture du pavot, une des principales ressources des agriculteurs afghans fut interdite sous les Taliban et a repris de plus belle depuis leur départ.

[18] C’est à se demander parfois si la décision de choisir Saddam Hussein comme emblème du terrorisme international, détenteur d’armes de destruction massive, et d’entreprendre la Guerre d’Iraq en laissant de côté le problème d’Osama bin laden et d’Al Qaeda, n’est pas dû au fait qu’on devait épargner en vue de je ne sais quel avenir ou de je ne sais quel compromis l’Arabie Saoudite et la famille bin Laden.

[19] En Afghanistan, 3712 victimes civiles environ furent décomptées. En ce qui concerne l’Iraq j’ai consulté le site « Iraq Body Count » : On compte plus de 11.010 victimes civiles depuis le début des bombardements, la majorité ayant trouvé la mort après la prise de Bagdad.

  

[20] Oprah Winfrey anime The Oprah Winfrey Show sur 200 chaînes locales américaines syndiquées et 132 chaînes dans le monde. Il y a quelques années, l’émission comptait jusqu’à 20 millions de téléspectateurs par jour (dont 76% de femmes). Après plusieurs années un peu déclinantes côté audiences, The Oprah Winfrey Show a rebondi cette année, surtout auprès d’un public jeune. Lors du précédent renouvellement de son contrat, Oprah Winfrey, âgée de 49 ans, avait déclaré vouloir quitter son émission après la saison 2005/2006. Cependant, la reine du talk show américain aurait décidé de poursuivre l’aventure plus longtemps. Ainsi, Oprah Winfrey devrait finalement rester jusqu’à la fin de la saison 2007/2008, pour animer son talk-show avec même plus d’émissions que ce qui était prévu. À l’origine, Oprah Winfrey avait pensé réduire le nombre d’émissions de 145 à 100 en 2004 et à 75 en 2005 mais elle fera finalement 130 émissions pour chacune des quatre dernières années. Ayant sa propre société de production et d’édition, la femme d’affaire et animatrice n’est donc pas prête de tirer sa révérence pour le plus grand bonheur de ses fidèles téléspectateurs mais aussi celui des annonceurs.

 [21] L’un de mes meilleurs amis américains, aujourd’hui décédé, était professeur de Lettres Françaises à l’Université de Columbia avant d’être nommé directeur du Lycée International de Genève. Je crois n’avoir jamais rencontré au cours de ma vie un être aussi érudit sans ostentation aucune.

 [22] Nous sommes en effet chez Paul Auster loin de la « saga » américaine qui poussait les auteurs à s’apparenter plus à nos écrivains français du XIXème siècle avec leurs longues descriptions et leur propension à écrire des trilogies. Paul Auster en a bien écrit une: The New York Trilogy (La Trilogie de New York) composée de City of glass (Cité de verre) que j’ai mentionnée, Ghosts (fantômes) et The Locked Room (La Chambre dérobée) que j’ai également évoquée mais les nouvelles qui la composent sont concises et se lisent très vite même si elles permettent ensuite une longue réflexion.

[23] Paul Auster est un auteur typiquement new-yorkais de même que Woody Allen est un cinéaste typiquement new-yorkais. Je suppose qu’il entend « lointaine » au sens propre comme au sens figuré, c’est-à-dire que Kansas City qui est à la fois loin physiquement de New York et son antithèse est également l’endroit idéal pour recommencer sa vie en lui donnant un autre sens.

[24] Voici un des rares moments où l’imaginaire de Paul Auster n’est pas pessimiste, peut-être parce que l’histoire du Carnet bleu n’est encore qu’élaborée.

[25] Ed Victory est peut-être le seul caractère véritablement optimiste du livre car, associant les morts et les vivants, il est le seul à croire à une humanité pérenne.

[26] Ce nouveau projet de scénario ou de pièce de théâtre est proposé par John de la même façon qu’il avait suggéré à Sid la nouvelle tirée d’un épisode du « Faucon Maltais. » Décidément Paul Auster, à travers son double John Trauser, marque bien les personnages du livre de son empreinte.

[27] A tout ceci, on pourrait ajouter la grande souffrance de Gérard, le beau-frère de John, que je n’ai pas mentionnée parce qu’on ne peut pas tout dire en quelques lignes : venu spécialement de Floride à New York pour voir John, il lui raconte qu’il a retrouvé dans son garage une ancienne visionneuse et douze diapositives qui dataient de son enfance et de sa jeunesse. Il a ainsi revu son père mort d’un infarctus en 1969, sa mère victime d’une insuffisance rénale en 1972, sa sœur Tina (la seconde femme de John et celle qu’il a aimée passionnément) tuée par un cancer en 1974, six oncles et tantes dont quatre sont également décédés. Il a tellement regardé les diapos, à la fois terriblement malheureux devant toute cette hécatombe et heureux de retrouver de chers souvenirs comme la photo de Tina le jour de ses seize ans, que la visionneuse s’est bloquée, qu’il n’a pu la faire redémarrer et demande à John de s’en occuper. John découvre un artisan capable de la réparer. Quand il téléphone la bonne nouvelle à Gérard, celui-ci décline l’offre car, dit-il : « You have to live in the present, right ? The past is the past, and no matter how much time I spend with those pictures, I’am never going to get it back » ( On doit vivre avec le présent, n’est-ce-pas ? Le passé est le passé et peu importe le temps que je  passe avec ces photos, je ne le retrouverai jamais.)

Attention, je m’aperçois que mes notes de bas de page augmentent singulièrement de longueur. Serais-je influencée à ce point par Paul Auster ?     

[28] Je continue à faire des rapprochements avec « La Nuit de l’Oracle » car dans les deux ouvrages l’auteur s’identifie à un personnage de son roman , Paul Auster à John Trause, Jorge Semprun à Federico Sanchez.

[29] Né à Madrid en 1883, José Ortega y Gasset poursuit ses études de philosophie dans les universités allemandes de Leipzig, Berlin et Marbourg. Il est professeur de philosophie à l’université de Madrid de 1910 à 1936, puis à l’étranger jusqu'en 1946. Journaliste (son père dirige El Imparcial, grand quotidien de gauche), Ortega fonde en 1915 la revue España, avec Azorin et Eugenio D’ Ors, et en 1923 la Revista de Occidente qui paraîtra jusqu'en juillet 1936, pour revoir le jour en 1961. En 1931, Ortega est député de la province de Leon aux Cortes de la République, mais il se retire progressivement de la vie politique jusqu’à son exil en août 1936 à la suite du soulèvement de Franco. Il meurt en octobre 1955 à Madrid. C’est principalement comme chef d'école philosophique qu’Ortega rénove la pensée espagnole et contribue pour une large part à l’essor intellectuel des pays de langue espagnole. Si la philosophie hégélienne inspire partiellement les conceptions d'Ortega, c’est en fait toute la philosophie allemande qu’il s’est appliqué à repenser depuis Leibniz et Kant jusqu’à Dilthey, Husserl et Heidegger. On peut également le considérer comme un précurseur de la pensée existentialiste.

[30] En fait, j’ai appris beaucoup plus tard dans le livre qu’au cours d’un voyage qui réunissait les trois frères, L’aîné de la fratrie avait sans vergogne annoncé à Jose Maria qui venait de faire la connaissance de Mercedes qu’il exercerait sur elle son droit de cuissage pour le plus grand bien des jeunes mariés ! 

[31] Décidément toute cette famille a du tempérament puisque je saurai par la suite que les deux jumeaux étaient des amants passionnés !