Lise Willar - Ecrits

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 Je ne reviendrai plus en Anatolie

 

Mon amie Nevziye n’habite plus Elazig. Après le mariage de son fils qui s’est installé à Ankara, elle m’a dit dans une dernière lettre qu’elle pensait vendre sa maison et s’installer à Mersin, face à l’île de Chypre. Depuis, je n’ai plus de nouvelles et je sais que je ne cueillerai plus les cerises, les abricots ou les pêches de son jardin, je ne ferai plus la confiture de « visne », ces griottes que nous dénoyautions toutes ensemble, la Bibe de 92 ans comprise. Qui s’occupe d’elle maintenant, est-elle même toujours de ce monde ? Il me semble qu’un chapitre de ma vie est pratiquement achevé mais je n’ai pu me décider à le clore à jamais sans retourner une dernière fois en Anatolie. Je ne suis pas partie à la recherche de mes souvenirs mais j’ai voulu au contraire, comme une simple touriste, achever de parcourir cette terre que j’ai tant aimée jusqu’à ses frontières les plus reculées.

Le départ de ce voyage, c’était Kemer, enfouie sous les lauriers-roses, un vrai paradis méditerranéen où je suis arrivée en autocar après avoir atterri à Antalya. Nous avons pris, mes compagnons de voyage et moi-même, trois avions de plus en plus exigus pour atteindre Erzurum via Istanbul et Ankara. Nous n’étions que quinze participants à cette odyssée qui nous a conduits de la Mer Noire à la Mer méditerranée en passant par l’Arménie et le Kurdistan, le long des frontières géorgienne, arménienne, iranienne, iraqienne et syrienne.

Notre première étape, Erzurum, l’ancienne Théodosiopolis, conserve les vestiges d’une belle medrese (école coranique) aux deux minarets de faïence émaillée et des türbe (mausolées) seldjoukides qui m’ont rappelé Konya et Mevlana. D’Erzurum à Trabzon (Trébizonde), l’excursion la plus intéressante fut celle de Sumela, un ancien monastère rupestre accroché carrément à une falaise. Nous l’avons atteint par un sentier de chèvres enfoui sous une végétation humide. Les fresques remarquables étaient malheureusement très abîmées et les travaux de réfection prévus depuis des années pas encore entrepris. Les Turcs, musulmans, ont détruit les représentations humaines à jets de pierre, une véritable lapidation entreprise pour répondre aux préceptes du Coran et aux croyances de l’Islam mais tragique d’un point de vue esthétique et artistique. Une des fresques représente un être humain (homme ou femme) suspendu par les pieds qu’on est entrain de flageller avec des palmes. Personne n’a jamais pu relié cette action à un épisode connu du Nouveau Testament. Pour ma part j’ai surtout été impressionnée par l’à-pic vertigineux de la façade et le travail des bâtisseurs qui ont accompli ce chef-d’oeuvre en sculptant à même le rocher. Ainsi de tous  temps les hommes ont-ils utilisé la roche pour construire leurs temples à l’abri des regards, à Sumela comme en Cappadoce ou à Ellora, célèbre en Inde pour ces temples rupestres dédiés à Bouddha, Vishnu, Shiva et Mahavira, les piliers des grandes religion orientales, le bouddhisme, le brahmanisme et le jaïnisme. J’ai visité ces sanctuaires au cours de précédents voyages et j’ai pu constaté combien ils témoignaient de la ténacité des hommes dans la proclamation de leur foi.

L’intérêt artistique de Trébizonde est son Aghia Sofia, une cathédrale qui date de l’avènement de la dynastie des Commènes en 1204 et comporte de magnifiques fresques byzantine du XIIIème siècle. Il faut à ce propos se souvenir que le dernier calife abasside, le Sultan ottoman Selim Ier le Terrible, n’a conquis l’Anatolie Orientale qu’au début du XVIème siècle. Trébizonde, la Trabzon des Turcs, exporte des noisettes dans le monde entier et comme à mes précédents séjours dans d’autres parties du pays, j’ai pu admirer la culture intensive de fruits qui restent pour nous sauvages car si j’ai entendu parler de « noiseraies » en France, le terme « noisetteraie » n’est pas encore entré dans le Petit Larousse. Ici elles sont aussi nombreuses que les oliveraies ou les bananeraies de la Méditerranée.

De Trébizonde à Artvin, nous avons longé la mer Noire. D’un côté l’eau très bleue, de l’autre des collines à thé comme je n’en avais pas vues depuis mon voyage en Chine de 1964. Comme en Chine, des centaines de femmes s’activaient dans ces plantations ou dans les rizières que nous avons aperçues un peu plus loin aux abords de Rize. Je me suis dit alors que le grand Yilmaz Gunay avait été le seul metteur en scène de son pays (peut-être parce qu’il était kurde) à parler dans ses films de la condition faite aux travailleurs, aux femmes surtout en dépit du fait qu’elles aient eu le droit de vote dès les années vingt. Il était au demeurant étrange de constater que le climat était assez doux et humide pour permettre des cultures qu’on croyait réservées à l’Extrême Orient. En ce qui concerne les rizières, le seul exemple qui me venait à l’esprit était celui de notre Camargue mais pour le thé je ne voyais pas d’autres exemples de ce phénomène en Europe ou au Moyen-Orient.

Notre car a quitté le bord de la mer pour grimper allègrement vers le poste militaire d’Artvin, une petite ville qui ne présenterait pas un grand intérêt n’était sa position privilégiée à flanc de colline. Après une nuit dans un hôtel convenable, nous sommes allés pique-niquer au bord du Coruh, un torrent que nous avons longé depuis Artvin. La route était encaissée entre l’eau et des collines superbes dont les teintes allaient de l’ocre jaune au rouille cuivre. Nous avons mangé du « pide », le pain de Ramadan qu’on fabrique toute l’année en Anatolie Orientale, du saucisson de boeuf, des tomates, des poivrons, du peynir, le fromage blanc sec que j’ai souvent dégusté dans le jardin de Nevziye, et toutes sortes de fruits. Le système du pique-nique était agréable car nous étions en pleine période du Ramadan et il était difficile de trouver des restaurants ouverts à midi.

L’étape ne comportait aucune visite, les monastères byzantins des collines devant être inaccessibles depuis la route qui, elle-même, n’était souvent que tracée, empierrée mais pas encore goudronnée. Une fois même, nous avons dû attendre que deux énormes tracteurs nous ouvrent la voie à travers les rochers. C’était inattendu tout de même et nous avons pensé que le manège prendrait des heures mais la route fut dégagée assez vite après le déplacement spectaculaire de quelques rochers et nous avons atteint Kars à une moyenne raisonnable. Kars est une ville atrocement triste aux rues boueuses et aux échoppes sales. L’hôtel était le plus sordide où nous soyons descendus jusqu’alors et j’ai mal dormi sans même vouloir entrer dans les draps d’un gris sale mais je suppose qu’un tel endroit n’avait rien de mieux à nous offrir.

L’étape fut cependant vite oubliée parce que notre prochaine excursion était celle d’Ani, l’ancienne capitale de l’Arménie, située sur un plateau près des gorges de l’Arpa Cayi, une rivière dont le cours avait déterminé le tracé de la frontière turco-soviétique. Après avoir obtenu l’autorisation des autorités militaires de Kars, nous avons visité le site grandiose, accompagnés d’un soldat turc. Riche d’un long séjour en Australie, il parlait très bien anglais et ajoutait ses propres connaissances à celles de notre guide. A l’époque, la frontière soviétique était juste de l’autre côté de la rivière et des militaires braquaient leurs fusils-mitrailleurs sur nous depuis des miradors rendus tristement célèbres par les camps de concentration.

Rien cependant ne pouvait altérer notre plaisir, même pas le fait que toute photographie était interdite par les deux pays limitrophes. Ani est une terre de souvenirs grandioses. Après avoir franchi l’Aslanh Kapi, la Porte aux Lions, nous avons admiré l’immensité du site sur lequel se dressent un nombre impressionnant d’églises et une cathédrale, St Grégoire, les Saints Apôtres, St Grégoire d’Aboughamrentz... La cathédrale, construite de 989 à1010 sous le régime de Sembat II et de Gagik Ier est dotée sur sa façade de hautes arcades aveugles. Je dois dire que j’ai eu le souffle coupé par la variété des emplacements des lieux de culte, chacun ayant été choisi pour flatter le regard le plus exigeant. Les Byzantins, les Arméniens, les Ottomans savaient mieux que personne utiliser l’espace et adapter l’architecture à ce que nous appelons aujourd’hui l’environnement.

De Kars à Dogubayazit, j’ai attendu l’apparition du Mont Ararat. Mon guide de la Turquie n’évoquait même pas la possibilité que l’arche ait pu s’échouer sur le Mont après le Déluge selon la thèse de ce Bordelais qui affirmait avoir découvert un morceau de l’Arche en escaladant les 5156 mètres qui le séparaient du sommet. Tout de même on y faisait mention que le terme « ararat » qui désignait autrefois le royaume et sa montagne était non pas un dérivé de l’ancien vocable « urartu » mais celui de l’hébreu « urnatri. »  Des recherches plus approfondies seraient sans doute nécessaires  pour trouver un semblant de vérité.

En tout cas, nous sommes arrivés là au coucher du soleil et, fait paraît-il extrêmement rare, la pointe n’était pas coiffée de son chapeau de nuages semblable à celui qu’on peut voir au sommet de Kilimandjaro si on ne se lève pas comme je l’avais fait au Kenya entre 6h50 et 7h du matin afin de contempler la cime couverte de neige. Nous avons photographié la montagne, rose sous un soleil bleu intense, et nous avons poursuivi jusqu’à l’étape, Dogubayazit, un nom suffisamment évocateur pour suggérer un Palais des Mille et une Nuits. C’est Ishak Pacha, chef kurde de la fin du XVIIème siècle, qui a su découvrir l’éperon le plus prestigieux pour y construire son château, face au Mont Ararat. La mosquée blanche, à l’intérieur de l’enceinte, porte sur ses murs, répétés à l’infini dans un enlacement artistique de lettres le nom d’Allah et de son prophète Mohammed.

Pendant que nous admirions le paysage grandiose depuis les remparts, Levent, notre  accompagnateur, nous a raconté la légende de Dogubayazit. Ishak Pacha possédait un merveilleux cheval, une monture de rêve caparaçonnée d’or. Un jour, en dépit de l’amour dont il était abreuvé, le cheval réussit à tromper les gardes et à s’échapper. Il s’arrêta tout net devant la chaumière d’un garçon très pauvre qui jouait délicieusement de la flûte. Le chef du village consulté dit alors au garçon que, selon la loi, il devait attendre trois jours avant de se considérer officiellement comme le propriétaire de l’étalon.

Les gardes du Palais n’ayant pas retrouvé l’animal dans ce laps de temps, le garçon fut déclaré son propriétaire légal par le chef du village mais dans son nid d’aigle Ishak Pacha se morfondait, la perte de son animal favori étant pour lui pire que celle d’un ami très cher. Il ordonna, en dépit des traditions, la poursuite des recherches et les gardes, effrayés sans doute par la colère de leur maître, découvrirent enfin son compagnon préféré près de la cabane du jeune homme qu’ils ramenèrent au château avec l’étalon après l’avoir accusé de vol. Selon les méthodes expéditives de l’époque, Ishak Pacha condamna l’innocent à être décapité en dépit des exhortations de sa fille qui lui demandait de se montrer clément. La jeune femme, désolée de voir son père maintenir inexorablement sa décision, alla trouver le garçon dans sa cellule, lui parla, le charma, fut envoûtée à son tour et bientôt les deux amoureux en fuite se retrouvèrent à quelques lieues des geôles du château sur les pentes du Mont Ararat. L’histoire de Levent ne nous dit pas s’ils vécurent heureux à tout jamais et eurent beaucoup d’enfants mais la légende veut que depuis lors on entende le son délicieux de la flûte amenée par le vent jusqu’à Dogubayazit.

La route qui nous a conduits au lac de Van, aussi bleu que la mer, six fois plus vaste que le Lac Léman, fut une des plus jolies de notre voyage. Très différent du lac Baïkal dont les rives sont bordées à perte de vue de forêts de sapins, les eaux du lac de Van reflètent des monts élevés dont les cimes sont couvertes de neiges éternelles, l’Aladag en particulier et le Tendürek. Avant d’arriver à l’hôtel, nous avons grimpé juqu’à la citadelle, ancienne place forte urartéenne. Bâtie sur un piton rocheux, elle était reliée à la ville basse par un escalier de mille marches.

Après notre escalade et une bonne nuit de repos, nous avons fait une halte sur l’île d’Akdamar et nous avons nagé dans les eaux sulfureuses du lac avant de visiter l’Eglise de la Sainte Croix remarquable pour ses sculptures d’animaux, de pampres, de saints et de têtes humaines, en particulier celle d’Isaac qu’ Abraham tient par les cheveux avant de procéder au sacrifice de son fils. Nous nous sommes rendus ensuite à Hosap, un petit village kurde harmonieux, dominé par un magnifique château kurde du XIIème siècle, presque aussi impressionnant que Dogubayazit. Nous sommes revenus par Cavustepe, un site urartéen sur la route caravanière qui allait d’Iraq vers la Turquie, construit par le roi Sarturi pour le dieu Irumsin. L’endroit était d’autant plus intéressant à visiter que les archéologues allemands qui l’ont découvert venaient de terminer la première partie de leurs fouilles : surplombant d’un côté une plaine immense, fertile en céréales, de l’autre la route qui recouvre l’ancienne piste caravanière, le site se divise en deux citadelles, la grande et la petite. On observe facilement les emplacements circulaires dans lesquels s’encastrent encore les anciennes jarres. Certaines d’entre elles contiennent des grains noircis par le temps et m’ont rappelé les jarres du tombeau des Ming pleines d’huile conservée durant des siècles à l’abri des regards humains.

Le « saray » (habitation des femmes) devait être des plus confortables avec sa cuisine, ses trous énormes creusés dans le roc épais d’un mètre où l’on déposait l’eau fraîche remontée par les esclaves de la rivière Hosap, ses petits salons qu’on imagine tendus de merveilleux kilims, ses jardins intérieurs, ses grandes cheminées...Il reste de magnifiques et imposantes murailles de basalte  et des inscriptions cunéiformes parfaitement lisibles pour l’initié, gravées sur des pierres également de basalte.

Ce qui m’a le plus intriguée toutefois, c’est la ressemblance que j’avais souvent remarquée sans en comprendre la raison entre le nom de villes urartéennes tel que « Cavustepe » et celui de villes aztèques dont la terminaison est pratiquement la même, Tehuantepec, par exemple. Il semble, d’après ce que m’ont dit certains de mes compagnons de voyage, que « tepe » ou « tepec » signifie « colline », ce qui indiquerait qu’une analogie existe entre deux civilisations aussi éloignées l’une de l’autre que l’urartéenne et l’aztèque. Quel pourrait en être le lien ? L’Anatolie Centrale étant considérée - je l’avais appris en visitant le musée hittite d’Ankara - comme le berceau des civilisations urbaines, on peut imaginer que des hommes auraient quitté leurs villes pour cheminer vers l’extrême Est jusqu’à l’océan Pacifique, l’auraient franchi pour rejoindre le pays qu’on nomme aujourd’hui le Mexique. Un garçon du groupe m’a dit que de telles analogies existent: il semble qu’avant même la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb on retrouvait la racine « atlan » des deux côtés de l’océan sans qu’on pût véritablement expliquer les raisons du phénomène, l’une des hypothèses étant l’existence de l’ancienne Atlantide au centre d’une dépression océanique. Comme tout ceci était passionnant et prouvait une fois de plus la diversité de cette Turquie que tant de peuples avaient traversée avant même l’antiquité grecque ou romaine.

Après cette visite qui nous a transportés bien loin de notre siècle et de notre civilisation judéo-chrétienne, nous avons fait une halte bienfaisante dans un île où nous a conduits une barque au moteur chevrotant, un havre de paix troublé seulement par le chant des cigales et des oiseaux. L’eau elle-même était si calme qu’aucun clapotis, le plus léger fût-il, ne se produisait à l’approche des rochers plats qui me rappelaient ceux des Iles de Lérins. Le silence, c’est peut-être ce dont on manquait parfois dans cette Anatolie où les gens, fatigués sans doute par le jeûne dans la lourde chaleur de la journée, profitaient de la fraîcheur relative de la nuit pour manger, se promener, bavarder et prendre leur dernier repas avant l’appel matinal du hazan.

De Van à Atvan, la route suit le lac puis le paysage est monotone jusqu’à Diyarbakir, la capitale kurde que je retrouve toujours avec plaisir et qui m’a paru plus accueillante, plus grouillante d’enfants joyeux que six années auparavant. Nous avons fait une promenade en calèche à l’intérieur des remparts, interpellés gentiment par les garçons et les filles qui nous lançaient des « O.K. » à la cantonade, le seul mot qu’ils aient sans doute retenu du passage des Américains de l’OTAN. Pas une seule fois nous n’avons été en butte à une attitude hostile ou malveillante.

Quand j’y étais venue pour la première fois en 1978 on déconseillait fortement la balade à l’intérieur de la ville kurde en raison des violences et des rixes quotidiennes entre les Forces de l’Ordre et les « terroristes » et j’avais eu personnellement la chance d’entrer à l’intérieur de l’enceinte parce que j’étais accompagnée du frère de mon amie Nevziye natif de Mazgirt qui parlait couramment le kurde. Il avait pu ainsi répondre vertement aux quolibets qui n’avaient pas manqué de fuser sur mon passage, à la grande surprise de leurs auteurs qui nous prenaient pour des touristes « venus d’ailleurs. »

L’hôtel où nous sommes descendus, moderne et confortable, n’existait pas lors de mes premières visites. Il était proche de la Grande Mosquée et du bazar où j’ai retrouvé avec plaisir les boutiques de baklava et de kadaïf, les boulangeries odorantes aux fours antiques où l’on cuit le pidé, les mille cireurs aux boîtes de cuivre étincelant, les vieilles cours dans lesquelles les anciens caravansérails sont reconvertis en magasins de kilims. Les sacs brodés chers aux cavaliers kurdes qui montent à cru dans les collines où paissent leurs troupeaux m’ont rappelé les tentes de peau noire qu’ils déplacent au gré de leur errance. Quelque chose manquait toutefois à l’image que j’avais de la ville, les seaux de yoghourts couchés à même le trottoir afin que les femmes puissent les arroser avant de les remplir à nouveau du liquide onctueux. Je ne les ai pas revus et j’ai eu peur que, au coeur même du Kurdistan, on  ne commence à se nourrir de produits industriels.

Entre Diyarbakir et Urfa, nous avons vu un très beau pont romain dans un état parfait mais interdit aux voitures. Un petit barrage faisait éclater des chutes et nous avons rêvé de douches paradisiaques.

Il faut dire qu’aux abords de la Syrie la chaleur se faisait de plus en plus accablante d’autant plus que le car n’était pas climatisé. J’ai préféré me reposer dans ma chambre de l’hôtel d’Urfa plutôt que d’accompagner le groupe au petit village d’Harran, proche de la frontière, que je connaissais déjà pour avoir fait l’excursion plusieurs années auparavant.

J’étais suffisamment dispose au retour de mes compagnons de voyage pour visiter avec eux la fontaine d’Abraham. Il faut tout d’abord préciser que les Turcs (les habitants de la ville tout au moins) imaginent qu’ Urfa est l’ancienne Our ou Ur, cette cité de Basse Mésopotamie entre le Tigre et l’Euphrate qui vit naître le patriarche et qui se situe géographiquement à des centaines de kilomètres de la ville turque, à la frontière de l’Arabie Saoudite et de l’Iraq contemporaines. Urfa est en réalité l’ancienne Edesse, ville et cité caravanière du nord de l’ancienne Mésopotamie qui ne semble avoir jamais revendiqué une telle naissance et fut du deuxième au dixième siècle un centre culturel important de la langue syriaque.

Mais qu’importe, la légende que nous raconta Levent, bien différente de ce que j’avais appris dans mes cours d’instruction religieuse, était amusante à écouter : Abraham était en fait le fils du Grand Vizir du roi Nemrod. Celui-ci ayant ordonné le massacre des enfants mâles, la mère d’Abraham (Ibrahim en arabe) cacha sa naissance à tous, mari compris. Elle porta secrètement le nouveau-né dans une grotte où, suçant tour à tour son  pouce gauche et son pouce droit, il se nourrit de lait et de miel (anticipant selon moi sur ce qu’il trouverait au pays de Canaan !). Les années ayant passé très vite malgré la solitude où il devait se trouver, il sortit de la grotte à dix huit ans et se montra au grand jour.

Ses longues années loin de toute civilisation et de tout contact humain lui ayant sans doute conféré une grande sagesse, son premier soin fut de rejeter les idoles qu’adorait le roi Nemrod et de jurer qu’il n’y avait qu’un seul Dieu, se révélant ainsi comme la tige non seulement du judaïsme et de l’Islam mais du monothéisme en général. L’histoire vint aux oreilles du roi Nemrod qui décida de punir le présomptueux de son arrogance. Le Grand Vizir, bien qu’il ait été mis entre-temps au fait de sa paternité, entérina la décision du monarque et suggéra même un supplice dont le jeune homme ne pourrait sortir sain et sauf qu’en raison d’un miracle. Il fut décidé qu’Abraham serait projeté depuis le haut d’une colline dans un buisson ardent et qu’il aurait la vie sauve s’il en ressortait vivant. Bien sûr le miracle s’accomplit et le buisson ardent fut changé en une fontaine d’eau fraîche d’où émergea un Abraham ruisselant mais glorieux, fontaine qu’on peut encore voir de nos jours puisque c’est là que Levent nous conta sa légende, ajoutant que Nemrod, le grand Vizir et tout le peuple acceptèrent (pour un temps) la religion du prophète.

La légende ne précisait pas cependant si et quand Abraham partit pour le pays de Canaan. En revanche, elle avait une suite puisque Levent nous raconta l’histoire du sacrifice d’Isaac en  spécifiant bien que le fils choisi pour obéir aux injonctions de Dieu était Ismaël. Cette thèse n’était pas faite pour me choquer puisque ayant consulté à maintes reprises la bible au chapitre de la Genèse, j’avais pu constater qu’ « Ismaël et Isaac ensevelirent leur père Abraham dans la caverne de Macpméla, dans le champ d’Ephron, fils de Tsochar le Hétien, vis-à-vis de Mamré. » L’un ou l’autre pouvait avoir été choisi pour le sacrifice ou peut-être n’étaient-ils que les deux faces d’une même médaille, allez savoir...

Nous avons quitté la route d’Adyaman pour entreprendre l’excursion que j’attendais avec autant d’impatience que celle de Dogubayazit et du Mont Ararat : l’ascension du Nemrut Dag que j’avais ratée cinq ans plus tôt et dont un couple belge en moto m’avait parlé avec enthousiasme. Un minibus nous a conduit au pied de la montagne puis nous avons marché jusqu’au sanctuaire édifié sur les contreforts de l’Anti-Taurus à près de 2.500 mètres d’altitude sur la tombe d’Antiochos Epiphane Ier, souverain de Commagène (69-34 av. J.-C.), un prodige incroyable de cailloux surmonté par les statues géantes des dieux helleno-persiques nés de l’imagination débordante du roi : Apollon-Mithra, Fortuna, déesse Commagène de la Fertilité, Zeus-Oromasdès, Héraklès-Artagnès-Arès...encadrés par l’Aigle et le Lion. Antiochos qui prétendait descendre à la fois de Darius le Grand par son père et d’Alexandre de Macédoine par sa mère instaura un culte dédié à sa propre personne proclamée d’essence divine et voulut sans doute faire du Nemrut Dag le point de rencontre de deux grandes civilisations occidentales et orientales. Enfouit à jamais peut-être sous son tumulus dont pas une sonde, pas une radiographie, pas une fouille, n’ont su percer le mystère, le sommet se reformant comme par miracle dès qu’on veut déplacer les pierres, le roi de Commagène en remontre aux pharaons d’Egypte qui n’ont pas en dépit de tous leurs efforts défendu le secret des Pyramides. Son tour de magie nous a permis en tout cas de rêver devant les statues colossales qui se nimbaient de rose au soleil couchant.

A partir d’Adamyan où nous sommes arrivés trois heures après le coucher du soleil sur le Nemrut Dag, j’entrais à nouveau en terre connue: la côte méditerranéenne si belle mais trop familière, Sidé, le port principal de l’antique Pamphylie, le théâtre d’Aspendos et sa merveilleuse galerie d’accès à la scène circulaire, celui de Pergé,  riche cité hellenistique où séjourna Saint Paul, Silifke, l’ancienne Séleucie de Calycadnos avec son pont antique sur le Göksu d’où l’on a une belle vue sur un château médiéval, Alanya, l’ancienne Coracesium dont les gigantesques enceintes suivent pratiquement le tracé de la presqu’île et enfin Antalya, l’antique Attaleia, située dans la plaine de Pamphylie au fond d’un golfe admirable bordé de hautes chaînes de montagnes. Son liman, jadis abandonné aux immondices et aux chiens affamés, était dorénavant reconverti en un port touristique jonché de restaurants peu diffèrent de ses homonymes de la Côte d’Azur française. Les bananeraies étaient encore plus nombreuses qu’autrefois, les lauriers-roses émergeant des fossés verts des pinèdes, les Monts Taurus déferlant vers la mer, les plages de sable fin se prélassant au bord des lagons d’eau turquoise. J’ai revu les châteaux des Croisés, Korygos, Kizkalezi (le Château de la Fille), Anamur, les citadelles en ruines avec leurs enceintes à créneaux et nous sommes enfin revenus à Kemer enfouie sous les fleurs.

Le folklore touristique de la Méditerranée ne m’a pas fait oublier pour autant Ani l’Arménienne, Dogubayazit la Sultane, Cavustepe l’Urartéenne, Diyarbakir la Kurde, villes étranges envahies par des conquérants successifs, détruites, brûlées, reconstruites mais à jamais vivantes dans l’esprit d’un visiteur attentif et concerné comme je l’ai été moi-même. Cet ultime voyage en Turquie je le dédie à mon amie d’autrefois, Nevziye : il ne fut en réalité qu’un dernier coup d’oeil mélancolique à un pays que j’ai beaucoup aimé et où j’ai sans doute laissé une partie de mon coeur.