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 Contes talmudiques et Le Jour où Lacan m'a adopté                               

de Gérard Haddad[1]

 

J'ai acheté les Contes Talmudiques et Elodia m'a prêté Le Jour où Lacan m'a adopté. Les Contes sont surprenants à plus d'un titre. Je dois même dire qu'ils me remplissent rétrospectivement d'une certaine appréhension à l'égard de personnages et de faits qui m'apparaissent encore plus réalistes et cruels que dans la Bible, plus provocateurs aussi. Prenons quelques exemples, celui de Noé par exemple dont nous savons par la Genèse[2] qu'il s'est enivré après sa sortie de l'arche : Noé, homme de la terre, commença par planter me vigne. Il but de son vin et s'enivra et il se trouva nu au milieu de sa tente. Et Cham, le père de Canaan, vit la nudité de son père et il rapporta la chose à ses deux frères qui se trouvaient dehors. Sem et Japhet prirent un manteau, le déployèrent sur leurs épaules et, marchant à reculons, couvrirent la nudité de leur père qu'ils ne virent pas. Quand Noé s'éveilla de son ivresse, il sut ce que lui avait/ait son plus jeune fils et il dit : « Maudit soit Canaan ! Qu 'il soit l'esclave des esclaves de ses frères ! (Gn, 9, 20.)

Apparemment le Talmud[3] va au-delà et suggère que Chem, le plus jeune fils de Noé, l'a peut-être châtré ou a abusé sexuellement de lui, l'un ou l'autre acte ayant provoqué le blasphème de Noé à l'égard de Canaan. Le chapitre suivant concerne les mœurs de Sodome. Là nous sommes mis en présence non seulement des aberrations sexuelles de la ville mais de son abjection morale. Le commentaire est tellement dur que je puis encore mieux comprendre la décision du Très-Haut de la détruire. Trois passages en particulier m'ont remplie d'effroi : Les habitants de Sodome avaient un lit à l'intention des voyageurs de passage. Si ces derniers étaient trop grands pour le lit, ils leur coupaient la partie du corps qui dépassait. S'ils étaient trop petits, ils les écartelaient. - Lorsqu 'un miséreux venait à passer dans la ville, chaque habitant de Sodome lui faisait l'aumône d'un dinar frappé au propre nom du donateur. Mais il était impossible de se procurer la moindre miette de pain avec cet argent. Lorsque le miséreux finissait par mourir de faim, chacun reprenait son dîner.

Encore plus cruel si c'est possible : Une jeune fille vivait à Sodome. Elle avait l'habitude, en veillant à ce qu 'on ne la vît pas, de placer discrètement dans une jarre du pain à l'intention des pauvres. La chose fut découverte. On enduisit son corps de miel et on l'exposa sur le toit des murailles de la ville où les abeilles vinrent la dévorer.[4]

A la suite de cette lecture à peine ébauchée, je me suis demandée si j'aurais le courage d'aller au-delà. Si l'on considère que le Talmud est une mise par écrit de la loi orale telle qu'elle s'est développée sur une période de neuf siècles, on peut comprendre son influence primordiale sur la pratique religieuse juive à travers les âges. Je retiens cependant que Gérard Haddad ne parle pas de commentaires stricto sensu mais de « contes », ce qui me rassure un peu, et je me dis qu'il a du faire bien des recherches pour découvrir matière à non seulement parfaire nos connaissances mais encore à nous choquer, ce qui est étonnant pour un psychiatre. Peut-être aussi ne suis-pas à même de pénétrer les arcanes du Talmud ? J'ai en mémoire les merveilleux récits hassidiques de Martin Buber ou d'Elie Wiesel et je n'arrive pas à me dire qu'ils émanent d'érudits formés dans les mêmes écoles que les talmudistes.

J'ai malgré tout décidé de remettre la lecture des Contes à plus tard et de me plonger dans le livre d'Elodia. Dès les premières pages, j'ai senti que si je pouvais avoir des surprises, je n'irais pas jusqu'à une « gestation douloureuse » même si la psychanalyse pouvait me plonger dans un questionnement, des réflexions et peut-être des doutes. Avant de commenter l'ouvrage en le parcourant pas à pas selon mon habitude, j'aimerais en donner une idée générale afin que nos amis sachent où ils « vont mettre les pieds. » Ce texte est le récit autobiographique d'une expérience qui a transformé radicalement la vie de son auteur, le conduisant de l'agronomie à la psychanalyse grâce à une aventure qui l'a conduit chez Lacan pendant plus d'une décennie, pratiquement jusqu'à la mort du grand homme. Durant cette période il est peu à peu arrivé à prendre un recul sur les doutes et les déchirements qui l'assaillaient depuis l'enfance, le faisant passer d'un marxisme athée à la reconnaissance de son identité juive. L'histoire nous permet aussi de voir comment Lacan intervenait dans la cure, son engagement et le cycle de formation que suivaient ses élèves. Gérard Haddad donne ainsi du personnage célèbre mais peut-être mal connu de ses lecteurs une image plus géniale et plus généreuse.

Michel Volle, docteur en histoire économique[5], a dit du livre de Gérard Haddad : Ce livre se lit d'un trait. La phrase d'Haddad est classique. Il nous épargne le jargon dont d'autres psychanalystes se servent pour singer la profondeur. Cela facilite la lecture rapide ainsi que l'accès à une pensée, à une expérience. Le style histrionique, les calembours de Lacan m'avaient repoussé. Haddad fait découvrir d'autres facettes de cet homme : le chercheur solitaire et sérieux, le maître conscient des ambitions de ses élèves, le psychanalyste qui s'efforce de libérer ses patients de la peur de la mort et des caprices de l'affectivité. Selon Lacan, « il n'y a pas que la psychanalyse. [Certains règlent leur] conflit dans la vie réelle. » Je ne suis pas féru de psychanalyse, mais je comprends que des personnes qui souffrent de névrose en aient besoin. C 'était le cas de Haddad. Lacan n'était pas juif mais passionné par le judaïsme. Il avait lu « Israël et l'humanité » d'Elijah Benamozegh, livre capital. Il a encouragé Haddad, alors agnostique, à renouer avec sa religion. Haddad passera par une crise mystique, par le sionisme etc. Il vivra quelques années en Israël où il rencontrera Yeshayahou Leibowitz qui sera son second maître. Haddad a choisi ses maîtres avec un instinct très sûr.

Je dois dire pour ma part que dès la page 31, quelques phrases m'ont accrochée parce que je me suis trouvée en pleine communion avec l'auteur. Quand il écrit … Mais j'étais incapable d'étudier ou de retenir quoi que ce soit. Je flottais en une étrange vacuité de la mémoire. Seules les mathématiques continuaient à m'intéresser. Etudier une fonction, résoudre une équation différentielle, m'apparaissaient désormais comme un plaisant jeu de l'esprit, je me souviens d'une expérience comparable. Alors qu'on m'avait toujours considérée comme une « littéraire », j'eus soudain envie d'aborder ces fameuses maths dont je n'avais semble-t-il pas « la bosse. » J'eus mon mari médecin comme prof bénévole. En deux mois il me permit d'absorber ce qu'on appelait alors « mathélem », en six « math géné. » A partir de là, j'ai éprouvé comme Gérard Haddad un plaisir intense à calculer des différentielles puis des intégrales, comme cela, pour le seul plaisir, sans aucune idée préconçue d'application ultérieure. Je pouvais rester des heures à calculer, je me sentais bien, loin des tracas de la vie quotidienne.

Mais revenons au livre. Malgré son succès aux examens puis aux concours d'entrée en prépa et à Grignon, la plus célèbre école française d'agronomie, la plaie de son âme ne s'est pas cicatrisée jusqu'à l'âge adulte et en dépit des rencontres qu'il put faire, Sartre et Simone de Beauvoir en particulier. Depuis son enfance tunisienne il s'était toujours senti maladroit, irrité, insatisfait, ses instants de boulimie intellectuelle alternant avec une aboulie au moment précis des examens. Il explorait alors des « voies de salut » dont l'écriture vers laquelle il s'est très tôt senti attiré. Qu'on veuille bien une fois encore me pardonner la fatuité qui me pousse à me comparer à l'auteur mais quand il écrit pages 33 et 34 : A défaut d'avoir déjà trouvé l'oreille attentive de l'analyste qui m'aurait aidé à débroussailler l'écheveau de mes souffrances, je confiais celles-ci au papier, à m roman dont l'essentiel était autobiographique, je retrouve intactes mes sensations personnelles et, je le suppose, celles de nombreux auteurs. Chaque fois que dans ma vie « la coupe était pleine », je ne pouvais résister à l'impulsion de me confier à la feuille blanche, mon seul recours, ma seule planche de salut. Si l'on considère le nombre important de pages que j'ai remplies dans la seule intention d'assouvir mes peines, on peut considérer qu'elles furent... incalculables. Et puis, je n'ai pas eu la chance ou l'opportunité de me confier à une tierce personne. Ce n'est pas faute d'avoir reçu des conseils dans ce sens : « Lise, tu ne t'en tireras pas sans l'aide d'un analyste » mais je n'ai pas franchi le pas : je n'avais sans doute pas l'étoffé d'un Gérard Haddad ou en tout cas pas le courage d'aller au-delà de cette descente vers mon ego qu'a toujours été l'écriture.

Il me paraît à la fois étrange et sécurisant de marcher si bien dans les pas d'un auteur et je ne peux regretter le fait que je marche lentement car chaque phrase m'accroche et se fait l'écho de mes propres expériences, par exemple la tentative, continuellement renouvelée mais aussi continuellement avortée, de prendre fait et cause pour les hommes qui furent ses frères et qui l'ont rejeté chaque fois qu'il leur a tendu la main. Quand Bourguiba, voulant se débarrasser une bonne fois de la présence française, suscita une immense manifestation pacifique à Bizerte, l'armée française tira dans la foule et fit plusieurs milliers de morts. Haddad, ayant quitté précipitamment Grignon pour se rendre à Tunis et proposé son aide à l'Union des Etudiants Tunisiens, ne fut même pas reconnu par son ami Noureddine qui avait décidé de ne plus lui adresser la parole, comme si un jeune Juif tunisien avait une influence quelconque sur les décisions de l'Armée française ! Non il était considéré comme un « traître potentiel ». Le sentiment de détresse, de frustration que ressentit le jeune homme est de ceux que je comprends d'autant plus que j'ai toujours considéré les Musulmans comme mes frères en Abraham et que si j'ai en général gardé mes amis, certains ont tout de même pris leurs distances avec moi depuis la pression grandissante du fondamentalisme en Islam, avant même que le terrorisme ne devienne une réalité quotidienne.

Allons, je dois tout de même aller un peu plus vite car si je décortique chaque page, je n'arriverai jamais à la fin du livre. Je passe donc sur les amours de jeunesse qui meurent aussi vite qu'elles sont nées, sur sa peine de voir son premier manuscrit rejeté sans autre forme de procès (comme je le comprends !), sur son excitation quand le manuscrit est enfin accepté par Juillard et publié, sur son mariage avec une jeune fille goy, sur la naissance de ses enfants, sur sa spécialisation en agriculture tropicale, ses premières séances d'analyse silencieuse avec le Dr G., son non départ à Cuba, son premier emploi d'agronome à Richard Toll, dans le Nord Sénégal, son séjour à Madagascar, son succès dans les rizières, son retour à Paris pour deux mois de vacances, ses articles dans l'hebdomadaire du Parti qu'il réunira sous le titre Le Retour du non Ulysse, son passage en Basse Casamance pour retrouver les rizières... il faudra bien que j'en arrive à sa rencontre avec Lacan car après tout, c'est bien pour cela que j'ai entrepris ma lecture.

Au passage notons qu'il fut tout d'abord reçu par Althusser46, ce qu'on peut considérer comme une étape nécessaire avant sa rencontre avec Lacan bien que l'entretien ait porté sur les techniques d'irrigation africaine, il se mit toutefois, et dès son retour en Afrique, à considérer ces techniques d'un point de vue marxiste. Son teavail d'agronome allait maintenant de pair avec une réflexion autour du travail humain qu'il soumit à Hélène, la femme d'Althusser, avant de rentrer à Paris où on lui proposait un poste de conseiller agronomique.

Les choses vont maintenant aller très vite. Il se souvient du Dr. G. qui lui avait conseillé d'entreprendre une analyse plus systématique, d'un entretien de Lacan qui l'avait frappé dans les Cahiers pour l'Analyse. Il décide de se rendre sans plus tarder à la clinique (confondant comme il l'a raconté dans une interview à la télévision le bâtiment médical ou chirurgical avec la clinique ou branche de la psychologie qui procède à l'investigation approfondie de cas individuels.

L'analyse qu'il expérimente avec l'aide de Lacan va le transformer radicalement. Nous sommes en 1969 et l'aventure va durer une dizaine d'années à l'issue desquelles se sera opérée une véritable transformation. Gérard Haddad raconte les incroyables rebondissements qui vont changer sa vie et le faire passer de l'athée marxiste, nerveux, velléitaire qu'il était à ce Juif pieux, traducteur du Talmud, lecteur passionné de tous les textes saints qu'il est devenu.

Son récit est également un témoignage exceptionnel sur la pratique de Lacan, sur la façon dont il intervenait dans la cure, son engagement et le cycle de formation que suivaient ses élèves. Haddad parle avec chaleur de son maître : merveilleux vieillard, avec sa belle chevelure blanche que son énergie, sa sensibilité, démentaient.[6] II raconte : Ces souvenirs me plongent encore aujourd'hui dans l'étonnement. A la fin d'une carrière si longue, comment Lacan avait-il gardé un tel enthousiasme dans sa pratique, une telle sensibilité dans l'écoute ?

Et pourtant tout n'était pas gagné d'avance. « La rumeur publique » avait en effet murmuré à l'oreille de l'ingénieur (pour lequel « la psychanalyse » et sa « finalité » ne représentaient encore que des mots abstraits) que la pratique lacanienne était une tentative intellectuelle et philosophique au détriment de la clinique et du soulagement des souffrances névrotiques[7] mis au point par Freud. Très vite cependant, il s'aperçut que les mots de Lacan avait un tel pouvoir sur lui qu'il ressentait au sortir des séances soit une véritable boulimie qui le précipitait dans la pâtisserie la plus proche, soit des douleurs abdominales (peu étonnantes d'ailleurs chez un hypocondriaque de son espèce.) Très vite se greffa sur cet impérieux besoin de « bâfrer » celui d'écrire. Son premier essai sur le narcissisme qu'il mit comme Freud en relation avec l'hypocondrie reçut les éloges d'Althusser qui le fit paraître dans la revue prestigieuse du Parti La Pensée avec pour titre La Littérature dans l'idéologie.

Lacan n'avait pas à l'égard de Freud les mêmes réactions que « les chapelles psychanalytiques » au sien. Il conseilla même à Haddad de lire Le Witz[8] et ses rapports avec l'inconscient, selon lui un des plus importants que Freud ait écrit. C'est ainsi que notre communiste athée découvrit que ce livre était une merveilleuse anthologie de l'humour juif. Il venait de faire un premier pas sur le chemin du judaïsme qu'il n'allait plus cesser de suivre. Se croyant d'ailleurs guéri de ses terreurs de ses rêves cauchemardesques dont Lacan lui expliquait si bien les causes, les rouages et les conséquences, il eut le « culot » d'annoncer à son maître que s'il avait suivi une analyse, c'était parce qu'il souhaitait devenir lui-même psychanalyste. Lacan ayant réagi favorablement, il s'inscrivit aussitôt à l'Université de Vincennes - Paris Vin, haut lieu du lacanisme dans l'immédiat post-68.

Comme Haddad continuait à travailler comme ingénieur agronome pour gagner sa vie, il emportait Les Ecrits[9] de Lacan dans ses déplacements au Sénégal. C'était son livre de chevet. A tel point qu'il prit la décision (que ses parents jugèrent catastrophique mais à laquelle Lacan se rallia avec ce mélange d'irritation et de chaleur dont il avait le secret de s'inscrire en Fac de Médecine tout en continuant à travailler à mi-temps pour sa société agronomique, la SATEC. C'était le temps de la Guerre du Vietnam et Haddad était suffisamment concerné pour en parler à Lacan durant les séances. Malgré sa double vie intellectuelle et professionnelle - il dut se rendre à Madagascar puis en Ethiopie où il eut le bonheur de constater que les aristocrates amarhas, se considérant comme les descendants légitimes du Roi Salomon et de la Reine de Saba, éprouvaient une étonnante sympathie à l'égard des Juifs - il fut admis en seconde année de médecine alors qu'il entamait avec Lacan sa troisième année de séances. Comme les autres étudiants, il fut confronté à son premier cadavre et heureux d’avoir tenu le coup.

A cette époque on parlait de plus en plus des dissidents soviétiques et surtout de l'usage que faisait l'URSS de la psychiatrie à des fins répressives.[10] Lacan aborda au cours de son séminaire de l'hôpital St Antoine dans une causerie mensuelle Savoir du Psychanalyste ce sujet scabreux, prononçant la phrase qui devait lui faire encore plus d'ennemis mais permettre à Gérard Haddad de se poser les questions essentielles quant à son détachement souhaitable du Parti : Que l'on sache que je ne pourrai pas me taire plus longtemps devant ces agissements[11] Désavoué par sa femme, Haddad prit très vite la décision de rompre tout lien avec le communisme qui avait été durant des années sa raison de vivre. Sa souffrance fut telle qu'il eut à ses examens des résultats catastrophiques et que ses cauchemars reprirent de plus belle. Il crut bien sûr qu'il devrait quitter la SATEC et la situation financière du couple devint assez désastreuse pour que sa femme lui conseille d'abandonner ses séances avec Lacan qui ne l'entendait pas de cette oreille.

Il alla même jusqu'à téléphoner à son patient pour lui demander la raison qui l'avait poussé à renoncer à sa dernière séance. Haddad s'étant plaint qu'il ne lui laissait pas suffisamment la parole, Lacan répliqua qu'il le faisait pour qu'il puisse la prendre plus tard en toute conscience. La détresse de Gérard Haddad était de plus en plus grande malgré la reprise des séances. Il se plaignait des mauvais traitements que lui faisait subir Lacan : séance interrompue sans même lui laisser placer un mot... émanations corporelles...[12] Ce ressentiment contre le maître s'accompagnait de pulsions agressives, d'un sentiment d'échec qui éveillait en lui une tentation de suicide. Il s'inscrivit malgré tout à certains séminaires de l'Ecole freudienne où l'on faisait une lecture des Ecrits de Lacan. Puis, aux vacances de Pâques, la SATEC eut besoin de lui et l'envoya pour une mission à Dacca. Une des escales du retour était Tel Aviv. Haddad eut le temps de se rendre à Jérusalem où il fit les promenades miraculeuses (dont j'ai parlé moi-même dans d'autres Mots... dits) et vit pour la première fois le Mur, ce mur que je reconnus immédiatement, la métonymie de ma mémoire juive[13].

De retour en France, tenu de choisir entre un poste à temps complet et le licenciement pur et simple, il choisit la seconde solution, s'inscrivit aux ASSEDIC de Créteil et se mit farouchement au travail pour être admis en troisième année. Il envisageait même d'interrompre ses séances et de s'installer dès la rentrée comme psychanalyste. En attendant, il passa quelques semaines avec une jeune psychanalyste de talent qui avait elle-même choisit de quitter son mari pour vivre avec Haddad. La liaison ne dura pas et c'est seul que Haddad, ni désavoué ni encouragé par Lacan, décida, alors qu'il débutait sa troisième année de médecine, de commencer ses consultations de psychanalyste dans un local qu'un artisan accepta de rénover. Les premières paroles de son premier patient furent : Ma précédente analyste m'a montré que j'avais un problème de père.[14] Il tombait pile sur l'analyste qui pourrait le comprendre ! Les quelques malades qui lui furent fidèles durant plusieurs années lui permirent de renoncer aux ASSEDIC. Il menait donc de pair ses consultations, ses propres séances de cure avec Lacan qu'il n'avait jamais interrompues, les séminaires du maître et ses études de médecine.

A l'un des séminaires, Lacan parla du maître ouvrage du rabbin kabbaliste Elie Benamozegh[15], Israël et l'Humanité, à propos d'un malade qu'il présentait à ses élèves parce qu'il était en proie au délire « mystique. » Conçu dans un camp de concentration, ses parents avaient décidé de lui cacher ses origines. Ce secret qui devait protéger le fils causa en fait une autre tragédie, sa folie, folie qui ne l'avait pas empêché, à la grande surprise de Lacan, de lire cette parfaite introduction à la kabbale qu'était l'ouvrage d'Elie Benamozegh, parfaite au point que Lacan dit à son sujet : ce livre par lequel je serais devenu juif si j'avais eu à le faire.[16]

L'entrée de Gérard Haddad en quatrième année de médecine correspondit à un nouveau changement dans sa vie puisque, abandonnant son local, il intégra la grande cohorte des spécialistes de la rive gauche[17] en s'installant avec une jeune analyste. Marie, qui faisait comme lui ses premiers pas dans le métier. En tant qu'externe, il choisit le service de neurologie de l'Hôpital Saint-Antoine et fut confronté avec une nouvelle espèce de malades dont un, atteint de la maladie de Charcot ou sclérose latérale amyotrophique, qu'on croyait proche de la maladie de Creutzfeld-Jacob, l'impressionna beaucoup. Il dut également affronter les séances d'autopsie et il eut la chance, après qu'une terrible nausée l'eût envahit, de constater assez vite qu'il était en présence de cerps et non plus des hommes et des femmes qui avaient habité ces corps. Il admit du même coup la mort comme destin de l'homme.  Lacan fut heureux de constater cette évolution chez son patient. Le soir même de sa séance, commençait la Guerre du Kippour. Haddad fut frappé à tel point qu'il déclara à Lacan son intention de partir en Israël où il accepterait n'importe quelle fonction, même celle de brancardier. Ce fut le début de mon dégel, mon retour à un certain judaïsme.

Bien qu'il n'ait pas rejoint Israël, son chemin sur la voie du judaïsme se poursuivait. Il entraîna ses fils avec lui, totalement désapprouvé par sa femme et son analyste Melman, un des élèves préférés de Lacan, approuvé au contraire par Lacan lui-même quand il annonça que ses garçons allait faire leur bar mitzva. Il sentait de toutes façons remonter en lui la passion de son enfance pour la religion de ses pères et celle-ci ne fit que s'accroître quand, Lacan ayant évoqué le triangle arithmétique de Pascal, il comprit l'allusion du maître qui à travers les chiffres 1, 1 et 1,1 et 2 et 1, 1 et 3 et 3 et 1, voulait lui rappeler l'antique rite de la cérémonie la plus grave du Judaïsme, le Yom Kippour (ehad, ehad ve ehad, ehad ve chtaïm...) et le mystère de La génération des nombres.[18] Gérard Haddad reçut de son père pour son anniversaire une Bible hébraïque bilingue, un Mazhor, le rituel des prières de Kippour et une Haggadah de Pessah.[19] L'hébreu de son enfance lui revint assez vite en même temps que l'image de son vieux maître de Tunisie, le Rabbin Mordekhai Koskas. Comme souvent lorsqu'une chose lui tenait à cœur, il rêva : bambin, il se tenait sur les genoux du vieux rabbin qui devait mourir quelques jours plus tard. Il s'aperçut aussi que Lacan qui affirmait ne pas savoir l'hébreu avait conseillé à l'un de ses patients de lire la Bible dans son texte hébraïque. Sa vie se transformait : en même temps qu'avec son père, il renoua avec son frère qui était lui-même psychiatre et l'invita à partager avec lui son cabinet. Il avait maintenant la nostalgie de son pays natal et y retourna, s'apercevant bien vite que les relations avec son père ne pouvaient être que « rugueuses. » En revanche, le partage du cabinet avec son frère se déroulait sous les meilleurs auspices et c'est sous son influence qu'il s'engagea plus profondément encore dans la voie du judaïsme. C'est également son frère qui lui permit de mener à bien la bar mitzva de ses fils. Il s'intéressait en même temps à la Kabbale qu'il voulait étudier : Une rumeur commençait alors à circuler, celle d'une influence méconnue du judaïsme dans l'apparition de la psychanalyse.[20]

Un livre de David Bakan[21] a certainement influencé Gérard Haddad qui franchit enfin, après tant d'années, le seuil d'une synagogue pour prendre des cours de Talmud, fondement selon un ami rabbin de son frère, Abraham E.H., de tout le Judaïsme, Kabbale comprise. Il s'aperçut par la suite que si Lacan faisait un rapprochement entre le Midrash[22] juif et la psychanalyse, il n'avait pas erré du côté de la Kabbale, de l'ésotérisme. Entre-temps son retour au judaïsme s'accompagnait de « stigmates », par exemple une nostalgie de la cuisine juive. Il mangea pour la dernière fois les fruits de mer qu'il adorait.[23] Il fut consterné quand le vieux rabbin qui devait préparer ses fils à leur bar mitzva (majorité religieuse) lui rappela que, sa femme n’étant pas juive, ses fils ne l'étaient pas[24] même s'ils avaient été circoncis par un rabbin. Il supplia donc sa femme de se convertir, en vain. Les enfants continuèrent leur éducation religieuse dans l'attente de jours meilleurs. La conséquence de ces événements fut que, deux ans avant de la soutenir, Gérard Haddad décida que sa thèse serait une défense de « la gloire du père » et en parla bien sûr à Lacan qui accepta pour des honoraires doubles[25] de lire le contrôle que son patient avait l'intention de lui soumettre. En deux jours cependant le projet se modifia d'une façon spectaculaire : il voulait maintenant que sa thèse porte sur le Talmud, ce qu 'il disait des maladies mentales, me thèse sur l'histoire de la médecine, en somme, une archéologie du savoir. II y avait toute fois un obstacle : comment pallier les études médicales, les contraintes de l'externat, les séances chez Lacan, ses cours d'hébreu moderne... avec la lecture des soixante deux traités? Son ami, le Rabbin Israël, accepta de noter pour lui sur un magnétophone ses propres commentaires sur le Talmud de Babylone, une collaboration qui dura une année entière durant laquelle s'élabora son sujet de thèse qui devien drait plus tard L'Enfant illégitime. Sources talmudiques de la psychanalyse. Le Rabbin Israël proposa également à Gérard Haddad de rencontrer sa femme qui accepta enfin l'idée d'une conversion.

Fort de ce début de promesse, il décida de passer tout l'été dans une yeshiva la plus orthodoxe possible, celle d'Aix-les-Bains.[26] Il y plongea dans le hassidisme du R. Nachman de Breslav avec l'aide du Rabbin Besançon. Le réveil fut douloureux. Un des maîtres de la yeshiva lui dit : Ces enfants à qui vous ne pouvez transmettre votre judaïsme sont-ils vraiment vos enfants ?[27] C'était pire pour Gérard Haddad que le sacrifice consenti d'Isaac. De retour à Paris, il décida de faire son second stage d'extemat dans le service de cancérologie de l'hôpital Tenon, une nouvelle façon pour lui de se confronter aux aspects extrêmes de la médecine. Il y apprit la vanité de la vérité[28] dite aux malades.  Il poursuivait en même temps avec le Rabbin Israël la préparation de sa thèse. Sa femme ayant enfin accepté de se convertir avec leurs trois enfants, ils prirent tous les quatre le bain rituel, le mikvé, à la fin duquel ils devaient prononcer la phrase rituelle je désire entrer dans la loi de Moïse avant de s'immerger complètement dans l'eau tiède. Gérard Haddad apprit alors avec stupeur qu'il devrait se marier religieusement, son premier mariage devant un rabbin et sa propre famille n'ayant aucune valeur puisque sa femme n'était alors pas juive.[29]

Le mariage eut lieu à la fin de l'été. Ce bonheur fut accompagné d'un autre : le Docteur Lauff qui dirigeait un service de psychiatrie à l'hôpital de La Queue en Brie lui proposa de faire fonction d'interne dans le pavillon où l'on avait regroupé les cas les plus graves, psychotiques depuis l'enfance, mongoliens, malades neurologiques graves, grabataires. C’était un poste dont personne ne voulait.[30] Il y entreprit un travail d'équipe avec les infirmiers, réussit à réinsérer quelques malades dans des Centres d'Aide par le Travail (CAT) et à redonner à quelques autres un certain dynamisme. Ses études de médecine étant pratiquement terminées, il s'installa avec sa femme dans un appartement au loyer étrangement bas de la Rue Lauriston dans le XVIème arrondissement.

Il était temps pour Gérard Haddad de faire un premier bilan de sa vie. Il se posa cette question : Comment devient-on psychanalyste ? Il savait que dans son cas rien n'eut été possible sans sa propre analyse avec Lacan. Les séances de quelques minutes, de quelques secondes parfois lui revenaient comme des fulgurances : il avait tout confié à son maître, ses rêves (au sens propre du terme), ses relations pénibles avec sa femme, avec son père, ses moments de dépressions, sa propre difficulté à être père... La découverte du complexe d'Œdipe était pour lui une expérience vécue. Il savait que le séminaire qu'il avait suivi en dehors des séances avait constitué un formidable stimulant intellectuel. Il se souvenait des premiers obstacles rencontrés quand il était devenu lui-même analyste, de cet homme qui se confiait à lui, qui croyait en lui, qui avait repris son travail puis s'était effondré d'un coup tel un château de cartes. Il s'était soumis aux contrôles, c'est-à-dire à des séances chez un autre analyste que Lacan avec qui, en se confiant, il apprenait concrètement son métier. Il lui restait un dernier obstacle à franchir : les cliniques, le matin, un malade était confié au candidat afin que celui-ci l'examine, établisse un dossier où il évoquerait les hypothèses diagnostiques les plus pertinentes.[31] Ce dossier aussitôt rédigé était soumis dans l'après-midi à un jury de cinq ou six professeurs qui posaient des questions exigeant un effort absolu de mémoire. Reçu (presque) avec mention très bien, il se précipita chez Lacan pour lui annoncer la bonne nouvelle. Il était médecin et la grande leçon de son analyse était : le retour inexorable du fait religieux.[32]

Lacan devait l'aider en acceptant de procéder à l'analyse de sa femme, ce qu'il fit avec une grande gentillesse car le couple allait mal et les deux fils faisait partie de l'orage familial. Sa femme fut complètement rassurée par Lacan sur ses propres responsabilités et Gérard Haddad dut admettre après des mois sur le divan, en arrachant la cuirassé de son narcissisme : je suis un père pathogène[33] et il accepta de se rapprocher de ses fils en procédant chaque jour avec eux à une analyse discrète dont il promit qu'elle n'interférerait pas sur leur vie familiale. Cette analyse était d'autant plus importante que le cadet voulait poursuivre ses études à la yeshiva orthodoxe d'Aix-les-Bains.

Le retour à la religion était de toutes façons le facteur principal de la vie de Gérard Haddad et de sa famille. Lui revenaient en mémoire des rites tunisiens, celui par exemple de manger certains mets hétéroclites, miel, tranches de pomme, nougat de sésame, gousses d'ail... la veille de Rosh Ha-Shana. Aux questions qu'il posait, on lui répondait : Ce sont des symboles. Puis il comprit qu'il y avait homophonie[34] entre le mets symbolique et la forme rituelle : Ce que l'on mangeait, c'était le mot porté par l'aliment, son écriture... : ce fut le premier germe de ce que je développerais plus tard dans un ouvrage Manger le livre.[35]

Gérard Haddad a soutenu sa thèse en 1978. Ce fut la fin d'un long calvaire de huit années. Son titre : La Folie dans le Talmud. Il avait collecté avec le Rabbin Raphaël Israël tout ce qui touchait à la vie psychique, à sa pathologie. Ce travail le rendait possesseur d'un trésor, la connaissance des méthodes herméneutiques[36] qui, elles, possédaient une étrange similitude avec l'interprétation freudienne des rêves. Voulant la faire éditer, il se heurta à plusieurs refus puis rencontra une jeune éditrice, Françoise Abiel, qui en fit l'éloge auprès de Hachette Littérature. La thèse parut alors avec son nouveau titre : L'Enfant Illégitime - Sources Talmudiques de la Psychanalyse. Par la suite, il se vit confier la direction d'une collection de livres de psychanalyse. Lacan était ravi : il souriait avec la satisfaction qu’éprouvait tout analyste digne de ce nom quand il parvient à lever une inhibition chez son patient.[37]

Je ne sais si j'ai choisi la bonne façon de présenter cet ouvrage en suivant pas à pas le cheminement triple de Gérard Haddad : son analyse sous la direction de Lacan avec lequel il a noué des liens filiaux malgré tous les heurts, les départs, les retours, les colères, les émotions... qu'a pu susciter ce côtoiement quotidien du grand homme durant onze années, sa décision de faire sa médecine pour devenir analyste lui-même et le couronnement : son retour absolu, irrévocable au judaïsme. Je n'avais de toutes façons pas d'idée préconçue et sans doute pas l'intention d'analyser le livre mais de l'offrir au lecteur. Quelques lignes simplement pour finir et montrer combien le déclin physique de Lacan atteint par la leucémie a coïncidé avec la montée de Haddad, à croire qu'il recueillait peu à peu en lui les dernières forces de ce maître qui est resté à tout jamais dans son cœur, pour lequel il a dit le kaddish[38] sur une tombe qu'aucune pierre ne recouvrait encore et auquel il rêva par la suite assis sur le bord d'un grand canapé-lit, un meuble impressionnant, surélevé, de style Louis XV qui nous servait de lit conjugal. IL paraissait très vieux et ses pieds ne touchaient pas le sol. De grosses larmes roulaient sur ses joues. Je lui demandais la cause de ce chagrin : «C'est de ne pas avoir réglé tous vos problèmes », me dit-il. Je le rassurai, je lui réaffirmai mon affection et ma gratitude : « Oh vous en avez réglé beaucoup. » Il eut alors cette dernière phrase troublante : « Vous êtes mon fils adoptif. »

 

Le Don d’Asher Lev

Un de mes auteurs préférés dont je n'ai pas encore eu l’occasion de parler dans ces Mots... dits est Chaïm Potok. Pour ceux qui ne connaîtraient pas cet auteur américain, je voudrais dire que pratiquement tous ses livres ont pour centre d'intérêt le milieu hassidique de New York. Les cinéphiles, quant à eux, se souviennent peut-être du beau film tiré de The Chosen (L'Elu)[39] : C'est l'histoire de deux jeunes gens dont la destinée est de prendre chacun la place de l'autre. Danny, un Juif traditionaliste et Reuven, un Hassid, qui étudient le talmud dans la même école et viennent de se rencontrer au cours d'un match de baseball, se parlent et essaient d'abord de se comprendre : si pour le monde extérieur ils sont tous deux juifs, leur approche mutuelle de la religion est de nature différente. Danny a l'occasion de faire connaissance avec la famille de Reuven qui l'a invité à dîner. Les rapports entre Reuven et son père sont déjà énigmatiques pour Danny mais pratiquement impossibles à concevoir pour les plus libéraux d'entre nous. Et pourtant, peu à peu, le jeune Hassid se sent une telle passion pour la littérature qu'il va obtenir de son père qui ne lui adresse jamais la parole[40] (non par manque d'amour mais par tradition religieuse) la permission d'entrer à l'Université de New York alors que le chemin est inverse pour Danny : son père professeur, un homme chaleureux qui entretient des rapports touchants avec cet enfant dont il s'occupe seul depuis la mort de sa femme suit avec une certaine crainte l'évolution de son fils jusqu'à son intégration dans la communauté hassidique de New York.

Chaim Potok est mort d'un cancer en 2002, il avait 73 ans. Bien que centrée sur le hassidisme, son œuvre a toujours été appréciée en dehors de sa communauté. Il a créé un courant américain qui n'existait pas avant lui[41], écrivant plutôt de l'intérieur de son expérience théologique juive (il fut rabbin avant de se consacrer à l'écriture) que d'une expérience sociologique. Chaim Potok qui considérait James Joyce, Evelyn Waugh et Emest Hemingway comme les auteurs qui l’avaient le plus inspiré, tenait à préciser que les maîtres de son école paroissiale juive étaient mécontents de voir que son amour de la littérature l'éloignait de la lecture du Talmud. Je savais que j’écrirais un jour, que j'écrirais à partir de mon expérience de la tradition. Cela signifie que je devais connaître tout de cette tradition sans être aveuglée par elle a-t-il déclaré au Philadelphia Inquirer en 2002.

Chaim Potok n'a pas écrit que de la fiction bien qu'elle constitue la plus grande partie de son œuvre : j'ai personnellement lu The Book of Lights (Le livre des Lumières : 1965), The Chosen (L'Elu : 1969), The Promise (La promesse : 1969), In the Beginning (Au Commencement : l975), Davita's Harp (La Harpe de Davita :1985), The Gift of Asher Lev (Le Don d'Asher Lev : 1990), / am the Clay (Je suis l'argile: 1992), The Gates of November (Les Grilles de Novembre: 1996). Le seul ouvrage qui me manque doit être OldMen at Midnight (Vieillards à Minuit, une série de trois nouvelles écrites en 2001.) En dehors des œuvres de fiction figurent Wanderings :The story of Chaim Potok's Jews (Errances : L'histoire des Juifs de Chaim Potok) qui fait remonter l'histoire juive jusqu'à la famille d'Abraham il y a quatre mille ans. Potok a également écrit des histoires pour enfants. L'arbre d'ici par exemple est un texte plein de sensibilité : un enfant doit déménager une nouvelle fois après que son père ait été muté dans une autre ville. C'est difficile de partir encore, surtout quand on a ses habitudes : les copains, Lisa, le marchand de glace, un ami jardinier et surtout son arbre, un magnifique magnolia avec qui il discute des heures durant. Partir c'est quitter tout ça, c'est repartir à zéro et perdre beaucoup de soi. Mais en y réfléchissant, peut-être que le changement peut aussi être bénéfique. Partout, on trouvera toujours un arbre d'ici. Ce texte sur une belle amitié entre un arbre et un enfant et la déchirure d'une séparation est émouvant. Chaim Potok a également aidé le violoniste Isaac Stem pour son livre My first seventy-nine years (Mes soixante-dix neuf premières années.)

S'il faut que je choisisse entre les livres de l'auteur celui dont j'aimerais vous entretenir, je crois que l'élu sera The gift of Asher Lev (Le Don d'Asher Lev). Je ressens peut-être le besoin d'en parler parce que j'ai été à l'époque[42] où je l'ai lu très émue bien que je ne sache pas encore si c'était de joie, de tristesse, de colère ou des trois sentiments mêlés inextricablement. Avant de le commencer j'ai bien sûr relu My Name is Asher Lev (Mon nom est Asher Lev) car j'avais besoin de revenir dix huit années avant la nouvelle publication afin de prendre les deux ouvrages comme un tout. Asher Lev est un peintre de talent qui a choisi à la fin de son adolescence et pour sa première exposition deux tableaux représentant sa mère dans la position du Christ douloureux sur la Croix, s'exposant aux imprécations de toute la communauté juive[43], sa propre famille comprise.[44] J'ajoute qu'il a conçu les toiles en voulant concrétiser la douleur poignante de sa mère attendant, les bras posés sur la croisée de la fenêtre, le retour de son père en mission derrière le rideau de fer pour sauver des Juifs russes et les ramener soit en Israël soit aux Etats-Unis.

Autant je comprends les réactions des parents du jeune Asher face au monde de l'Art et du don inspiré de leur fils, autant je devine que de véritables hassidim ne peuvent concevoir de mêler le christianisme à leur propre judaïsme orthodoxe et ont le droit de penser qu'Asher Lev profane le nom de Dieu, autant je suis sûre que les batailles entre deux mondes opposés et le tourment extraordinaire qu'elles créent chez l'enfant et le jeune artiste sont nécessaires à l'éclosion de son génie. Jusqu'à ce point son angoisse n'est pas très différente et sans doute pas plus grande que celle de Van Gogh face à l'incompréhension générale des peintres, des directeurs de galeries, des juges académiques et à son impossibilité personnelle d'atteindre un public qui se voit refuser le droit de voir, de porter un jugement et de communier avec l'artiste.

Je pourrais même dire que la vie de Van Gogh était plus misérable à la fois matériellement et psychologiquement car, contrairement à Asher Lev, son propre génie ne fut jamais reconnu de son vivant et sa vie quotidienne était parfois si misérable qu’elle le rendit presque fou. Nous avons coutume de dire que l’art naît plus sûrement de l’angoisse et du tourment que de la paix et de la richesse, à quelques exceptions près naturellement dont Asher Lev fait partie en ce qui concerne sa vie matérielle puisqu’il est choyé par sa mère et son père dont l’attitude à son égard n’est ambiguë qu’après un temps de réflexion. Même s'il a des doutes, s’il ressent une certaine angoisse avant de dévoiler ses toiles au monde artistique, il a la chance d'être sous la protection d'un grand peintre, Jacob Kahn, qui lui ouvre les portes d’une galerie prestigieuse. Le jeune artiste est admiré très vite par des milliers de gens dont son oncle qui aime les toiles de son neveu et confirme son admiration en les collectionnant.

En fait, mais je me trompe peut-être, le tragique aspect de la situation provient de ce qu'Asher Lev a non seulement choisi le thème du Christ, sa position sur la Croix et la Croix elle-même comme symboles ultimes de la tristesse et du désespoir mais a fait de sa propre mère l'incarnation du Fils de Dieu dans la tradition chrétienne, son père et lui-même étant sur la toile les seuls témoins de cette souffrance intolérable, une coutume des peintres du Moyen Age et de la Renaissance. Quand on questionne Asher Lev sur son dessein, il répond évasivement que les yeux du Christ constituent sans doute le symbole suprême du tourment pour ne pas évoquer tout le reste : sa mère torturée entre son amour conjugal et son amour maternel, sa mère attendant leur retour, craignant leur départ, sa mère devant le store vénitien essayant de deviner ce qui se passe à l'extérieur sa main droite reposant sur la partie supérieure droite de la fenêtre, sa main gauche contre la croisée au-dessus de sa tête, ses yeux brûlants derrière la barre verticale. Mais s'il mentionne bien les yeux quand il décrit sa façon de peindre Crucifixion 1 : J'ai travaillé longuement sur les yeux de ma mère et de son visage, il s'en abstient quand il parle de son second tableau Crucifixion 2. Pourquoi ? Est-ce parce que s'il avait voulu dépeindre l'angoisse à travers les seuls yeux il aurait pu choisir ceux des survivants de la Shoah qui devaient être aussi tristes que les yeux du Christ ? Non, son idée en travaillant sur Crucifixion 2 était qu'il n 'y a pas de moule esthétique dans sa propre tradition religieuse auquel il pourrait recourir pour couler une peinture de l'angoisse et de l'ultime tourment. Ces propos ne sont-ils pas suffisants pour exprimer et comprendre l'intention d'Asher Lev, son besoin absolu d'utiliser l'entité entière pour exprimer ses sentiments et non pas quelques fragments de cette entité ?

Le grand intérêt du second tome d'Asher Lev est qu'il n'y a aucune équivoque pour le lecteur (alors qu'elle existe chez les protagonistes du livre) : l'image du Christ ne représente pour lui que la possibilité d'exprimer à travers son art une douleur extrême. Il n'y entre jamais la tentation d'embrasser une autre foi que la sienne. Il est resté fidèle à sa communauté hassidique, choisissant à St Paul de Vence où il est venu vivre sa femme au sein de cette dernière. Ses enfants comptent pour lui plus que tout au monde excepté Dieu peut-être. Ainsi la conspiration qui se trame contre lui après son retour à Brooklyn où il est venu assister aux obsèques de son oncle est insupportable comme est insupportable, inhumaine, la pression qu'exerce un de ses anciens protecteurs, rabbin de la communauté, pour séparer de lui sa femme et ses enfants. Plus terrible encore et pratiquement incompréhensible à la Juive traditionaliste que je suis, la résignation d'une femme aimante sauvée par Asher Lev d'une vie sans joie causée par la mort en déportation de toute sa famille.

Deux lignes du livre m'ont fait très mal : une fois la séparation consommée. Asher Lev est de retour, seul, à St Paul où il vient de recevoir une lettre de New York : Devorah m'écrit. Avrumel se désintéresse de Shimson (me poupée en peluche qu 'il avait offerte à son fils qui ne s'en séparait même pas pour aller à l'école maternelle) et insiste pour aller seul en classe. Quand je pense que le petit garçon était d'accord pour revenir en France avec son père, un choix qui ne lui a même pas été offert, je suis d'autant plus triste. La mise à l'écart de la poupée Shimson est à mon avis le symbole de la rupture entre le père et sa famille.

Je me pose alors ces questions : Quand Chaïm Potok a intitulé son livre Le don d'Asher Lev, a-t-il délibérément choisi un terme à double sens qui traduit à la fois le talent du peintre et son sacrifice ? L'art et la création sont-ils si essentiels que le peintre doive lui sacrifier sa chair et son sang ? (Je n'ai pas précisé que s'il pouvait dessiner durant tous les mois contraignants qu'il a passés à New York, il n'est revenu à sa véritable passion, la peinture, qu'à son retour définitif à St Paul.) La religion est-elle assez importante pour qu'en son nom un fils soit ravi à son père ? Assistons-nous ici à un transfert de la mère au fils, Asher Lev devenant lui-même le Christ quand on lui réclame l'ultime sacrifice, un sacrifice qu'il a peut-être pressenti quand il a représenté sur une toile le sacrifice d'Isaac allant à son terme ? Je murmure la dernière question car elle pourrait paraître blasphématoire aux Juifs orthodoxes : Chaïm Potok a-t-il écrit un livre à la gloire de la peinture, à la gloire de Dieu ou... à la gloire du Christ Sacrifié même si la victoire semble revenir à la communauté qui a refermé ses bras autour de ceux qu'elle considère comme ses enfants ? L'auteur seul aurait pu sans doute répondre à ces questions mais, contrairement à mon habitude, je ne lui ai pas écrit pour les lui poser et il est maintenant trop tard pour le faire.

 

 

 

 

 

 

Vichy - Caderle - Mircea Eliade

 

Je viens comme j’en ai pris l’habitude depuis deux ans de continuer sur les Cévennes après mon festival de scrabble vichyssois pour passer quelques jours avec Jacques et Marie. Bien que la route à partir de Marvejols soit toujours semée d’embûches - je veux parler des innombrables lacets qui la jalonnent - j’attends avec impatience l’apparition du magnifique théâtre de verdure qui se prolonge jusqu’à Florac puis la corniche des Cévennes où je peux rêver de Stevenson et Modestine tout en prenant le risque de dépasser des camions si démesurés que me rabattre en vitesse est un risque que je ne devrais plus prendre.

Deux heures, je n’ai mis que deux heures pour venir de Marvejols ! C’est ainsi que je m’adresse à Jacques qui est venu m’attendre au café de la Bourse de St Jean du Gard afin de me précéder sur la route qu’on doit emprunter pour monter à Caderle pendant les travaux d’adduction d’eau. Je ne lui raconte pas mes prouesses de Vichy qui furent plutôt des contre-performances…, les seuls bons moments ayant été les repas du soir où nous nous réunissions au bord de l’Allier pour profiter enfin de la fraîcheur et commenter les tournois du jour qui devenaient moins rébarbatifs à la douceur du crépuscule.

L’arrivée à Caderle, c’est le bonheur de revoir Marie, de retrouver le jardin, les fleurs, les chats, Flamme qui vieillit un peu trop vite mais aboie plus souvent que naguère, la terrasse où il fait si bon vivre, la chambre qui m’est devenue familière, le bureau où Jacques me cède avec plaisir son ordinateur, les repas d’une Marie plus que perfectionniste (je ne vous dis pas la bourride au flétan qu’elle nous a préparée le jour où ses parents sont venus me voir, suivie d’une île flottante et de cookies que je n’ai pas très bien su cuire au micro-onde mais que Jacques a aimés parce qu’il les veut croquants et que de toutes façons il raffole de tout ce qui est sucré)… et surtout nos bavardages du soir qui sont allés de Jésus et des Esséniens à Chopin et Rubinstein en passant par les grèves qui me permettent de passer plus de temps avec mes profs préférés, la laïcité, la position du Vatican vs la prochaine charte de l’Europe, Wagner qui fut durant mon séjour le thème d’une émission de Mezzo, Wagner dont nous écouterons toujours avec la même passion la Tétralogie même après que les invités aient souligné son antisémitisme exacerbé. Si Daniel Barenboïm peut le diriger, qui sommes-nous, humbles mortels, pour le repousser !

Jésus, décidément il me poursuit et peut-être bien qu’un jour il va me rattraper avec tous les arguments que Marie m’a présenté en sa faveur.[45] Elle m’a donné à lire  les trois volumes de Mircea Eliade[46] : Histoire des croyances et des idées religieuses et son Traité d’Histoire des Religions. Elle ne s’imagine tout de même pas qu’en trois soirées je vais venir à bout de ces ouvrages. Il faudrait être une ogresse pour les absorber aussi vite. Alors, j’ai feuilleté par ci par là et je me suis régalée : un peu de l’enfance du Judaïsme, un brin des Esséniens, une goutte des Mystères d’Eleusis, un signe de tête à l’un de mes préférés, le Prince Siddhartha qui a quitté son palais et ses lustres pour devenir Bouddha… Heureusement Marie m’a permis d’emporter le tout que je me suis engagée à lui rapporter dès le 27 juillet où Caderle m’attend à nouveau car Jordy, notre ami prof, poète et chanteur, doit nous y rejoindre.

Dès mon retour à Paris, je m’y suis mise pour de bon ! Ce n’est pas une entreprise facile surtout quand je viens d’être « cocoonée » et que je me retrouve seule face aux milliers de lignes et à la page blanche. Allons, je me lance : Comment ne pas être frappé (une fois de plus) quand on aborde ces textes par la quasi simultanéité entre l’apparition de l’homme à un coin ou l’autre de la terre, à l’angoisse existentielle qui l’a forcément saisi face à un monde inconnu et celle de dieux qui sont venus non seulement le protéger mais aussi lui indiquer par leurs enseignements comment  poursuivre son chemin dans cet inconnu à priori redoutable. Tout néophyte doit se poser cette question : mais après tout, les dieux ne sont pas une génération spontanée. Où ont-il bien pu naître ? La seule réponse qui lui vient alors à l’esprit doit être : ils sont le fruit de l’imagination de l’homme qui a créé lui-même ses mythes et ses protecteurs divins tel cet enfant qui, n’ayant ni frère ni sœur, s’est forgé un ami auquel il peut tout raconter, tout confier, un ami dont l’invisibilité est une force car elle lui permet d’être toujours à ses côtés sans que personne au monde ne puisse s’opposer à sa présence.

Il a bon dos le néophyte car enfin c’est moi qui me pose la question et moi qui essaie de trouver une réponse. De toutes façons, Mircea Eliade est là pour m’aider : Avec toutes les religions qu’il m’offre, je suis bien sûre d’apprendre jusqu’à quel point j’ai raison de penser comme je le fais. Ah ! Ces religions ! Vous n’imaginez même pas si vous n’êtes pas dans « le secret des dieux » combien il y en a eu depuis l’âge de pierre jusqu’à ce que l’écrivain appelle « le triomphe du christianisme » et encore je crois qu’avec un peu de bonne volonté je pourrais en ajouter quelques unes au palmarès !

Le tome I de l’Histoire des Croyances débute par les Paléanthropiens qui durant deux millions d’années ont vécu principalement de la chasse, de la pêche et de la cueillette, leur Univers religieux remontant à l’art pariétal franco-cantabrique (~30.000) et à l’usage de plus en plus quotidien de la parole, une preuve (peut-être) que la création de mythes ne peut s’accomplir avant que les connaissances de l’homme ne s’affirment. Il faut attendre la période mésolithique (~10.000) pour qu’apparaisse une idole représentée par un poteau de bois de pin avec un crâne de renne placé au sommet. C’est depuis le néolithique qu’on parle de religion, le culte de la fertilité et le culte des morts apparaissant comme solidaires. Viennent alors les religions mésopotamiennes (civilisation sumérienne) qui ont leurs prêtres, leur triade de grands dieux, suivie de la triade des dieux planétaires et leur roi dont la sacralité est proclamée parce que dès avant sa naissance les dieux l’avaient prédestiné à la souveraineté. Le plus célèbre d’entre eux est sans doute Gilgamesh[47] qui repoussa les avances de la déesse Ishtar et en subit les tragiques conséquences.

Passons maintenant aux religions de l’Egypte ancienne : comme à Sumer le roi est sacré, le pharaon un dieu-incarné dont les représentants dirigent la masse rurale en naviguant sur le Nil. C’est à Memphis, capitale des pharaons de la première dynastie, que fut articulée autour du Dieu Ptah, la théologie la plus systématique. Il faut noter dans Le Livre des Morts que le créateur Atum fut le premier roi qui transmit cette fonction à son fils, le premier Pharaon auquel incombait la responsabilité de maintenir la stabilité du Cosmos et de l’Etat. On ne parle en général que des dieux innombrables de l’Egypte et l’on oublie ou l’on n’a pas conscience de cette notion extrêmement importante du « créateur unique. »

En Occident, dans ce qui sera la Bretagne ou la Suède, on érige des menhirs et des dolmens qui sont les sépultures des morts : ce culte des ancêtres semble comporter non seulement la survivance de l’âme, mais surtout la confiance dans la puissance des ancêtres et l’espoir qu’ils vont protéger et assister les vivants. Parallèlement, en Inde ancienne, les premières villes construites furent des nécropoles. Les rites et les croyances étaient en relation avec la fertilité, la mort et la survie de l’âme.

Voici qu’apparaissent les Hittites auxquels je me suis intéressée depuis le temps où l’Anatolie devint une de mes passions. Je sais pour avoir visité le Musée Ataturk d’Ankara[48] et une ancienne ville d’Anatolie Centrale mise à jour par des archéologues allemands que les Hittites ont dominé l’Anatolie durant le second millénaire avant notre ère. Les Hittites avaient à leur tête le couple premier, Le Dieu de l’Orage et une Grande Déesse, et célébraient avec leur souverain grand prêtre les fêtes saisonnières, surtout celle du Nouvel An. Un peu avant les Hittites sont les Cananéens (~3.000) qui furent les premiers Sémites à s’établir en Palestine. El (Dieu en sémitique qu’on associera plus tard à Yahvé) est le chef du panthéon. Il est attaqué par Baal qui est tué par Môt. Les Cananéens précèdent les Israélites, le peuple du Livre. Selon la Bible, leur histoire se divise en deux grandes parties : de la Création au Déluge et à la Tour de Babel, période qui raconte l’histoire du Paradis perdu et qui est dominée par Noé - après le déluge quand les fils de Noé deviennent les ancêtres d’une nouvelle humanité, période dominée par Abraham et Moïse qui reçoit les Tables de la Loi des mains même de Yahvé. 

Je dois passer un peu trop rapidement sur les dieux védiques, symboles de la religion des Indo-Européens, Varuna (Dieu Souverain), Devas, Asuras, Mitra, Aryaman, Aditi, Indra (champion et démiurge), Agni (feu sacrificiel, lumière, intelligence), Soma, Rudra-Shiva, Vishnu (exalté comme un dieu suprême de culture monothéiste.) C’est de la fin de la période védique (~700 à 300) que date la rédaction des textes sacrés de l’Upanishad. Et la religion hellénique, me demanderez-vous ? Elle apparaît maintenant avec Zeus, dieu céleste indo-européen, qui partage le monde en trois parties : l’Océan revient à Poséidon, le Monde Souterrain à Hadès, le ciel ou Olympe à lui-même. Inutile de mentionner le nombre d’épouses et d’enfants de Zeus, ils sont innombrables mais connus de la plupart d’entre nous et je les mentionnerai en abordant la religion romaine. Je voudrais toutefois mentionner Alexandre le Grand, roi de Macédoine qui, durant les trente trois ans de sa courte existence, conquiert un empire immense allant de l’Egypte au Pendjab et réalise le syncrétisme gréco-oriental.  

J’ai hâte sans doute d’aborder Zarathustra,[49] le prophète de la « religion mazdéenne » à l’exemple de Moïse, Bouddha et plus tard Jésus ou Mohammed, son Seigneur étant Mazda. Entouré d’un groupe de disciples, il prône la vertu, accomplit des miracles, combat contre les forces du mal et s’oppose aux sacrifices d’animaux. Zarathustra est également un apôtre du libre-arbitre puisque selon Mazda, l’homme est libre de choisir entre le bien et le mal. Après sa mort et si sa vie a été exemplaire, son âme monte au ciel jusqu’au jour du jugement dernier et la résurrection des corps.

  Le tome II semble aller de Gautama Bouddha au Triomphe du Christianisme. En fait, il débute par Les Religions de la Chine Ancienne qui croient en la survie de l’âme. La grande urne funéraire est la maison du mort. L’un des principaux dieux est Ti (ciel) qui commande aux rythmes cosmiques et aux phénomènes naturels (la pluie, le vent, la sécheresse…) Du VIIIème au IIIème siècle av. J.C. s’installe la religion traditionnelle où le roi, Fils du Ciel, demeure le protecteur de la dynastie. Confucius qui est plus un philosophe qu’un chef religieux influence la religion chinoise. Il exalte et revalorise la fonction religieuse des rites et des comportements. Comme pour Platon, l’art de gouverner est le seul moyen d’assurer la paix et le bonheur du plus grand nombre.  Avec Lao tseu et les taoïstes apparaissent les notions de yin, principe de passivité, et yang, principe de mouvement. En se combinant, les forces Yang et Yin engendrent l’ « l’embryon mystérieux », l’être immortel qui finira par s’évader du corps par l’occiput et monter au ciel.

Le brahmanisme apparaît à Ceylan au VIème siècle av.J.C. Quelques siècles plus tard, l’hindouisme pénètre en Indochine, à Sumatra, Java et Bali puis dans l’Inde centrale et méridionale. Krishna rédige les Samkhya-Karika et Patanjali les Yoga-sutras. Le yogin doit pratiquer une série de disciplines corporelles et psychiques…L’étude de la métaphysique yoga et l’effort pour faire de Dieu le motif de toutes ses actions constituent les disciplines.

Gautama Bouddha prédit : « Tout est douleur, tout est éphémère »…mais la découverte de cette douleur universelle n’aboutit pas au pessimisme car si elle est universelle, elle n’est pas définitive. Le « salut » implique la transcendance de la condition humaine. Le fondateur du bouddhisme ne se déclare ni prophète ni envoyé de Dieu. Il est l’Eveillé, le guide, le maître spirituel mais sa prédication ayant comme but la délivrance des hommes…ce prestige de sauveur fait de son message une « religion » et transforme le personnage historique Siddhartha, fils d’un roitelet, en un Etre divin. 

Mahavira, fils d’un roitelet comme le bouddha, prêche le Djaïnisme. Il ne croit pas à l’existence de Dieu mais de dieux qui ne sont pas immortels. C’est le Cosmos et la vie qui n’ont pas de fin. Tout ce qui existe dans le monde a une âme, les êtres humains, les animaux, les plantes, les pierres, les gouttes d’eau… Au cœur du jaïnisme est le karman, principe fondamental selon lequel chaque vie est déterminée par les actes accomplis dans la vie précédente.

La religion romaine est guerrière dès la fondation de la ville par Romulus et Remus vers 754 av. J.C. puisqu’une louve est envoyée par Mars, dieu de la guerre, pour allaiter les jumeaux. Le culte domestique est important : il est régi par les Pénates, les Lares et les Mânes, personnifications mythico-rituelles des ancêtres. Les dieux du culte public sont nombreux et spécialisés. Autant que les dieux grecs, ils nous sont familiers, de Vénus (Aphrodite) à Jupiter (Zeus) et de Neptune (Poséidon) à Minerve (Athéna) pratiquement tous assimilables aux dieux grecs sauf Janus. La civilisation romaine est postérieure à la grecque mais si Rome a vaincu la Grèce par les armes, la Grèce a envahi le pays latin (dieux, arts, écriture, philosophies, sciences…)      

Les Celtes accordent une grande importance aux lieux consacrés…autour d’un autel où se pratiquent les sacrifices. Ils ont le culte des crânes qu’on dépose dans des niches ou qu’on insère dans le mur des sanctuaires. La culture celte est influencée par des coutumes de l’Inde ancienne. Ses prêtres sont les druides qui, comme les brahmanes, accordent une importance considérable à la mémoire. Ils veillent aux choses divines, s’occupent des sacrifices publics et privés, règlent toutes les choses de la religion. Le panthéon celtique évolue avec la civilisation gallo-romaine qui introduit ses dieux en Gaule en leur donnant des noms gaulois : Jupiter Taranucus, Mars Toutatis…Les anciens Germains vouent un culte aux Ases dont les dieux les plus remarquables sont Tyr, Odhin-Wodan, dieu de la guerre et dieu des morts, Thôrr, le dieu au marteau, et aux Vanes qui ont des rapports avec la fécondité, le plaisir et la paix.

Il est temps d’aborder la seconde religion révélée avec la naissance du Christianisme. La foi dans le Christ ressuscité en constitue l’élément fondamental et les Epîtres de Saint Paul[50], en même temps que les premiers documents relatant l’histoire de la communauté chrétienne, sont toutes pénétrées d’une ferveur sans égale. « Enfin, écrivait le grand Helléniste Willamowitz-Moelendorf, enfin la langue grecque exprime une vive » et brûlante expérience spirituelle. » Jésus prêche la Bonne Nouvelle venue de Dieu : « Les temps sont accomplis et le Royaume de Dieu tout proche » (Marc I : 15). Le culte des martyrs est pratiqué à partir de la fin du IIème siècle de notre ère. Dès le VIème siècle, le néo-platonisme imprègne la pensée chrétienne.

 Les Pères de l'Eglise[51] ont progressivement élaboré la doctrine orthodoxe qui se définit par une fidélité plus grande à l’Ancien Testament que le Christianisme qui reconnaît Dieu sous trois figures : Le Père, Créateur et Juge – Le Seigneur Jésus-Christ, le Ressuscité, le Saint-Esprit qui a la puissance de renouveler la vie et d’accomplir le Royaume…la sanctification et la divinisation de Marie…étant surtout l’œuvre de la piété populaire.

Le tome III du livre débute par une référence aux religions de l’Eurasie Antique dont une des principales est le chamanisme.[52] Le premier chaman fut créé par Dieu. Les multiples pouvoirs du chaman sont le résultat de ses expériences initiatiques au cours desquelles il mesure la précarité de l’âme humaine et apprend les moyens de la défendre. Il ressent au cours de cette période préparatoire une maladie initiatique qui est le symbole d’une mort mystique : …l’homme profane est entrain de mourir, de se dissoudre, et une nouvelle personnalité est sur le point de naître. Sa principale fonction est de guérir, c’est-à-dire de faire réintégrer l’âme égarée, cause de la maladie, dans le corps du malade.

Les peuples baltes sont convertis au christianisme au XIVème siècle mais ils conservent dans leurs traditions leur héritage païen archaïque, par exemple le nom du vieux dieu céleste indo-européen deiuos. Les slaves ne contestent pas l’existence « d’un seul dieu dans le ciel » mais ils estiment que ce dieu « s’intéresse uniquement aux affaires célestes. »

J’ai parlé plus haut des Pères de l’Eglise qui ont progressivement installé l’Eglise orthodoxe. Les différences entre les Eglises d’Orient et d’Occident commencent à se préciser quand l’Eglise byzantine établit l’institution des patriarches, hiérarchie supérieure aux évêques et aux métropolites au cours du Concile de Constantinople (381). La vénération des icônes (figures ou scènes inspirées par les Ecritures) se pratique à partir du IIIème siècle.

Mahomet[53] naît entre 567 et 572 à La Mecque dans la puissante tribu des Qurayshites qui vénèrent Allah (deus otiosus) parmi d’autres dieux et déesses. Je ne veux pas m’étendre trop sur l’Islam qui est peut-être devenu aujourd’hui la plus importante (en nombre) des religions révélées. L’un des intérêts de cette religion universelle est qu’elle est historique et qu’on connaît la biographie du prophète. Les premières révélations datent de 610 environ, envoyées par Allah (littéralement : « Dieu », le même théonyme utilisé par les Juifs et les Chrétiens) qui est dorénavant le Dieu unique. Khadîja, la première femme de Mahomet, est aussi sa première disciple à laquelle il communique pendant environ trois ans les premiers messages divins. Mahomet se considère, comme les autres prophètes, l’ Apôtre (le messager) de Dieu. Il apporte une révélation qui sera consignée dans le Livre Saint de l’islam : le Coran rédigé en langue arabe commune. Après son ascension de la Jérusalem terrestre vers le ciel, Mahomet et ses premiers disciples se réfugient à Médine. Il y rencontre des tribus juives hostiles et une révélation lui enjoint de ne plus se prosterner durant la prière vers Jérusalem mais vers La Mecque. Il proclame alors que la Ka’ba païenne (où vont affluer dans les siècles futurs des millions de fidèles pour leur pèlerinage traditionnel) a été bâtie par Abraham et son fils Ismaël[54]. L’avenir de l’unité arabe est assuré. Après bien des batailles, Mahomet et 2.000 fidèles rentrent à La Mecque, l’occupent, et proclament la guerre totale contre le polythéisme. On peut dire que le Coran représente l’expression la plus pure du monothéisme absolu.[55]   

 L’unité de la communauté musulmane se divise après la conquête de la Perse par les Arabes en sunnisme (pratique traditionnelle) et chiisme dont les adeptes reconnaissent Ali comme le premier « vrai » calife (chef suprême de l’Islam) car il est de la descendance du prophète alors que celui-ci accordait sa préférence aux califes élus.  Les imams (ministres religieux) deviennent les intermédiaires entre Dieu et les fidèles. Une autre forme de l’Islam est l’Ismaélisme puis l’Ismaélisme réformé selon lequel la personne de l’Imâm a préséance sur celle du Prophète. Sa naissance est spirituelle et donne un sens spirituel aux Révélations prophétiques. L’Islam spirituel se perpétuera dans les confréries de soufis[56] parmi lesquels sont Al-Hallâj, mystique et martyr, Al-Ghazzâli et bien sûr Djalâl-od-Dîn Rûmî, le grand poète fondateur de la confrérie des Derviches Tourneurs.

De la même façon que l’Islam, le Judaïsme évolue au cours des siècles et comme Mircea Eliade n’a abordé dans le tome I de son livre que les premiers Israélites, il évoque plusieurs thèmes nouveaux dans le tome III : La loi orale donnée à Moïse sur le Mont Sinaï est codifiée dans la Michna vers 200 de notre ère. Elle unifie et explicite les innombrables traditions orales en relation avec les pratiques culturelles et avec les interprétations de l’Ecriture et les questions juridiques, plus simplement la Michna se penche sur l’agriculture, les fêtes, la vie familiale, la loi civile, les prescriptions sacrificielles et diététiques et la pureté rituelle. La Guemara est l’ensemble des commentaires de la Michna. L’ensemble constitué par la Michna et la Guemara forme le Talmud (enseignement). On peut peut-être mettre en parallèle le Talmud et les Hadith qui constituent le recueil des actes et des paroles du prophète Mahomet et de ses compagnons à propos de commentaires du Coran et de règles de conduite.

 

C’est à partir du IXème siècle qu’apparaissent les premiers philosophes juifs, Saadia ben Joseph, Salomon Ibn Gabirol, Judah Halévi et surtout Maïmonide, homme de loi, penseur le plus éminent du judaïsme médiéval, médecin et astronome. Pour Maïmonide, ce n’est qu’après avoir atteint la perfection morale (par l’observance de la loi) qu’il est permis de se consacrer à la perfection de son intelligence. La mystique ésotérique juive, la Kabbale, apparaît dans le Bahir compilé en Provence au XIIème siècle. Les trois grands évènements de la Kabbale sont la mort, le repentir et la renaissance susceptibles d’élever l’homme vers une union béatifique avec Dieu. Le dernier mouvement mystique, le Hassidisme, fondé par le Rabbi Israël Baal Shem Tov (le Maître du Bon Nom) apparaît en Pologne au XVIIIème siècle.[57] 

Depuis sa naissance la hiérarchie chrétienne est couronnée par la présence à Rome de son chef suprême, le Pape, successeur de Saint Pierre. La rupture définitive avec le catholicisme romain est consommée avec l’apparition de Luther qui naît à Eisleben (Thuringe) en 1483 et affiche en 1517 ses 95 thèses contre les Indulgences sur la porte de l’église du château de Wittenberg. Il attaque dans sa Disputation contre la théologie scolastique la doctrine selon laquelle le fidèle qui pratiquait le bien dans un état de grâce collaborait à son propre salut. Il condamne également l’Ethique d’Aristote selon laquelle les vertus morales s’obtiennent par l’éducation, l’harmonie entre la raison et la foi lui paraissant impossible. Pour Luther, c’est l’expérience de la foi en elle-même qui importe, une fiducia naïve et totale, comme celle des enfants. La Réforme est contestée par Erasme qui aimerait qu’une symbiose se fasse entre la doctrine catholique et les idées nouvelles. Elle est représentée en Suisse par Calvin.

Dirai-je qu’après l’absorption de ces quelques mille pages (j’exagère car je n’ai pas lu celles, nombreuses, consacrées à la bibliographie de cet ouvrage gigantesque par son importance et par son intérêt) je reste sur ma soif ? Je viens de montrer, d’essayer de le faire en tout cas, combien les hommes ressentent le besoin de se confier, de s’identifier, de se parfaire, de s’accomplir… en recourant à des dieux ou à un Dieu unique qui a créé le monde où nous vivons : La création semble en effet commune à toutes les religions depuis la nuit des temps. J’ai seulement l’impression que Mircea Eliade est mort trop prématurément et que tant de choses se sont passées depuis l’âge des Réformes qu’il faudrait plus d’un livre pour les compiler. L’auteur parle en effet de toutes les croyances qui se rattachent ou non à ce qu’on pourrait appeler les « religions mères » mais quid de tous les mouvements, de toutes les sectes nées depuis la Réforme qui, nous en sommes bien conscients, n’ont que peu de rapports avec la religion première à laquelle ils font constamment et lourdement référence ?

   J’ai évoqué dans de précédents Mots…dits la religion réformée d’Angleterre, les centaines de communautés et de sectes américaines mais je pourrais en citer d’autres que je viens de découvrir  (n’ayez pas trop peur !) : Zen-macrobiotique, Avatar (Star edge), Raël, le Mouvement humaniste, les Témoins de Jéhovah, la Scientologie, Sri Ram Chandra, Brahma Kumaris, Comiscia (Siragusa), La Famille, Sahaja Yoga, La Pure Vérité (Amstrong), la Wicca, Les pélerins d’Arès, le Mandarom, Vie Universelle (Wittek), la Nouvelle Acropole, l’University Bible Fellowship et une église Taiwanaise, le Mouvement Gnostique (Samael Aun Weor), la Méditation Transcendantale, l’Office Culturel de Cluny, l’Eglise du Christ de Boston,  Esotérisme et extrême droite, Human Universal Energy (IHUERI), Mouvement du Graal, Landmark Education, Science Chrétienne[58]

Si je me dois d’ajouter que l’Islamisme intégriste né du Wahhabisme et son insistance sur le djihad n’a plus que de lointains rapports avec les paroles du prophète, que l’orthodoxie juive va bien au-delà du judaïsme traditionnel, je n’aurai pas couvert l’ensemble des croyances qui divisent les êtres humains plutôt qu’elles ne les rassemblent. Il semble bien que l’individualisme de l’homme ne soit plus une spécificité française mais une tendance universelle. Comme la plupart de mes amis sont athées ou pour le moins agnostiques, j’ai de plus en plus tendance à croire qu’ils ont raison parce qu’ils peuvent être des témoins objectifs sans être partie prenante. N’est-ce pas la meilleure façon de penser ?  

Qui a tué Daniel Pearl ?

 

Vendredi 8 mai, jour où le gouvernement français a voulu célébrer le souvenir de la victoire de 1945 en rendant particulièrement hommage à son armée – ce qui peut apparaître comme un camouflet à nos alliés allemands et qui devrait disparaître avec la naissance de l’Europe « unie » - la ville de Cherbourg s’est souvenue que le 8 mai 2002 onze ingénieurs français de la Direction des Constructions Navales (DCN) avaient été tués dans un attentat à la voiture piégée devant l’hôtel Sheraton de Karachi. Ce Pakistan que les Etats-Unis tiennent à compter parmi leurs alliés, ne faut-il tout de même pas continuer à se poser des questions quant à son implication constante dans l’éducation, la formation, la caution des futurs terroristes ? Alors que la coalition vient d’écraser le régime de Saddam Hussein au nom de la lutte contre le terrorisme, ne peut-on se demander si le Pakistan n’est pas plus dangereux que n’importe quel autre pays qui figure sur la liste des ennemis des valeurs américaines ? C’est sans doute la raison pour laquelle, l’ouvrage de Bernard-Henry Lévy en mains, j’ai voulu m’en pénétrer pour essayer de connaître un peu mieux les dédales de ce pays dangereux d’Extrême-Orient et d’apprendre si, selon l’auteur, Daniel Pearl était mort parce qu’il était sur le point de révéler que des scientifiques islamistes pakistanais voulaient procurer des armes de destruction massive à al-Qaïda. Je voulais aussi faire connaissance avec le héros du livre, Daniel Pearl, et son « anti héros » Omar Sheikh dont on dit qu’ils ont pratiquement fasciné BHL au même degré même si toute sa commisération est allée au  premier à tel point qu’il a voulu recréer son image, recomposer sa vie… et son étonnement accablé au second. Je prie mes amis de m’excuser si je commence mon récit par l’épisode terrible, incroyable, indicible de la « mise à  mort » mais c’est à la fois le début du livre et la fin d’un homme et l’on ne pourrait y échapper sans avoir l’impression de tricher.

 

Daniel Pearl 

 

 ... En même temps, pourtant, il n'y croit pas - il n'arrive pas à penser que les choses, en une nuit, aient pu se dégrader à ce point. D'abord, il est leur allié. Cent fois, depuis huit jours, il leur a dit que s'il n'en restait qu'un, s'il devait ne plus y avoir qu'un Américain, et un Juif, pour tendre la main aux musulmans en général et à ceux du Pakistan en particulier, s'il devait être le dernier à récuser le thème absurde de la guerre des civilisations et à garder foi dans la paix avec l'Islam, eh bien il serait cet homme-là, lui, Daniel Pearl, Juif de gauche, progressiste, Américain hostile - toute sa carrière en témoigne - à ce que l'Amérique peut avoir de bête et d'arrogant, ami des incomptés, de l'universel orphelin, des déshérités. ... Pearl, les yeux fermés, sent le mouvement de la lame vers sa gorge. Il entend comme un bruit d'air froissé près de son visage et conclut que le Yéménite est entrain de répéter. Il ne parvient toujours pas à y croire tout à fait. Mais il a froid, il grelotte. Tout son corps se rétracte. Il voudrait arrêter de respirer, se faire petit, disparaître. Il voudrait, au moins, pouvoir baisser la tête et pleurer... Sa vue commence à se brouiller. La dernière image du monde, se dit-il. Il transpire et frissonne à la fois. Il entend l'aboi d'un chien dans le lointain. Le bourdonnement d'une mouche, toute proche. Puis, enfin, le cri d'une poule qui se confond avec son propre cri, stupeur et douleur mêlées, inhumain.

Car ça y est. Le couteau est entré dans la chair. Doucement, très doucement, il a commencé sous l'oreille, très en arrière du cou. Certains m'ont dit que c'était comme un rituel. D'autres, que c'est la méthode classique pour trancher tout de suite la corde vocale et empêcher la victime de crier. Mais Pearl s'est cabré. Il a furieusement cherché de l'air dans son larynx charcuté. Et le mouvement qu'il a fait est si violent, la force qui lui est revenue si grande, qu'il échappe à la prise de Karim, hurle comme une bête et s'effondre, en râlant, dans son sang qui coule à flot. Le Yéménite à la caméra hurle aussi. A mi-chemin, les mains et les bras pleins de sang, le Yéménite tueur le regarde et s'arrête. La caméra n'a pas fonctionné. Il faut, pour la caméra, tout arrêter et recommencer. Vingt secondes passent, peut-être trente - le temps, pour le Yéménite, de remettre en marche et de recadrer. Pearl est couché sur le ventre maintenant. La tête, à demi coupée, s'est écartée du buste, loin en arrière des épaules. Les doigts des deux mains sont plantés, telles des serres, dans la terre. Il ne bouge plus ? Il geint. Il hoquette. Il respire encore, mais par à-coups, en émettant un râle, entrecoupé de gargouillements et de gémissements de chiots. Karim met les doigts, alors, dans la plaie pour en écarter les lèvres et dégager le terrain pour le retour du couteau. Le deuxième Yéménite incline l'une des lampes pour mieux voir, sort son propre couteau et, fébrile, comme enivré par la vue, l'odeur, le goût du sang chaud qui s'échappe de la carotide comme d'une tuyauterie crevée et lui gicle à la figure, coupe puis arrache la chemise. Et le tueur, alors, achève sa besogne: le couteau à côté de la première blessure; les cervicales qui craquent; une nouvelle giclée de sang qui lui arrive dans les yeux et l'aveugle; la tête qui, roulant d'arrière en avant comme si elle était encore animée d'une vie propre, finit par se détacher; et Karim qui la brandit, tel un trophée, face à la caméra. 

 

Si je n’arrive pas à oublier ce qui vient d’être écrit, à tel point que j’ai dû arrêter de lire durant quelques jours parce qu’il fallait tout d’abord que j’accepte de continuer, que j’assimile, que je dépose les mots dans un coin de mon âme, c’est que Danny a exprimé quelques minutes avant de mourir ce sentiment comme j’ai voulu moi-même le faire depuis de longues années en disant à mon entourage musulman : « prenez ma main, prenez mon cœur, nous sommes tous frères en Abraham. » Ma détresse est venue comme la sienne de ce que certains de mes amis les plus proches n’aient pas acquiescé à ma demande parce qu’ils étaient arrivés au-delà du possible et que deux d’entre eux en tout cas constituaient des ennemis potentiels. Je ne dis pas que j’ai pu ressentir le désespoir de Daniel Pearl, n’étant jamais allée aussi loin que ce grand reporter dans ma quête mais en tout cas il me semble que j’ai pu le comprendre, comprendre son étonnement, son incrédulité, son refus d’accepter une blessure morale insupportable avant que son corps ne soit plus et le souvenir de leur enfant, mari, ami, tout ce qui restait aux siens.

Car les siens c’est vers eux, à Los Angeles, que s’est immédiatement tourné l’auteur pour les écouter, apprendre s’ils arrivaient aux mêmes conclusions que lui en ce qui concernent les images de la vidéo. Judéa, le père de Danny, les a regardées des centaines de fois et il est perplexe en même temps que désespérément malheureux. Alors que BHL est d’avis que les mots de Danny prononcés avant sa mise à mort ont été, pour la première partie du texte, imposés par les tortionnaires, Judéa est d’un avis contraire car personne au monde que son fils et lui-même ne pouvaient être au courant de l’existence de cet aïeul pionnier dont la rue d’un village porte le nom en Israël. Pour ce père, la mention de l’aïeul est un message dans lequel Danny affirme non devant des hommes mais devant Dieu qu’il est juif et mourra juif . BHL écrit :   Je pense à ces personnages d’Isaac Babel, dans ‘Cavalerie Rouge’ qui jusqu’à la dernière minute, quand le cosaque tueur de juifs va leur taillader le visage ou les dépecer, continuent d’affirmer ‘je suis juif’.  Au cours de l’entretien, comment assimiler les mots de cette mère, toute petite, oppressée, la voix sourde : Ils ne l’ont quand même pas découpé pour le faire entrer plus facilement dans les sacs de plastique ?  Et puis, réalisant qu’avant de l’enterrer, les tueurs ont recomposé le corps :  Peut-être quelqu’un a-t-il voulu, à la fin, prendre soin de lui

Mais qui voir, en dehors des parents, sinon Marianne, la femme de Danny ? Elle a mis au monde un petit Adam (du nom de John Quincy Adams, sixième Président des Etats-Unis, fervent abolitionniste, qui s’est battu contre l’esclavage) car elle était enceinte à Karachi, elle veut retourner au Pakistan sur les traces de Danny, faire un film de devoir et de vérité. L’appartement de Marianne est un musée de photos du bonheur, de photos de Danny depuis son enfance, des photos qui disent son amour de la musique, du violon, du sport, des filles, de la danse, de l’amitié, de Marianne en jupe de taffetas orange le jour de son mariage, du journalisme, des reportages pour le Wall Street Journal… Il n’est pas question à cette première visite chez Marianne de la video.

Au cours d’une autre visite à Judéa, BHL apprend qu’un de ses collègues a acheté sur le marché de Kaboul un ordinateur d’occasion  où il a découvert avec stupeur que le disque dur contient tout un tas d’informations étranges qui sentent l’al-Qaïda, informations qu’il a transmises à ses services et par conséquent à Danny. Judéa révèle que son fils parlait un peu l’arabe à cause de sa mère, juive d’origine iraqienne.[59] Il discutait avec Gilles, son ami d’enfance, à propos du Coran. Selon un témoignage de Sam Anson dans Vanity Fair il est demeuré sur place à Peshawar, la veille des bombardements US sur Kaboul, à l’une des manifestations où l’on brûle les effigies de Bush. Danny pensait que l’Amérique et l’Occident étaient les obligés du monde.

BHV se remémore à présent son séjour à Kaboul quand il apprit de la bouche même du Président Karsaï la mort par égorgement du journaliste américain Daniel Pearl. Voici pourquoi il n’arrête pas d’en revenir à la vidéo, toujours plein d’émotion, de tendresse pour ce journaliste américain lumineux, sympathique, croisé, à l’été 1997 à Asmara en Erythrée et qui cherchait, comme moi, à entrer en contact avec le chrétien soudanais, en lutte contre les islamistes de Khartoum, John Garang Il a toujours la volonté farouche de recréer ce mort qu’il faut rendre vivant, ce semblable, ce frère. Il a décidé de mettre un contrat sur la tête de Pearl, mais pour le ressusciter.

 

 

            Omar Sheikh

 

Comment y arriver sinon en remontant jusqu’à l’assassin, au cerveau, à l’organisateur, au recruteur, pour comprendre ses motifs ou pour effacer les traces infamantes ? Qui est cet Omar Sheikh qui a fait prendre au piège Danny pour l’amener au Village Garden, le conduire à Gulzar e-Hijri, le séquestrer, le tuer, l’enterrer ? Qui est cet Omar Sheikh qui, arrêté dès le lendemain de la mort de Danny a déclaré aux enquêteurs : I planned the kidnapping, j’ai planifié l’enlèvement, car j’étais sûr de pouvoir traiter avec le gouvernement américain pour obtenir la libération d’une ou deux personnes, comme l’ancien ambassadeur des talibans au Pakistan, Mullah Abdul Salam Zaeef ? Qui est cet Omar Sheikh qu’un tribunal d’Hyderabad au nord-est de Karachi a condamné à être pendu après trois mois de procès à rebondissements ? Qui est cet Omar Sheikh dont la photo est parue en vis-à-vis avec celle de Danny sur une page du Dawn, le grand quotidien de Karachi, le 16 juillet 2002, au lendemain du verdict, Pearl…  Sheikh, de profil, beau lui aussi, visage bien construit, front haut, regard sans vice ni malice, dégaine d’intellectuel archi-occidentalisé, rien en tout cas qui signale l’islamiste obtus, le fanatique…Qui est donc Omar ?

 Le 15 juillet 2002, Le Guardian publie une biographie à laquelle se réfère BHL : Né en Grande-Bretagne dans une famille pakistanaise aisée installée dans une banlieue de l’est de Londres, il jouit d’une double nationalité, pakistanaise et britannique. Son  père avait une affaire import-export de prêt-à-porter, il avait une sœur à Oxford, un frère à Cambridge. Il est entré à 18 ans à la prestigieuse London School of Economics (LSE)  A l'occasion d'un voyage dans la Bosnie en guerre, organisé par une association d'étudiants musulmans, il a basculé dans le militantisme radical et adhéré par la suite à l’un des groupes islamistes les plus extrémistes, les plus violents et les plus en vue du Pakistan, le Jaish e-Mohammed. Un touriste, Trevor Matthews, a rencontré Skeikh  et il a appris par la suite qu’il était l’hôte de trois copains britanniques et d’un Américain, pas dans une retraite rurale mais dans la  chambre sombre d’une maison anonyme du nord de Delhi où ils étaient enchaînés à un mur. Après cinq ans de prison, il fut relâché par le gouvernement indien le 31 décembre 1999 en échange d’otages faits par des pirates de l’air qui avaient détourné un avion indien. Depuis sa libération et jusqu’à la séquestration de Daniel Pearl, il a participé à des enlèvements, des attaques, des détournements, des assassinats… BHL pose cette question : Monstruosité d’un homme ordinaire ou humanité d’un monstre hors pair ?  

Pour essayer de recevoir les premières réponses, il part à  Londres en quête de la famille d’Omar comme il le fit pour celle de Danny, il voit la boutique du père, la maison de Deyne Court Gardens d’apparence très confortable, paisible où vit toujours la famille, il surprend Saeed Sheik après l’avoir longtemps guetté mais celui-ci n’a rien à lui dire, il rencontre le frère cadet Awais Sheikh, jeune Londonien élégant qui, en raison des circonstances, aide son père dans l’entreprise Perfect Fashions. Awais élude les questions quant à la culpabilité de son frère et en pose à BHL, sur la Palestine, l’Afghanistan, la Tchétchénie, l’Irak. Il pense que son frère aîné est bon, que son âme est élevée, il ne le considère pas comme un fanatique. BHL se rend dans les écoles que le brillant élève Omar, jamais dissipé, jamais violent, a fréquentées, la Forest School de Londres et Le Aitchinson Collège de Lahore, au Pakistan, où deux années ont permis à Omar de renouer avec ses racines musulmanes. Il rencontre son ancien directeur, deux de ses professeurs qui confirment les dons de leur élève et sa tendance affirmée très tôt de prendre parti pour les faibles. Même souvenirs flatteurs à la London School of Economics : Omar était gentil, travailleur, obsédé par les examens, bon copain, pas plus religieux que ça, pas islamiste. Il jouait aux échecs au Three Tuns Pub, faisait de la boxe, de l’arm wrestling (bras de fer) auquel l’initia un Juif, Frank Pittal car Juif, Musulman, ça ne comptait pas pour lui.

Il finira pair du royaume disait Saeed Sheikh et Qauissia , sa mère, au temps de sa jeunesse épanouie. BHL se souvient de l’observation d’un spécialiste de l’islamisme radical, Olivier Roy, selon laquelle les grands jihadistes passent par les madrasas saoudiennes ou pakistanaises comme une sorte de rite obligé mais viennent d’Occident où ils ont presque tous fait des études brillantes. BHL pose la question : Le terrorisme serait-il l’enfant naturel d’un couple diabolique : l’Islam et l’Europe ?

Une parenthèse avant de continuer : On a pu voir que je n’aime pas résumer un livre. Je le lis, je suis l’auteur pas à pas, dans ses avancées comme dans ses retours. Pour le comprendre et comprendre ses mots, ses idées, son questionnement, je me dois d’être son ombre fidèle et quand j’aime ce qui est écrit, je le demeure jusqu’à la dernière ligne. Je suppose que BHL va maintenant nous dire pourquoi Omar choisit la Bosnie comme premier terrain d’expérience. J’avais d’abord écrit « champ de bataille » mais je me suis vite reprise car tel n’étais pas le cas, le très jeune homme étant parti chercher en Bosnie et à Sarajevo dont il est devenu un obsédé les mêmes choses pratiquement que l’homme qui aujourd’hui l’observe ou moi, humble témoin, trop âgée pour être allée sur place mais qui connaissais bien la vallée alpine parsemée de minarets qui remonte de Mostar à Sarajevo et la brise de l’Europe unifiée qui soufflait avant l’heure dans ces lieux que la Serbie a voulu briser. La London School of Economics avait institué une Semaine bosniaque dans le but d’alerter les consciences sur le sort de la Bosnie en guerre sans insister d’ailleurs sur l’origine musulmane des habitants mais sur leur détresse, l’école étant alors, selon BHL, un modèle de libéralisme d’ouverture au monde et à ses cultures, de cosmopolitisme vécu et pensé, de tolérance. Omar est parti avec un convoi de ravitaillement qui atteignit Sarajevo en avril 1993, au moment même où BHL s’y trouvait.

La décision du jeune homme a été renforcée par ses lectures et la projection d’un film dont l’auteur pensa un temps non à Bosna mais à son film précédent, Un jour dans la mort de Sarajevo réalisé fin 1992. Il s’agissait en fait de Destruction of a Nation produit par Islamic Relief de Birmingham. Avant son départ, les lectures d’Omar s’orientent sur des lectures de plus en plus orientées vers l’Islam, son économie tout d’abord puis il commence à se poser des questions sur le Coran dont il ne connaît que le peu nécessaire à la bonne conscience des musulmans d’Angleterre  (ni plus ni moins - si je peux me permettre une fois de plus d’ajouter mon grain de sel - que les Bosniaques ou les Monténégrins d’avant la guerre qui ne connaissaient de leur religion que l’interdiction de manger du porc et observaient pour la plupart sans conviction le jeûne du ramadan. J’avais moi-même lu plusieurs éditions du Coran dont celle d’André Chouraqui quand j’en ai discuté avec un jeune homme de Ulcinj (Monténégro) qui se disait imam parce qu’il avait séjourné quelques semaines à Istanbul mais qui fut heureux de bavarder avec une Française juive, amie des musulmans.)

Et voilà qu’Omar, inscrit pourtant à Londres pour une nouvelle année d’études, n’est revenu qu’une seule fois, en septembre 1993, à la taverne Three Turn Pubs où il s’exerçait au bras de fer, vêtu de pyjamas pakistanais traditionnels et portant la barbe des moudjahidin : Je n’ai jamais vu un homme en devenir à ce point un autre dit son ami Saquib auquel Omar demande ce qu’il fait encore à Londres alors qu’on meurt en Bosnie. Après cela, plus de nouvelles. Omar a-t-il été fait prisonnier par les Serbes. Est-il devenu chef de guerre selon les rumeurs qui circulent à l’école. Personne ne sait.

BHL profite d’un colloque littéraire organisé par le centre André-Malraux pour revenir dans cette Bosnie qu’il pense avoir en partage avec Omar. Pourquoi ai-je cette impression qui me quittera peut-être plus avant dans le livre que l’auteur est plus fasciné par l’image du tueur potentiel que celle du martyr ? Ou peut-être est-ce seulement que son image est plus complexe à saisir parce que ses motivation plus machiavéliques ? Sarajevo a changé, les bons ne son plus ceux d’autrefois, les profiteurs pullulent, la bibliothèque n’a pas été reconstruite.[60] BHL rend visite à Izetbegovich, Président de la Bosnie-Herzégovine en 1990, qui ne se souvient pas spécialement d’Omar mais d’un groupe de jeunes Pakistanais venus lui proposer de composer une brigade de combattants étrangers. Selon le Président, Omar ne pouvait pas être chiite, furieusement antichiite au contraire. BHL retrouve à Solin, près de Split, en Croatie, les traces d’une ONG musulmane, la Third World Relief Agency…avec laquelle Omar aurait été en contact. C’est ici en tout cas qu’il a décidé de se laisser pousser la barbe.

De retour à Londres, BHL rencontre Asad Khan, le patron d’une sorte d’ONG tous terrains envoyant ses convois non seulement en Bosnie mais sur tous les théâtres de la misère musulmane, Tchétchénie comprise. Selon lui, Omar a été pris à Solin d’une gastro-entérite et n’est pas allé avec le convoi en Bosnie. Il a été récupéré au retour pour être ramené à Londres. Saquib, l’ami de la London School of Economics, ne croit pas à cette thèse ou alors - si elle se confirmait – dit que Omar, honteux de son échec, est peut-être reparti seul en Bosnie. Il a été un jour ou l’autre qui reste à déterminer impliqué dans ces ONG musulmanes au double jeu, prétendument caritatives mais surtout propagandistes et « recruteuses d’âmes. »  Il est certain que des moudjahidin se sont installés en Bosnie malgré l’interdiction faite par les accords de Dayton, s’y sont mariés, et que Sarajevo aurait pu devenir, sans une résistance interne, la plaque tournante du terrorisme tant le nombre des projets d’attentats en tous genres se sont multipliés jusqu’en 2001 y compris celui de l’attaque des Tours du World Trade Center. Seulement, la question se pose toujours, Omar faisait-il partie de ces moudjahidin et de ces projets ?

Au Pakistan où il se rend en novembre 2002 (c’est son quatrième séjour au Pakistan), BHL ne peut rencontrer Omar à la prison d’Hyderabad sous le prétexte qu’il vient d’être transféré au Mensoor Ward qui est le « Quartier de Haute Sécurité » et que la permission doit être donnée par le Ministre Moiddin Haider. Il dit au ministre qu’il voudrait rencontrer Omar parce qu’il est entrain d’écrire un roman dont les héros sont Pearl et Omar. Intérieurement furieux, le Ministre n’accède pas à sa demande mais le confie au brigadier Javed Iqbal Cheema, porte-parole du Ministère de l’Intérieur qui, étonné que l’écrivain  journaliste ait loué une maison en Inde, ne lui promet pas plus. Jusqu’à présent, BHV n’a entrevu Omar, encagé comme une bête féroce, que durant son transfert à la prison d’Hyderabad.

Quel fut véritablement son parcours ? Seuls les clichés parlent, ceux d’autrefois et ceux de l’époque récente, après le crime, après les crimes ; il est allé en Bosnie ; puis de Bosnie en Afghanistan ; d’Afghanistan, il est parti pour l’Inde où il va organisé ses premiers enlèvements…le petit Omar Sheikh est devenu, avant comme après Daniel, l’un des djihadistes les plus en vue au Pakistan…Il y a le cliché célèbre, datant des années 2000-2001, où il est habillé tout en blanc et porte des fleurs rouges autour du cou…Il a les épaules massives et le torse avantageux. Il porte la barbe mi-longue des talibans et un long turban blanc enroulé plusieurs fois autour de la tête…Il y a l’image de lui devant la prison d’Hyderabad, le jour de sa condamnation à mort…Le visage est blême, dur comme la pierre, avec une expression légèrement moqueuse et comme un reste de sourire…BHL se rend compte que des photos manquent, celles qui lui permettraient de peaufiner le portrait : Bosnie, camps d’entraînement afghans et pakistanais, Indes, prises d’otages, prison. Existent-elles ? Y a-t-il, quelque part, et où, des images de cet Omar ? Il en a une, inédite sans doute, qui le montre blessé sur un lit d’hôpital de Ghaziabad en Inde où il fut soigné, en 1994, après l’assaut des policiers pour libérer les otages. Peter Gee, l’Anglais, lui parle à St Sébastien de cette période où il était à New Delhi le voisin de cellule d’Omar. Il s’en souvient comme d’un ami honnête, idéaliste, gai, pieux, intégriste, charismatique, marqué par sa double culture. Il ne fait pas mention de ses accès de violence verbale contre les Juifs tels que les a rapportés Rhys Partridge, l’un de ses otages à New Delhi, de sa haine de l’Angleterre.

Et toujours revient chez BHL cette question : Qui est vraiment Omar ?…Loup et agneau dans la même cage ? Ou bien un seul Omar tricheur ? Ou bien un saint et un criminel ? Comment s’en faire une idée précise sans essayer de reconstituer le crime ? BHL parle alors de son travail d’écrivain, de la méthode du romanquête : ne rien céder à l’imaginaire tant que le réel était là et que l’enquête serait en mesure de le prouver. Il a donc procédé comme nous venons de le voir en s’aidant de la vidéo, des rencontres avec les parents, de voyages partout dans le monde où il pouvait suivre son « anti héros » à la trace, de photos, des procès-verbaux de la police, n’imaginant, ne reconstituant que lorsqu’il était contraint à le faire. Il a su par un proche où avait eu lieu la première rencontre entre Omar et Pearl, le 11 janvier, en haut de Murree Road, à Rawalpindi, dans une chambre du quatrième étage d’un petit hôtel. Omar s’est réadapté à ses coutumes occidentales, costume, Ray ban, accent britannique, a répondu aux questions du reporter sur les divers groupes jihadistes pakistanais, lui a promis d’arranger l’interview dont il rêve avec Sheikh Mubarak Ali Shah Gilani, le chef de la secte à laquelle Danny pense qu’était lié Richard Colvin Reid, l’homme aux baskets piégés de l’avion Paris-Miami. Omar a commencé sa traque qui va durer douze jours.  Il rentre à Lahore pour retrouver sa femme Sadia, une jeune angliciste nouvellement acquise à l’islamisme et qui vient d’avoir un enfant. Il parachève son déguisement britannique en achetant des chaussures Gucci, une chevalière, une montre Breitling, des jeans… Il prend contact avec des gens du Lashkar i-Janghvi, ce groupe qui n’est pas le sien mais qu’il compte associer à l’opération. Il envoie un e-mail à Danny pour lui confirmer que l’entretien avec Gilani est arrangé. Il part le 17 en train à Karachi avec sa femme et leur nouveau-né. Il passe le 18 à se recueillir dans une madrasa, reçoit dans la soirée trois de ses complices mais l’interlocuteur de BHL ne peut lui donner d’assurances quant au lieu de rencontre avec  Bukhari, l’homme qui dictera à Danny le texte à réciter face à la vidéo, Fazal Karim, le gardien, qui tiendra sa tête au moment où le Yéménite le décapitera, le Yéménite lui-même, les autres Yéménites. Il reçoit le 19 un e-mail de Danny qui accepte de le voir à Karachi où il doit venir pour d’autres raisons avec sa femme. Le mardi 22, il confirme à Danny le rendez-vous avec Gilani qui aura lieu à 7 heures le lendemain mercredi.  

Il dort seul, mal, il a froid, il se lève, le matin du 23, la tête à la fois lourde et vide…il sait que le jour est arrivé et il est inquiet. Est-il inquiet que les choses ne se déroulent pas selon le plan il l’a soigneusement concocté ? Est-il inquiet parce qu’il a mauvaise conscience ? Est-il inquiet parce qu’on va tuer un innocent dont on il a lui-même fabriqué les crimes ? Si je dis « on », c’est que BHL n’a plus de preuve absolue sur ce qui s’est passé depuis le 22 au soir. Il n’a pas la certitude qu’il fut présent à l’opération. Le chauffeur de taxi (un policier ?) qui a pris Pearl au Sheraton pour le conduire au Village Garden dit qu’il a vu Sheikh descendre d’une Suzuki (mais j’ai lu qu’il était venu en train de Lahore…) Là, BHL fait du romanquête, il se perd en conjectures, il suppute, il a l’intime conviction que Sheikh était dans les parages pour voir, pour surveiller. BHL pense qu’il n’avait plus froid, plus peur puisqu’il écrit :  il incante la joie. Il exulte.

 Quand BHL est venu à Karachi en Septembre 2002 avec son vieux passeport diplomatique, il a essayé de trouver des éléments sur les comptes en banque des organisations  jihadistes  interdites par Musharraf et sur lesquelles travaillait Danny au moment de son enlèvement. Faute de mieux, il a erré dans la dangereuse ville, la seule ville au monde où les mafias sont à ce point parties prenantes de la vie de la Cité que leurs affrontements, leurs divisions incessantes, leurs compromis, ont la même importance que, chez nous, les assises de la vie politique, dans le souk où trois cents vierges sont arrivées cette nuit, via l’Inde, pour être vendues à des émirs de DubaïIl apprend enfin une nouvelle importante : dans la nuit du 10 au 11 septembre, la police pakistanaise épaulée par les Américains a saisi dans l’immeuble d’un quartier résidentiel…des ordinateurs contenant des plans de villes américaines ainsi que des manuels de pilotage, des documents attestant de la présence, au cœur de la structure de commandement d’al-Qaïda, de trois des fils de Ben Laden, Saad, Mohammed et Ahmed. Il se rend sur place. La police garde les lieux. Il se demande s’il y a une corrélation quelconque entre cette descente et l’interview de Khalid Sheikh Mohammed, le principal lieutenant de Ben Laden, faite dans l’immeuble même par Yosri Fouda, la star de al-Jazira, et qui sera diffusée le lendemain de l’assaut, le 12 septembre. Parmi les personnes arrêtées ne figure pas le redoutable Khalid, l’inventeur de l’idée géniale de transformer des avions en bombes volantes, mais deux de ses enfants qui seront libérés pour « raisons humanitaires. » L’essentiel pour BHL est le fait que parmi les dix « terroristes » arrêtés figurent des Yéménites dont celui qui, selon un homme de l’EDF dont les dires sont confirmés par un marchand de glaces et l’agent immobilier du bas de l’immeuble est l’assassin du journaliste américain, le vrai, celui qui a effectivement tenu le couteau.

Ainsi, BHL doit refaire l’organigramme du crime et passer une fois de plus en revue toutes les personnes qui ont contribué à piéger Danny dans le Village Garden puis celles qui l’ont assassiné. En fait ce n’est pas un organigramme auquel BHL est confronté mais un labyrinthe hérissé de sigles, de patronymes patchouns et punjabis, d’individus à la double,  triple, quadruple identitéKhalid Sheikh Mohammed en avait douze, Omar dix sept ! BHL sait qu’il y a dans toute cette affaire un lourd et terrible secret, et qu’il fallait, à toute force, empêcher le secret d’être éventé.

 Il obtient un rendez-vous avec un avocat de la défense qui, après les généralités d’usage, lui donne une information qui sent le « déjà entendu » :  Omar, sentant que les choses tournaient mal, aurait, à la toute fin, appeler Hyder, le chef de la cellule de détention, pour lui demander de libérer le prisonnier. Il était apparemment trop tard : Danny était déjà mort, filmé et enterré.

BHL se rend le lendemain avec Abdul, son « fixeur », dans un lieu qu’il devrait éviter, le rendez-vous des drogués de Karachi. Il y rencontre un homme qu’il choisit d’appeler « Tariq » et qui se dit policier. Il prétend qu’Omar n’a pas été arrêté le 12 février mais qu’il s’est rendu le mardi 5 au soir. Il émet deux hypothèses : la première est que la police se serait tue pendant une semaine pour permettre aux gens qui ont tué Pearl de cacher le cadavre, effacer les indices, disparaître dans la nature, la seconde qu’Omar se serait rendu quand il a appris que Danny avait été exécuté contre ses instructions et celle des commanditaires de l’opération. Qui sont-ils en définitive ces commanditaires ? Le gouvernement pakistanais lui-même ? Et qui est Omar ? Un agent de l’ISI (les services secrets pakistanais) ? (Je pense à la collusion entre la CIA et Ben Laden.)

En Inde où retourne BHL, tout le monde en est persuadé. Il obtient des  services spéciaux auxquels il s’est rendu sur la recommandation du Ministre de l’Intérieur trois documents exceptionnels : un procès-verbal de l’interrogatoire du terroriste Massod Achar sur les rapports entre les différents groupes qui composent la mouvance islamiste pakistanaise de ces années, le procès-verbal de l’interrogatoire d’Omar lui-même après l’enlèvement des touristes anglais qu’il a kidnappé en 1994 à New Delhi dans lequel il revient sur ses périodes de formation militaire en Afghanistan. Le troisième document est son Journal intime tenu dans les geôles indiennes où il raconte…la série d’enlèvements qui l’ont conduit là où il est. Il remonte loin dans sa jeunesse et la page 36 confirme qu’il était trop malade pour aller en Bosnie avec le convoi lors de son premier voyage. L’étrange est que le vocabulaire employé par cet ancien brillant élève est pauvre, les mots décousus. BHL apprend également qu’à sa libération, c’est un colonel de l’ISI qui est venu l’attendre à la frontière pour le conduire en sécurité et le débriefer. Bien sûr ce sont des informations transmises par l’ennemi indien qu’il faut prendre avec recul et objectivité mais enfin tout cela est trop convergent pour ne pas finir par faire sens.

Omar, agent de l’ISI ? Comment aurait-il pu autrement, repris de justice et condamné à plusieurs reprises, circuler dans tout le Pakistan bourré de militaires, à Karachi, Lahore, Islamabad… ?  BHL se rend à l’hôtel Akbar sur Murree Road où Danny a rencontré Omar et demande une chambre avec vue sur Liaquar Bagh. Il s’installe, sent la présence de Danny, son carnet ouvert sur les genoux. Il imagine Omar sur l’unique chaise, le regard fuyant que ne remarque même pas son interlocuteur confiant. L’hôtel est contrôlé par l’ISI comme  d’autres au Pakistan. BHL commence à penser comme Marianne que le meurtre de Danny n’est pas un acte contrôlé de fondamentalistes fanatiques – c’est un crime d’Etat, voulu et couvert…par l’Etat pakistanais. Cette possibilité est terrifiante.

 

BHL doit tout revoir, rencontrer tout ce qui, de Musharraf au quatorzième sergent de la police de Lahore, a eu à connaître de l’affaire. Il retourne à la ferme où l’on a trouvé le corps mutilé de Danny. Le terrain appartient au milliardaire Saud Memon. Il a d’ailleurs disparu avec sa famille, lui qui régnait sur tout le milieu des affaires punjabi. A Peshawar où il se cache peut-être, personne ne sait où il est, cet homme mystérieux qui doit bien être impliqué dans toute l’affaire et qui est de plus l’un des administrateurs d’une ONG, « le trust Al-Rashid », officiellement destinée à secourir partout dans le monde les musulmans nécessiteux mais dont l’argent va plus particulièrement aux chefs fondamentalistes du Kosovo, de Tchétchénie et d’ailleurs et qui appelle au meurtre contre les juifs, les hindous, les chrétiens les occidentaux. Al-Rashid a des journaux dont un hebdomadaire le Zarb e-Momin qui a été jusqu’en 2000 l’organe central du pouvoir taliban et dans lequel Masood Azhar, maître à penser d’Omar et haut dignitaire dans la secte des assassins, n’a cessé, depuis huit ans, de publier ses textes de prison. Al-Rashid a fait compte commun jusqu’en novembre 2001 avec une autre ONG, la Wafa Khaïria, qui a été fondée par ben Laden en gratitude pour l’hospitalité que lui offraient Mollah Omar et les siens. Pour BHL, il en découle que Al-Rashid est un rouage d’Al-Qaïda. Ainsi Pearl a été torturé, puis enterré, dans une maison appartenant à une fausse organisation de bienfaisance qui sert de faux nez à Ben Laden.

 

Usant d’un subterfuge, BHL arrive à se faire recevoir – fait unique pour un occidental  – dans la grande madrasa de « Binori Town » (la Cité Interdite de Karachi) où ont été formés quelques uns des dignitaires talibans, qui fournit ses bataillons d’élite à Al-Qaïda, d’où est partie la fameuse cassette audio du 12 novembre 2002 où Ben Laden évoque les attentats terroristes de Djerba, du Yemen, du Koweit, de Bali et de Moscou et appelle à frapper de nouveaux coups, non seulement contre Bush mais contre ses alliés, où Ben Laden lui-même a sans doute séjourné. Il voit un vieil imam qui lui dit du bien de la France et s’excuse pour les attentats qui ont eu lieu contre des personnes françaises venues aider notre pays et qu’on a pris pour des Américains. BHL s’étonne d’avoir vu sur son chemin un portrait de Ben Laden et ose demander à l’imam pour quelle raison le grand mufti de la madrasa a assisté au mariage d’un de ses fils : parce que Ousama est notre frère dans l’islam répond le vieil homme. Pourquoi la djihad contre les Juifs ? Parce qu’ils sont les vrais terroristes et qu’ils mènent leur croisade sur le sol de la Palestine… Est-ce pour cela qu’on a tué le journaliste américain Daniel Pearl ? Nous n’avons pas d’opinion ! lâche l’imam d’une voix solennelle…L’islam est une religion de paix. Le peuple pakistanais est un peuple pacifique. Et il fait signe que l’entretien est terminé. BHL sait en quittant Binori Town qu’elle est un quartier général d’al-Qaïda au cœur de Karachi.

Il décide de partir en Afghanistan via Dubaï, en quête d’Omar ? Sur la trace de Saud Memon ? Il réfléchit à l’opportunité d’une guerre contre l’Iraq, doutant de liens entre Saddam Hussein et l’organisation de Ben laden. Il hésite à faire une collusion absolue entre Ben Laden et al-Qaïda, ne pensant pas que la fortune du milliardaire saoudien suffirait à tout commanditer. Al-Qaïda est une mafia qui fait argent de tout, des jeux, des impôts forcés, des ventes d’armes, du trafic de la drogue… une organisation qui finance les kamikazes et assure le bien-être de leurs familles. L’islamisme est un business. BHL découvre que deux mois avant l’attaque des Tours un mystérieux personnages est arrivé à Dubaï qui prétend se nommer Mustafa Muhammad Ahmad, dont les comptes américains fournissent des subsides aux futurs responsables d’attentats, qui pourrait être Omar… Il retourne à New-Delhi pour poser la question : Avez-vous des éléments capables de confirmer ou d’infirmer la thèse d’une identité entre Ahmad et Omar ? Il part à Washington en février 2003 pour compulser les archives des grands médias : Newsday fait de Mustafa le pseudo d’un certain Shaykh Saiid, un lieutenant financier de Ben Laden mais l’hypothèse qu’il serait Omar a circulé le 6 octobre, jour de l’attentat contre l’assemblée régionale du Kashmir…CNN, de son côté, a peint Mustafa Ahmad comme un jeune Pakistanais, ancien élève de la London School of Economics après le détournement de l’avion d’Indian Airlines. Hallucinante complexité d’Omar.

BHL poursuit son image à Kandahar, au sud de l’Afghanistan. Il parle des camps de Khalid bin Waleed et de Miran Shah où Omar a sans doute été entraîné. Comment cet homme à la petite santé a-t-il supporté la rigueur de cette armée où l’on se fiche de la santé, de l’état physique et même de l’âge des soldats ? Syndrome des compagnons de Mahomet ?[61] Et puis comment a-t-il évolué vers l’ultra religieux avec son passé occidental, vers l’ultra « jihadisme » ? Est-il devenu à ce point cynique qu’il sache parler un double, triple langage ? Et sa famille avec laquelle il n’a plus eu de contacts ? Et tous ces changements de noms ?

BHL rencontre le gouverneur de Kandahar et lui demande si l’homme qui est en prison au Pakistan est passé par le camp de Khalid bin Waleed. Le gouverneur lui dit de consulter Amine, un responsable de la police qui le reçoit : Nous avons peut-être trouvé, me dit-il, Saeed Sheikh Omar[62]. Né à Londres en 1973. Double nationalité jusqu’en 1994. Abandonne sa nationalité pakistanaise en janvier 1994. Est-ce que c’est lui ? BHL reconnaît son homme sur une vieille photo en noir et blanc. Il part avec Amine dans l’une des maisons d’al-Qaïda découvertes en novembre 2001 et qui fut peut-être la résidence d’Omar, membre selon certains du conseil politique d’al-Qaïda, selon d’autres chargé des liens avec les grands alliés hors d’Afghanistan – Hezbollah iranien, Front national islamique soudanais. En septembre 2001, il est retourné au Pakistan. Après l’attaque des Tours, il est revenu en Afghanistan. Il a été chargé de nouvelles missions par Ben Laden. Amine précise même que Ben Laden l’appelait « My favored son » ou « My special son » mais il ne sait pas comment il a une nouvelle fois quitté l’Afghanistan, comment il a réapparu à Lahore pour préparer l’enlèvement et l’assassinat de Daniel Pearl.

De retour à Karachi, BHL reçoit un journaliste du Zarb e-Momin, l’organe des jihadistes, version anglaise. Il aimerait interviewer l’écrivain français pour les pages culturelles du journal. BHL lui dit comme à d’autres qu’il écrit un roman sur Pearl et Omar. BHL ne donne pas suite. Il se sent repéré. Au patron de la police, il dit comme aux autres qu’il écrit un roman sur Pearl et Omar, ce personnage captivant et diabolique, attachant et criminel…L’homme, tout-à-coup, se met en colère : Mais enfin qui dans cette affaire est le plus coupable de celui qui a exécuté ou de celui qui par son attitude a tout fait pour se mettre en difficulté ?…C’est une choses très juive, ça. Une forme de masochisme juif…Pearl avait un père israélien…un grand-père…Il a donc à répondre des crimes israéliens, c’est logique.

 

Etrangement aussi, Asif Farooqi, le « fixeur » de Daniel Pearl, veut rencontrer BHL alors qu’il avait toujours refusé de le faire. Celui-ci se rend compte immédiatement des incohérences, des erreurs de dates… Il se demande si on n’est pas entrain de lui tendre des pièges. Il obtient par l’Ambassade de France un rendez-vous avec Hamid Mir, le biographe de Ben Laden et voici que Monsieur Mir exige son départ immédiat avant même de l’avoir reçu.

Devant ces portes qui se ferment, ces provocations, il s’attarde sur le chemin parcouru depuis un an : il était parti du principe qu’Omar était coupable mais trop petit pour un crime trop grand. Il pense maintenant qu’il est un prince de l’univers du mal, un personnage central qui se tient à l’intersection de quelques unes des forces les plus noires de ce temps, qui est la synthèse entre l’ISI et al-Qaïda. Pour quelles raisons en définitive des organisations aussi importantes s’en sont-elles prises au journaliste Daniel Pearl, à Massoud d’accord qui était chef de guerre, mais Pearl ? Bien sûr, il était un journaliste libre dans un pays où tous les journalistes sont en danger de mort permanent parce qu’on ne distingue pas un reporter du Wall Street Journal d’un agent de la CIA, d’autant plus quand il est juif dans un pays islamique qui considère la shoah comme mensonge destiné à étouffer la réalité du pouvoir juif. Daniel Pearl est mort parce qu’il était juif, victime d’un néo anti judaïsme qui se met en place sous nos yeux.

Mais ce n’est pas une explication suffisante parce que dans ce cas une balle dans la peau suffisait. Il n’était pas besoin d’échafauder une telle mise en scène et d’engager une telle équipe pour le piéger, le filmer et l’assassiner. Danny est mort parce qu’il savait. Danny, l’homme qui en savait trop. Le président Musharraf n’a-t-il pas déclaré au Washington Post le 3 mai 2002 : Un homme de média devrait être conscient des dangers que l’on court lorsque l’on s’introduit dans les zones dangereuses ; lui, malheureusement, s’est excessivement investi dans les jeux des services secrets.

Pearl connaissait les rapports entre l’ISI et al-Qaïda. Il y a tant de témoignages à ce sujet, en particulier ce mémorandum de vingt pages rédigé par Marianne Pearl et Asra Nomani, la collaboratrice de Danny, quatre jours après l’enlèvement. Il faut se souvenir qu’il est arrivé au Pakistan pour la troisième fois en décembre 2001 dans l’intention de mener à terme plusieurs enquêtes, l’une sur la contrebande d’appareils électroniques entre l’Afghanistan et le Pakistan, une autre sur les groupes fondamentalistes que Musharraf venait d’interdire, une encore sur les affaires nucléaires, une enfin à Islamabad où il est venu avec Marianne sur les programmes télévisés de l’Inde et du Pakistan.

Récapitulons : Il rencontre Bashir (Omar) le 11, il est le 12 à Rawalpindi où Marianne a envie d’un lecteur de CD au marché des contrebandiers, du 12 au 16 à Peshawar : Cherche-t-il des zones tribales, la trace d’al-Qaïda et de ses liens avec les gangs pachtouns ? Pourquoi ? Il n’était pas reporter de guerre, il l’avait même souligné quand on lui avait proposé en novembre d’aller en Afghanistan. Il est de retour à Islamabad du 18 au 22, reçoit les mails de Bashir alias Omar. Il est le 22 à Karachi. Nous sommes à la case retour : Gilani.

Mais Gilani était-il aussi important que le pensait Pearl ? Il était le chef d’un petit groupe, la secte al-Fuqrah, pas d’une grande organisation, mais il était l’ami de Ben Laden, le familier du Grand Mufti de Binori Town. Il menait grand train à New York et al-Fuqrah a fini par avoir des antennes - des phalanstères - dans plusieurs états  (Virginie, Colorado, Caroline du Sud, dans les Caraïbes, au Canada) dont les membres ont perpétré de nombreux attentats dans les années 80 sur le sol des Etats-Unis sans que l’on ait rien tenté contre la secte jusqu’en 2000. Il a quitté New York après l’attaque des Tours.

Daniel Pearl était-il entrain d’enquêter sur les réseaux américains d’al-Qaïda ? En a-t-il appris tellement qu’il fallait le supprimer avant qu’il ne parle ? A-t-il enquêté sur Abdul Qader Khan, le vrai père et patron de la bombe islamiste ?[63] BHL écrit à la fin de son livre : En entrant dans cet univers glauque de savants fous et de fous d’Allah, en mettant le pied dans cette nuit où services secrets et services nucléaires échangent et partagent leurs zones d’ombre, en travaillant sur cette matière hautement sensible et explosive, était-il entrain d’enfreindre l’autre grand interdit qui pèse sur cette région du monde…A la suite de Danny, dans son sillage et, en quelque sorte, à sa mémoire, j’apporte cette modeste contribution à la cause de la vérité qu’il aimait plus que tout. J’affirme que le Pakistan est le plus voyou des Etats voyous d’aujourd’hui.

Mais il ajoute : Ai-je tant progressé que cela, quand je fais le bilan, depuis un an ? Y vois-je tellement plus clair qu’au début de l’enquête quand les choses me semblaient simples – un juif américain, des extrémistes musulmans, une vidéo à passer en boucle dans les mosquées de choc ?

 

Que dire maintenant ? Au moment où je ferme le livre, j’apprends les nouveaux attentats kamikazes en Tchéchénie, en Arabie Saoudite et au Maroc.[64] Bernard-Henry Lévy a raison quand il écrit que jamais rien ne sera fini tant qu’il restera des états voyous pour commanditer de tels crimes. Pour ma part ai-je lu le roman d’un écrivain célèbre, l’enquête très poussée d’un grand journaliste, le romanquête évoqué par lui-même et dont l’imaginaire commencerait au moment même où se déroberait la réalité tangible, les commentaires d’un philosophe sur ce vingt et unième siècle qui ne ressemble en rien au Siècle des Lumières ? De toutes façons, je n’ai pas parcouru un tel volume pour le reposer illico comme on le fait pour un roman de gare. J’ai voulu dans un premier temps faire un long résumé pour l’offrir à ceux qui n’auraient pas le courage de s’y attaquer ou pour donner aux autres l’envie de s’y plonger.

Ces huit derniers jours m’ont en tout cas permis de me familiariser avec les héros, d’entrer dans l’univers de Pearl et d’Omar, de faire la différence réelle, non pas fictive, entre le martyr et l’assassin. Je conserve le sentiment - mais peut-être ai-je tort et reviendrai-je après réflexion et relecture à une autre perspective - que la poursuite intense d’Omar prouve non pas qu’il y ait eu une quelconque commune mesure entre les deux hommes mais qu’un assassin aux multiples facettes exerce plus de fascination qu’un homme honnête et juste.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

The Bible Unearthed (La Bible Dévoilée) de Israël Finkelstein, professeur à l’Université de Tel-Aviv et directeur de l’institut d’archéologie  Sonia et Marco Nadler de cette université, connu pour ses fouilles de Izbet Sartah, Silo et Meggido et Neil Asher Silberman, journaliste scientifique passionné pour l’archéologie, directeur d’interprétation historique du Centre Ename pour l’archéologie publique et la Présentation de l’Héritage en Belgique.[65]

 

 L’Archéologie a longtemps fait bon ménage avec la Bible mais de même que les découvertes de Heinrich Schliemann[66] ont prouvé que les histoires d’Homère n’étaient pas purement mythiques, les fouilles pratiquées sur les terres de l’Ancien testament et les découvertes qui s’ensuivirent tendaient à démontrer que la Bible est de l’Histoire autant que de la légende. Il est certain que durant des siècles les analyses des critiques[67] ont permis de réaliser que l’Ancien testament est le montage, l’amalgame peut-être même de textes produits à différentes époques par différents groupes. Jusqu’aux années 70 cependant, les archéologues ont accepté sans les contredire ouvertement les thèses bibliques, la plupart d’entre eux étant chrétiens ou juifs et profondément attachés aux paroles du Livre. Il n’est donc pas étonnant que les découvertes archéologiques aient été une confirmation de la Bible puisque les archéologues se servaient de l’Ancien Testament pour identifier, dater et interpréter la signification des villes, des bâtiments, des poteries et autres objets qu’ils déterrèrent.

C’est à partir des années 70 qu’émergea une « nouvelle vague » d’archéologues qui commencèrent à traiter les découvertes de Terre Sainte comme ils l’auraient fait n’importe où ailleurs. Se concentrant sur l’ancienne Histoire d’Israël plutôt que seulement sur ses associations avec la Bible, ils ont employé les objets, l’architecture, les emplacements de campements, de villages ou de villes, les os d’animaux ou d’êtres humains, les semences, les anciens sols, les modèles anthropologiques dérivés de cultures différentes, et d’autres méthodes modernes pour inaugurer en Terre Sainte même une description basée sur l’évidence scientifique. Le livre que j’ai mentionné dans mon titre et que m’a prêté Marie au cours de mon passage dans ses montagnes aussi belles ouvertes à la canicule qu’enfouies sous la neige est - si j’ose m’exprimer ainsi - le champion des thèses les plus récentes et les plus « révolutionnaires » quant à l’  « inauthenticité » de la Bible.

L’ouvrage se compose de trois parties : l’Historicité de la Bible qui va de la venue d’Abraham à Canaan jusqu’au règne de Salomon inclus, l’Emergence et la chute de l’ancien Israël qui est consacré à l’émergence et à la chute du royaume d’Israël depuis la mort de Salomon jusqu’à la conquête de Samarie, capitale du royaume, par les Assyriens en 722 avant notre ère, Juda et la création de l’histoire biblique qui relate l’histoire de Juda, petit royaume que Josias (640-609) entreprend de réformer. C’est ce roi qui, sous l’influence du Deutéronome[68], serait le responsable principal de la présentation du passé d’Israël.

Tentant de séparer l’Histoire de la légende, les auteurs adhèrent aux vues archéologiques les plus récentes encore largement inconnues hors des cercles « initiés » et remettent en question non seulement les dates de rédaction de la Bible mais les raisons pour lesquelles elle fut écrite. Les nouvelles fouilles et nouvelles découvertes vont, selon eux, révolutionner l’étude de l’ancien Israël et jeter des doutes sur les bases historiques d’histoires fameuses tels que les errances des Patriarches, l’Exode d’Egypte, la conquête de Canaan et les glorieux empires de David et de Salomon. Les récits qui mettent en scène la succession reconnue par les tenants des trois religions révélées d’Abraham, d’Isaac et de Jacob daterait d’une période où le peuple d’Israël était déjà constitué. En 1971 d’ailleurs, le Père Roland de Vaux reconnaissait dans son ouvrage publié l’année même de sa mort Histoire Ancienne d’Israël que si l’on peut parler de l’ « époque des patriarches », on ne peut la dater exactement.[69] Finkelstein et Silberman insistent, eux, sur le fait que bien qu’aucun archéologue ne puisse nier que la Bible contient des légendes, des caractères et des fragments d’Histoire qui remontent loin dans le temps, l’archéologie elle-même peut montrer que la Torah et l’Histoire du Deutéronome portent des évidences caractéristiques de leur compilation initiale sous le roi Josias au septième siècle avant notre ère.

Les auteurs vont loin dans leurs assertions puis qu’ils remettent en question la vérité historique de l’Exode. A-t-elle pu avoir lieu sans que l’on ne trouve aucune trace de la présence d’esclaves israélites – leur nombre aurait été de six cent mille – dans les tablettes égyptiennes ? Mais n’allons pas trop vite. Avant Moïse, il y eut Abraham, l’ancêtre commun, le père des religions révélées dont on a toujours dit qu’il est un personnage historique solidement établi. Babylonien natif de Ur (qui se situe aujourd’hui en Iraq du sud), il s’est rendu à Haran en Turquie du sud jusqu’au jour où Dieu lui dit de se rendre à Canaan. Je ne ferai l’injure à personne de raconter l’histoire de la descendance d’Abraham, en particulier des douze fils de Jacob à l’origine des douze tribus d’Israël et de Joseph en particulier qui, vendu par ses frères jaloux, devint esclave en Egypte avant d’obtenir les plus grandes faveurs de la part du pharaon. C’est au cours d’une famine que les israélites, les frères de Joseph compris, se réfugièrent en Egypte et y demeurèrent en esclavage.

Que met en évidence l’archéologie concernant ces figures bibliques ? Bien que la Bible fournisse un grand nombre d’informations spécifiques, les recherches se sont révélées sans fondement : des divergences dans les détails sont significatives parce que les références dans le texte aux villes, peuples environnants et places familières sont précisément ces aspects qui distinguent les histoires patriarcales de récits folkloriques complètements mythiques. Il est particulièrement important d’identifier la date et le message du texte. Par exemple, les chameaux n’ont pas été employés comme bêtes de somme au Moyen-Orient jusqu’au septième siècle avant notre ère et les Philistins ne se sont pas installés à Canaan avant 1200 avant notre ère. Les excavations de plusieurs sites mentionnés comme indiscutables dans la Genèse montrent qu’au début de l’Age du Fer[70] ils étaient insignifiants ou non existants et ne sont devenus importants qu’au septième siècle avant notre ère. Des analyses montrent de plus que l’Histoire de groupes humains appartenant au royaume de Juda et à celui d’Israël offre un caractère indéniable de ressemblance avec le royaume de Juda des huitièmes et septièmes siècles avant notre ère plutôt qu’avec celui qui est décrit dans la Genèse, la tradition patriarcale constituant selon les auteurs une sorte de « préhistoire » mythique, une « saga épique » créée au septième siècle sous le roi Josias pour unifier en quelque sorte l’Histoire de la communauté israélite.

Il est temps d’examiner les évènements bibliques concernant l’esclavage en Egypte et l’évasion de six cent mille israélites conduits par Moïse, leur errance dans le désert durant quatre décennies, leur rapide conquête de la Terre Promise sous la conduite de Josué, général remarquable, particulièrement doué pour la surprise tactique. (p. 92) Ces évènements occupent quatre des cinq premiers livres de la Bible. S’il existe une évidence historique que les Cananéens ont occupé la région prospère de la partie est du delta du Nil particulièrement durant les périodes d’inondation, de famine ou de guerre, il semble bien que certains d’entre eux y vinrent comme prisonniers de guerre mais pour la plupart comme fermiers, éleveurs ou commerçants. Les historiens égyptiens parle des Hyksos, un groupe de populations d’origine asiatique qui créa une capitale, Avaris, et conquit la Basse-Egypte.[71] Après leur expulsion vers 1570 avant notre ère, le gouvernement égyptien contrôla de près l’émigration de Canaan et construisit des forts le long de l’est du delta, de la côte méditerranéenne jusqu’à Gaza, chacun séparé par une journée de marche. On a des preuves nombreuses de l’existence de ces forts mais aucune d’elle ne mentionne la présence d’Israélites ou d’autre groupe ethnique étranger, entrant, quittant ou vivant dans le delta.   

Les biblistes situent l’Exode à la fin du treizième siècle avant notre ère et jusqu’à cette époque on ne trouve qu’une seule mention du nom Israël en dépit des nombreuses mentions égyptiennes concernant Canaan. Il n’existe pas non plus d’évidence archéologique d’une communauté ayant campé dans le désert et les monts du Sinaï à l’Age du Bronze récent (1550-900) : les sites mentionnés dans l’Exode sont réels. Quelques uns étaient connus et apparemment occupés à des périodes beaucoup plus anciennes et beaucoup plus récentes – après la création du royaume de Juda, quand le texte biblique fut pour la première fois transcrit. Malheureusement pour ceux qui sont à la recherche d’un Exode historique, ces sites n’étaient pas occupés à l’époque précisément où ils sont dits avoir joué un rôle dans les évènements relatifs à l’errance des enfants d’Israël dans le désert.

L’archéologie révèle également des divergences concernant la campagne de Josué (1230-1220) quand les puissants rois cananéens avaient été supposément détruits et que les douze tribus avaient hérité de leurs territoires traditionnels. De la correspondance militaire et diplomatique datant de l’Age de Bronze récent sur une période de plusieurs siècles donne des informations détaillées sur Canaan qui était alors fermement administré par l’Egypte, la population de ce pays n’excédant pas cent mille âmes. Les cités cananéennes étaient petites et non fortifiées - Jéricho et certaines des villes mentionnées n’étaient même pas définitivement constituées. De quelle manière ainsi auraient pu s’écrouler les murs de Jéricho, le soleil se maintenir à Gibeon, la lune se tenir debout sur la vallée d’Ayyalon pour faciliter l’avance inexorable de Josué ?

Mais si les Israélites ne se sont pas enfuis d’Egypte et envahi Canaan, où étaient-ils? Après la Guerre Israélo-Arabe de 1967, les archéologues israéliens ont commencé à explorer des cartes et à analyser les collines de Juda, recherchant des traces d’implantation, des évidences de vie quotidienne et de changement dans la démographie et l’environnement. Ces études ont révolutionné l’étude de l’ancien Israël. Elles ont indiqué qu’une transformation sociale dramatique s’était produite dans les collines de la région centrale de Canaan autour de 1200 avant notre ère mais qu’aucun signe d’une invasion violente ou même l’infiltration d’un groupe ethnique défini ne pouvait être prouvé. Il semble bien qu’il y ait eu une révolution dans le style de vie. Sur les hauteurs autrefois pauvrement peuplées des collines judéennes, loin des villes canaéennes qui étaient alors en voie de s’éteindre ou de se désintégrer, deux cent cinquante communautés environ naquirent soudain. C’était les premiers Israélites qui comptaient environ 45 000 âmes distribuées dans 250 sites et qui ont atteint le chiffre de 160 000 personnes sur 500 sites au huitième siècle avant notre ère. Ces communautés se composaient d’éleveurs de moutons et de chèvres comme à travers tout le Moyen-Orient. Parallèlement au déclin des villes cananéennes, les communautés pastorales durent produire leurs propres céréales et s’installer d’une façon plus permanente. On peut dire ainsi que l’émergence d’Israël coïncide avec le déclin de la culture cananéenne et même que certains des premiers Israélites étaient d’origine cananéenne.

La Bible parle de l’âge d’or du royaume uni d’Israël gouverné par un monarque judéen, d’abord David puis son fils Salomon. Elle décrit un empire qui s’étendait de la Mer Rouge aux abords de la Syrie, la splendeur de Jérusalem et le premier Temple construit par Salomon aussi bien que les projets grandioses qui germaient dans la tête des deux rois. Ce royaume unifié se serait alors divisé en Israël au nord et Juda au sud. L’archéologie confirme-t-elle ce tableau ? En dépit des exagérations légendaires, les auteurs pensent que David et Salomon ont bien existé mais en temps que chefs de tribus dont l’autorité ne s’exerçait pas sur plus de cinq mille âmes. Il n’y a pas d’évidence archéologique de la conquête d’un empire au temps de Salomon (970-931) ni d’architecture monumentale, Jérusalem n’étant alors qu’un village. Il n’existe pas non plus de document ou d’inscriptions écrites à propos du Temple ou du Palais de Salomon et les bâtiments qu’on a identifiés comme datant de son époque relèvent d’autres périodes : A l’instar du récit des patriarches, des sagas de l’Exode et de la conquête, l’épopée de la glorieuse monarchie unifiée était une brillante composition, tissée à partir de légendes, de chansons de gestes des temps anciens, en vue de présenter un ensemble prophétique cohérent, propre à convaincre le peuple d’Israël du septième siècle avant notre ère. (p. 172-173)

Dans la seconde partie du livre, L’émergence et la chute de l’ancien Israël, les auteurs relatent l’histoire d’Israël et de Juda de 930 à 440 basée sur des évidences archéologiques. Ils montrent que les deux royaumes étaient toujours séparés et indépendants. Du fait des conditions naturelles, Israël au nord était plus prospère et plus peuplé : On estime à environ 350 000 habitants la population du royaume du Nord au huitième siècle avant notre ère…La grandeur du royaume d’Israël « renaissant » éclate aux yeux. Ce n’est pas un hasard si Jéroboam II fut le premier monarque israélite à posséder un sceau royal. On a retrouvé cet objet, d’une taille et d’une beauté exceptionnelle, à Meggido, au début du vingtième siècle... Il n’est pas interdit de penser que l’auteur judéen qui composa le récit un bon siècle plus tard ait, dans un bel élan de romantisme et de patriotisme, attribué les ruines majestueuses des grands bâtiments construits par Jéroboam I à l’âge d’or de Salomon (p. 242-243) tandis que Juda au sud est demeuré longtemps pauvre, peu habité et isolé.. La mort de Jéroboam II en 747 avant notre ère va révéler le vide intrinsèque de la société israélite (p. 248) et la mort du roi Menahem en 737 suivie de l’assassinat immédiat de son fils provoquer un tournant fatal dans l’histoire du royaume du nord. Envahi par les Assyriens, réduit à la portion congrue du royaume de Samarie, ses habitant déportés en Assyrie où ils tentent de conserver leurs coutumes mais sont rapidement intégrés dans l’empire. Dorénavant, la survie du royaume de Juda va permettre à ce dernier de jouer le rôle de frère cadet, le favori du divin - comme Isaac, Jacob et leur ancêtre royal David – avide de s’arroger le droit que l’aîné avait perdu, pour le rachat de la terre et du peuple d’Israël. (p. 250) 

La troisième partie du livre s’attache donc à l’émergence de Juda et à la création de l’Histoire biblique. Les récits du Deutéronome insistent sur l’adoration d’un Dieu unique dans le Temple de Jérusalem et de la séparation complète entre le peuple juif et les communautés environnantes : Le royaume de Juda se retrouva soudain seul, cerné par un monde non israélite. Le royaume ressentit alors le besoin impérieux de posséder un document écrit qui le définît et le motivât. Ce texte, c’est le noyau historique de la Bible, compilé au cours du septième siècle avant notre ère. Juda ayant été le berceau de l’Ecriture sacrée de l’ancien Israël, il n’est guère surprenant que le texte biblique mette un tel accent sur le statut particulier accordé à Juda dès les prémices de l’Histoire d’Israël. (p. 263)     

Il faut se souvenir que, selon la Genèse, c’est à Hébron, première capitale judéenne, que les patriarches et matriarches ont été inhumés dans la grotte de Makpéla. De tous les fils de Jacob, c’est à Juda qu’il incomba de régner sur les autres tribus d’Israël. La fidélité des Judéens à l’égard des commandements de Dieu n’avait pas sa pareille parmi les guerriers israélites. Lors de l’invasion de Canaan, ils furent les premiers à éradiquer toute présence idolâtre dans leur héritage tribal. (p. 263) Onze rois vont se succéder sur le trône de Juda (dix étant des descendants de David), le récit du Deutéronome entrepris sous Josias constituant, selon les auteurs, en même temps qu’une histoire épique et morale, un effort de parallélisme puisqu’il date les règnes des rois de Juda en fonction des rois d’Israël (p. 269) encore qu’ils furent loin de les égaler et qu’on ne vit à Juda aucun centre équivalent à Gézer, Meggido ou Haçor. Il ne s’en produisit pas moins une extraordinaire transformation sociale vers la fin du huitième siècle avant notre ère. L’histoire du royaume de Juda culmine avec la montée sur le trône de Josias dont l’époque fut véritablement messianique. L’Etat était bien organisé et hautement centralisé. Malheureusement, Josias entreprit pour aider l’Empire Assyrien affaibli avec lequel il entretenait de bons rapports une campagne fatidique contre les Babyloniens et mourut sur le champ de bataille à Meggido. Après sa mort, le vaste mouvement de réforme s’effondra, son fils Joachaz rétablit durant les trois mois de son règne les coutumes idolâtres des anciens rois de Juda. Les armées babyloniennes sous la conduite de Nebuzaradân, commandant de la garde, officier de Nabuchodonozor, descendirent alors le long de la plaine littorale et, malgré les appels d’aide lancés au pharaon Nikko II par la faction pro-égyptienne qui avait pris la direction de la cour de Jérusalem, le piège de Babylone se referma sur la capitale et l’on assista au pillage complet de la ville et de tout l’Etat judéen, pillage qui fut suivi par   la déportation d’au moins dix mille personnes demeurées dans Jérusalem qui ne furent autorisées à rentrer qu’après le second siège de la capitale et la seconde déportation avec l’autorisation de Cyrus, monarque perse, qui avait conquis à son tour Babylone.

L’histoire de l’Exode telle qu’elle est racontée dans la Bible devint alors particulièrement signifiante. Le récit de cette libération devait exercer une fascination sur les exilés de Babylone. Comme le fait remarquer le bibliste David Clines : L’esclavage en Egypte rejoint leur propre esclavage à Babylone et l’Exode du Passé devient l’exode qui n’a pas encore eu lieu. (P. 351) C’est la raison pour laquelle le récit deutéronomique commencé sous Josias dont le règne s’apparentait à ceux de David et de Salomon fut modifié et réinterprété en fonction des deux déportations, des deux exils à Babylone et du retour. Comme au temps de la sortie d’Egypte, de l’errance dans le désert sous la conduite de Moïse, de la conquête de Canaan, l’unité se réalisa grâce à la brillante reformulation du noyau historique de la Bible, de telle manière qu’il puisse servir de fondement identitaire et spirituel au peuple d’Israël, confronté aux désastres, aux défis religieux et aux aléas politiques qui le menaçaient. (p. 352)

Les auteurs terminent leur ouvrage en écrivant: l’intégrité de la Bible et, en fait, son historicité, ne se fondent pas sur les preuves historiques d’évènements ou de personnages donnés, comme le partage des eaux de la mer Rouge, les sonneries de trompettes qui abattirent les murs de Jéricho ou David tuant Goliath d’un seul jet de fronde. Le pouvoir de la saga biblique repose sur le fait qu’elle est l’expression cohérente et irrésistible de thèmes éternels et fondamentaux : la libération d’un peuple, la résistance permanente à l’oppression, la quête de l’égalité sociale, etc. Elle exprime avec éloquence la sensation profonde de posséder une origine, des expériences et une destinée communes, nécessaires à la survie de toute communauté humaine.

Ainsi que je l’ai dit avant de d’exposer les thèses développées dans l’ouvrage  de Finkelstein et Silberman, celui-ci n’a pas reçu que des louanges car archéologie et Bible sont deux mondes différents…Ce que l’archéologie met au jour, ce sont les objets réels de la vie quotidienne qui ont appartenu à des hommes et des femmes à telle époque. Se prononcer sur l’identité technique des habitants est déjà plus aléatoire et l’archéologue est heureux de trouver des inscriptions qui permettent de fonder des hypothèses. Ils sont très rares les archéologues qui sont en même temps des biblistes et une compétition égale dans les deux domaines est chose de plus en plus exceptionnelle. A cet égard, l’ouvrage de I. Finkelstein montre bien la difficulté pour l’archéologue de se servir des textes de la Bible, sans vouloir simplifier la complexité des textes. Ces réflexions que j’emprunte au Père Jacques Briend, Professeur honoraire de l’Institut Catholique de Paris, qui les a formulées dans le N° 62 de la revue Esprit & Vie expriment mieux que je ne saurais le faire moi-même le sentiment qu’éprouveront de nombreux lecteurs de toutes tendances car elles comptent parmi les plus objectives que j’aie rencontrées lors de mes recherches.

Pour André Lemaire, directeur à l’Ecole pratique des hautes études dans la section des Sciences historiques, il manque notamment au livre de Finkelstein et Silberman une véritable étude littéraire sans laquelle l’interprétation historique de la Bible est rendue très difficile, voire impossible. Ils avancent, en particulier, une interprétations des deux Livres des Rois comportant la disparition de la monarchie unifiée du dixième siècle qui serait étayée par l’exploration des sites. Cependant, pour arriver à cette conclusion, Finkelstein, archéologue éminent au demeurant, s’appuie sur une thèse simplifiée – et simplificatrice – de l’élaboration de l’historiographie biblique puisqu’elle n’approfondit pas les multiples genres littéraires et les multiples strates qui composent le récit.

Le Rabbin David Lichtman dans son ouvrage « Archéologie et Bible » traduit et adapté par le Dr Aaron Feldman écrit en se référant à La Bible Dévoilée : Les tentatives pour essayer de nous déstabiliser ne sont pas nouvelles ; du Hollandais au Viennois en passant par un ouvrage récent (qui est même vendu dans les librairies juives !) tout a été fait pour nous démontrer scientifiquement que la Bible est erronée. Quand ces détracto-révisionnistes comprendront-ils que la Bible n’est pas un livre d’Histoire et que sa dimension est à des années lumières de cette conception cartésienne. Les révisionnistes insistent beaucoup sur le fait que l'entité « Israël » n'a pas existé avant le 9ème siècle avant notre ère or on connaît une inscription datant de 1210 av. qui identifie clairement « Israël » dans la terre de Canaan comme un peuple à part entière : « Israël est dévasté, sa graine ne poussera plus » est la proclamation de Pharaon Méneptah.

Au cours d’un colloque oecuméniste portant sur l’Archéologie et la Bible, le                                pasteur Gilles Castelnau a dit : 

Je reçois le numéro de mars 2003 de la brochure « Expériences », rédigée par un pasteur d’une Eglise évangélique qui n’est pas de la Fédération protestante de France. Ce texte me scandalise car il attaque bille en tête les archéologues et historiens israéliens Israël Finkelstein qui dirige l’Institut d'archéologie de l’université de Tel-Aviv et coresponsable des fouilles de Megiddo, et Neil Asher Silberman, directeur historique au Ename Center for Public Archaeology de Belgique qui ont écrit leur ouvrage « La Bible dévoilée » (éd. Bayard).

Ce livre reprend les mêmes idées que le remarquable livre publié l’année précédente par Pierre Bordreuil et Françoise Briquel-Chatonet : le Temps de la Bible (Fayard) qui vient d’être réédité en collection de proche chez Gallimard. Pierre Bordreuil est théologien protestant et Françoise Briquel-Chatonet responsable de catéchèse dans l’Eglise catholique, tous deux historiens et directeurs de recherche au CNRS. Ils travaillent à l’Institut d’études sémitiques du Collège de France.

La brochure qui me scandalise et contre laquelle je voudrais mettre les lecteurs en garde est un bon exemple de la passion idéologique qui aveugle devant l’évidence ceux qui s’y laissent aller, au lieu d’entrer calmement dans un dialogue fécond. Cette passion apparaît dès la couverture de la brochure : « Est-ce vraiment la Bible qui est dévoilée ? L’attaque spécieuse de I. Finkelstein a révélé une étonnante crédulité. » Dire d’une personnalité éminente qu’elle est « crédule » est évidemment impoli. Mais il est inacceptable de dire que son oeuvre est « spécieuse », c’est-à-dire sans valeur, n'ayant qu’une apparence de vérité.

Résumant en quelques mots son avis sur l’ouvrage contre lequel Expériences met ses lecteurs en garde, le Pasteur Castelnau écrit : Ce remarquable ouvrage très clair et documenté va désormais constituer l’incontournable document pour tout ce qui concerne la relation de la Bible avec l’histoire de l’ancien Israël.

Je retranscris maintenant une traduction que j’ai faite de quelques passages d’un article écrit Par Larry Saltzman pour Paestine-Chronicle :

The Bible is essentially a work of propaganda weaving, historical fragments, and myths of various Canaanite peoples into a powerful justification for Josiah’s rule and expansionist policies. I personally draw a positive conclusion from this research. As an American-Jew, I have long struggled with the contradictions and problems of Zionism and the unjust policies of the State of Israel towards Palestinians. For those brave enough to seize this research in the right spirit, there is a solution in it for the problems of the Middle East. Simply stated, European Jews, Middle Eastern Jews, and Palestinians are brothers and sisters and share a common Canaanite ancestry. There were a small number of voices amongst the early Zionists who were against the creation of a separate Jewish state in the region.

They lost out to the bigger faction lead David Ben-Gurion, who suffered from the disease of European colonialism. Ben-Gurion and those in his camp saw the natives of the region as an obstacle to be eliminated. I believe Jews around the world need to take pride not in Israel as a modern colonialist State but in the entire region Palestine as the homeland of Canaanite and Israelite culture that we are descended from. European Jews are simply Europeanized Canaanites, Palestinians, whether Muslim, Christian or Jewish were simple Arabacized Canaanites. Even modern genetic research is proving that we come from the same ancestry.

 

La Bible est essentiellement un ouvrage de propagande mêlant des fragments historiques et de mythes des différents peuples cananéens pour apporter une justification puissante à la politiques expansionniste de Josias. Je tire personnellement une conclusion positive de cette recherche. En tant qu’Américain juif, j’ai longtemps combattu les contradictions et problèmes du Sionisme et de la politique injuste menée par l’Etat d’Israël contre les Palestiniens. A l’égard de ceux qui sont assez braves pour saisir cette recherche objectivement, il existe une solution aux problèmes du Moyen orient. Plus simplement, les Juifs européens, les Juifs du Moyen Orient et les Palestiniens sont frères et sœurs et partagent une origine commune cananéenne. Un certain nombre de voix sionistes sont contre la création d’un Etat juif séparé dans la région. Ils se sont perdus dans la plus large faction conduite par David Ben Gourion qui a souffert de la maladie du colonialisme européen. Je pense que les Juifs du monde entier ne doivent pas tirer d’orgueil du fait qu’Israël est un Etat moderne colonialiste mais de celui que la région entière qui constitue la Palestine est le berceau des Cananéens et que la culture israélite s’y rattache. Les Juifs européens sont simplement des Cananéens européanisés, le Palestiniens, qu’ils soient musulmans, chrétiens ou juifs de simples Cananéens arabisés. Les recherches génétiques modernes prouvent que nous avons la même origine.[72] 

 

Les revues de presse parues  lors de la publication du livre dans Publisher’s Weekly, le Library Journal et dans New York Times (où Phyllis Trible parle tout de même de livre provocateur et d’histoire policière) vont dans un sens positif à l’égard des thèses développées par les deux auteurs. Les lecteurs dont j’ai pu examiner les réactions parfois viscérales sont  trop attachés à leurs traditions pour accepter une relecture des évènements deutéronomiques en les transposant à une époque plus récente, les Catholiques plus que les Protestants ou les Musulmans d’ailleurs.

J’aimerais toutefois noter la réflexion d’un lecteur anglais : This book is a must and shoud be read by any Christian, Jew or Muslim who would like to see what exactly has been found in extensive excavations in the Holy Land. Doubtless, Professor Finkelstein's book will be criticised by fundamentalists of every stripe, as it challenges the veracity of the Hebrew Bible, and by extension, that of the Quran as well: Ce livre est un must et devrait être lu par tout Chrétien, Juif ou Musulman qui aimerait voir ce qui a été exactement trouvé dans les fouilles extensives de la Terre Sainte. Sans aucun doute, le livre du Professeur Finkelstein sera critiqué par les fondamentalistes de tout bord car il apporte un challenge à la véracité de la Bible hébraïque et par extension à celle du Coran. 

Je voudrais en guise de conclusion terminer ce tour d’horizon d’un livre que je crois important sinon essentiel en notant trois questions et réponses d’une interview donnée au Nouvel Observateur par Israël Finkelstein  qui sont une bonne indication de l’esprit du livre en même temps qu’une constatation par l’un des auteurs des réactions suscitées par sa publication :

 

            N. O. Les royaumes de David et de Salomon ont-ils réellement existé?

I. Finkelstein. Pas comme ils sont présentés dans la Bible. Les dernières découvertes archéologiques nous apprennent que David et Salomon étaient plutôt les roitelets d’un Etat-cité, Jérusalem, qui était à l’époque une ville assez misérable, située sur une colline, entourée de villages. La population était clairsemée et, dans l’ensemble, illettrée.

N. O. Pourquoi est-ce dans le petit royaume de Juda qu’on a écrit ces textes extraordinaires, alors que les empires assyrien, babylonien ou égyptien, qui avaient développé une civilisation raffinée, n’ont rien produit de comparable?

I. Finkelstein. – Effectivement, c’est une chose fascinante. Ce récit se trouve à la fondation des trois religions monothéistes, alors que les auteurs ont grandi dans un minuscule royaume provincial où une population peu nombreuse menait une vie précaire. L’exploit est d’autant plus remarquable que l’Ancien Testament comprend à la fois des éléments d’histoire, des légendes, des mythes, mais aussi un code légal ainsi que des prescriptions sociales et des exhortations éthiques, dont les enseignements ont influencé une grande partie de l’humanité, pendant des siècles.

N. O. – Vous remettez en question l’exactitude du récit biblique qui, pour des millions de croyants, est la vérité révélée et donc intouchable. N’êtes-vous pas attaqué en Israël ?

I.Finkelstein. – Les milieux religieux m’ignorent. L’étude critique de la Bible ne les intéresse pas. Ils s’en tiennent au texte, un point c’est tout. En revanche, ce que j’appellerais les vieux sionistes, ceux qui ont vécu la fondation de l’Etat d’Israël, sont scandalisés par notre approche. Pour eux, l’archéologie doit – comme du temps d’Igal Yadin, le chef de l’école archéologique classique – apporter des preuves du récit biblique, jamais le contredire ou le mettre en doute. Ils ont tort. L’archéologie moderne n’affaiblit pas le message de la Bible. Au contraire, elle montre le génie et la force de cette création littéraire et spirituelle unique.

 


             [1] Gérard Haddad, ingénieur agronome, psychiatre, a notamment publié L'Enfant illégitime (Sources tcdmudiques de la psychanalyse). Manger le livre (Grasset 1984), Les Biblioclasïes (Grasse! 1990), et il est le traducteur de E. Ben Yehouda et Y. Leibowîtz. Dans ta même collection Hachette, il est l'auteur des Contes Talmudiques (1998), Contes de l'Egypte ancienne. Contes inuit du Groenland. Il a publié chez Hachette Littératures Freud en Italie et chez Grasset en Avril 2002 Le Jour où Lacan m'a adopté.

 

             [2] Premier Livre de la Bible et du Pentateuque.

Compilation de commentaires sur la Loi mosaïque fixant l'enseignement des grandes écoles rabbiniques. Il est constitué par la Mishna (lle.-llle.s.), codification de la Loi orale, et par la Gemara (Ive- Vies.), commentaire de la Mishna, émanant des écoles de Palestine et de Babylone. Le Talmud est un des ouvrages les plus importants du judaïsme.

 

             [3] Corpus des enseignements comprenant les commentaires et les discussions des amoraïm (sages) sur la  Michnah (loi orale.)

            [4] Contes Talmudiques, pages 23 et 24

            [5] Philosophe français, professeur à l'École normale supérieure. (Birmandreis, Algérie, 1918, Paris, 1990). Il s'est fait connaître du grand public par la publication en 1965 de deux recueils d'essais, Pour Marx et Lire le Capital (collectif), qui inaugurent la collection «Théorie» (éditions Maspero) et dont les thèses seront discutées dans le monde entier pendant une décennie, bien au-delà des limites de la philosophie marxiste. Althusser apparaît alors, avec Lévi-Strauss, Lacan, Foucault, Barthes, comme une figure de proue du «structuralisme». Prenant acte de la crise du marxisme officiel, mais refusant d'en attribuer la cause à la simple dogmatisalion de la théorie révolutionnaire, Althusser s'engage dans sme relecture critique des œuvres de Marx.

            [6] Page 100

            [7] Page 101

            [8] Humour juif.

            [9] Les « Ecrits », parus aux éditions du Seuil en 1966, épais volume de presque 900 pages, sont pour la plupart issus de conférences réécrites. Parmi les plus connues : « Le séminaire sur la lettre volée », « Le stade du. miroir comme formateur de la fonction du je », <r Le discours de Rome (1953) », au encore « Kant avec Sade. » Jacques Lacan n'était pas ce qu'on appelle aujourd'hui « un personnage médiatique. » H prenait la parole devant ceux qui désiraient l'entendre. Cependant, il a donné deux longs entretiens, dont celui à Robert Georgin, pour la Radio Télévision Belge, intitulé « Radiophonie. »

            [10] Page 147

            [11] Page 148

            [12] Page 162

            [13] Page 174

            [14] Page 200

            [15] Curieux destin que celui d'Elie Benamozegh (Livourne 1823-1900) : auteur brillant et fécond dans tous les domaines de la littérature hébraïque (y compris la halakhah), il doit sa renommée surtout à !'œuvre d'un disciple chrétien, Aimé Palliere, qui en divulgua quelques idées fondamentales après sa mort. Apprécié, voire admiré, par des personnages de l'importance d'un Adolphe Franck ou d'un Avraham Berliner, en correspondance savante et philosophique avec Ernest Renan et Giuseppe Mazzini, il fut néanmoins obligé peu avant sa mort de publier à son compte ses derniers écrits, conscient de l'oubli qui les aurait, autrement, menacés.

           

            16  Page 205

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            18 Ouvrage écrit par Pascal en 1664 mais qui ne fut publié qu'après sa mort.              

            19 Livre qu’on lit la veille de pessah, la Pâque juive

 

            [20] Page 244

            [21] L'impact du judaïsme sur Freud et la psychanalyse a été l'objet de nombreuses discussions au cours des années. Cependant, ce fut seulement David Bakan qui dans son ouvrage « Sigmund Freud et la Tradition Mystique Juive » (1957) tenta de montrer que Freud était un « crypto-Sabbatéen », un adepte de l'hérétique Shabbatai Sévi, un soit-disant messie du XVllème siècle en Pologne.

            [22] « Midrash » se réfère à une façon particulière de lire et d'interpréter un vers biblique.

            [23] J'écris ces lignes peu après que mon ami Jean soit allé « cueillir » des crabes dans son endroit préféré de Bretagne. Ils étaient délicieux. M'interdire de manger du porc est le plus loin que je sois allée en terme de mitsvot qui sont, comme je l'ai dit à plusieurs reprises dans ces Mots—dits, des devoirs religieux  commandés par la Torah et définis par le Tatmud comme étant d'origine biblique.

            [24] Selon la loi mosaïque, les enfants ont la religion de leur mère

            [25] Il n'y a rien en cela d'étonnant. Mon fils cadet a suivi pendant dix ans les séances de thérapie du Docteur Olivenstein. Celui-ci ne concevait pas qu 'on pût le consulter (Jean-Claude ou moi-même quand nous allions à son domicile) sans recevoir d'importants honoraires qui, selon lui, marquaient la responsabilité qu 'avait son interlocuteur de « parler pour son urgent. »

            [26] Je peux témoigner de l'orthodoxie de la communauté d'Aix-les-Bains en passant (il n'y a rien là de quoi vous étonner) par le biais d'un de nos principaux tournois de scrabble qui a lieu chaque année dans cette charmante ville de Savoie. Admirant les joueurs d'échec d'un jeu de plein air très fréquenté, je me trouvais un jour à côté d'un monsieur de noir vêtu que je saluais. « Chalom » me répondit-il. Je lui demandais alors s'il y avait à Aix une synagogue libérale. Il me répondit par la négative et m'en expliqua la raison. La communauté juive traditionnelle était très importante avant la guerre mais tous ses membres furent déportés et pas un seul ne revint des camps de la mort. C'est ainsi qu'une communauté orthodoxe s'est peu à peu établie dans la ville pour perpétuer notre mémoire.

            [27] Page 259

            [28] Mon mari était lui-même thérapeute. Nous avons souvent évoqué cette problématique de la vérité et ce quelle pouvait apporter au malade. Trente années de pratique ne lui ont pas apporté la réponse idéale : certains malades peuvent supporter de la connaître et trouvent en elle le courage nécessaire pour lutter, d'autres sont accablés par cette connaissance et peut-être eût-il été préférable de la leur cacher. Au risque de passer pour une réaliste inconsidérée, je dois reconnaître que si mon mari a souvent choisi de dire la vérité, sinon au malade du moins à ses proches, c 'est également pour leur faciliter la résolution de problèmes auxquels sont confrontées les familles frappées par une mort soudaine à laquelle elles n 'étaient pas préparées.

 

            [29] Je suis tout de même étonnée de la méconnaissance de Gérard Haddad devant des rites traditionnels qui nous sont familiers dès notre adolescence même si nous décidons par la suite d'être résolument agnostiques. Et puis, je voudrais faire remarquer (une fois de plus !) les difficultés que rencontrent les personnes désireuses d'adopter le judaïsme qui n'est pas une religion prosélyte.

            [30] Page 265

            [31] Page 276

            [32]  Page 282

            [33]  Page 284

            [34] Caractère de mots, de graphies, qui ont le même son.

            [35] « Manger le livre » a été édité par Bernard-Henry Lévy.

            [36] Règles de l'exégèse biblique établies par les « tanaïm » (maîtres). Théologie chrétienne : Science de la critique et de l'interprétation des textes bibliques. Philosophie : Théorie de l'interprétation des signes comme éléments symboliques d'une culture.

            [37] Page 309

            [38] Prière pour les morts

[39] Film de 1981 tourné par Jeremy Paul Kagan avec Rod Steiger dans le rôle du Rabbi hassid. « « The Chosen » a fait l'objet d'une comédie musicale qui n 'a pas tenu longtemps l'affiche.

 

[40] Je dois reconnaître que cet ouvrage et ce film sont les seuls dans lesquels j'ai observé une telle attitude paternelle et pourtant j'ai lu de nombreux ouvrages traitant du hassidisme.

 

[41] Il est évident que le plus grand écrivain hassidique des Etats-Unis est pour certains lecteurs et critiques Isaac Bashevis Singer, Prix Nobel de Littérature, mais il n 'a pas la spécificité de Chaim Potok dont tous les livres (excepté « Thé Clay ») prennent racine dans la communauté hassidique de New York

 

 

[42] « J'entrais » alors dans le hassidisme avec lequel je me suis bien sûr familiarisée depuis.

43 Quand j'ai pensé écrire une étude comparative entre le soufisme et le hassidisme, je me suis heurtée (à mon humble niveau) à une même incompréhension. Un écrivain oecuméniste tel qu'André Chouraqui m'a soutenue de même que des rabbins du Consistoire Israélite de France mais je n 'ai trouvé aucun appui auprès de spécialistes du hassidisme et de la kabbale tel que le Rabbin Ouaknin, auteur entre autres de « Tsimsoum » et des « Dix Commandements. »

 

44 La conception de ces tableaux remonte à l’enfance d’Asher Lev et a été décrite dans le premier livre « Je m’appelle Asher Lev. » L’aspect tragique de la situation est que toute la vie de l’artiste décrite dans le second livre est influencée par ces peintures.

 

 

 

               [45] Ils sont étranges tout de même ces athées qui sont mes amis : Marie m’a fait durant toute une soirée l’apologie de Jésus, une réflexion que je peux comprendre quand il s’agit d’André Chouraqui, l’oecuméniste, mais qui ne coule pas de source quand il s’agit d’une personne qui rejette « la religion » en bloc. Elle m’a refait le coup de Jean-François ( vous vous souvenez, celui qui m’a ordonné de lire « Le voyage au bout de la nuit » pour que je ne meure pas idiote !) dont le père athée chérissait dans sa bibliothèque les vingt six livres de la bible traduit par le même Chouraqui. La preuve peut-être qu’il y a du divin en chacun de nous…

 

               [46] Mircea Eliade est né en Roumanie en 1907. Il s’est installé à Paris après la Seconde Guerre Mondiale et a enseigné à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. En 1957, il a été nommé Professeur au Département d’Histoire des religions à l’Université de Chicago. Jusqu’à sa mort en 1986 il y a poursuivi son œuvre d’historien des religions, de philosophe, de poète et de romancier, trouvant son unité dans une interrogation constante sur le sacré. Eliade a publié plus de 1300 ouvrages. Il s’est acquis une réputation internationale avec « Le Mythe de l’Eternel Retour » (1949), une interprétation de l’imagerie et des symboles religieux.  

              [47] J’ai mentionné « L’Epopée de Gilgamesh » quand j’ai commenté pour Marie le livre de Jean Botéro : « La plus vieille cuisine du monde. »

              [48] C’est au cours de cette visite du musée qu’on appelle plus volontiers  Musée Hittite qu’Ataturk que j’ai eu ma première vision des civilisations successives depuis l’apparition de Gê ou Gaia, la Terre mère.

              [49] La première fois que je suis allée en Iran, il y a bien des années puisque c’était au temps du shah, j’ai pu encore voir à Téhéran les torches allumées devant la demeure des Zoroastriens ou Mazdéens, une tolérance qui a bien sûr disparu avec l’arrivée de l’ayatollah Khomeyni. J’ai aperçu dans le désert les « Tours du Silence » sur lesquelles les prêtres déposaient les corps des défunts afin que leur chair soit dévorée par les vautours avant qu’on ne jette les corps dans la fosse et qu’on ne les recouvre de chaux. Je les ai retrouvées à Bombay où, du fait même de la présence des Parsis qui ont quitté l’Iran pour ne pas adopter l’Islam, les rites mazdéens se pratiquent encore de nos jours.

              [50] De même que Marie m’a présenté ses arguments en faveur de Jésus, Yves sera content de voir que si l’on parle du Christ, Saint Paul n’est pas loin avec ses quatorze Epîtres que j’ai lues pour faire plaisir à l’un de mes « maîtres. »  

 

                 [51] Les Pères de l’Eglise sont presque toujours des évêques, avec des responsabilités pastorales particulières qui, par leur prédication et leurs écrits, ont influé soit sur le développement de la doctrine chrétienne, soit sur la formation du comportement chrétien, parce qu'ils unissaient en eux les caractéristiques constantes de la sainteté de vie, de la sagesse et de l’ancienneté.

 

              [52] Ce concept était courant parmi les anciennes cultures et il l'est toujours pour les Indiens nord-américains, les aborigènes australiens... En Europe cette approche holistique de la vie était commune jusqu’à l'âge où l'homme est devenu plus égocentrique dans son attitude envers la nature. Ceci est arrivé à cause de la meilleure compréhension que l'homme a acquis des mécaniques de la nature, de l'environnement et du fait qu'il a commencé à la mettre sous son contrôle.

            [53] J’emploie personnellement l’orthographe « Mohammed » mais je respecte celle de l’auteur.

 

            [54] La tradition de l’Islam confond Ismaël et Isaac alors que dans la Bible ils sont les deux fils d’Abraham qui l’ensevelissent dans la grotte de Makhpélah à Hébron.

             

              [55] Tel est mon sentiment et la raison pour laquelle je trouve justifiée (entre autres) la comparaison de l’Islam et du Judaïsme au niveau du monothéisme.

 

              [56] Pour de plus amples informations sur les confréries soufies, je me permets  de conseiller à mes amis de lire « Soufisme et Hassidisme. »

 

              [57] Là encore je me permets de suggérer qu’on se rapporte au « Soufisme et Hassidisme. »

               [58] GEMMPI : Groupe d’Etude des Mouvements de Pensée en vue de la Prévention de l’Individu.

            [59] Voici ce qu’a écrit Mitch Potter dans le cadre d’une recherche sur « Les racines de la haine » le 24 février 2003 : « C'était une expérience étrange que de sillonner récemment le quartier juif de Bagdad à la recherche de ce qui reste d'une communauté dont les racines plongent dans un passé vieux de 2600 ans. Il reste très précisément 38 Juifs à Bagdad. La plupart sont âgés et vivent dans la crainte.

 

            [60] L'avant-dernier « Bouillon de culture » de Bernard Pivot s'est déroulé dans la grande bibliothèque de Sarajevo le 22 juin 2001. Un plateau improvisé se trouvait juste sous la verrière de la bibliothèque, au milieu des échafaudages, car elle était loin d’être reconstruite. Ce lieu de haute culture fut détruit (on possède l'enregistrement de la voix du général serbe Mladic donnant l'ordre de la viser) dès le début du siège de Sarajevo, en mai 1992. Pivot souligna que l'armée serbe tira sur sa propre culture qui représentait une part importante des rayons. Il souligna aussi que le XXe siècle avait commencé avec l'attentat de Sarajevo. Je pense au pillage du Musée de Bagdad qui est également un des hauts faits de l’aube de notre vingt et unième siècle. Les hommes n’ont pas changé depuis l’incendie de la Grande Bibliothèque d’Alexandrie créée en 295 av.J.C. par Ptolémée I, successeur d’Alexandre le Grand, reconstruite et inaugurée le 16 Octobre 2002, seize siècles après le premier incendie ou le  « nettoyage » et l’incendie le 10 mai 1933 de la littérature « indésirable » par les SA et les jeunesses hitlériennes.  Mais je suis entrain de raconter une autre histoire…

              [61] Si Dieu est fondamentalement inconnaissable en Son mystère, on peut néanmoins

             [62] Je m’aperçois que pour la première fois nous n’avons plus à faire à Omar Sheikh mais à Sheikh Omar, le patronyme d’Omar placé avant son prénom devenant le titre qu’on donne à un musulman respectable soit pour son âge, soit pour sa fonction mais également à un guide spirituel que les disciples soufis rencontrent dans une tariqa.

              [63] J’ai fait à ce propos une « découverte » que je crois intéressante dans les Archives du Registre Fédéral du Département du Commerce Américain. Je traduis ci-après : Le 22 septembre 2001(dix jours après l’attaque des Tours), le Président George W. Bush a levé les sanctions qu’avait ordonnées le Président Clinton le 19 novembre 1998 relatives à l’importation et l’exportation des items contrôlés par les lois sur la non prolifération des armes nucléaires et de la technologie des missiles.  J’ai également trouvé ceci dans « The Tribune » (On Line Edition) du 13 mars 2001 : Les deux principaux physiciens nucléaires du Pakistan dont le père du programme nucléaire Abdul Qader Khan ont été appointés comme conseillers spéciaux auprès du Gouverneur militaire Général Pervez Musharraf avec le statut de Ministres Fédéraux. Daniel Pearl n’a d’ailleurs pas été le premier journaliste à s’intéresser aux projets nucléaires du Pakistan puisque j’ai lu dans « The Bulletin of the Atomic Scientists » que Simon Henderson, pigiste à la BBC et au Financial Times, est arrivé au Pakistan en 1977, époque à laquelle Washington exerçait des pressions sur la France pour qu’elle arrête de fournir au Pakistan des réacteurs nucléaires. Il a lui-même par la suite interviewé Abdul Qader Khan qui lui a déclaré : « Nous pouvons la faire nous mêmes. »

 

               [64] En Tchétchénie, une femme kamikaze a provoqué la mort de 54 personnes âgées participant à une fête religieuse au moment même où Colin Powell rendait visite à Poutine. A Ryad s’est produit un triple attentat dans lequel 34 personnes ont trouvé la mort dont au moins 7 Américains. Alors qu’une fois de plus les Américains font porter en Arabie Saoudite la responsabilité sur al-Qaïda, la question se pose en Tchétchénie de savoir si ce ne sont pas les services secrets russes qui organisent les crimes, sachant qu’ils seront immédiatement rejetés sur des islamistes. Des attentats suicides perpétrés vendredi soir à Casablanca ont fait vingt quatre morts et une soixantaine de blessés. Le danger se rapproche : il atteint un pays dont l’une des ressources principales est le tourisme. J’ai déjà émis des doutes quant à la volonté du roi d’empêcher la radicalisation islamiste des universités mais le « chef des croyants » ne semble pas se rendre compte que de tels attentats sont une tentative de plus pour établir un mur infranchissable entre l’islam et l’occident judéo-chrétien. Quand les hommes ne peuvent plus circuler librement, il ne faut pas s’étonner que, se connaissant moins, ils s’aiment aussi de moins en moins.

 

            [65] J’aimerais que mes habituels et sympathiques « détracteurs », ceux qui me trouvent trop attachée à mes origines et à « ma » mémoire, m’accordent un bon point car si je ne me rallie pas forcément aux thèses des auteurs (mes piètres connaissances en matière d’archéologie classique ou révolutionnaire m’empêcheraient de le faire et tous savent très bien que je suis uniquement ici pour « raconter »), j’aborde aujourd’hui un ouvrage dont je montrerai plus avant qu’il n’a pas été bien accueilli par les Juifs pieux et les sionistes et devrait être, comme le dit un lecteur, salué par les Musulmans qui pourront constater dans les thèses développées une preuve que les Juifs de la diaspora n’ont pas droit plus que les Palestiniens à la seule occupation d’Israël puisque les deux communautés seraient d’origine cananéenne et occuperaient bien une terre qui leur est commune.

 

[66] Heinrich Schliemann est un historien et archéologue allemand né à Neubukow en 1822 et mort à Naples en 1890 qui, amoureux de la Grèce antique depuis son enfance, a découvert les ruines de Troie et de Mycènes.  

 

[67] La civilisation occidentale, marquée par la tradition judéo-chrétienne, considère souvent Moïse comme le père du monothéisme, et il couvre de son autorité à la fois le Décalogue et la Loi juive consignée dans les cinq premiers livres de la Bible ou Pentateuque. Comme souvent pour les grands fondateurs, la légende a eu tendance à mettre sous son nom les développements de la tradition postérieure, et il est difficile de discerner le personnage historique sous ses habits de légende…André Lemaire : « Moïse et l’Exode au regard de l’Histoire, entre Nil et Jourdain. »

[68] Deutéronome : Cinquième et dernier livre du Pentateuque qui reprend les lois énoncées dans les précédents volumes, l’Exode, le Lévitique et les Nombres. Selon la tradition, son contenu aurait été transmis oralement par Moïse durant les trente-sept derniers jours de sa vie, après quoi il mourut dans la quarantième année qui suivit l’exode d’Egypte.    

 

[69] « Le problème de l'historicité des patriarches : De M.-J. Lagrange à R. De Vaux », par Guy Couturier. (p. 137-226) Couturier, disciple, ami et admirateur du père Roland de Vaux, analyse les travaux de son maître, à partir du début de ses publications en 1946 jusqu'à la publication de son livre magistral « Histoire ancienne d'Israël » en 1971, l'année de sa mort. Ce volume est « une parfaite illustration de sa méthode, qui s'appuie sur le jeu de plusieurs sous-méthodes selon les besoins de la critique interne (textes bibliques) et de la critique externe (archéologie et textes proche-orientaux) » (p. 162). De Vaux porte son attention sur l'histoire proprement dite, le milieu social, les coutumes juridiques et la religion pour évaluer la portée historique de la geste patriarcale. Couturier souligne la valeur permanente de l'oeuvre de de Vaux, à cause du fait exceptionnel qu'il était en même temps bibliste, orientaliste et archéologue. Il s'éloigne de la position de de Vaux quant à l'époque des Patriarches. De Vaux les place autour de 1850 av. J.-C., Couturier propose plutôt autour de 1450-1400. Je me permets de souligner qu’on est là, en ce qui concerne la datation, bien loin des thèses nouvelles de 2002.

[70] L’Age de Fer I (1150-900) correspondrait aux règnes de Saül (1025-1005), David (1005-970) et Salomon (970-931), c’est-à-dire les règnes les plus glorieux de l’histoire du peuple israélite selon la Bible.

[71] Les spécialistes situent généralement l’entrée de Joseph en Egypte durant la domination des Hyksos mais n’assimilent pas l’expulsion des Hyksos avec l’Exode qu’ils situent vers 1250-1200 avant notre ère.

             [72] Je crois que les amis qui ont l’habitude de me lire sauront que je « serine » la même antienne depuis des années, que mon livre même « Soufisme et Hassidisme » est une tentative de nouer des liens intimes entre l’Islam et le Judaïsme.