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(
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1995

 

Le 28 Janvier

 

Je viens de finir le dernier livre de Chaïm Potok, « Le Don d’Asher Lev » et je ressens le besoin d’en parler parce que je suis très émue bien que je ne sache pas encore si c’est de joie, de tristesse, de colère ou des trois sentiments mêlés inextricablement. Avant de commencer j’ai bien sûr relu « Mon nom est Asher Lev » car j’avais besoin de revenir dix huit années avant la nouvelle publication afin de prendre les deux ouvrages comme un tout. Pour ceux qui ne connaissent pas le sujet, je rappelle que pratiquement tous les livres de Chaïm Potok ont pour centre d’intérêt le milieu hassidique de New York (les cinéphiles devant se souvenir du beau film tiré de « The Chosen ») et qu’Asher Lev est un peintre de talent qui a choisi à la fin de son adolescence et pour sa première exposition deux tableaux représentant sa mère dans la position du Christ douloureux sur la Croix, s’exposant aux imprécations de toute la communauté juive, sa propre famille comprise. J’ajoute qu’il a conçu les toiles en voulant concrétiser la douleur poignante de sa mère attendant, les bras posés sur la croisée de la fenêtre, le retour de son père en mission derrière le rideau de fer pour sauver des Juifs russes et les ramener soit en Israël soit aux Etats-Unis.

Autant je comprends les réactions des parents du jeune Asher face au monde de l’Art et du don inspiré de leur fils, autant je devine que de véritables hassidim ne peuvent concevoir de mêler le christianisme à leur propre judaïsme orthodoxe et ont le droit de penser qu’Asher Lev profane le nom de Dieu, autant je suis sûre que les batailles entre deux mondes opposés et le tourment extraordinaire qu’elles créent chez l’enfant et le jeune artiste sont nécessaires à l’éclosion de son génie.  

Jusqu’à ce point son angoisse n’est pas très différente et sans doute pas plus grande que celle de Van Gogh face à l’incompréhension générale des peintres, des directeurs de galeries, des juges académiques et à son impossibilité personnelle d’atteindre un public qui se voit refuser le droit de voir, de porter un jugement et de communier avec l’artiste. Je pourrais même dire que la vie de Van Gogh était plus misérable à la fois matériellement et psychologiquement car, contrairement à Asher Lev, son propre génie ne fut jamais reconnu de son vivant et sa vie quotidienne était parfois si misérable qu’elle le rendit presque fou.

Nous avons coutume de dire que l’art naît plus sûrement de l’angoisse et du tourment que de la paix et de la richesse, à quelques exceptions près naturellement dont Asher Lev fait partie en ce qui concerne sa vie matérielle puisqu’il est choyé par sa mère et son père dont l’attitude à son égard n’est ambiguë qu’après un temps de réflexion. Même s’il a des doutes, s’il ressent une certaine angoisse avant de dévoiler ses toiles au monde artistique, il a la chance d’être sous la protection d’un grand peintre, Jacob Kahn, qui lui ouvre les portes d’une galerie prestigieuse. Le jeune artiste est  admiré très vite par des milliers de gens dont son oncle qui aime les toiles de son neveu et confirme son admiration en les collectionnant.

En fait, mais je me trompe peut-être, le tragique aspect de la situation provient du fait qu’Asher Lev a non seulement choisi le thème du Christ, sa position sur la Croix et la Croix elle-même comme symboles ultimes de la tristesse et du désespoir mais a fait de sa propre mère l’incarnation du Fils de Dieu dans la tradition chrétienne, son père et lui-même étant sur la toile les seuls témoins de cette souffrance intolérable, une coutume des peintres du Moyen Age et de la Renaissance. Quand on questionne Asher Lev sur son dessein, il répond évasivement que les yeux du Christ constituent sans doute le symbole suprême du tourment pour ne pas évoquer tout le reste : sa mère torturée entre son amour conjugal et son amour maternel, sa mère attendant leur retour, craignant leur départ, sa mère devant le store vénitien essayant de deviner ce qui se passe à l’extérieur « sa main droite reposant sur la partie supérieure droite de la fenêtre, sa main gauche contre la croisée au-dessus de sa tête, ses yeux brûlants derrière la barre verticale. » Mais s’il mentionne bien les yeux quand il décrit sa façon de peindre « Crucifixion 1 » : « J’ai travaillé longuement sur les yeux de ma mère et de son visage », il ne les mentionne plus quand il parle de son second tableau « Crucifixion 2 ». Pourquoi ? Est-ce parce que s’il avait voulu dépeindre l’angoisse à travers les seuls yeux il aurait pu choisir ceux des survivants de la Shoah qui devaient être aussi tristes que les yeux du Christ ? Non, son idée en travaillant sur « Crucifixion 2 » était qu’ « il n’y a pas de moule esthétique dans sa propre tradition religieuse auquel il pourrait recourir pour couler une peinture de l’angoisse et de l’ultime tourment. » Ces propos ne sont-ils pas suffisants pour exprimer et comprendre l’intention d’Asher Lev : son besoin absolu d’utiliser l’entité entière pour exprimer ses sentiments et non pas quelques fragments de cette entité ?

Le grand intérêt du second tome d’Asher Lev est qu’il n’y a aucune équivoque pour le lecteur (alors qu’elle existe chez les protagonistes du livre) : l’image du Christ ne représente pour lui que la possibilité d’exprimer à travers son art une douleur extrême. Il n’y entre jamais la tentation d’embrasser une autre foi que la sienne. Il est resté fidèle à sa communauté hassidique, choisissant à St Paul de Vence où il est venu vivre sa femme au sein de cette dernière. Ses enfants comptent pour lui plus que tout au monde excepté Dieu peut-être. Ainsi la conspiration qui se trame contre lui après son retour à Brooklyn où il est venu assister aux obsèques de son oncle est insupportable comme est insupportable, inhumaine, la pression qu’exerce un de ses anciens protecteurs, rabbin de la communauté, pour séparer de lui sa femme et ses enfants. Plus terrible encore et pratiquement incompréhensible à la Juive traditionaliste que je suis, la résignation d’une femme aimante sauvée par Asher Lev d’une vie sans joie causée par la mort en déportation de toute sa famille.

Deux lignes du livre m’ont fait très mal, une fois la séparation consommée. Asher Lev est de retour, seul, à St Paul où il vient de recevoir une lettre de New York :  « Devorah m’écrit. Avrumel se désintéresse de Shimson (une poupée en peluche qu’il avait offerte à son fils qui ne s’en séparait même pas pour aller à l’école maternelle) et insiste pour aller seul en classe. » Quand je pense que le petit garçon était d’accord pour revenir en France avec son père, un choix qui ne lui a même pas été offert, je suis d’autant plus triste. La mise à l’écart de la poupée Shimson est à mon avis le symbole de la rupture entre le père et sa famille.

Je me pose alors ces questions : Quand Chaïm Potok a intitulé son livre « Le don d’Asher Lev », a-t-il délibérément choisi un terme à double sens qui traduit à la fois le talent du peintre et son sacrifice ? L’art et la création sont-ils si essentiels que le peintre doive lui sacrifier sa chair et son sang ? (Je n’ai pas précisé que s’il pouvait dessiner durant tous les mois contraignants qu’il a passés à New York, il n’est revenu à sa véritable passion, la peinture, qu’à son retour définitif à St Paul.) La religion est-elle assez importante pour qu’en son nom un fils soit ravi à son père ? Assistons-nous ici à un transfert de la mère au fils, Asher Lev devenant lui-même le Christ quand on lui réclame l’ultime sacrifice, un sacrifice qu’il a peut-être pressenti quand il a représenté sur une toile le sacrifice d’Isaac allant à son terme ? Je murmure la dernière question car elle pourrait paraître blasphématoire aux Juifs orthodoxes : Chaïm Potok a-t-il écrit un livre à la gloire de la peinture, à la gloire de Dieu ou… à la gloire du Christ Sacrifié même si la victoire semble revenir à la communauté qui a refermé ses bras autour de ceux qu’elle considère comme ses  enfants ?  l’auteur seul pourrait sans doute répondre  à ces questions mais, contrairement à mon habitude,  je ne lui ai pas écrit pour les lui poser.

 

Le 3 Mars

 

L’ère conservatrice qui s’annonce en France a de quoi faire peur. Tout n’était pas rose durant les quatorze années de socialisme, l’augmentation constante du chômage en particulier, mais la culture a été bien servie sous toutes ses formes et de belles constructions aimées des uns, abhorrées des autres, témoigneront d’une vitalité constante durant la période allant de la première élection à la fin du deuxième mandat de Monsieur Mitterrand : les colonnes de Buren, l’Opéra de la Bastille, la Grande Arche, la Grande Pyramide de Pei, la construction du nouveau quartier de Bercy, la Grande Bibliothèque, l’extension de l’Aile Richelieu achevant les aménagements du Louvre et faisant à nouveau de ce dernier le plus beau musée du monde, l’extension et la surélévation de l’Opéra de Lyon par Jean Nouvel, le Pont de Normandie, la construction du tunnel sous la Manche…

J’ai entendu parler de culture une seule fois sous le gouvernement Balladur en un mois fatidique où Monsieur Toubon voulut imposer sa conception de la langue française au Service Public. L’idée fit long feu mais hier j’ai écouté une nouvelle qui passera peut-être inaperçue en ces temps préélectoraux mais qui m’a fait peur et m’a rappelé cette phrase qu’on prononçait autrefois dans les milieux de gauche :  « la Droite française est la plus bête du monde. » Monsieur Balladur a en effet décidé au dernier conseil des ministres le gel ou mieux la suppression car le mot « gel » évoque un espoir de renouveau, de quatre cents millions de francs qui assuraient la pérennité du français et de notre culture dans le monde. Cette décision interdira non seulement l’accès de nos universités aux étudiants étrangers dès la prochaine rentrée en leur refusant les bourses d’Etat qui leur avaient été pratiquement accordées mais de plus aura un impact sur la diffusion du français et des nouvelles françaises sur les ondes internationales, sans compter la diminution de l’aide aux lycées français et aux écoles de l’Alliance Française disséminés de par le monde.

C’est proprement tragique. Je me souviens d’un temps où, voyageant beaucoup et loin, j’avais la joie d’écouter Radio France Internationale sur les ondes courtes. Que je fusse au nord ou au sud, aux Etats-Unis ou en Orient, je ne perdais pas le contact et je sais que de telles émissions étaient non seulement écoutées par les Français de l’étranger mais aussi par les autochtones parlant notre langue. Dans les Pays de l’Est surtout, abreuvés de nouvelles soviétiques (pour un programme de Radio-France, il en partait des dizaines de Moscou), les nouvelles françaises étaient impatiemment attendues et enrichissantes. La concurrence était grande car les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et les pays hispanophones n’étaient pas en reste. Je le dis maintenant tout sec à Monsieur Balladur et à Monsieur Toubon qui n’en auront d’ailleurs « rien à cirer » : « par votre attitude bornée, vous condamnez sûrement le français qui finira, malgré le combat généreux des francophones, à tomber en désuétude. »

 

                     Le 6 Mars

 

Certains lecteurs, si j’en ai un jour, pourraient me reprocher de faire trop souvent référence à des émissions culturelles ou politiques de télévision pour illustrer ou comme base de mes propos mais une personne de mon âge, soixante douze ans bientôt, tire presque forcément ses sources évènementiels de la télévision même si elle évite certains programmes de grande écoute, variétés ou talk-shows, moins appropriés à ses goûts.

Ce préambule est justifié par le fait que vendredi soir 3 mars, j’ai regardé « Bouillon de Culture », dimanche 5 « la France en direct. » J’essaie, en raison de mon âge justement, de considérer les hommes et les choses le plus objectivement possible et avec moins de cette passion vengeresse qui me caractérisait parfois au temps de ma jeunesse. C’est plus facile à dire qu’à faire et je dois avouer que j’éprouvais du ressentiment après « Bouillon de Culture » pour être rassérénée après « L’Heure de Vérité » et « La France en direct. »

Philippe Meyer et Georges Suffert m’ont irritée par leurs arguments fallacieux et bourrés d’autosatisfaction (la main de Monsieur Meyer se posant sur l’épaule de Jacques Ségala quand il « crachait » sur Monsieur Mitterrand était un geste significatif de condescendance) et j’ai presque honte d’avoir été émue par l’homme des relations publiques du Président alors que j’essayais de me dire que son charme n’était que du professionnalisme.

Ceci dit, tout en émettant comme les amis intimes de monsieur Mitterrand des réserves sur ses premiers choix politiques, je trouve ce sujet trop anachronique à l’heure actuelle pour qu’on puisse continuer à nous en rabâcher les oreilles. D’autres que lui ont pris la mauvaise option mais ne se sont pas pour autant rachetés. J’ai, comme Jacques Ségala, toujours été fascinée par l’intelligence du Président comparée à celle de ses détracteurs et de ses prédécesseurs. On dit de Monsieur Pompidou qu’il inaugura l’ère des Présidents intellectuels parce qu’il sortait de Normale Supérieure mais son intelligence ne m’a pas frappée particulièrement. J’ai lu Monsieur Mitterrand, j’ai appris quels étaient ses écrivains préférés et je me sens liée à cet homme plus intellectuellement que politiquement comme je ne l’ai jamais été avec les autres même si pendant la période de l’Occupation j’ai répondu à l’appel du Général de Gaulle que j’ai rejoint à Londres en dépit des difficultés que représentait une évasion. Je ne l’ai jamais suivi politiquement et je me suis détachée de sa mouvance dès après la Libération de Paris. Je préfère « La Paille et le Grain » de Monsieur Mitterrand aux « Mémoires » du Général que j’avoue n’avoir pas eu le courage de lire. Je pense que le premier avait le choix entre la politique et l’écriture alors que tout homme politique écrit ou dicte ses mémoires, un bon passe-temps pour l’âge de la retraite.

Je ne reviendrai pas longuement sur les propos de Philippe Meyer et de Georges Suffert. Ce dernier ne m’a pas convaincue quand il a parlé des raisons qui l’ont poussé à virer de la gauche vers la droite. Quand j’assiste aux escarmouches des politiciens, aux coups bas, aux retournements de veste dont les Guignols rendent compte en illustrant les doutes qui assailliraient Monsieur Sarkozy, à la démagogie de Monsieur Chirac qui promet une nouvelle orientation sociale alors qu’il est maire de Paris depuis quatorze ans et a pratiqué comme tous ses collègues une politiques de petits copains au niveau des logements de fonction attribué pour des sommes dérisoires à ses proches, alors que, poussé dans ses retranchements par l’Abbé Pierre, le même Chirac accorde à des SDF le droit de squatter l’immeuble de la rue du Dragon qu’ils devront d’ailleurs quitter en Avril, à la démagogie de tous les candidats de droite qui dégoisaient naguère sur la politique humanitaire de Monsieur Kouchner et doutaient de la destination de certains sacs de riz… je ne suis pas tentée de suivre les traces de Monsieur Suffert et je demeure sur mes gardes.

C’est pourquoi je passe immédiatement à la prestation de Monsieur Badinter dans « L’Heure de Vérité » : quel talent, quelle finesse, quelle sincérité ! Il ne dit pas un mot de trop, qu’il parle du Conseil Constitutionnel, de la politique actuelle, de ses convictions ou de ses amitiés. Il est convaincant à tel point que je suis sûre que Monsieur Badinter qui a clairement annoncé ses intentions de vote ne me contredirait pas. Il est évident que je le préférerais candidat à la Présidence plutôt que Lionel Jospin car il a plus de mérites et plus de prestige mais n’ayant aucune affinité avec Monsieur Chirac et encore moins Monsieur Balladur, je voterai dans le même sens jusqu’à ma mort. En outre, je remercie Monsieur Badinter pour cette affirmation qui est mienne depuis longtemps et selon laquelle les hommes de droite, afin d’être élus, sont amenés, forcés pourrait-on dire, à exprimer des convictions qu’ils ne ressentent pas au fond d’eux-mêmes mais pour lesquelles la Gauche s’est battue depuis la Révolution française. C’est donc bien la Droite qui est venue à la Gauche même si on peut déplorer que la réciproque soit vraie quelquefois.

 

                     Le 17 Mars

 

Ainsi que je l’ai raconté j’ai séjourné une partie de l’été à Montréal et j’ai passé des heures chez Martigny, l’une des grandes librairies de la ville. J’ai découvert en furetant parmi les livres des auteurs québécois qui m’ont enthousiasmée, en particulier Yves Beauchemin et Michel Tremblay dont les œuvres les plus récentes sont écrites en joual.

De retour en France, j’ai voulu continuer ma quête des écrivains québécois, une tâche bien difficile puisqu’on publie dans notre pays les traductions de milliers d’écrivains anglo-saxons mais qu’on oublie le talent de nos cousins d’outre-Atlantique. Un jour Bernard Pivot a interviewé Denise Bombardier, journaliste et romancière montréalaise, mais elle est loin de m’avoir fait la même impression qu’Antonine Maillet encore que je ne puisse juger avant d’avoir lu ses ouvrages depuis le début.

A ce propos, vous me pardonnerez une digression de plus m     ais je les aime, elles m’éloignent parfois du sujet que je viens d’aborder mais j’y reviens en général avec enthousiasme : J’ai toujours eu envie, naïvement peut-être, de connaître les auteurs chronologiquement et de suivre ainsi leur évolution et la manière dont ils maîtrisent de plus en plus leur art car si je lis une dernière œuvre et remonte ensuite dans le temps, j’éprouve parfois d’amères déceptions. Ainsi j’ai lu André Brink, aimé profondément ses ouvrages, correspondu avec lui pour exprimer mon admiration vis-à-vis non seulement de son attitude sociale d’intellectuel afrikaner face au problème de l’apartheid. En 1985 il eut, selon moi, l’étrange idée de faire une nouvelle traduction anglaise de son premier livre écrit en 1963, « Die Ambassador ». Ainsi qu’il le dit lui-même dans la préface de la nouvelle édition, « L’Ambassadeur est une vision romantique du monde expérimenté par un jeune homme et ne représente qu’un point de départ sans lequel l’ensemble de son œuvre n’aurait pu voir le jour. » Oui mais il n’y a pas de commune mesure entre le jeune auteur et l’écrivain adulte qui a vécu, fait des expériences terribles mais enrichissantes, qui est sûr – autant qu’on peut l’être – de son écriture et je n’ai pas été capable d’aller jusqu’au bout de ma lecture. Plus même, j’ai commencé à éprouver à l’égard d’André Brink comme un blocage et je n’arrive plus à le lire avec le même empressement qu’autrefois. C’est peut-être que j’aimais infiniment les ouvrages liés à l’apartheid et que je n’identifie plus l’auteur aux nouveaux sujets qu’il traite : s’ils ont toujours pour support l’Afrique du Sud, ils sont devenus  d’énormes pavés de plus de mille pages, tel cet « Act of Terror » qui m’a complètement déconcertée. 

Le même phénomène s’est répété avec deux romanciers américains dont la célébrité est venue (en France tout au moins) suite à des films tirés d’œuvres postérieures à leurs premiers ouvrages. Quand on a comme moi la passion de lire on ne va pas automatiquement au cinéma surtout quand un film est trop matraqué avant sa sortie. Pour ce qui est par exemple de Thomas Harris, mon fils de San Francisco m’avait dit que j’aurais du mal à supporter « Le Silence des Agneaux » dans sa version cinématographique. N’ayant pas abordé systématiquement jusqu’alors (je suis devenue une fan depuis !) les « serial killers », j’ai acheté le livre qui m’a passionnée. J’ai eu envie de connaître « Red Dragon » dont l’un des héros est déjà le Dr Lecter. Même enthousiasme parce que j’avais à faire à une série dont j’espère que l’auteur écrira la suite. Quelle ne fut pas ma déception quand j’abordai « Black Sunday » (Lundi Noir :  il n’avait été réédité qu’à la suite du succès cinématographique du « Silence des Agneaux. »[1] et rien dans ce livre ne laissait présager l’apparition du célèbre Dr Lecter et le talent de Thomas Harris.

Pour ce qui est de Michael Crichton, je l’ai connu en lisant « Jurassic Park. »  C’était d’autant plus fascinant que mon imagination acceptait les dinosaures avec aisance : ils étaient réels et non pas des créations techniques ou des images virtuelles aussi réussies fussent-elles. Bien sûr, Michael Crichton qui publie des centaines d’ouvrages est un écrivain trop prolifique pour que je remonte avec lui dans le temps. Je dois reconnaître que je n’ai même pas lu « The Great Train Robbery » dont la version filmée fut un grand succès. J’ai lu « Rising Sun » (Soleil levant) qui montre l’hégémonie des firmes japonaises installées aux Etats-Unis et leur intention bien définies d’abattre leurs homologues américains et « Disclosure » (Harassement) qui aborde le sujet très actuel des rapports patrons-employées. De même que pour « Jurassic park », l’intrigue et les évènements qui l’entourent sont assez suggestifs pour qu’on se suffise amplement des livres sans aller obligatoirement au cinéma.

Je pourrais d’ailleurs ajouter à ces deux auteurs un troisième, John Grisham, dont on connaît bien les versions filmées de trois livres : « The Firm » (La Firme), « The Pelican Brief » (Le Dossier Pélican) et « The Client. » J’ai eu l’occasion de voir « The Firm » en allant aux Etats-Unis. Là encore, il n’y avait pas de commune mesure entre l’angoisse suscitée par les évènements tragiques et la version filmée qui doit faire un choix pas toujours heureux. J’ai eu la chance avec John Grisham que j’appécie particulièrement de lire tous ses livres chronologiquement, ce qui est tout de même moins important pour un auteur de polars même fort bien écrits, argumentés, construits que pour un auteur comme André Brink par exemple.

Je me suis singulièrement éloignée de Denise Bombardier mais j’y reviens maintenant. Il n’était pas question que j’achète le livre prôné par Bernard Pivot avant de connaître les premiers ouvrages de cette inconnue. J’ai trouvé à la Fnac « Une enfance à l’eau bénite » et « Tremblement de cœur. » Dès que j’ai abordé l’histoire de cette enfance catholique, je n’ai pu me concentrer sur un texte qui, à mon avis, ne valait pas grand chose : Denis Bombardier a tout d’abord détruit l’image que j’avais de « mon » Québec. Je sais bien que cette Belle Province et l’Acadie ont des bases solidement ancrées dans la religion et que prêtres et religieuses tenaient en leurs mains la destinée d’enfants qui étaient programmés pour la vie selon leur condition sociale mais je n’ai jamais été aussi choquée par Antonine Maillet qui, si elle a pris ses distances avec la religion de son enfance en la fustigeant comme dans certains passages de « La Sagouine », elle reconnaît dans « Les Confessions de Jeanne de Valois » les luttes incessantes des prêtres et des religieuses pour obtenir la reconnaissance et l’enseignement du français dans les écoles et les universités (comme celle de Moncton qui est la première université francophone née au Canada.) La raison de mon désaccord avec Denise Bombardier vient également du fait que son style tient plus du journalisme que de l’écriture et puis tout est mesquin et sans intérêt. Cependant si ce petit livre est mauvais, il l’est moins que « Tremblement de Cœur » qui relate la misérable aventure d’une « entrepreneuse » montréalaise parvenue. Les critiques étrangers reprochent souvent aux écrivains français de ne plus écrire de sagas mais de courtes tranches de vie trop subjectives en général pour intéresser un grand nombre de lecteurs. Alors que trouvent-ils chez Denise Bombardier ? Un français approximatif, une satisfaction de soi déconcertante, des détails sexuels qui frôlent la pornographie. Heureusement que tout ceci tient dans deux cent soixante quinze pages dont je ne lirai pas la fin car je n’en vois pas la nécessité.

Je me pose cependant une question : pourquoi n’ai-je pas trouvé les livres de Denise Bombardier chez Martigny à Montréal alors que mon instinct m’a fait découvrir les autres ? Peut-être est-elle bien introduite dans les milieux littéraires français en raison de son appartenance à un journal québécois ? je suis pressée en tout cas de me retrouver au mois de juillet dans la célèbre librairie quand l’effet « Bombardier » ne sera plus qu’un souvenir désagréable.

 

Le 20 Mars

 

Je commençais à me demander si je n’avais pas été trop dure à l’égard des livres de Denise Bombardier – ce qui entre nous ne peut lui faire ni chaud ni froid- quand j’ai entendu, retransmis de la Comédie Française, une version parlée des Maximes, Pensées et Anecdotes de Nicolas de Chamfort (1740 - 1794). Des acteurs et des actrices de grand talent faisaient jaillir sur scène ces improvisations dont l’auteur régalait les salons parisiens avant la Révolution. Une ligne, deux lignes au plus mais un ravissement chaque fois renouvelé, un français chaleureux, gai pétillant, gredin même : j’étais transportée d’un plaisir dû pour moitié à l’écrivain, pour moitié aux acteurs qui le disaient si bien. J’ai alors pensé que notre langue méritait le respect et ne pouvait passer entre les mains de personnes qui n’avaient pas le mérite de la bien connaître. Ainsi j’ai décidé de m’en tenir au jugement que j’avais porté sur la prose de la journaliste montréalaise : il y a trop de livres bien écrits et bien pensés pour qu’on s’arrête même un instant sur des productions vulgaires et inintéressantes.  

Salman Rushdie était hier au Salon du Livre. Bien sûr, en ce qui le concerne, j’ai demandé à un ami new-yorkais de m’envoyer « Les Versets Sataniques » dès que j’ai eu vent de la fatwa lancée par les fondamentalistes suite aux propos soi-disant blasphématoires de l’écrivain à l’égard du Prophète. Je me suis plongée avec délices dans ce nouveau conte des mille et une nuits avant d’acheter tous ses livres antérieurs parce qu’il y avait là un problème d’urgence et de priorité. Ensuite j’ai eu recours à mon processus habituel et j’ai repris ma lecture de Rushdie chronologiquement pour constater une fois de plus que son écriture et sa pensée mûrissaient et s’enrichissaient avec le temps avant de s’épanouir dans « Les Versets Sataniques » qui restera sans doute son grand livre.

Ainsi qu’il l’a dit lui-même à son dernier passage à Strasbourg, il commence à ressentir le besoin de retourner en Inde pour s’abreuver à la source car il puise la force d’écrire et rassemble ses idées à chacun de ses retours au pays où il est né. Il craint aujourd’hui d’en avoir été trop longtemps éloigné, ressentant un manque de l’Inde qui pourrait avoir une influence néfaste sur sa manière d’écrire, provoquer même à la limite une impossibilité de le faire.

Je crois que Salman Rushdie demeurera malgré les interdits et le menaces de l’intégrisme et même s’il ne retourne pas bientôt en Inde un grand écrivain. Son dernier ouvrage que j’ai acheté à Londres « East, West » en témoigne. Ces nouvelles sont de petits joyaux et j’ai aimé plus particulièrement « The Prophet’s Hair » (Le cheveu du Prophète) où l’écrivain relate les mésaventures d’une famille d’usuriers dont le père a trouvé sur le lac un coffret d’argent renfermant un cheveu du prophète volé dans sa châsse de la mosquée d’Hazratbal. En quelques pages et usant comme à l’accoutumée de son savoureux langage de conteur, Salman Rushdie montre combien le vol d’un objet sacré peut causer de catastrophes qui bien sûr ne sont pas conventionnelles, pas plus d’ailleurs que la morale qu’il tire de son récit. En effet, la restitution du coffret qui s’effectue par l’intermédiaire d’un voleur soudoyé provoque dans la famille de celui-ci des miracles qui sont autant de malchances : il avait eu comme beaucoup de ses acolytes la bienheureuse idée de briser les membres de ses quatre enfants à leur naissance afin qu’ils gagnent largement leur vie en mendiant (une tradition courante que j’ai pu observer à Bénarès quand un garçon nous a suivis à quatre pattes durant toute une journée et dont le guide m’a donné la raison suite à mon étonnement). Un des miracles ayant pour objet de remettre en place les os brisés constitue pour les enfants une catastrophe financière dont ils ne se remettront jamais.

La morale de Salman Rushdie n’a sans doute pas notre logique occidentale et ni Esope ni La Fontaine ne s’y retrouveraient mais j’aime l’ironie consciente de ce grand conteur oriental dont la nationalité britannique et l’éducation qu’il a reçue dans les meilleurs « public-schools » n’a rien changé en profondeur. Les épreuves ont sans doute transformé radicalement sa façon de vivre et fait de lui par nécessité autant que par conviction le défenseur idéal des libertés de l’homme, une tâche contraignante si l’on pense à tous les débats auxquels il participe, mais il demeure avant tout un diseur que le roi de Perse Chährivar eût aimé entendre si Schéhérazade n’avait pris mille et une de ses nuits.

 

Le 22 Mars

 

La soirée thématique d’Arte était hier soir consacrée à Max Ernst, le peintre juif allemand naturalisé français dont les collages attirèrent dans les années 20 les surréalistes. Né à Il fut, comme ses anciens concitoyens résidant en France, interné dans un camp dès la déclaration de Guerre de 1939 et ne put en sortir que sur les demandes réitérées de ses amis peintre et poètes. Divorcé de sa première femme, Gala, qui fut l’épouse de Salvador Dali, il se réfugia dans la maison qu’il possédait en Ardèche et s’enfuit aux Etats-Unis grâce à l’intervention d’une Américaine richissime, Peggy Guggenheim, qui collectionnait ses oeuvres et devint sa seconde femme. ILes épreuves du peintre, son incarcération dans le camp français, ont fait de ce surréaliste libertaire, de ce prince du vagabondage – il s’arrêta muet d’admiration et de surprise devant le Grand Canyon qu’il avait peint en Ardèche sans l’avoir jamais vu – le défenseur de la révolte et de la liberté. 

Beaucoup de gens savent aujourd’hui que je joue au scrabble en duplicate puisque je le crie à tout vent. Notre plus grand tournoi se déroule à Vichy au mois de Mai et a pour cadre le Palais des Festivals qui est rénové (en partie) en notre honneur. Durant les réfections nous avons dû jouer dans différentes salles de la ville où nous étions réunis selon notre classement. Je suis classée 4ème série et je jouais avec d’autres joueurs et joueuses de classe « moyenne » dans un des gymnases de la ville. Quelle ne fut pas une après-midi notre stupéfaction quand nous vîmes arriver dans notre salle des joueuses de 2ème série dont plusieurs avaient les yeux rougis par les larmes et des joueurs de 3ème série. Rien moins qu’une catastrophe avait pu provoquer leur venue parmi nous, les humbles et les sans grade !

En effet, c’était bien une catastrophe : le dernier mot inscrit sur le tableau avant qu’elle ne se produise avait été « won » (unité monétaire coréenne.) L’arbitre sortit alors aléatoirement du sac A, S, A, J, N, E, T. Très satisfaits du tirage, nous accrochâmes JASANT à WON de cette façon :

          J    « JASANT » passant sur deux cases doubles quadruplait. 

         A               WONS      = 13pts

WONS                JASANT  = 52pts

         A                Total        =  65pts                            

         N

         T

Dans notre groupe, un ou deux joueurs ayant oublié leur grammaire de l’école communale ne savaient peut-être plus que les participes présents sont invariables s’ils ne font pas fonction d’adjectifs. Ils ignoraient donc en mettant un “e” qu’ils venaient de réaliser une performance. En revanche, chez les 1ère, 2ème et 3ème séries, seule « l’Elite » connaissait l’adjectif québécois tout nouvellement entré dans notre ODS (Officiel du Scrabble qui comporte les mots du Larousse, du Robert, des anglicismes, gallicismes, belgicisme, helvétismes, africanismes et... québécismes) : jasant, jasante, jasants, jasantes ! C’est la raison de l’arrivée des joueuses aux yeux rouges.

Je m’explique :

J   “JASANTE”  quadruplait mais constituait un scrabble avec 50 points de bonus :           J    

          A    WONS                                   = 13 pts

 WONS     JASANTE = 56pts + 50pts = 106pts

          A    Total                                      = 119pts

          N

          T

          E      

La différence peu importante pour nous qui jouions comme on dit en dents de scie (119pts-65pts = 54pts) constituait un écart difficile à rattraper pour les bons joueurs qui se battent à coups d’un ou deux points et accentuait le « mur » séparant ceux qui savaient de ceux qui ne savaient pas, que dis-je le mur, la muraille serait un mot plus approprié. Ceci dit, à la vue des yeux rougis de certaines scrabbleuses, je m’étais dit que le jeu n’en valait peut-être pas la chandelle mais je n’ai pas l’intention de polémiquer une fois de plus sur le fait que des choses trop graves se passent actuellement autour de nous pour qu’on puisse attacher tant de prix à une erreur bien humaine, ce serait trop facile et trop usé. Je crois tout de même qu’à tous les niveaux des concours d’amateurs, fussent-ils littéraires, scientifiques, sportifs ou ludiques, l’esprit de compétition, l’orgueil de l’emporter, a définitivement pris le pas sur l’ancien plaisir délicat de participer.

 

 

Le 30 Mai

 

Ayant quitté Vichy pour me rendre à une compétition de seniors golfeurs dans le Perche, j’ai décidé ce matin pour me remettre un peu de mes émotions scrabblesques de prendre le chemin des écoliers. Deux tables sont occupées dans la charmante auberge où je fais halte pour déjeuner : « L’Escargot » à La Châtre. Ayant concocté avec la patronne un bon petit menu qui comportera quelques lentilles vertes du pays, je jette un coup d’œil à la table proche de la mienne où se sont installés trois couples d’habitués. A peine assis et sirotant l’apéritif sans lequel un Français de bonne souche ne saurait tenir le coup, ils commencent à se confier les petits incidents de leur vie quotidienne alors que je me délecte de mon entrée. L’alcool aidant ils parlent trop fort pour que je n’entende pas leurs propos : l’ami de l’un d’entre eux a été opéré de polypes intestinaux qui, heureusement, se sont révélés bénins après la biopsie. Il est mécontent de la clinique et de ses chirurgiens qui n’ont pu éviter une complication urinaire…

Que n’ai-je emprunté l’autoroute où j’aurais comme d’habitude ingurgité un sandwich insipide et un café au milieu d’une foule indifférente ! Après quatre jours d’efforts mal récompensés puis les nouvelles de ce matin qui annonçaient les décisions équivoques du Premier Ministre suite à l’exposition des otages de Sarajevo et le tremblement de terre des Iles Kouriles où les Russes refusent d’emblée l’aide japonaise (craignant de leur part un goût de revenez-y et préférant à des secours peut-être intéressés la mort de centaines d’individus), j’avais envie d’être seule et de me régaler de produits régionaux. C’est fichu et je vais partir maintenant que mes voisins en sont à leurs voyages en Chine et en Turquie. Ils auraient dû commencer par là !

Je ne regrette tout de même pas le détour car entre La Châtre et Châteauroux il y a Nohant et je vais m’arrêter au château de « La Mare au Diable » et de « La petite Fadette » sans me préoccuper plus avant de mon étape ratée.

 

Le 13 Juillet

 

Ainsi que je le craignais je n’éprouve pas le besoin de faire mon mea-culpa en ce qui concerne le jugement que j’ai émis à priori sur la politique de Monsieur Chirac. Peut-être parce que j’évite de l’observer à la télévision je trouve bien fade le début de ce septennat. Qui le Président veut-il impressionner en prévoyant la reprise dès le mois de Septembre des huit (ou neuf ou dix) essais nucléaires souterrains avant la ratification définitive du traité de non prolifération des armes atomiques ? Ni les français qui espéraient du social et devront au contraire et sans qu’ils aient été consultés démocratiquement payer la facture militaire du monarque gaullien, ni les autres nations, Allemagne comprise, qui profiteront de l’occasion pour narguer, contrer, humilier et pénaliser notre pays.

Bien sûr les Chinois font exploser des bombes, bien sûr les Russes font commerce de leur potentiel atomique et sont beaucoup plus menaçants pour les Européens que nous ne le sommes pour l’Asie du Sud-Est avec cette réserve que si les explosions envisagées n’entraînent peut-être pas d’effets radioactifs elles détruisent en tout cas l’équilibre écologique des récifs coralliens, ce qui est grave en soi. Mais là n’est pas la question pour le moment, les retombées de cette décision néfastes sont encore à venir, c’est l’image de l’homme qui est ternie au plan national et international et celle de la France qui souffre de ses premières entreprises.

Je crois que la personne citée plus haut était sincère dans l'expression de ses regrets mais je doute qu'elle ait bien compris toutes les implications de la marche de Washington qui porte en essence tout le potentiel raciste et criminel des intégristes de tous bords.  Comme  quoi  s'exprimer  c'est  bien mais  attention aux références à des actes que 1 ' on n'a pas toujours bien assimilés. J'ai peur des attentats islamistes de Paris comme j'ai peur de tous les actes de violence. C'est la raison pour laquelle des fanatiques tels que le leader noir américain me paraissent extrêmement dangereux d'autant plus qu'ils ont aux Etats-Unis le nombre pour eux. Je suis bien persuadée que Martin Luther King a dû se retourner dans sa tombe et qu'il aurait réprouvé la marche raciste comme il aurait en son temps réprouvé les méthodes de Malcom X.

J'ai toujours entendu dire par les nations démocratiques qu'elles n'aimaient pas le système des syndicats français qui étaient inféodés à des partis politiques et se préoccupaient donc moins du bien-être économique et social de leurs membres que de leur obéissance aux directives des partis respectifs. Il semblait au contraire que dans les pays anglo-saxons il n'y avait pas de collusion entre les "Unions" et la politique. Les choses semblent avoir bien changé de nos jours puisque la marche de Washington est clairement un amalgame entre l'économie, le social, la politique et la religion. Une fois de plus le manichéisme est mis en échec : il n'existe plus de blancs  riches qui  exploitent  sans vergogne d'innocents noirs, ces derniers, plutôt que de revendiquer leurs droits à une société équitable, faisant leurs des thèmes racistes qu'auraient désapprouvés leurs parents ou leurs grands-parents. Au temps de ma jeunesse, les Juifs et les Noirs d'Amérique votaient démocrate. J'ai d'anciens amis qui votent républicain et les Noirs crient haro sur les Juifs qu'ils n'abominaient pas. La différence entre les animaux et les hommes étaient depuis des millénaires que ces derniers étaient perfectibles alors que les animaux restaient semblables à eux-mêmes. Est-ce toujours vrai aujourd'hui?

 

Le 23 Octobre

 

Insidieusement la radio et la télévision virent à droite et les nouveaux « guignols » se mettent en place. Charles Millon était hier reçu à 7/7, ce sera dimanche prochain le tour de François Léotard. J’ai vu Monsieur de Villiers samedi sur le plateau de Canal+ au milieu des agriculteurs invités par Michel Field et je pourrais établir une longue liste de ce qui a et de ce qui est entrain de changer dans mes habitudes, preuve que les médias ne deviendront jamais en France complètement objectifs. Le Général de Gaulle a malheureusement donné le pli en se servant de la télévision naissante à son seul profit : les autres princes qui nous gouvernent ont suivi. Je ne dis pas que les menus servis à la télévision et à France Culture,  mes principaux traiteurs, pouvaient plaire à tout le monde mais durant les quatorze années  du  règne  de  Monsieur Mitterrand,  ils  m'ont  convenu : apparemment, je n’étais pas plus objective que les médias qui les ont mis à ma disposition et je savourais avec plaisir les plats qu'on me présentait.

Quelques émissions échappent encore au virus de la droite mais je les compte sur les doigts d'une main. J'ai eu le plaisir de voir Monsieur Badinter invité par Bernard Pivot à Bouillon de Culture : l’ancien Président du Conseil Constitutionnel est un exemple d'intelligence et d'intégrité morale, ces qualités s'ajoutant à ses talents d'écrivain et maintenant de dramaturge: il vient en effet d'écrire une pièce sur le procès et la détention d'Oscar Wilde. L'écriture de Monsieur Badinter semble toujours engagée dans le sens de la justice et de la réhabilitation des victimes condamnées à tort par une société puritaine ou désuète,

J'ai écouté avec intérêt également l'émission de Dimanche 22 Octobre sur France Culture « Mémoire d'un Siècle. » Irina Albert ! Une amie d'Alexandre Soljenitsyne et du Professeur Sakharov y parlait des deux hommes dont j'admire l'un exclusivement, Andreï Sakharov. L'écrivain Soljenitsyne dont j'ai lu avec intérêt les premiers écrits me semble au contraire le représentant d'une Russie tsariste que je redoute autant que l'Union Soviétique. Le Professeur Sakharov au contraire m'est toujours apparu comme un grand homme de science doublé d'un homme de coeur, Soljenitsyne comme un réactionnaire obsolète. Je n'ai pas trouvé dans les paroles d'Irina Alberti une chose qui pouvait me faire changer d'opinion car elle a en quelque sorte abondé dans mon sens, traçant des deux hommes un portrait correspondant à l'idée que je me faisais de tous deux. Elle a dit en particulier une chose intéressante, confirmant cette idée que les réactionnaires  de  tous  poils  ont  des  idées  similaires,  en littérature,  en religion ou dans  la vie de tous les  jours. Soljenitsyne, raconte Irina Alberti, devait avoir une des rares entrevues qu'il ait consacrées au Professeur Sakharov. Il avait demandé que leurs femmes respectives ne soient pas présentes à l'entretien. Le Professeur ne tint pas compte de cette demande car il se séparait rarement de sa femme Irina dont j'ai beaucoup entendu parler depuis la mise en résidence forcée de Sakharov à Gorki. Je savais que même si le gouvernement soviétique n'avait pas cru bon de confisquer  l'appartement moscovite du couple,  même si Madame Sakharov avait eu l'autorisation de se rendre aux Etats-Unis pour y subir une opération des yeux, elle avait passé auprès de son mari la plus grande partie de cette détention forcée, il était donc normal qu'elle fût présente à la rencontre dont j'ai parlé plus haut. Soljenitsyne n'apprécia ni la présence de Madame Sakharov ni ses interventions, déplacées selon lui, et il eut la malencontreuse idée d'en faire la remarque publiquement. Le Professeur n'a jamais pardonné à l'écrivain son attitude et ne l'a jamais revu jusqu'à sa mort survenue trop prématurément au gré de ceux qui voyaient en lui le seul homme capable de présider aux destinées de la nouvelle Russie. J'ai apprécié le fait qu'une amie des deux hommes puisse être à leur égard d'une objectivité qu'on rencontre rarement sur les ondes, dans les journaux ou plus simplement dans la vie quotidienne.

La revue de Michèle Cotta me manque le samedi matin, il paraît qu'elle a été remplacée par « Polémiques » le dimanche. Malheureusement je ne suis pas souvent chez moi ce jour-là et je n'ai pas encore eu l'occasion de voir l'émission ni d'en entendre parler. J'ai en revanche eu le plaisir de constater que si Christine Ockrent reçoit des hommes de droite, Jacques Toubon en l’occurrence hier soir, Serge July et Philippe Alexandre restent pleins de saveur dans leurs commentaires. Les deux hommes n'ont pas été très doux avec Jacques Chirac et la politique du gouvernement. Je suis contente de ne pas être la seule à observer la versatilité du chef de l'Etat: les deux compères ont affirmé qu'ils n'avaient jamais vu un changement aussi soudain dans les propos d '' un homme vis-à-vis de sa campagne présidentielle. En quelques jours pratiquement il a renversé ses orientations sociales, une chose qu'aucun Président  n'aurait osé faire avant lui. Ils ont bien entendu fustigé l'homme qui a fait trompeter depuis plusieurs semaines sa rencontre avec le Président algérien et qui, soudain, a décidé de ne pas le rencontrer pour de vagues questions de protocole ou de médiatisation précoce. C'est dingue ! diraient mes petits-enfants qui n'auraient pas tort, c'est surtout indécent vis-à-vis de nous. Entre la reprise des essais nucléaires et la montée en flèche des impôts directs et indirects, cette nouvelle position dérisoire a de quoi nous faire réfléchir quant à l'opportunité d'avoir élu un tel Président à la tête de la France. N'ayant pas voté pour lui, je peux en toute bonne foi constater le désenchantement des 51 ou 52% d'électeurs dont la majorité regrette son choix. Je ne dis même pas « tant pis pour eux » car ce qui est mauvais pour les autres l'est aussi pour moi. Je crois en fait que la versatilité permanente (il est bien sûr nécessaire de reconnaître parfois ses fautes et de changer le cap) ne permet pas la mise en place d'une politique stable, celle-ci ne convenant peut-être pas à tout le monde mais ayant le mérite de pouvoir être jugée sur une période suffisamment longue.

 

Le 4 Novembre

 

Nous venons d'apprendre l'assassinat de Monsieur Yitzhak Rabin, Premier Ministre de l'Etat d'Israël. Dans nos familles juives la nouvelle fait d'autant plus mal que l'un des dix Commandements est « Tu ne tueras point. » Il est bien vrai que l'histoire du peuple juif montre que ce Commandement n'a pas été respecté aussi bien dans l'ancienne Palestine que dans le nouvel Etat d'Israël mais les guerres de conquête ont été le fait de tous les hommes et l'ONU a bien du mal à les faire cesser aujourd'hui. Peut-être Dieu a-t-il confié ses Commandements au seul Moïse parce qu'il connaissait la faiblesse de son peuple.

Pour en revenir à l'assassinat de Monsieur Rabin, de nombreuses personnes ont été surprises qu'il ait été exécuté par un Juif. Tout d'abord ce jeune homme était un extrémiste manipulé sans doute par un groupe qui exécrait la politique de paix du Premier Ministre. Et puis l'histoire montre que les hommes en vue sont en général sacrifiés par des gens de leur propre appartenance politique ou religieuse. Jules César fut assassiné par son propre fils adoptif Brutus, Gandhi l'a été par un Hindou et non par un Musulman. Ce second exemple douloureux est très intéressant car il présente des analogies certaines avec le meurtre de Monsieur Rabin. En effet un Hindou avait beaucoup plus à redouter qu'un Musulman l'action du Mahatma dont l'ambition était d'accorder aux Musulmans les mêmes droits politiques et religieux qu'aux Indiens de son appartenance religieuse. Je me souviens que l’assassinat de Gandhi avait provoqué dans le monde autant de réactions passionnées que celui de Monsieur Rabin. L'histoire de 1'Inde montre que la disparition du Mahatma puis celle de Nehru en 1964 n'ont pas été bénéfiques à cette nation que mon père appelait « la plus grande démocratie du monde. » Espérons que la disparition de Monsieur Rabin n'aura pas de conséquences dramatiques à la fois pour Israël et pour le processus de paix dans cette partie du Moyen-Orient .

 

Le 11 Novembre

 

Comme j'ai entrepris d'écrire l'histoire qui m’a unie à mon fils cadet durant tout une décennie parce que j’arrivais à une étape de ma vie où je devais nous raconter, j'ai moins de temps pour noter mes réflexions sur les événements quotidiens. Pourtant aujourd'hui est un jour spécial et je ne peux le passer sous silence : 11 Novembre 1995. Pour moi c'est moins l'anniversaire de l'Armistice de 1918 que celui de la mort de mon père il y a tout juste vingt ans, mon père, mon protecteur, l'homme qui avec toute sa générosité m'a protégée comme il aurait voulu protéger ses petits-enfants jusqu'à la quatrième génération ainsi qu'on a coutume de le dire dans les familles juives.

Mon père qui s'est engagé à dix huit ans dans le Cinquième d'Artillerie de Besançon, sa ville natale, a fait trois ans de service militaire, quatre ans de guerre et n ' a été démobilisé qu'en Juillet 1919 après avoir été chargé de l'instruction des jeunes classes. Je ne sais pas exactement ce que cela veut dire car Papa ne nous parlait pas beaucoup de ses faits et gestes durant ces longues années où il a servi notre pays mais je constate qu'une génération à peine s’était écoulée avant que les hommes ne reprissent les armes pour s’entre-déchirer. Bien sûr mon père était trop âgé à 1’aube de la Seconde Guerre Mondiale pour y participer activement mais il connut ainsi que nous-mêmes, sa femme et ses deux enfants, la pénible condition d'être Juif sous la férule hitlérienne. Je ne veux pas retracer ici ce que fut notre vie pendant l'Occupation. Tel n'est pas mon propos aujourd'hui et j'ai de toutes façons raconté ailleurs les péripéties qui jalonnèrent notre chemin. Je veux simplement dire mon bonheur d'avoir connu un couple heureux dont l’amour faisait chaud à notre âme et qui s'est donné la main pendant cinquante six années. Ensemble mon père et ma mère ont connu la dépression, les conflits qui suivirent la Seconde Guerre Mondiale et qu'on a coutume d'appeler guerres de décolonisation comme si 1 ' on avait besoin de tuer avant de quitter un pays qui ne veut plus de nous… mais ils ont eu également la joie d'avoir des petits-enfants et d'être encore de ce monde à la naissance de leur premier arrière-petit-fils.

Quand ils sont partis à peu de temps l’un de l'autre, papa en 1975, maman en 1977, les choses n’allaient pas pour le mieux dans notre famille et nous avons tout fait, mon frère et moi, pour qu'ils ne soient pas mis au courant de nos soucis. Et surtout ils n'ont pas connu l'existence du SIDA. Quand je pense à eux je ne puis m'empêcher de dire tout bas : « Merci mon Dieu, tu leur as épargné cette galère » et ils sont morts sans savoir ce que j'allais subir à travers l'un de leurs chers petits-enfants.

Quand la tristesse devient trop aiguë et la solitude trop grande, je me tourne parfois vers un portrait de mon père et j’ai la tentation de lui demander secours. Et puis je me détourne très vite en me disant : « Là où tu es avec Maman, tu sais ou tu ne sais pas mais en tout cas vous avez tous deux mérité votre repos et je ne vais pas vous encombrer l'esprit avec des choses que je dois moi-même assumer sans vous en faire partager le fardeau. » 11 Novembre 1975, déjà vingt ans et je pense à lui et je pense à eux tous les jours car non seulement ils m'aimaient, non seulement je les aimais et les respectais mais ils sont un modèle qu'on ne trouve pratiquement plus de nos jours.

 

Le 12 Novembre

 

J'ai enfin pu regarder la nouvelle émission de Michèle Cotta du dimanche matin « Polémiques. » A mon avis elle est beaucoup moins intéressante que sa revue de presse car elle n'est qu'une discussion de plus qui vient s'ajouter à toutes celles existant déjà sur les différentes chaînes. Le face à face entre le représentant du Front National et Harlem Désir était un dialogue de sourds dont rien ne pouvait sortir de positif car il n'y a pas de commune mesure entre les arguments des deux hommes. Dans ce cas on ne voit pas très bien comment pourrait s'établir une sorte de pont dressé sur l'abîme qui existe entre les deux pensées exprimées. A partir du moment où le représentant du Front National traite l’autre de poubelle et se demande pourquoi il lui arrive d'être invité dans une émission publique, je crois que le coordinateur, en l'occurrence Michèle Cotta qui est responsable de l'invitation, devrait arrêter les frais et passer à l'autre partie du programme qui avait pour sujet le renvoi des ministres femmes du second gouvernement Juppé.

Cette deuxième partie fut plus intéressante parce que, de gauche ou de droite, les femmes qui se lancent dans la politique ont beaucoup d'intelligence, de courage et d'abnégation. Elles ne dérogeaient pas aujourd'hui à ce principe et surent montrer que la France est le pays le plus conservateur de toutes les nations d'Europe occidentale. Toutes sans exception réagirent avant d'entrer dans le vif du sujet contre les agissements du Front National et leur conclusion fut à mon avis plus importante que la discussion elle-même : elles ont affirmé que les femmes devaient se battre pour faire reconnaître leurs droits comme citoyens et non comme femmes, toutes appartenances politiques confondues. Je crois que les hommes politiques dans leur ensemble devraient s'inspirer de cette sagesse qui marque une maturité dont les messieurs sont bien souvent dépourvus. Ceci dit, je répète que j'aimais écouter les journalistes et qu'une fois de plus la presse écrite a été brimée, la précédente émission de Michèle Cotta ayant eu l’avantage de rappeler qu'elle existe et qu'elle ne doit pas mourir. N'oublions pas que si la France est misogyne comparée aux autres pays d'Europe et du monde, elle est également une des nations qui donne priorité à la télévision, le nombre de journaux qui souffrent de cette prédilection des Français augmentant chaque jour et avec lui leur situation pécuniaire de plus en plus périlleuse.

 

Le 13 Novembre

 

En ces temps où ni le Président de la République ni son Premier Ministre ne trouvent leurs marques et mettent sur le compte des autres le manque de réussite de leurs entreprises, en ces temps où ils décident de faire payer aux Français les dettes de l'Etat parce que face aux difficultés, l’Etat ce n'est plus « eux » mais « nous », une responsabilité que nous aimerions assumer quand tout va bien, en ces temps difficiles donc, nous avons eu droit à la célébration du vingt cinquième anniversaire de la mort du Général de Gaulle. J'ai souvent dit que j 'aurais pu célébrer le nom du Général de Gaulle pour son seul appel du 18 Juin 1940. Il n'avait plus grand chose à faire après cela pour conserver à mon sens sa popularité mais trop d’événements ont suivi qui auraient dû ternir son image (j'ai rappelé plus haut les événements de Sétif mais j'aurais pu ajouter qu’il a permis le bombardement d'Haiphong, déclanchant ainsi la Guerre d'Indochine qui devait se terminer en 1952 par la débâcle de Dîen Bien Phu) que je ne peux me permettre de mêler ma voix au concert de louanges dont nous fûmes et dont nous sommes abreuvés jusqu'à plus soif. Laurent Fabius lui-même est allé jusqu'à unir dans un même panégyrique De Gaulle et Mitterand sans une mention spéciale pour Pierre Mendès-France qui a fait tout le boulot difficile dont les autres ne voulaient pas mais qui est à mes yeux le plus représentatif de la grandeur de la France, si grandeur il y a.

 

                     Le 21 Novembre

 

Monsieur Lech walesa n'a pas été réélu à la Présidence de la République Polonaise. Je n'irai pas jusqu'à dire « bien fait pour lui » mais c'est intimement ce que je pense car je n'aimais pas l'homme devenu potentat et qui pensait tenir son état de doit divin, il faut dire que l'Eglise catholique par le truchement du Pape Jean-Paul II n'a pas eu la subtilité de lui suggérer qu'un ancien membre de Solidarité avait l’obligation chrétienne et morale (ces deux mots ne paraissant pas synonymes à certains dirigeants) de montrer plus de compréhension et d'humilité face à ses anciens compagnons de lutte.

L'échec de presque tous les gouvernements post-communistes dans les Pays de l'Est tient - je pense au fait - qu'ils n'ont pas essayé de saupoudrer leur action d'un semblant de démocratie après avoir apparemment lutté pour l'obtenir. Dans le cas de la Pologne on eût dit que Monsieur Walesa se sentait des dispositions pour devenir Tsar. En tout cas il s'adressait à ses concitoyens avec une telle conscience de son pouvoir qu'il ne sentit pas que son attitude même était génératrice de son échec. Quand ceux qui l'avaient porté aux plus hautes distinctions de l'Etat virent qu'ils ne récolteraient pas plus avec lui qu'avec l'ancien Etat communiste, ils se sont empressés d’y revenir en se disant que le remède n'était pas meilleur sinon pire que le mal.

Je n’ai rien de la Pythie mais je sens que cinquante années de communisme n'ont pas changé les mentalités. En Pologne comme en URSS ou en Russie Tsariste il y a ceux qui tiennent le pouvoir et ceux qui doivent obéir sans poser de question. Peu importe d'ailleurs si quelques uns parmi les anciens moujiks sont devenus les maîtres, ils ont su parfaitement s'adapter à leurs nouvelles conditions. Là-bas on commande ou on est commandé, il n'y a pas de moyenne mesure : comment une utopie pratiquement inaccessible dans nos propres nations démocratiques  le serait-elle dans des pays  dont  les habitants n'ont jamais connu les libertés primordiales que nous revendiquons en Occident depuis la Révolution Française ou la Déclaration d'indépendance des Etats-Unis ? On dit parfois que les hommes récoltent ce qu'ils sèment. Il semble qu’à l'Est la récolte soit toujours la proie de quelques privilégiés insatiables. Il est bien évident que je n’ai voulu m'intéresser aujourd'hui qu'à l'aspect moral ou immoral du pouvoir. Je suis bien persuadée que Monsieur Walesa n'a pas su aplanir les difficultés économiques de son pays ou même commencer à entrevoir une quelconque solution à cet épineux  problème  avec  lequel  doivent  compter  les  nations occidentales les plus avancées. Mais je laisse à d'autres plus spécialisés que moi le loisir d'en discuter.

 

                     Le 28 Novembre

 

La semaine dernière nous avons appris le décès de deux personnalités, Louis Malle et Léon Zitrone. Je suis heureuse que le cinéaste ait reçu autant d'hommages, plus discrets peut-être mais aussi sincères, que le journaliste vedette de la Télévision Française des années cinquante à quatre vingt. Je suppose tout de même qu’on se souviendra longtemps des films qui ont jalonné notre vie depuis trente ans : Les Amants, Ascenseur pour l'Echafaud, Zazie dans le Métro, Lacombe Lucien, Atlantic City, Au revoir les Enfants, Milou en Mai…alors que le nom du présentateur sera oublié assez vite. Il était à mon goût trop pompeux et trop imbu de lui-même pour inspirer autre choses qu'un intérêt passager.

J'ai été d'ailleurs surprise d'apprendre qu'il avait sévi sur Radio J durant les deux dernières années de sa vie, me souvenant fort bien qu' il avait annoncé avec beaucoup d'emphase le baptême et la première communion de ses deux filles. De « mauvaises langues » ont même affirmé devant moi qu'il était lui-même devenu catholique. Si la chose est vraie qui suis-je pour l'en blâmer, ses convictions intimes ne regardant que lui-même. Mais alors pourquoi étaler devant tous l'amour particulier qu'il vouait à ses parents immigrés, le premier hommage à leur rendre étant d'avoir été fidèle à la foi de leurs ancêtres ?

Et puis  j'ai toujours pensé qu'on devrait garder un soupçon d'humilité au fond de son coeur pour mieux se protéger des coups à venir dont personne au monde n'est exempt. La confiance absolue en soi et en son étoile est un luxe que d'humbles mortels ne peuvent prendre au risque de se damner s’ils ont, comme semblait en avoir Léon Zitrone, des convictions religieuses. A une occasion au moins j’ai eu la malchance d'être éconduite par l'homme. Je venais de reprendre mes études et j'étais en année de licence quand j'ai choisi le western comme thème d'un essai que je devais remettre à mon assistant d'études américaines. Il était indispensable que je revoie le film « Johnny Guitar » dont la vedette était Barbara Stanwick et qui venait de passer à la télévision sous l’égide de Léon Zitrone. Je me permis donc d'appeler le grand homme à plusieurs reprises pour savoir comment je pourrais obtenir une copie du film ou comment je pourrais le visionner (la location des films en vidéo n'existait pas encore à cette époque, ce qui m'aurait singulièrement facilité la tâche.) Il me fit, après de nombreuses tentatives infructueuses, répondre par sa secrétaire qu'il n'avait pas de temps à consacrer à des requêtes aussi triviales que la mienne. Je décidais donc de téléphoner à la cinémathèque sans beaucoup d'espoir. La responsable me proposa immédiatement  et  pour  une  compensation  pécuniaire  infime d'organiser une projection privée dans leur salle de la rive gauche. Je pus ainsi non seulement voir le film mais observer la différence entre les hommes de bonne volonté et les égoïstes qui ne pensent qu’à leur propre ascension. En fait je dis tout haut ce qu'ont pensé tout bas de nombreux proches du journaliste car les propos de certaines personnes interrogées m'ont paru teintés des mêmes sentiments que j'éprouvais moi-même à son égard.

 

Le 18 Décembre

 

Je ne veux pas m'étendre trop longuement sur les grèves qui viennent de paralyser la France durant trois semaines et qui, je crois, ne sont pas terminées. Nous aurons peut-être droit à la trêve des confiseurs mais Dieu seul sait ce que nous réserve l'année nouvelle. Je ne veux pas les commenter parce qu'elles ont fait la une de tous les médias et que tous les observateurs politiques ou sociaux connaissent mieux que moi le dessous des cartes. Je pense que le domaine privé a souffert  économiquement  et  que  les  employés  ou travailleurs n'appartenant pas au service public ont eu très froid et beaucoup marché dans la neige d'un hiver précoce. Je veux seulement citer la réflexion d'un cheminot durant l'émission que Michel Field présente le samedi sur Canal+. Je ne me souviens pas de ses paroles exactes mais leur contexte ne m’a pas échappé: il a prétendu que les employés et ouvriers des chemins de fer étaient les seuls à n'avoir jamais d’horaires fixes et à travailler même la nuit puisque les trains roulaient vingt quatre heures sur vingt quatre.

Sans contester une seconde la véracité de ses dires, j’ai pensé aux ouvriers qui font les trois huit et à mes propres enfants : mon fils est  analyste  dans  le  service  d'informatique  d'une  banque fonctionnant bien sûr jour et nuit pour communiquer avec les autres services similaires répartis autour du globe. Il a ainsi travaillé pendant deux années de onze heures du soir à sept heures du matin et s'il ne le fait plus aujourd'hui c'est pour rentrer bien vite à la maison afin de s'occuper du bébé dont ma belle-fille a la charge dans la journée mais qu’elle doit quitter le soir pour se rendre à son service de nuit en soins intensifs dans un grand hôpital. Je ne veux pas du tout citer mes enfants en exemple, je tiens simplement à souligner que si je reconnais l'authenticité des efforts demandés aux cheminots qui transportent les voyageurs avec infiniment de courage et d'efficacité, je ne peux oublier les autres travailleurs qui doivent cotiser durant quarante années avant de prendre une retraite tout de même bien méritée.

Quand j’ai dit que les grèves avaient fait la une de tous les médias pendant trois semaines, je m’écarte de la stricte vérité: durant plusieurs jours un autre événement a pris le pas sur elles et nombreux parmi nous se sont demandés jusqu'à quel point son dénouement n'avait pas été calculé pour détourner les esprit des grèves, ne serait-ce que quelques heures : Je veux parler du rapatriement des otages militaires de Bosnie. Bien entendu nous étions tous ravis que ces deux hommes retrouvent leur famille et la terre de France avant Noël et avant la signature des accords tripartites mais que leur avion ait atterri pour les nouvelles du soir et que le Président de la République n'ait pas cru bon de céder la première place aux intimes à la descente du jet est un peu tragicomique. Quelqu’un a dit - et je lui donne raison - qu'on a oublié à cet instant de retrouvailles les cinquante sept morts français, les otages enchaînés et surtout les deux cent mille victimes des tortionnaires serbes auxquelles s'ajoutent les millions de personnes déplacées.

Comme tous les gens qui ont connu la Bosnie de naguère et aimé les villes de Mostar et de Sarajevo, je trouve le dénouement atrocement injuste. Je me souviens qu’on prétendait il y a quatre ans que l’Europe ne pourrait intervenir dans ce pays de montagnes qu'en y engageant une armée d'au moins cinq cent mille hommes. Quand nous savons que quelques bombardements intensifs et ciblés correctement auraient suffi non seulement à éviter une guerre atroce mais à montrer aux Américains de quoi nous étions capables sans leur aide, nous restons sans voix et sans compréhension. Mais encore une fois qui sommes-nous pour juger les princes qui nous gouvernent si mal ? Nous ne pouvons qu’observer les ravages en pleurant sur les morts et les destructions.

 

Le 26 Décembre

 

Je ne m'élève pas systématiquement contre les médias mais les informations données par toutes les chaînes de télévision privées ou publiques sur l'abandon par les troupes israéliennes de Bethléem, sa réunion à la Palestine et la célébration de la messe de Noël en présence de Yasser Arafat et de sa femme catholique furent trop ambiguës pour qu’on ne signale pas immédiatement cette insupportable façon de procéder: Le téléspectateur bien informé sait parfaitement que les lieux saints catholiques ou orthodoxes ont toujours été accessibles aux pèlerins et aux touristes depuis la création d'Israël et l'occupation de certaines parties du territoire qui viennent  d'être  attribuées  au  nouvel  Etat  Palestinien.  Les journalistes au contraire ont donné des informations équivoques dont une mauvaise compréhension pouvait laisser croire que l’église de Bethléem ne fut ouverte à tous qu'en ce premier soir d'occupation palestinienne. Dois-je rappeler qu'à l’époque de la CisJordanie et de l'occupation de Jérusalem Est par les troupes du roi Hussein les Juifs furent les seuls pèlerins à se voir interdire l'accès au Mur des Lamentations ? Sans vouloir évoquer ici les actions terroristes d’antan,  il ne faudrait pas tout de même accorder au leader palestinien les attributs d'un ange...

Alors un peu de pudeur et un peu plus d'honnêteté. Messieurs et mesdames les journalistes ! Même si vous n'êtes pas responsables des paroles que la rédaction vous fait prononcer, n'agissez pas, s’il vous plaît, en automates obéissants et craintifs. Respectez la vérité de l'information sans la biaiser de telle façon que les auditeurs  ne  s'y  reconnaissent  plus  quand  ils  ne  sont  pas spécialistes en géopolitique !

Géopolitique, voici le grand mot lâché ! Hier, au Cercle de Minuit, les géopoliticiens ont envahi le plateau et analysé les possibilités de paix internationale. Presque tous ont exprimé des platitudes telles que j'en sais plus sur tous les sujets traités que ces messieurs, quitte à me faire traiter de provocatrice. Sur la Bosnie en tout cas, un seul des invités, le dernier à parler dont je ne connais pas le nom, a exprimé une vérité que les autres, Laure Adler comprise, n'ont pas écoutée. Un petit monsieur rondelet a même eu la suffisance   de   dire   qu'il   fallait   simplifier   pour   les téléspectateurs. Mais pourquoi. Monsieur le Géopoliticien ? Sommes-nous si stupides que nous ne puissions apprécier des analyses objectives et véridiques ? Il est certain que le Président des Etats-Unis n'a  pas la moindre idée des problèmes balkaniques dont j'ai entendu parler depuis mon enfance par mon père et mes oncles qui avaient combattu aux côtés des Serbes durant la Première Guerre Mondiale. Hier soir plutôt que de me voir offrir une simplification des faits j’eusse préféré une véritable connaissance des événements depuis la création de l'Etat Yougoslave. Je n'ai jamais essayé de connaître les auteurs à travers le Reader’s Digest, même pas à travers leur biographie, je tâche de lire le plus possible dans plusieurs langues afin de juger par moi-même. Il en va de même pour les événements primordiaux qui dominent cette ultime décennie du vingtième siècle : je suis toujours  allée sur place, en Bosnie, en Croatie, en Serbie, au Monténégro, en Turquie, au Kurdistan, en Inde… et j’ai communiqué sur place avec des intellectuels et des gens du peuple : ils m'en ont appris beaucoup plus sur leur situation ou leur position politique, économique et sociale que tous les géopoliticiens du plateau qui paraissaient se gorger de paroles et non d’idées précises.

 


[1] Je suis allée voir « Le Silence des Agneaux » et je dois dire que la réalisation du film était si réussie et le jeu de Jody Foster et Anthony Hopkins si parfait que je n’ai pu m’empêcher de devenir également une fan des serial killers, version cinématographique ! J’ai même vu « Red Dragon » à San Francisco, tourné sans Anthony Hopkins mais que j’ai apprécié toutefois pour le jeu du capitaine du FBI, le chef de la jeune fill qui deviendra dans « Le Silence des Agneaux » la principale interlocutrice du Dr Lecter.

[2] Mes amis juifs n’étaient pas admis dans les années 30 à joindre les country clubs de tennis ou de golf. C’est la raison pour laquelle ils ont créé leurs propres clubs.

[3] Je crois qu’il est inutile de rappeler ( l’ayant dit à maintes reprises) que si je me permets de critiquer le Général en tant qu’homme politique, je l’ai rejoint à Londres en m’évadant de France suite à l’appel du 18 juin 1940.

[4] Radovan Karadzic, ancien psychiatre à l’hôpital Kosevo de Sarajevo, est le leader serbe de Bosnie qui est accusé d’avoir provoqué l’assassinat de milliers de Musulmans bosniaques et de Croates.