Lise Willar - Ecrits

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(
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(
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2002
2003
2004

 

 

 

 

 

                                              

                      1994

 

Le 10 janvier

 

Décidément je n’arrive pas à me faire à l’idée qu’André Chouraqui a de Jean Paul II. La reconnaissance d’Israël par le Vatican était inéluctable comme l’est à plus ou moins long terme la concrétisation de la paix entre les Israéliens et les Palestiniens mais ceci ne fait pas du Christianisme la panacée universelle. Je suis entrain d’écouter, en me forçant, le Cardinal Lustiger qui a célébré la Messe de Minuit à Sarajevo et prend aujourd’hui la défense des pauvres otages de Bosnie dans une émission de France 2. La position très conservatrice du Cardinal m’a rappelé combien les épiscopats sous la férule du Saint Siège ont toujours ménagé la chèvre et le chou. Durant l’Occupation la moitié des prêtres français, en gros, aidait les Juifs, l’autre moitié suivant à priori les consignes de Pie XII qui n’était pas blanc-bleu et à posteriori celles de Vichy. Aujourd’hui Jean-Paul II par l’intermédiaire d’un prélat français en appelle à la charité chrétienne pour que cesse les combats. Et le Cardinal Lustiger qui n’a pas pris une position claire et nette depuis le début du conflit, obéissant aux ordres supérieurs, prend le train en marche et se lance après tout le monde au secours de Sarajevo. J’aimerais connaître en l’occurrence l’opinion de Susan Sontag, l’écrivain dont j’ai parlé récemment et qui fait de longs séjours dans la ville martyre. Que pense-t-elle de ces ralliements tardifs, qu’en pense également Bernard-Henry Lévy qui n’a jamais attendu les ordres de personnes pour prendre des risques qu’on attend plus de la part d’un grand reporter que d’un philosophe.

 

Le 11 Janvier

 

Pendant que se déroulait l’émission sur la Bosnie me sont revenues spontanément à la mémoire, par association involontaire d’idées sans doute, les images insoutenables des « hommes-chevaux » de Calcutta qui tirent à longueur de vie les derniers pousse-pousse du monde à traction humaine et les blanchisseurs de la même ville qui frottent, battent, font bouillir, rincent, repassent le linge des bourgeois à longueur de jour et de nuit. Je pense à ces hommes qui sont des parias, moins que des intouchables. Lors d’une visite à Delhi j’avais pu observer que des milliers de gens, hommes, femmes, enfants, couchaient à même le sol dans le quartier de la gare sans que personne ne se soucie de leur naissance, de leur vie ou de leur mort prématurée. On m’avait alors dit que Calcutta dépassait en horreur ce que Delhi offrait en matière de dénuement : je sais aujourd’hui que c’est vrai.

La situation de la Bosnie est tragique mais elle prendra fin à plus ou moins longue échéance même si en ce moment-même elle nous paraît trop insupportable. Celle de Calcutta est plus atroce car elle est endémique et non limitée dans le temps. Les Anglais qui, je viens de l’apprendre, sont responsables de la prolongation Est-Ouest du choléra au dix neuvième siècle en raison de leurs conquêtes coloniales menées à partir des Indes sont, Satiajit Ray le savait bien, également responsables de l’horrible misère interne : en deux cents ans d’occupation ils ont marié leurs officiers supérieurs issus de la noblesse aux filles des maharadjahs pour enrichir le trône d’Angleterre et exercer une surveillance sur les différents royaumes mais ils n’ont pas contrôlé les naissances prolifiques d’une nation misérable qui est passée entre 1747 et 1947 de deux cents à six cents millions d’âmes. Ils l’ont en fait abandonnée à son triste sort, leur « digne » sortie de l’Inde –suite à des évènements politiques que je n’ai pas l’intention d’évoquer aujourd’hui – dont on nous a tant rebattu les oreilles en la comparant à nos sales guerres coloniales étant une mystification de plus.

Nos amis britanniques viennent de faire la guerre aux Malouines, armée de métier contre conscrits argentins de vingt ans, ils ont formé avec les Américains l’épine dorsale du corps expéditionnaire au Koweit, ils ont évidemment un certain nombre de casques bleus en Bosnie mais songent-ils parfois au petit enfant non recensé qui meurt tout seul dans une rue sale de Calcutta s’il n’a pas été enlevé par la pègre pour entrer dans la caste des voleurs professionnels ? O Bosnie, O Calcutte, pour ne citer que vous ce soir, comment vous préserver de la folie furieuse des hommes ?

En fait la situation de la Bosnie nous paraît invivable parce que nous avons honte de l’évoquer face à notre sort actuel relativement paisible. Seul Arte a le courage de nous déranger et de nous exposer au malheur extrême-oriental devant lequel nous sommes affectivement, psychiquement et matériellement dépourvus. Nous pourrions envisager une intervention militaire pour desserrer l’étau qu’exercent les Serbes et les Croates sur la Bosnie mais, en notre âme et conscience, nous réalisons que toutes les réserves américaines et européennes réunies ne suffiraient pas à remplir les ventres affamés des pauvres indiens. Atteindre les autres planètes du système solaire paraît une entreprise autrement moins aléatoire que sauver les millions d’êtres qui n’ont pas demandé à faire partie de cette terre où nous essayons de survivre.

 

Le 21 Janvier

 

Hier sur France Inter Michel Polac qui parle chaque jeudi soir d’un livre ancien ou récent dont son cœur est épris a évoqué les nouvelles de Raymond Carver, écrivain américain mort en 1988 à l’âge de quarante neuf ans, auteur de poèmes et des « Stories of Raymond Carver » (Histoires de Raymond Carver) que j’ai moi-même lues en 1985 et qui ont paru dès 1963 dans les plus importantes revues américaines. Paul Auster et Raymond Carver doivent être inclus, je crois, parmi les plus grands écrivains des deux dernières décennies de notre siècle.

C’est des nouvelles de Raymond carver que Robert Altman a tiré son film « Short Cuts » et j’hésitais à le voir tant son matraquage dans tous les médias me paraissaient outrancier. Je savais d’autre part que certaines histoires étaient « dramatisables », d’autres écrites uniquement pour être lues. Je me suis malgré tout forcée à voir ce qu’un metteur en scène avait pu faire de ces petites merveilles et je pense aujourd’hui qu’on aurait du traduire « Short Cuts » par « découpages » (je n’ose pas dire « saucissonnage ») car c’est bien ce que j’ai ressenti après la séance, l’impression d’avoir assisté au mauvais découpage d’un trop bon gâteau.

En fait si Robert Altman a bien construit son film à partir de neuf histoires et d’un poème, il a aussi pratiqué un amalgame qui n’est pas toujours réussi, l’exemple le plus net étant « The Bath » (Le Bain) qu’on trouve dans la deuxième partie du livre « What we talk when we talk about love » (Ce dont nous parlons quand nous parlons d’amour) ou son autre forme – car Raymond Carver reprenait ses thèmes en les modifiant – « A small good thing » (Une bonne petite chose), une nouvelle appartenant à la dernière partie du livre « Cathedral » (Cathédrale). Les traductions françaises sont approximatives car je lis les publications anglo-saxonnes dans le texte et n’ai pas toujours accès à la version française des titres. En tout cas, c’est l’histoire de la mort du petit Scotty renversé par une voiture, une nouvelle assez dramatique pour qu’elle se suffise à elle-même, dépouillée, tragique, à la fin inéluctable. Robert Altman a pourtant jugé bon d’y introduire le personnage du grand-père, superbement joué par Jack Lemmon mais inutile car la tragédie nouée autour du garçonnet, des parents et du boulanger représentait la dose juste concoctée par l’auteur. « The Bath » est concis à l’extrême, de plusieurs pages plus court que la version « A small good thing » mais peu importe, la nouvelle est un tout achevé, aucun personnage, aussi spectaculaire et dramatique soit-il, ne pouvait rien apporter à l’histoire.

Il semble même sacrilège vis-à-vis de Raymond Carver que les acteurs les plus émouvants du film, en dehors de Paul Finnegan, Jack Lemmen, soient deux personnages complètement inventés par Robert Altman : la chanteuse (incomparable Annie Ross) et sa fille Zoe (la belle violoncelliste que nous avions découverte dans « Fame »). En fait, lorsque Altman serre les nouvelles d’un peu plus près, je le trouve beaucoup moins bon que Carver à tel point que durant la première heure j’ai eu envie de quitter la salle. Quand l’histoire de la chanteuse et de Zoe s’est dramatisée et que la tentation suicidaire de la jeune fille a évolué vers un dénouement aussi inéluctable que la mort de Scotty, j’ai décidé de voir le film jusqu’à la fin en me rendant compte de ceci : j’étais prise au piège du cinéaste et du jeu des acteurs tout en réalisant d’une manière absolue que je n’étais plus dans le monde de l’écrivain mais dans un film complètement inventé par un bon metteur en scène.

Je trouve comme Michel Polac déplorable que la bibliographie de Carver (donnée par Michel Gazier dans le Télérama n° 2296 du 15 janvier) comporte « Neuf Histoires et un Poème » avec ce commentaire : recueil de nouvelles extraites des divers volumes qui ont inspiré le film de Robert Altman. Les gens qui auront envie d’en connaître plus sur l’auteur vont peut-être se contenter de neuf histoires qui sont de l’Altman et non du Raymond Carver, un affront certain fait à la mémoire d’un des meilleurs spécialistes d’une tradition littéraire américaine moins prisée par les Français que le roman : la nouvelle.

 

Le 1er Février

 

Lectrice fidèle de Télérama, je ne veux pas être une « béni oui oui » : j’avoue donc me trouver une fois de plus en désaccord avec son critique musical, Gilles Macassar. Il apparaît que ce dernier qui n’était déjà pas extraordinairement tendre avec Eve Ruggieri le soit encore moins à l’égard d’Alain Duault dont il a fait une critique acerbe à plusieurs reprises avec un esprit élitiste injustifié. Que feraient  les gens épris de musique classique quand ils sont arrivés comme moi à un âge où la fréquentation des grands concerts ne leur est plus permise sans ces deux-là, je le demande ?

Pour ma part, j’ai suivi sans déplaisir ces « Victoires de la Musique Classique » beaucoup moins balbutiantes et cocardières que les autres émissions du genre. Les interprètes ont été chaleureux et ont évoqué avec émotion les virtuoses disparus, français ou étrangers. Le grand lauréat de cette soirée fut d’ailleurs José Van Dam, belge que je sache même s’il a été couronné pour son interprétation d’œuvres françaises. Et puis notre tradition musicale est suffisamment importante et originale pour que le chauvinisme que j’exècre en général soit pour une fois de mise. J’ai beaucoup aimé la soirée Placido Domingo, coqueluche de ces dames comme le dit Gilles Macassar dans son article, et je suis sûre que j’apprécierai sur Arte le talent magique de Dietrich Fisher Dieskau. Ceci ne m’empêche pas d’apprécier les dons de William Sheller qui a chanté « Excalibur » dans une transcription symphonique hors du commun. L’éclectisme ne veut-il pas qu’on rende hommage de temps en temps aux compositeurs, interprètes et formations musicales de notre pays ?

 

                     Le 2 Février

 

Quand Maître Vergès évoque l’erreur judiciaire dont fut victime « le jeune capitaine juif » pour s’élever contre la condamnation raciste selon lui de son client maghrébin Omar Raddad, je ne peux m’empêcher d’évoquer à mon tour sa défense du « vieux nazi aryen » Barbie. N’ayant aucune idée préconçue à l’égard de Monsieur Raddad, je ne voudrais en aucun cas préjuger ou dans ce cas « postjuger » de son innocence mais je pense bien que les monstres sacrés du Barreau ont bien de la chance (ou bien de la présomption) de pouvoir un jour défendre l’indéfendable et le lendemain parler en termes émus du jeune officier abandonné par ses pairs.

Les avocats tels que Maître Vergès ont semble-t-il un goût pour l’infaillibilité. Ils passent avec aisance d’un client à son contraire et n’ont aucun mal à exprimer leur conviction profonde qui n’est pas toujours justifiée ou justifiable. Nous, les gens du commun, avons plus de scrupules à nous prononcer. C’est la raison pour laquelle je suis contente de n’avoir jamais eu l’honneur d’être appelée comme juré d’assises. Il me suffit, pour justifier ce sentiment, de me rappeler les quelques jours passés au BCRA (notre Deuxième Bureau de Londres pendant la guerre) : j’attendais mon affectation à une mission non sédentaire et l’on m’avait demandé de lire les informations venues de France occupée, mon travail consistant surtout à souligner de couleurs différentes les noms des personnes qui me paraissaient innocentes, suspectes ou coupables. Je n’ai pu me résoudre à le faire. J’avais vingt ans à l’époque : qui étais-je pour me permettre justement de préjuger de l’innocence ou de la culpabilité d’un être humain qui m’était inconnu et que je découvrais pour la première fois sur une feuille de papier ? Je suppose que les activités de ces gens qu’un trait rouge pouvait envoyer à la mort étaient examinées par la suite avec soin et prudence par des gens plus compétents et plus au fait que je ne l’étais moi-même de la vie sous l’Occupation mais je ne voulais être en aucun cas le premier maillon de la chaîne des juges. J’ai demandé qu’on m’envoie dans un autre service, ce qui n’a pas été nécessaire puisque je suis partie une semaine plus tard dans un centre d’entraînement proche de Londres. Je n’ai jamais regretté ma décision et je ne me serais peut-être pas rappelé ce détail de ma vie sans les paroles de Maître Vergès.

 

Le 15 Février

 

Arte avait réuni sur son plateau pour confronter leurs idées trois jeunes gens, serbe, croate et bosniaque. C’est étrange, Peter le Serbe ne m’a pas émue alors que je m’efforce toujours d’être objective en présence d’adolescents concernés par des causent qui leur semblent justes. Il ne voulait pas être impliqué dans la responsabilité du massacre, répétant à plusieurs reprises sa non appartenance à la communauté serbe de Bosnie tout en évoquant les atrocités commises par les Croates et les Bosniaques sur des membres de sa propre famille. En outre son langage comportait un argument inacceptable : « Si », disait-il, « la Bosnie ne voulait pas de la guerre, elle n’aurait pas du faire sécession. » Ainsi seules la Croatie et la Serbie avaient ce droit, la Croatie parce qu’elle était la protégée du Vatican, la Serbie parce qu’elle avait obtenu l’aval des pays occidentaux, ses anciens alliés des deux guerres mondiales. La Bosnie pluriethnique, européenne avant l’heure, n’avait aucun choix, elle se devait de rester dans la Fédération yougoslave dont bien sûr la Serbie est partie prenante.

Si la situation n’était pas aussi dramatique, on aurait eu envie de rire quand cet étudiant en médecine de la faculté de Belgrade, bien au chaud dans sa chambre et son église, nous refaisait l’histoire de son pays comme si nous, les enfants des soldats de 14-18 ne la connaissions pas aussi bien que lui. Et c’est parce que nos pères ont combattu côte à côte avec les grands-parents de Peter (mes deux oncles ont fait partie du corps expéditionnaire qui, sous le commandement de Franchet d’Esperey, est parvenu au Danube, permettant aux Serbes et aux Français d’envahir la Hongrie le 2 novembre 1918) que nous assistons horrifiés à cet explosion de barbarisme aveugle auquel un enfant de dix huit ans donne son aval.

Est-ce une réaction subjective de ma part mais seule la jeune fille bosnique m’a paru touchante et digne. Elle seule était capable de mesurer l’ampleur des atrocités parce qu’elle seule et sa famille en subissaient directement les conséquences. Elle seule souhaitait désespérément la fin d’une boucherie inadmissible. Zagreb et Belgrade vivent relativement bien, les seules martyres étant les villes bosniaques encerclées, assiégées, vouées comme leurs habitants à la destruction et assistant à la disparition de leur patrimoine culturel, intellectuel, historique, artistique et religieux. Une fois de plus nous constatons que les minorités semblent impuissantes face à la volonté féroce d’une majorité conquérante. C’est bien là que le bât nous blesse et pourtant nous laissons faire.

 

Le 15 Mars

 

Quelques jours après cette émission, un cessez-le-feu a eu lieu à Sarajevo après qu’un terrible massacre dans le marché de la ville ait fait des dizaines de victimes sans qu’on connaisse véritablement les responsables mais qui a provoqué une réaction de l’ONU contre la Serbie. Nous souhaitons de tout cœur que le processus de paix soit enclenché même s’il arrive bien tard alors que tant de vies humaines ont déjà été sacrifiées.

J’ai bien peur toutefois que les choses ne se déroulent pas simplement : si nous prenons l’exemple de Gorazde : les Serbes n’ont respecté aucune des recommandations de l’ONU jusqu’à l’ultimatum. Ils se sont alors reculés à trois kilomètres de la ville après avoir tué plus de sept cents hommes, femmes et enfants. Leurs objectifs semblent être atteints. Ils ont presque reconstitué la Grande Serbie que le jeune étudiant appelait de tous ses vœux, laissant ça et là quelques poches bosniaques qui ne seront ni viables ni vivables car la formation d’un Etat souverain ne peut s’organiser que si tous les critères politiques, économiques, physiques et culturels sont réunis. On voit mal comment une nation peut renaître des cendres de Sarajevo, Tuzla, Mostar, Zenica, Gorazde, comme prises dans un étau par les territoires serbes, certainement pas l’ancienne Bosnie-Herzégovine.

Si l’on regarde la nouvelle carte de l’Europe, les Balkans paraissent encore moins réalistes qu’avant la Première Guerre Mondiale car si la Slovénie, la Croatie, la Serbie (je n’ose pas parler de la Bosnie) ont obtenu leur indépendance, Le Monténégro ne verrait pas d’un mauvais œil son rattachement au Kosovo et à l’Albanie (trois régions à majorité musulmane), ce qui provoquerait une nouvelle réaction « vigoureuse » de la part des Serbes. La Macédoine, de son côté, subit déjà un blocus de la part des Grecs qui la revendiquent comme partie intégrante de la nation hellène : elle ne peut survivre par manque de ressources naturelles. Et je ne parle pas des minorités à l’intérieur des nouvelles nations, allemandes, autrichiennes, hongroises, roumaines bulgares… Ce n’est plus une balkanisation à laquelle nous assistons mais à un effritement et je vois mal une issue à cet épineux problème d’autant plus que les Russes n’ont sûrement pas sur le sujet le même point de vue que les occidentaux. Ils ont donné très tard leur accord pour que soient bombardées les positions serbes si le dernier ultimatum n’était pas respecté mais ils l’ont fait contraints et forcés car, majoritairement orthodoxes aujourd’hui et naguère communistes, ils sont naturellement favorables à leurs « frères » de cœur et de religion.

 

Le 21 Avril

 

J’aime la langue française et je ressens un choc lorsqu’elle est employée à mauvais escient et que les règles de grammaire sont oubliées ou méconnues. Des expressions telles que « être en concert » au lieu de « donner un concert » me font frémir et j’accepte mal (entre cent autres) que le terme « incommensurable » soit devenu pratiquement le synonyme d’immense alors qu’il s’appliquait autrefois à deux grandeurs qui n’avaient pas de commune mesure. Le Grand Dictionnaire Larousse de 1932 indiquait déjà  « par ext. : d’une étendue, d’une grandeur considérable ? Cet emploi qui repose au fond sur un contre-sens est blâmé par les puristes. » Je suis persuadée que les mathématiciens acceptent mal la nouvelle conception du mot.

Ceci dit, et c’est « la scrabbleuse » qui parle maintenant, j’aime la langue française mais je ne puis accepter qu’elle n’évolue pas librement. Au dix septième siècle le grammairien Vaugelas, auteur de « Remarques sur la langue française » (1647), livre dans lequel il s’attachait à la régler et à l’unifier, contribua pour trois siècles au gel du français. Sans vouloir attribuer à Monsieur Toubon le titre de linguiste qu’il ne mérite pas, je trouve qu’il va dans le sens de Vaugelas. Un langage, pour demeurer vivant, a besoin d’accueillir non seulement des mots étrangers mais également des gallicismes qui, s’ils ne sont pas toujours heureux (vioc, vioque, hosto, osto…) font partie intégrante du vocabulaire contemporain et n’en modifient pas abusivement le sens.

Le scrabble, d’origine anglo-saxonne mais qui a trouvé son épanouissement dans le français et dans le système belge connu sous le nom de « duplicate » accueille outre les gallicismes, les africanismes, helvétismes, belgicismes et autres québécismes. Cette incorporation à notre langue de mots venus de la francophonie, et je ne parle pas des nombreux anglicismes, des mots saxons, arabes, ibériques, turcs ou asiatiques… qui sont à la base de notre « parler » quotidien depuis des siècles, permet des rencontres enrichissantes entre les membres non seulement de la Fédération Française mais, au niveau mondial, entre les membres de toutes les fédérations francophones de scrabble : ces dernières sont annuelles et sont programmées chaque fois dans une ville différente d’Europe, du Québec ou d’Afrique, ce qui n’empêche pas les étrangers parlant notre langue de participer à nos joutes françaises, celles de Vichy en particulier qui ne réunissent pas moins de mille joueurs dont le but est de s’affronter durant quatre jours en luttes compétitives où le plaisir de vaincre et la tristesse de n’être pas toujours à la hauteur se teintent d’une amitié conviviale.

 Ces rencontres passionnantes laissent à penser que le français orné des mots venus d’ailleurs a une richesse dont notre Ministre de la Culture ne semble avoir aucune idée. Nos compatriotes sont en général confrontés légalement, médicalement, pénalement… à des codes restrictifs ou déontologiques qui n’existent pas dans les pays anglo-saxons (par exemple) obéissant à la « common law » ou droit coutumier. N’oublions pas que le Président Kemal Ataturk a demandé dans les années vingt à ses grammairiens de passer des caractères arabes aux caractères latins afin de rendre le turc plus accessible aux masses populaires et bien sûr parce qu’il tournait résolument son regard vers l’occident. Ce fut une décision grave mais qui a permis aux enfants une intégration rapide à la culture générale. La langue turque est en effet un exemple intéressant du point de vue phonétique : tout élève d’une dizaine d’années peut, s’il écoute bien l’énoncé d’une dictée, ne faire aucune faute d’orthographe ou de grammaire, chaque consonne ou consonne accompagnée d’un signe distinctif correspondant à un son précis et facilement identifiable. J’ai été témoin de ce fait lors de mes nombreux séjours en Turquie. Je n’émets pas ici un jugement sur la décision du Président Ataturk qui pouvait ne pas plaire aux puristes mais je constate une chose : l’évolution et même la transformation d’un vocabulaire n’est pas néfaste à une langue, c’est l’emploi de contre-sens ou de faux-sens qui avilissent le langage.

Pour ce qui est de notre pays j’ai ouï dire que l’Etat, en la personne de son ministre de la Culture, a l’intention de pénaliser les journalistes du service public qui emploieraient des mots étrangers non conforme au nouveau dictionnaire de la langue française qu’il a l’intention de faire publier, où et quand je ne sais, mais que j’assimile à un code en ce qu’il aurait d’obligatoire : je tremble ! Cette forme singulière de despotisme ferait peur à n’importe quel démocrate respectueux non seulement de sa langue mais de la liberté d’autrui. Et puis mes oreilles sont si souvent écorchées par le contre-emploi que ces gens de télévision ou de radio font de notre langue et par leurs innombrables fautes de grammaire (bonjour la concordance des temps !) que je n’aurais plus le temps d’écouter si les mots employés sont conformes. Et qui jugerait le transgresseur ? Une commission de sages aux aguets ou moi qui l’aurais entendu ? Et que devrais-je faire dans ce cas ? Le dénoncer à qui de droit ? Je préfère m’arrêter car tout ceci a le relent d’un passé funeste…

 

Le 22 Avril

 

J’ai eu l’occasion d’entendre les entretiens d’Armand Gatti[1] avec Marc Kravetz  (A voix nue, sur France Culture) et je me suis aperçue que nous avions des passions communes assez exceptionnelles en France : le passé et l’avenir kurdes, le soufisme et le hassidisme.

Mon second mari était originaire de Mazgirt, un village d’Anatolie Orientale au cœur du Kurdistan turc. Son parrain était un ancien chef kurde et le garçonnet dont la famille était turque avait grandi au milieu des enfants kurdes, allant en classe avec eux et entretenant avec ses compagnons les mêmes liens que les enfants de Sarajevo des différentes ethnies croates, serbes et musulmanes avant la guerre.

Je suis allée pour la première fois au Kurdistan turc en 1978. J’ai visité non seulement la petite ville de Mazgirt mais également le site enchanteur du château kurde de Dogubayazit d’où l’on aperçoit le Mont Ararat[2] et la grande ville de Diyarbakir[3]. A l’époque on déconseillait fortement la balade à l’intérieur des enceintes en raison des violences et des rixes quotidiennes entre Kurdes et forces de l’ordre (il faut se souvenir que ces dernières se battaient alors sur deux fronts : l’estudiantin depuis plus de dix ans à Istanbul surtout et le kurde qui n’a jamais connu de repos si l’on exclut la courte période de la Guerre du Golfe durant laquelle la Turquie dut ouvrir ses frontières à quelques Kurdes iraqiens échappés de leur propre enfer.)

Mon mari tint malgré tout à parcourir les rues de la vieille ville : il y retrouvait les odeurs de son enfance, les boutiques de baklava et de kadaïf, les boulangeries aux fours antiques à bois où l’on cuit le « pide », les femmes aux vêtements de couleurs vives, les mille cireurs aux boîtes de cuivre étincelant, les vieilles cours des anciens caravansérails reconvertis en fabriques de kilims, les sacs brodés chers aux cavaliers kurdes montant à cru au milieu de leurs troupeaux… Nous fîmes une longue promenade dont nous revînmes indemnes : je me souviens comme si c’était hier des seaux de yoghourt attendant sur le trottoir d’être lavés à grande eau avant d’être remplis à nouveau du breuvage national[4]. Les gens nous regardaient parfois avec une certaine perplexité, réalisant que nous n’étions pas des leurs. Ils ont même eu des propos moqueurs à mon encontre (je l’ai compris à leurs sourires) mais ils ont été proprement estomaqués quand mon mari leur a répondu en kurde sans pouvoir imaginer une seconde que c’était en quelque sorte sa langue maternelle. A part cela, je n’ai ressenti aucune hostilité véritable et j’ai pu savourer la joie de découvrir une ville orientale comme je l’ai ressentie plus tard en parcourant les rues de toutes les villes du Moyen-Orient qui m’ont accueillie.

Dès cette époque, j’ai entendu parler de Yilmaz Gunay, le grand metteur en scène kurde réalisateur de « Yol » qui fut accusé d’avoir tué un juge turc dans un restaurant d’Adana et condamné à quatre vingt dix neuf ans de prison par le cumul de plusieurs peines. Je savais qu’autorisé à voir certains de ses collaborateurs il écrivait des scénarios et dirigeait ses acteurs depuis sa cellule en confiant des instructions à son premier assistant. En fait c’est à travers des films comme « Le Troupeau », un merveilleux western d’Anatolie Orientale dont le thème est la transhumance des bovins et des ovins depuis les villages jusqu’à Ankara que j’ai aimé les Kurdes et le Kurdistan. J’ai parcouru seule par la suite les plaines semées de tentes noires, de moutons et d’enfants assez sauvages qui riaient en me voyant passer mais acceptaient tout de même les bonbons que je leur offrais.

J’ai su assez vite que des Kurdes iraqiens avaient été gazés sur l’ordre de Sadam Hussein. J’étais d’autant plus choquée que le dictateur iraqien appartenant à la communauté agnostique Baas[5], était alors loin d’être le mystique aberrant qu’il est devenu pendant la Guerre du Golfe. Quand Armand Gatti prétend que personne en France ne s’est intéressé aux Kurdes, il oublie que Danièle Mitterrand, dès qu’elle fut mise au courant de la situation infernale des Kurdes d’Iraq, a créé la Fondation « France Libertés » et fut une des rares femmes occidentales à se rendre sur place pour constater la détresse des populations éternellement déplacées, spoliées, tuées auxquelles on dénie l’appartenance à un Etat viable, bien défini géographiquement, ayant sa propre langue, ses coutumes, ses ressources naturelles, le Kurdistan, tiraillé entre les pays colonisateurs : l’Iran, l’Iraq, la Syrie et la Turquie dont le jeu diabolique consiste à manier la carotte et le bâton selon les circonstances et les besoins de la cause. Le Shah lui-même avait à un moment promis l’indépendance à ses ressortissants kurdes mais il est revenu comme tous les autres chefs d’Etat sur sa parole. Il en va de même pour l’ayatollah Komeyni auquel les Kurdes avaient tout d’abord fait confiance. Seuls les Kurdes d’Iraq eurent l’espoir d’un sauveur en la personne du Général Barzani[6] mais avec sa mort s’enfuit cet espoir d’être un jour libres.

 

Le gouvernement turc profite aujourd’hui des problèmes internationaux posés par la situation en Bosnie, de la montée des « terrorismes » et des « intégrismes » pour exterminer non seulement les représentants du PKK[7] mais de toute la communauté kurde. La difficulté majeure provient du fait que les Kurdes ne représentent que l’une des dizaines de minorités qui luttent pour obtenir le plus beau des biens, la liberté de vivre au milieu des leurs dans leur propre pays. La seule majorité qui risque de prendre bientôt le pouvoir est celle des Noirs d’Afrique du Sud mais je tremble devant les difficultés qui vont jaillir sous les pas de Nelson Mandela s’il devient Président d’un pays où les Blancs afrikaners vouent un culte à l’apartheid. Et ce ne sont pas André Brink, Breyten Breytenbach ou Nadine Gordimer qui me contrediront.

Au cours de son second entretien avec Marc Kravetz, Armand Gatti a évoqué l’espoir de réunir dans une même pièce de théâtre des Israéliens et des Palestiniens (ce qui va être réalisé je crois dans quelques semaines à Paris.) C’est à ce propos qu’il a mentionné les deux mystiques auxquelles je m’intéresse plus particulièrement, le soufisme et le hassidisme, mais il n’a rien dit en quelques minutes que je ne connaissais déjà. Armand Gatti a en tout cas ravivé mes souvenirs de théâtre. J’ai vu la plupart de ses pièces mais je garde en tête, aussi proche que le premier jour, ce « Chant du Monde devant deux chaises électriques » monté au TNP alors dirigé par Georges Wilson en 1966 et qui mettaient en scène Sacco et Vanzetti, les anarchistes immigrés d’origine italienne condamnés à mort par les Américains en 1921, sans preuves certaines, pour un double assassinat et les époux Julius et Ethel Rosenberg condamnés à mort par les mêmes Américains juste après la Seconde Guerre Mondiale pour espionnage en faveur de l’union Soviétique. Un souvenir encore plus vivace est la lecture à Dauphine par Armand Gatti lui-même d’une pièce interdite par crainte d’un incident avec l’Espagne : « La Passion du Général Franco[8]». La lecture était tellement belle, tellement expressive que je n’ai pas regretté une minute (sinon pour l’auteur lui-même) de ne pas assister à la mise en scène de la pièce dans un vrai théâtre.

 

                     Le 1er Mai

 

Rapp-Tout ! Je m’ennuie et je me suis endormie. Ce fourre-tout ne me plaît pas. On a dit que « Jamais sans mon livre » était du sous Apostrophes. Je n’irai pas jusque là : j’ai suivi l’émission littéraire de Bernard Rapp et j’étais enchantée. Mais « Rapp-Tout », c’est vraiment du sous « Bouillon de Culture » plutôt que de la «sous « Assiette Anglaise ». Je crois que le décor froid d’un studio est la cause principale de ma déception. Les cafés précédents étaient plus chauds et sympas avec un public assis un peu comme il pouvait tout autour. Bernard Rapp et ses conseillers ont commis la même erreur que Bernard Pivot à sa première version de « Bouillon de Culture » : les protagonistes sont installés sur une scène d’où ils dominent le public. C’est inutile pour un programme qui se veut semi culturel et bon enfant. J’y suis : c’est du sous « Cercle de Minuit ». Est-ce la faute de la rédaction qui ne confie pas à Bernard Rapp une émission créative ou Bernard Rapp qui n’a pas suffisamment d’imagination pour lancer une idée bien à lui ? Pourtant il a du charme mais peut-être est-il trop discret, qualité qui n’est pas le fait de Michel Field dont les connaissances et les dons d’analyse sont tels que parfois il connaît mieux les œuvres que leur propre créateur. Et puis je n’aime pas les dents trop écartées de Marie Colemant. Elle est sans doute très intelligente et nous parle bien de l’Amérique et de la Grande-Bretagne mais elle devrait tout de même consulter un stomatologue avant de paraître devant le public. Non, je retire ce que je viens de dire : c’est trop méchant vis-à-vis d’une personne qui ne m’a rien fait personnellement.

Mon excuse est peut-être que je ne retrouve pas mes marques à la télévision française. A peine arrivé à son poste Monsieur Jean-Pierre Elkabache a-t-il tout chamboulé ? Plus de ciné-club à vocation internationale : ce n’est pas une ouverture sur l’Europe que nous offre aujourd’hui Claude-Jean Philippe mais un isolement dans le seul hexagone. Qui est de mèche dans cette affaire avec Monsieur Toubon ? Le directeur des chaînes ou le cinéphile passionné qui nous a offert depuis des années tant de chefs d’œuvre de tous les pays ? Cette décision a malgré tout une conséquence heureuse : je vais plus au cinéma, ne me disant pas comme naguère : j’attendrai que Claude-Jean Philippe nous passe le film que j’ai envie de voir au ciné-club.

Jeudi dernier j’ai emmené l’une de mes petites filles âgée de neuf ans au Max Linder : on y donnait deux bijoux de Satyajit Ray : « Le Royaume des Diamants » et « Le Dieu Eléphant », une comédie musicale à vocation politique et humanitaire que Jennyfer pouvait prendre au premier degré en se régalant des aventures magiques de Goopy et Bagha et un polar oriental où le suspense est très fort, le recours aux bandes dessinées très astucieux et la seule mort, celle d’un vieux peintre innocent et pur, tout à fait symbolique d’un bouddhisme serein qui conduira l’homme au nirvana.

Pour en revenir à la télévision française et la trouvant moins à mon goût qu’autrefois, j’ai contrairement à mon habitude en ce dimanche 1er mai regardé les émission que m’envoie le satellite Astra par le truchement de mon antenne parabolique : j’ai eu la chance d’assister à deux concerts sur des chaînes allemandes, l’une avec Itzchach Perlman, l’autre avec Daniel Barenboïm. C’était merveilleux et pas à Minuit comme en France où tout ce qui est bien passe à l’heure où la majorité des gens est profondément endormie. Heureusement que j’ai de la bonne volonté : j’attends jusqu’à plus de minuit les « Musiques au cœur » d’Eve Ruggieri. Vendredi soir nous avons découvert avec elle dans le cadre de « Musicora 94 » deux basses exaltantes, un jeune Français, Jérôme Varnier, qui a superbement chanté une œuvre de Tchaïkovski tirée d’Eugène Onéguine et un chanteur russe qui a interprété un passage étonnamment difficile de « La Jolie Fille de Perth » de Georges Bizet. C’était si émouvant que j’avais envie d’applaudir et de pleurer. A 1 heure du matin, c’est de la fidélité, non ?

Heureusement que j’ai la chance d’être « relativement » âgée : sauf les jours où je joue au golf, la télévision française m’oblige à m’endormir donc à me réveiller de plus en plus tard. Quand je suis aux Etats-Unis je mène une vie beaucoup plus appropriée à mon âge et ne regardant pas la télévision jusqu’à une heure avancée, je lis plus. Ici mes programmes préférés passent entre 22h30 et 1h30 du matin, quand ce n’est pas plus tard ou plus tôt, devrais-je dire et j’ai du changer mes habitudes. Comme on dit en anglais, je suis heureusement « flexible » (je m’adapte) mais je ne lis plus qu’une demi-heure avant de m’endormir, réservant ce plaisir aux après-midi de vacances où je rattrape mon retard. Quand je pense aux ouvrages que j’ai aimés, accumulés, donnés quand j’ai changé d’appartement et à ceux qui m’entourent encore dans chaque pièce comme autant d’amis fidèles, je suppose qu’on peut dire que j’ai été une bonne lectrice.

Ayrton Senna est mort cet après-midi sur le circuit d’Imola. Je ne suis pas férue de Formule 1 bien que j’aime conduire et vite aussi souvent que je le peux. J’ai entendu dire à plusieurs reprises que Senna était croyant et pensait bien que Dieu le protègerait toujours comme Il l’avait déjà fait dans des circonstances dramatiques. C’est drôle tout de même de se croire assez important pour mériter une vigilance spéciale venue des cieux. J’ai toujours pensé que les sportifs qui se signaient avant une compétition ou les matadors qui se recueillaient dans une chapelle avant de tuer un animal innocent avaient une drôle conception de la religion. Je n’ai jusqu’à présent vu aucun virtuose se signer avant une audition ou un concert (mais peut-être l’a-t-il fait dans sa loge ?) Si Dieu ne  juge pas utile de protéger les Africains, les Indiens ou les Bosniaques, pourquoi aurait-il décidé de le faire plus particulièrement pour Ayrton Senna ? C’est malheureusement une question à laquelle Il a sans doute décidé une fois pour toutes de ne pas répondre.

 

Le 20 Mai

 

Jacques Audiard présentait son dernier film et ses interprètes dont Jean-Louis Trintignant au Cercle de Minuit et sa ressemblance avec Michel m’a frappée à ceci près que le fils a certainement dix centimètres de plus que le père. Michel Audiard, Cricri Guibert, Dourdan, voici une bonne partie de ma jeunesse. Nous allions manger des fraises au château de Dourdan chez la grand-mère de Cricri, une charmante vieille dame dont le cou très pâle s’ornait d’un ruban noir ou blanc selon les jours. Mon frère était amoureux de Cricri puis Michel est arrivé dans notre vie et je crois que notre amie a choisi celui qui a eu le courage de se prononcer. Michel était alors un jeune journaliste et les sous ne tombaient pas encore dans son escarcelle. Les parents de la jeune fille ne l’avaient pas en odeur de sainteté et lui eussent préféré mon frère, le fils d’un industriel ami de la famille.

La vieille cuisinière dont le nom m’échappe, mon frère Claude et moi, le parrain de Michel furent le seul public de ce mariage à la sauvette. Jean-Paul, le frère de Cricri dont nous avons vu il y a quelques années un très joli film avec un lionceau rapporté d’Afrique, Jean-Paul dont la grande amitié pour sa sœur m’a toujours frappée, n’assistait pas à la cérémonie. J’étais surprise que l’argent tînt une aussi grande place dans cette famille qui n’était pas plus bourgeoise que la nôtre mais sans doute plus conservatrice. La première année du couple ne fut pas toujours rose : ils habitaient une chambre Boulevard de Port Royal mise à leur disposition par le parrain de Michel. Et puis la chance vint sous les traits de Louis Jouvet qui eut l’occasion de lire un scénario de notre ami. Il y racontait, dramatisation en plus, sa propre histoire. Le célèbre acteur accepta de jouer le rôle de l’inspecteur de police qui découvre dans un autobus désaffecté au milieu des dunes le corps des deux jeunes gens dont le suicide ne fait pas de doute, l’intérêt psychologique du film consistant pour l’inspecteur à remonter la filière et à se pénétrer du fait que le garçon, comptable dans une usine, amoureux de la fille de son patron, est rejeté par les parents qui refusent une mésalliance. Comme dans la célèbre chanson de Piaf, les deux amoureux avaient décidé de mourir plutôt que d’être séparés. Premier film d’Audiard, ce fut le dernier de Jouvet. Une étoile s’éteignait, un scénariste naissait pour lequel les choses tournèrent au mieux si ce n’est que son fils aîné François s’est tué dans un accident d’automobile et que lui est mort relativement jeune.

Les beaux-parents avaient bien entendu accepté leur gendre dès qu’il connut la célébrité. Nous nous perdîmes de vue car nos routes étaient trop divergentes. Je pense aujourd’hui que Cricri eût été plus heureuse avec mon frère mais ceci est, ainsi que je l’ai souvent dit, une autre histoire.

 

 

 

 

Le 21 Mai

 

Il y a des journées calmes comme à Vichy la semaine dernière. Je me suis promenée avec mon amie Eliane, la femme de Joseph Poli, dans cette ville provinciale troublée une fois l’an par le Festival International de Scrabble Francophone qui fêtait cette année le vingtième anniversaire de la Fédération Française. Les curistes sont plus rares qu’autrefois, moins nombreux qu’à Vittel, mais les rues piétonnes sont attrayantes et bordées de magasins dont les vitrines donnent envie d’acheter et même d’acheter « français ». Nous avons fait une halte dans une coutellerie où nous avons acheté des superbes « Laguioles » et des « Opinels » du Débarquement dont les lames sont ornées pour les premiers d’un avion semant des parachutes, pour les seconds d’une tête de soldat casqué. Pas un seul couteau japonais ou suisse, des modèles nombreux aux manches de bois, de nacre ou d’argent,  tout un ensemble d’objets fabriqués à Thiers s’offrent au plaisir du badaud.

A Vichy, la porcelaine de Limoges est à l’honneur, pas les services de table magnifiques dorés à l’or fin comme celui que j’ai hérité de mes parents mais des assiettes, des bols blancs qui donnent envie de boire du lait ou de manger des nourritures d’autrefois. Car à Vichy on déjeune et on dîne solidement : dans notre hôtel modeste le menu était celui qu’exigent les curistes depuis de longues années, hors d’œuvre, entrée, plat principal, fromages et desserts, le tout présenté joliment et servi avec courtoisie. Et puis n’oublions pas « Vichy Prunelle » : sous ce vocable se cachent toutes les friandises qu’on n’oublie pas de rapporter aux amis : pastilles, sucre d’orge ou anis de Flavigny. Cette ville proche de Paris quand on emprunte l’autoroute est moins vieillotte qu’affable et accueillante au visiteur.

Elle n’est pas la seule. J’ai eu l’occasion depuis deux mois de m’arrêter à Bourg-en-Bresse et à Villefranche-sur-Saône. Bien sûr à Bourg les deux attraits principaux sont l’admirable église de Brou et l’Auberge Bressane où le gratin de homard n’a d’égal que la volaille si bien accommodée qu’on n’en goûte plus de telle à Paris sinon à des prix astronomiques. A Villefranche-sur-Saône, c’est le marché couvert qui m’a séduite. Il n’a peut-être pas des odeurs de thym et de basilic comme les marchés de Provence mais offre au visiteur des poulets, des andouillettes de veau et des fromages à faire rêver. Je n’ai pas résisté à la tentation et je suis remontée satisfaite à Paris en suivant la route du Beaujolais : Chiroubles, Fleurie, Chénas, St Amour, Juliénas, Pouilly… des noms qui chantent dans un paysage inoubliable. Il y a deux ans je parcourais avec ma fille Napa et Sonoma Valley. C’était bien entretenu mais les deux terroirs californiens n’ont pas répondu aux attentes des œnologues : ils n’ont produit que d’honnêtes vins blancs ou rouges occultés d’ailleurs par des vins pétillants d’où seules émergent les productions françaises : Lanson, Roederer ou Chandon. Et puis il manque à ces vignobles quelques châteaux et des rivières ondulantes où se mirent les ceps noueux vieillis par les ans.

Il y a des journées grinçantes où l’on me veut du mal. Deux fois depuis quinze jours j’ai reçu de jeunes policiers l’injonction de m’arrêter pour des infractions du code de la route que je n’avais pas commises. Ceci n’était pas arrivé depuis des lustres. Moi qui croyais la police occupée dans les banlieues à risques ! Apparemment ça ne rapporte pas. Les caisses de Monsieur Pasqua étant vides et ne pouvant faire suer le burnous et moins encore le beur, sa police s’attaque à l’automobiliste qui ne connaît personne à la Préfecture et ne peut ainsi échapper au règlement de sa contravention. J’ai personnellement envie de sortir mes griffes et cinquante années au volant me donnent la tentation de répondre à ces jeunes gens même assermentés qui étaient encore dans les limbes quand j’apprenais à conduire. Bref, je n’accepte pas d’être tarabustée ou de payer pour des défaillances dont je ne suis pas responsable.

 

Le 22 Mai

 

J’ai eu honte pour Canal+ hier. Son émission « 24 heures » était consacrée à la réunion annuelle des Pieds Noirs près de Nîmes. Je n’ai pas supporté plus de quelques minutes les propos de ces personnes appartenant toutes au Front National même et surtout cette fille de harki vendant des pins de l’OAS en faisant une apologie du mouvement. J’ai alors pensé à la petite fille de trois ans tuée à la fenêtre d’un immeuble où résidait Michel Debré et je me suis dit que les défenseurs de l’Algérie Française étaient les protagonistes d’une bien misérable pièce. La réponse des Pieds Noirs est que l’Algérie vivait mieux sous la France que sous le FLN et le FIS (Front Islamique du Salut) mais les intellectuels algériens que j’écoute en ce moment ne sont pas de cet avis : ils ne renient pas une seconde le combat qu’ils ont mené pour obtenir l’indépendance de leur pays. Ils constatent seulement que l’échec de l’Algérie est du à la politique déplorable du FLN qui a débuté ce que les Islamistes sont entrain de concrétiser si on leur en laisse la possibilité. L’un d’entre eux, psychiatre et fils de cantonnier, a d’ailleurs précisé ce matin : FIS = FLN en ajoutant que le programme du FIS n’était à la limite que le durcissement de celui qui avait précédé, le FLN ayant eu pour première ambition de créer le code de la famille qui, bien entendu, remettait ou plutôt maintenait les femmes à la seule place conforme à la morale et au bon-sens, celle de mère-femme-servante.

 

Le 23 Mai

 

J’aime la langue française et je ressens un choc lorsqu’elle est employée à mauvais escient et que les règles de grammaire sont oubliées ou méconnues. Des expressions telles que « être en concert » au lieu de « donner un concert » m’indisposent et j’accepte mal (mais là je suis en retard de plus de soixante dix ans !), que le terme « incommensurable » soit devenu pratiquement le synonyme d’ « immense » alors qu’il s’appliquait autrefois à deux grandeurs qui n’avaient pas de commune mesure.

J’aime la langue française mais je ne puis accepter qu’elle n’évolue pas librement. Au dix-septième siècle, le grammairien Vaugelas, auteur des « Remarques sur la Langue Française » (1647), livre dans lequel il s’attachait à régler et unifier notre langue, contribua pour trois siècles à la « geler ».Sans vouloir attribuer à Monsieur Toubon le titre de linguiste qu’il ne mérite pas, je trouve qu’il va dans le sens de Vaugelas. Un langage, pour demeurer vivant, a besoin d’accueillir non seulement des mots étrangers mais également des gallicismes qui, s’ils ne sont pas toujours heureux (vioc, vioque, hosto, osto…) font partie intégrante du vocabulaire contemporain en n’en modifient pas abusivement le sens. Le scrabble, jeu d’origine anglo-saxonne mais qui a trouvé dans les francophones ses plus fidèles adeptes, intègre outre les gallicismes, les anglicismes, africanismes, helvétismes, belgicismes et autres québécismes. Cette incorporation à notre langue des mots venus d’ailleurs (et je ne parle pas des mots saxons, arabes, ibériques, turcs, asiatiques, bas-latin surtout qui sont une base importante de notre parler quotidien depuis que s’établit la civilisation gallo-romaine) permet des rencontres enrichissantes entre les membres de la Fédération Internationale de Scrabble et donne au français une richesse dont notre Ministre de la Culture ne semble avoir aucune idée.

Nos compatriotes sont en général confrontés légalement, médicalement, pénalement… à des codes restrictifs ou déontologiques qui n’existent pas en particulier dans les pays anglo-saxons obéissant à la « common law » ou droit coutumier. N’oublions pas que le Président Kemal Ataturk a demandé dans les années 20 à ses grammairiens de passer des caractères arabes aux caractères latins afin de rendre le turc plus accessible aux masses populaires. Ce fut une décision grave mais qui permit aux enfants une intégration rapide à la culture générale. La langue turque moderne est en effet un exemple phonétique intéressant : tout élève d’une dizaine d’années peut, s’il écoute bien l’énonciation d’une dictée, ne faire aucune faute de vocabulaire ou de grammaire, chaque voyelle ou consonne accompagnée ou non d’un signe distinctif correspondant à un son facilement identifiable. J’ai été témoin de ce fait lors de mes nombreux séjours en Turquie. Je n’émets pas ici un jugement sur la décision du Président Kemal Ataturk qui pouvait ne pas plaire aux puristes de son pays mais je constate une chose : l’évolution ou même la transformation d’un vocabulaire n’est pas néfaste à une langue. C’est l’emploi de faux-sens, de contre-sens ou de non-sens qui l’est.

Pour ce qui est de notre langue, j’ai ouï dire que l’Etat, en la personne de son Ministre de la Culture, a l’intention de pénaliser les journalistes du Service Public qui emploieraient des mots étrangers non conformes au nouveau dictionnaire de la langue française (que j’assimile à un code en ce qu’il aurait d’obligatoire) : je tremble ! Cette forme singulière de totalitarisme ferait peur à n’importe quel démocrate respectueux non seulement de sa langue mais de la liberté d’autrui. Et puis mes oreilles sont si souvent écorchées par le contre-emploi que ces gens de télévision ou de radio font de notre langue et par leurs innombrables fautes de grammaire (bonjour la concordance des temps !) que je n’aurais plus le temps d’écouter si les mots employés sont conformes. Et qui jugerait le transgresseur ? Une commission de sages aux aguets ou moi qui l’aurais entendu ? Et que devrais-je faire en ce cas ? Le dénoncer à qui de droit ? Je préfère m’arrêter car tout ceci a le relent d’un passé funeste.

 

Le 27 Mai

 

J’ai regardé « Nulle part ailleurs » pour les Deschiens : leur humour misérabiliste m’enchante, surtout celui de Monsieur Morel. Je suis allée à l’Opéra de la Bastille pour le Nouvel An assister aux « Brigands » d’Offenbach mis en scène par la Compagnie Deschamps dont les Deschiens font partie. Ce fut un régal et une façon merveilleuse d’oublier pour quelques heures les sinistres évènements qui envahissent les années 90. Les Deschamps sont uniques, Français en étant d’un franchouillard tellement excessif qu’il en devient ultra humoristique. Les Deschamps, c’est aussi subtil, plus peut-être, que Pierre Dac ou Francis Blanche. Quand je dis qu’ils sont uniques, c’est que je ne leur trouve pas de précédent. Ils ont créé un genre qui leur est propre et sans doute inimitable. La soirée que leur a consacrée Arte reste quelque chose de mémorable : où ont-ils déniché sinon dans leur propre cerveau cette idée de faire une comédie double : côté spectateurs et côté coulisses, un système qui leur permet d’utiliser tous les moyens techniques, sonores, oraux, scéniques dont ils ont le secret.

Les Deschamps ont la magie de nous faire oublier les évènements tragiques en pastichant nos actes quotidiens, nos faiblesses, notre train-train, nos querelles mièvres et sans conséquences. Qui sommes-nous d’ailleurs pour mettre un terme aux horreurs que la Télévision n’arrête pas de nous dévoiler : depuis la Guerre du Golfe nous avons été les témoins oculaires de scènes insoutenables qui nous paraissent d’autant plus atroces qu’elles défilent là, si près de nous qu’elles en deviennent palpables. Mais le fait de voir et de savoir n’arrange pas les choses et l’on est obligé de poser la sempiternelle question : pourquoi les forces internationales se sont –elles déchaînées contre Sadam Hussein pour sauver le pétrole des Princes du Koweit (sans oublier que le dictateur a toujours pensé que ce pays était partie intégrante de l’Iraq comme la Syrie l’a toujours pensé du Liban ou la Serbie des provinces attenantes…) et pourquoi en revanche ne bougent-elles pas pour venir en aide aux enfants qu’on assassine et qu’on coupe en morceaux ? Je ne comprends pas cette attitude négative devant le projet de Bernard-Henry Lévy : son initiative et juste et courageuse. Il prend une position ferme et sans équivoque sur la Bosnie. Il choisit son camp sans tergiverser comme les politiciens parce qu’il a vu sur place, jugé que les Bosniaques étaient les victimes du conflit et décidé d’agir en ce sens. 

Si la décision est prise aujourd’hui de déposer une liste je voterai sans aucune ambiguïté pour elle. Michel Polac avait beau dire hier soir que la personnalité de Bernard-Henry Lévy faisait de l’ombre aux autres gens impliqués dans le processus, il importe surtout qu’il ait engagé ce combat nécessaire et je me sens plus en communion d’esprit avec lui, le Professeur Shwartzenberg ou Michel Polac qu’avec les autres hommes politiques de gauche ou de droite dont la seule préoccupation semble être de maintenir ou de ne pas maintenir les casques bleus français dans l’ancienne Yougoslavie. Là encore les Guignols ont une responsabilité : l’image qu’ils ont donnée de Bernard-Henry Lévy a toujours été négative. Si l’homme de la rue s’en tient à cette analyse simpliste, il ne peut avoir qu’une vision erronée du philosophe et de son action en Bosnie. Pourtant la production d’un film tel que « Bosna » exigeait une présence physique de tous les instants et je rends hommage aux hommes qui s’impliquent dans des causes que je crois justes. Autrefois les personnes étrangères au conflit mais présentes sur le terrain étaient toujours des grands reporter qui étaient là, envoyés par leurs médias, dans le cadre de leur profession. Aujourd’hui des médecins, intellectuels, acteurs, virtuoses… n’hésitent pas à se lancer dans la tourmente pour des causes qui les touchent moralement et affectivement mais ne sont pas de leur ressort direct. Honneur à Bernard-Henry Lévy d’être de ceux-là.

 

Le 27 Mai

 

Comme pour les dernières législatives je voterai sans état d’âme : Bernard-Henry Lévy m’a tendu la perche que je saisis avec reconnaissance, la liste des intellectuels pour la Bosnie ayant été déposée hier en temps et heure. Dans son dernier « Bouillon de Culture », Bernard Pivot a réuni les candidats de chaque tendance. André Glucksman représentait « ma » liste. Il était assis à côté de Madame Aline Pailler, typiquement communiste bien qu’elle prétende ne pas appartenir au parti. Que serait son discours si elle en était vraiment ? Elle était tellement agressive, sûre d’elle-même, la seule à comprendre le problème des banlieues et des classes modestes : apparemment la présence d’un intellectuel à ses côtés l’agaçait prodigieusement (elle doit avoir la mémoire courte car elle devrait se souvenir des grands noms qui ont fait la renommée de son parti voici quelques décennies.) Pourtant André Glucksman était le seul dans cette réunion à parler avec son cœur, sa fougue, ses convictions profondes.

Il m’a profondément émue même si les politiciens le regardaient comme un être venu d’ailleurs y compris Madame Edmonde Charles-Roux que je respect infiniment mais qui tenait un discours aussi frileux que les autres femmes de gauche présentes. Une des raisons pour lesquelles je suis prête à voter du côté des intellectuels, c’est justement que je redoute cette aberration des gens de notre bord à se diviser quand ils sont aussi peu nombreux qu’aujourd’hui. Ils ont oublié l’adage « l’union fait la force ». L’ont-ils d’ailleurs jamais connu ou appliqué ? Cette idée qui consiste à répéter qu’on ne doit pas armer les victimes parce que d’une part elles ne sauraient pas se servir des armes qu’on leur enverrait et que d’autre part elles en seraient dépossédées par les belligérants les plus forts est monstrueuse. Elle tend à désapprouver les envois d’armes à la Résistance qui ne se faisaient pas toujours aisément mais qui ont été essentiels à la lutte intérieure contre les occupants et à la libération de la France. Les jeunes combattants impliqués dans la réception de ces armes n’étaient ni des soldats de profession ni des appelés. Ils étaient éduqués sur le terrain et ils apprenaient vite.

Bernard-Henry Lévy disait la semaine dernière avec juste raison qu’il ne faut pas être un tireur d’élite pour atteindre un enfant ou une femme qui marche dans la rue sans idée préconçue : il suffit d’être lâche et de se terrer jusqu’à ce que la proie s’offre à vous. Bien sûr les chars serbes ont provoqué des dégâts essentiels mais les « snipers » mènent un combat odieux et simple à la portée de chacun. Nous n’avons pas à faire ici à l’assassinat prémédité d’un chef d’état par un tireur d’élite dissimulé dans une maison avoisinante mais au meurtre quotidien de victime innocentes. Je peux moi-même apporter mon témoignage : quand j’étais en Angleterre durant la Seconde Guerre Mondiale je me préparais à être opératrice radio. Dans le cadre de mon entraînement, je devais apprendre à me servir d’un fusil mitrailleur et d’un revolver. Si je ne fus jamais bonne en ce qui concerne la première option car je n’avais pas la force, même allongée sur le sol, de supporter le recul de ce que nous appelions alors un « stengun », j’ai maîtrisé en quelques heures l’usage du revolver. J’étais une tireuse d’instinct et j’atteignais toutes les cibles surtout celles qui apparaissaient brusquement au détour d’un sentier ou grâce à l’éclair qui illuminait un instant la cible dans une salle prévue à cet effet. Je maniais également la carabine américaine et j’aurais pu devenir un franc-tireur acceptable si je n’avais pas préféré le maniement d’un émetteur-récepteur. C’est peut-être parce que j’ai appris à me servir de différentes armes que je n’ai jamais aimé la chasse : j’aurais eu peur d’atteindre ma proie trop facilement, sur terre ou dans les airs.

Mon propos actuel est de voter selon mes convictions affectives et intellectuelles. Je sais que nous ne gagnerons pas car si la France a toujours accepté, plus que toutes les autres nations, que les intellectuels s’expriment dans toutes les matières même politiques, les politiciens les repoussent et les désavouent en dernier ressort autant ou sinon plus que dans les autres pays comme si on leur avait tendu une carotte qu’ils n’auront jamais l’occasion de manger. Peu importe d’ailleurs, l’essentiel étant la possibilité de s’exprimer librement. Ce droit de protestation est nécessaire et imprescriptible. Les intellectuels et les journalistes algériens qui fuient leur pays pour ne pas être assassinés en savent quelque chose et je suis de leur côté comme je le suis des Bosniaques, sans hésitation ni perplexité.

 

Le 30 Mai

 

Je ne me souviens pas si j’ai mentionné plus haut les Aganovic de Zagreb, Croatie. Oui, je me souviens, à propos de mon passage dans leur villa de la côte Dalmate, au temps de l’ancienne Yougoslavie. Je n’ai plus jamais communiqué avec eux parce que leur appartenance à la « nomenclatura » m’agaçait prodigieusement. Je voudrais cependant savoir si leur mode de vie a changé ou si, médecins à Zagreb, ils mènent  encore leur existence paisible d’autrefois. Je vois mal cette famille prospère, d’origine turque et d’appartenance musulmane, venir en aide à leurs frères de Sarajevo ou des autres villes bosniaques car il y a plus de différences entre ces musulmans riches de Croatie et ceux de Bosnie qu’entre les ashkénazes et les sefardim. C’est drôle tout de même : nous sommes coupés d’une bonne partie de l’Europe, plus encore que du temps des communistes mais si j’ai une envie profonde, presque viscérale, de revoir la Bosnie, les autres provinces ne me manquent pas, une preuve que l’Europe commençait bien à Sarajevo, qu’on s’y sentait en harmonie avec les habitants et une raison de plus pour que mon vote aille à la liste de Bernard-Henry Lévy.

Je peux dire que j’ai vu et que je crois : c’est rassurant. Je voudrais pouvoir en dire autant pour le Rwanda où je ne suis malheureusement jamais allée. Ma compassion pour ces gens ne s’accompagne pas d’uns vision nette de leur pays : c’est fou ce qu’un voyage antérieur ravive les souvenirs et les sentiments. Il semble que tout soit alors moins abstrait. C’est la raison pour laquelle je suis triste de ne plus aller en raison de mon âge voir partout ce qui se passe. L’Inde et la misère des villes, je les ai vues, le Kurdistan et la frustration d’un pays divisé, je les ai connus, la Bosnie et la guerre ethnique, je les ai pressenties, l’Algérie et le FIS assassin d’intellectuels, de journalistes et de femmes non voilées, j’en suis une des causes indirectes par mon appartenance à un ancien pays colonialiste, l’Afrique, ce continent immense, oublié, malade des révoltes intestines et du SIDA, je n’en connais qu’une infime partie. Et pourtant je suis attachée plus que tout autre à cet axe Nord-Sud que les politiciens d’aujourd’hui désapprennent,  j’ai plus que tout autre vu surgir avec un soulagement immense (moi la lectrice passionnée d’André Brink) l’Afrique du Sud de l’apartheid et reconnu que le Président Mandela était bien le sauveur qu’attendaient tous ces hommes noirs dont malheureusement certains sont aussi extrémistes que les Afrikaners.

 

Le 31 Mai

 

Ainsi que je le craignais, Bernard-Henry Lévy et ses amis intellectuels ont retiré leur liste et je me sens désemparée. Quand Monsieur le président de la République trouve de bonnes raisons pour ne pas envoyer d’armes aux victimes des Serbes, il désavoue à posteriori cet envoi aux Résistants de France. En mon âme et conscience je ne comprends pas les réactions des personnalités politiques de Gauche qui, dans leur ensemble, désapprouvent la démarche affective et morale des intellectuels de notre pays. Je choisis donc de demeurer à leur côté, solidaire et une fois de plus silencieuse ou condamnée au silence. Je n’irai donc pas porter mon bulletin de vote aux urnes, ce qui venant d’une inconnue n’aura pas une grande signification mais prouvera que je me fais une autre idée de l’Europe que celle des politiciens de gauche ou de droite. Voterai-je même à l’élection présidentielle de 1995 qui verront le triomphe de la Droite du en partie aux dissensions de la Gauche et à l’impossibilité qu’a celle-ci d’appliquer nos idées quand elle a le pouvoir ?

 

Le 1er Juin

 

Je suis choquée par une nouvelle qui vient de tomber : le Jour du Débarquement sera commémoré sur France Culture par une messe retransmise d’Hermanville dans le Calvados. Je ne veux pas savoir si de nombreux soldats alliés appartenaient à la « bonne » foi (j’en doute d’ailleurs car les Américains et les Anglais ne sont en général pas catholiques) mais j’aurais aimé que le souvenir du 6 juin se commémore par des manifestations laïques (ou œcuméniques) faisant abstraction des croyances de chacun ou tout au moins que les églises restent discrètes à ce sujet. La France catholique n’a pas toujours fait preuve d’attachement à notre cause même si le Général de Gaulle en fut un représentant de poids. Et puis l’image et le comportement de Pie XII durant la Seconde Guerre Mondiale ne furent pas si exempts de critiques qu’on puisse célébrer l’opération « Overlord » par le seul truchement de l’Eglise catholique. Je suis juive et( j’étais dans les Forces Françaises Libres après mon évasion de France. Je ne m’en vente pas si souvent que je ne puisse évoquer aujourd’hui ce temps où l’Etat Français était dominé par l’Eglise et les Juifs brûlés dans les fours crématoires d’Hitler avec la bénédiction de Pétain. Je sais bien que depuis le Général de Gaulle, la France n’est plus laïque selon les termes de la Constitution et que tout Président de la République est appelé un jour ou l’autre à patronner une messe à Notre-Dame de Paris. Je sais que Monsieur Mitterand le fait à l’occasion et je ne me permettrais pas de lui en tenir rigueur. Je sais que tout homme politique se doit de participer un jour ou l’autre à une cérémonie protestante, juive ou islamique mais je crois que la commémoration du débarquement se devait d’être laïque, chaque parent ou ancien combattant se réservant le droit de célébrer le souvenir dans son propre culte s’il le jugeait nécessaire.

 

Le 22 juin

 

J’ai aujourd’hui 71 ans et les deux mondes que j’ai connus se sont écroulés. La première fois, c’était en 1940 quand les Allemands occupèrent la plus grande partie de l’Europe : des millions d’hommes, des femmes et des enfants moururent pour des raisons que nous connaissons trop bien. Nous avions alors pensé que l’après-guerre connaîtraient des « lendemains qui chantent ». Nous savons aujourd’hui, cinquante ans après le Débarquement, ce que furent véritablement ces cinquante années : la médecine n’a pas vaincu totalement le cancer, est impuissante pour des années à venir devant l’apparition du SIDA, la peste des temps modernes. Si un astronaute a marché sur la lune, si Ariane lance des satellites de communication autour de la terre, si les nouveaux médias concurrencent, pour le meilleur et pour le pire, la presse écrite, si l’informatique a bouleversé les lois de la science contemporaine… jamais en revanche nous n’avons assisté à autant de révoltes tribales et de guerres sans merci.

La disparition du monde communiste semble avoir déchaîné les autres forces démoniaques qui s’en donnent à cœur joie. La crise économique est mondiale, au Japon même un certain nombre de gens errent sans domicile fixe, un comble au pays du capitalisme triomphant qui se targuait de ne pas connaître le terme « chômage ». En politique, la situation n’est pas plus brillante et l’on observe dans nos pays méditerranéens une résurgence de la Droite conservatrice qui fait peur à plus d’un mais dont la Gauche n’a pas su se préserver sans doute en gouvernant mal. Comment trouver une excuse aux socialistes français (sans parler des Espagnols qui ont élu des conservateurs et des Italiens qui ont abandonné le pouvoir aux néo-fascistes) que deux septennats de pouvoir ont corrompus même s’ils s’en défendent et si deux ou trois exceptions, Pierre Bérégovoy entre autres, confirment la règle ? Jacques Delors s’est depuis dix ans consacré à l’Europe et Michel Rocard a manqué totalement de psychologie en se faisant nommer à la tête du parti socialiste sans avoir la possibilité de réaliser son programme. J’ai eu de la peine hier quand Michel Colombani du Monde a constaté : »Avec Michel Rocard disparaît la Gauche mendésiste et nul ne peut prévoir les implications causées par la fin du mandat mitterrandiste. » La Gauche n’existe plus. La Droite est une juxtaposition de groupes d’où émergent des personnalités peu rassurantes, Monsieur Philippe de Villiers étant une marionnette qui fait peur à tous les gens sains d’esprit. Je n’ose penser au futur gouvernement français qui contrôlera l’exécutif et le législatif, Sénat compris. Une France totalement conservatrice va se reconstituer, plus extrémiste que celle du Général de Gaulle dont se réclament d’ailleurs tous les constituants d’une Droite dont il est le seul dénominateur commun.

Si Le Pen a des relents de poujadisme, Philippe de Villiers est ce que nous appelions dans mon enfance un « camelot du roi ». C’est sans aucun doute la raison qui l’a poussé à vouloir près de lui ce Charles de Gaulle dont la présence à ses côtés rappelle aux initiés la jeunesse monarchiste d’un certain capitaine des années trente, anti bolchévique, auteur des discours du Maréchal Pétain avant – et ce fut tout à son honneur – de s’en éloigner à jamais. Tapie à gauche, de Villiers à droite : la France est mal barrée. Que reste-t-il aux personnes de ma génération ? Les jeux télévisés qui sont la marque même de la décadence internationale. Certains les regardent comme des inventions fascinantes alors qu’ils ne sont qu’une réédition obsolète du « panem et circenses », l’attrait du fric remplaçant celui de la mise à mort.

L’existence des Jeux est parallèle à la disparition de la culture. Monsieur Jean-Pierre El Kabbach est un exemple typique de « tueur » : en quelques semaines il a supprimé les émissions littéraires et culturelles qui existaient sur les chaînes publiques. Michel Field, las sans doute d’être relégué à une heure indue, le petit matin ayant de plus en plus tendance à remplacer le milieu de la nuit, a accepté les offres de Canal+. Depuis l’arrivée au pouvoir de Monsieur Balladur, la grille de la 5 est restée vide pendant la journée. « Arte, la chaîne thématique par excellence, n’a pas un grand audimat. Pourquoi ne pas organiser, à l’exemple de l’Espagne, une chaîne de jeux permanente comme l’est QVC, la boutique qui ne ferme jamais ? « panem et circenses » 24 heures sur 24, c’est tout ce dont notre monde a besoin, ce monde qui ne bouge pas le petit doigt devant les horreurs et les détresse que subissent- des millions de victimes innocentes. Je ne verrai pas la mort des Jeux. C’est pourtant elle qui marquerait la renaissance d’une terre dont les merveilles nous échappent peut-être parce que nous ne les méritons plus.

 

Le 1er Août

 

Je reviens du Canada où je suis allée pour la seconde fois, ma première visite remontant à 1988. J’avais à cette époque entrevu le pays, de la paisible Québec à Toronto, la métropolis verticale, en passant par la belle capitale Ottawa où les ambassades sont des oasis de charme et de verdure, aperçu un coin des Laurentides et parcouru en bateau les quelques kilomètres de rivière qui portent les « Mille Iles » aussi enchanteresses que leurs sœurs lointaines de la côte dalmate. Je ne dirai pas que cette année j’ai connu l’immense contrée qui, partant des lacs supérieurs des Etats-Unis et des Etats du Dakota du Nord, du Montana et de Washington, rejoint sur la rive est du St Laurent la presqu’île de Gaspésie tandis que du côté ouest elle s’étend inlassable jusqu’aux territoires qui jouxtent le Pôle Nord : j’ai seulement eu la chance de remonter la rive ouest du St Laurent jusqu’à Rimouski et Matane, de traverser la Gaspésie et le Nouveau Brunswick à l’est duquel vivent les Acadiens dont la plus célèbre représentante est Antonine Maillet, auteur entre autres de  Pélagie la Charrette, La Sagouine, l’Oursiade, La Vie de Jeanne de Valois…, volumes bien connus des Français qui ont découvert l’écrivain chez Bernard Pivot lorsqu’elle a reçu le Goncourt au bon temps d’Apostrophes.

Reçue par une amie de Montréal qui vit à l’Ile des Sœurs au sud-ouest de la ville, j’ai parcouru les rues les plus pittoresques, Sherbrook, St Laurent, St Denis, Ste Catherine… qui fourmillent de boutiques et de restaurants délicieux, j’ai dégusté le brunch du dimanche chez Thursday’s, rue Crescent, au cœur du quartier British et j’ai pris une calèche pour visiter la vieille ville et son couvent des Récollets, le quartier chinois, revoir le balcon d’où le général de Gaulle lança son équivoque « Vive le Québec Libre », le port, son marché aux puces couvert, avant de prendre un rafraîchissement dans l’un des nombreux cafés qui bordent la place Jacques Cartier sur laquelle se produisent les baladins du dimanche. J’ai vu l’université Mc Gill et j’ai passé des heures dans la plus grande librairie francophone de Montréal, Champigny, où l’on peut trouver je crois tous les livres publiés dans notre langue. J’ai découvert des écrivains québécois tels que Michel Tremblay et Yves Beauchemin que les éditeurs français auraient intérêt à publier plus fréquemment car ils m’ont fait vibrer d’émotion et m’ont prouvé qu’Antonine Maillet était loin d’être la seule romancière francophone du Canada. J’ai visité le Musée des Beaux-Arts, le Musée Régional, remonté la Côte des Neiges le long du Parc Mont-Royal, mangé chez Schwartz la meilleure viande fumée du Québec selon mon amie Diane. J’ai joué au scrabble à St Laurent, La Salle et Bel Œil où j’ai été amicalement accueillie.

J’ai accompagné Diane au Golf de Cedar Brook où elle a eu la gentillesse d’être mon professeur particulier sur le parcours magnifique et vallonné. Comme elle ne s’y rend pour travailler au pro shop que durant le week-end, nous avons profité des autres jours pour aller au Mont Tremblant, la plus haute montagne du Québec. Ainsi que je le fais aux Arcs j’ai pris la benne qui monte au sommet et j’ai dévalé la pente qui surplombe deux lacs argentés, courant parmi les fleurs et les milliers de fraises des bois. J’ai mangé des tourtes à la viande ou aux fruits, de la poutine[9] accompagnée de frites et goûté le « chômeur », ce gâteau du pauvre célèbre depuis les années de dépression et composé de farine et de sucre.

De retour à Montréal, j’ai fait encore quelques promenades, dîné dans l’un des meilleurs restaurants de la ville « Anne de Champlain » où j’ai eu la surprise de constater que Diane, ancien professeur de littérature française, tutoyait le personnel, du maître d’hôtel au serveur. Bien sûr elle ne parle pas vraiment le joual, ce parler montréalais autrefois à base anglo-française mais qui oublie de plus en plus sa double origine pour se consacrer à notre langue, elle le frôle toutefois et c’est touchant car l’emploi systématique du « tu » n’est en définitive (je prie les Québécois d’excuser mon explication) que la transposition du « you » anglais.[10] Je n’ai pas osé lui demander si pour faire bonne mesure les Québécois avaient choisi de vouvoyer Dieu…

 

J’ai quitté Montréal avec regret, le seul mauvais souvenir que je conserve étant d’avoir été piquée sur les golfs par un infime insecte noir, le « brulôt » qui sévit paraît-il en été depuis le nord des Etats-Unis jusqu’en Alaska et au Labrador et qui peut mettre en péril la vie de touristes qui s’aventurent dans certaines forêts où les terribles insectes vivent en essaims. Je suis partie pour le parc de Bic et la Gaspésie, séjournant au bord du fleuve dans des chambres d’hôte, un système très en vogue au Québec et qui tend à se propager en France où les gens commencent à se méfier du prix exorbitant des hôtels. En chambre d’hôte l’accueil est chaleureux et l’atmosphère conviviale : on apprend à se connaître autour de la table généreuse du petit déjeuner.

 Je suis restée plusieurs jours à Bic pour prendre le temps de jouer au golf, photographier les bélougas (baleines blanches)  en compagnie de Tom, un Canadien anglophone qui s’est parfaitement acclimaté au français et aux us du Québec. Il a eu la gentillesse de parcourir douze miles transversalement sur le fleuve afin de rechercher pour mon plus grand plaisir le rare cétacé. J’ai mangé au « Capt’tain Homard » de Ste Flavie où l’on déguste pour quelques dollars canadiens ce qui en Bretagne coûterait une fortune, les homards canadiens étant avec un peu moins de finesse les frères de nos Demoiselles de Cherbourg. Je suis allée au théâtre de Bic avec un peu de réticence car je ne suis pas assez familière avec le joual pour apprécier à sa juste valeur un drame fantastique « L’Américain ». Je sui partie à l’entracte car je n’arrivais pas à entrer dans le vif du sujet.

J’ai traversé la Gaspésie, face au Labrador, à l’Ouest de terre-Neuve, admirant ça et là des fermes modèles où les pis des vaches m’ont fascinée à l’heure de la traite quand elles rentrent en file indienne à l’intérieur des bâtiments, lourdes d’herbe et de lait. Au Nouveau Brunswick  (une des deux Provinces Maritimes qui, avec la Nouvelle Ecosse, recouvrent l’ancienne Acadie), ayant choisi de m’arrêter à grand Sault, j’ai contemplé les chutes bouillonnantes au centre même de la ville. J’ai ensuite passé la frontière pour entrer dans le Maine, suivant le cours de la rivière que j’ai photographiée au moment même où les pêcheurs envoyaient leur ligne argentée depuis leurs embarcations de bois comme dans ce merveilleux film dont le nom m’échappe mais qui illustrait si bien la splendeur souvent méconnue de la campagne américaine : nos concitoyens préfèrent en général l’Oust et ses canyons flamboyants ou New York qui n’est pas toute l’Amérique. J’ai dormi près de l’océan que la brume envahissait, fait la connaissance au breakfast de Canadiens qui se trouvaient comme moi sur l’Atlantique il y a cinquante ans (que de souvenirs échangés !) puis je suis repartie à la recherche de mes souvenirs dans la Salem d’Hawthorn au Massachussets où j’ai revu le Musée des Sorcières et «The House of the Seven Gables » ( La Maison aux Sept Pignons) qui jouxte la première résidence de l’écrivain et constitue le sujet de l’un de ses principaux ouvrages. J’ai revu la maison des douanes où il a travaillé avant de devenir célèbre et marché avec plaisir dans les rues bordées par les maisons de bois si caractéristiques de la Nouvelle Angleterre.

J’ai terminé ce périple chez mon ami Vincent dans le New Jersey. Comme toujours il m’a entraînée pour un tour des manoirs dont certains furent construits sous la colonie britannique : briques rouges pour quelques uns d’entre eux, bois pour d’autres comme en Nouvelle Angleterre, granit à New Hope, la ville charmante pleine de boutiques et de restaurants français, au bord de la rivière Delaware. L’apothéose enfin, quatre jours à New York où m’attend le Metropolitan Museum avec les sculptures de Degas et les Impressionnistes (une jeune danseuse de quinze ans vêtue pour l’éternité de son tutu d’origine et le plus beau Renoir du monde), Broadway où j’ai ri et pleuré en voyant « Les Misérables » et « La Fille de Saïgon » (respectivement huit et deux ans de triomphe à Londres et à New York) : dialogue, musique et mise en scène des deux Français les plus connus d’outre-Manche et d’outre-Atlantique, Boutbil et Shönberg, inconnus pratiquement dans notre beau pays où la comédie musicale n’a pas encore reçu ses lettres de noblesse (Starmania exceptée).

 

Le 15 Novembre - Londres

 

Je l’ai pris, en cette deuxième journée de son ouverture au grand public, le fameux « Eurostar » et j’ai traversé à grande vitesse le tunnel sous la Manche. C’est prodigieux, on ne ressent aucune gêne à 300 kilomètres à l’heure (côté français car les Britanniques n’ont pas encore installé les rails adéquats), aucune vibration intempestive : les passagers peuvent lire, boire, se promener dans le couloir central, rejoindre d’autres compartiments, bavarder sans hausser le ton, vivre en quelque sorte un beau voyage court et sans histoire.

 

Le 18 Novembre

 

Après quatre jours à Londres polluée, au trafic intense et encombrée par les traditionnels autobus à impériale qui roulent lentement sur deux files, rendant impossible tout dépassement, une visite à la National Gallery, au british Museum, une soirée au Palace pour revoir « Les Misérables » avec une amie française qui ne connaissait ni Boutbil ni Shönberg, le traditionnel shopping chez Harrod’s, Liberty’s et Selfridges, la tournée des libraires où j’ai acheté tous les best-sellers et une virée en bus pour contempler une dernière fois la ville et la Tamise (Tour de Londres, London Bridge, Big Ben, Les Maison du Parlement, le Royal Festival Hall, Trafalgar Square, Hyde Park, Knightsbridge…), j’ai repris l’Eurostar et cette fois-ci j’ai eu la surprise de voir que des centaines d’Anglais remplissaient les compartiments. Mes voisins m’ont affirmé que les campagnes de presse anglaises tendant à discréditer le tunnel sous la Manche et le train à grande vitesse pourraient retarder à court terme le succès de l’entreprise mais qu’à long terme c’est le train et le tunnel qui gagneraient le pari.

Passer un week-end à paris était maintenant chose aisée et mes interlocuteurs se réjouissaient de dîner le soir même Place du Tertre. Pour célébrer cette liaison qui met notre capitale à trois heures de Waterloo Station remise à neuf pour la circonstance (deux heures et demie quand les Anglais auront fait leur part du boulot) et au moment même où l’on annonçait par haut-parleur l’entrée dans le  tunnel, les bouchons de champagne ont jailli et pratiquement tous les voyageurs d’outre-Manche ont joyeusement sablé notre breuvage gaulois ! Ce soir-là et je l’espère pour bien des soirs à venir, l’Angleterre n’était plus une île.

 


[1] C’est en camp de concentration que Gatti a eu la révélation du théâtre. Un jour, il a vu trois rabbins lithuaniens jouer une pièce, la plus  rudimentaire, mais aussi la plus essentielle qui soit. Elle tenait en trois phrases : « Ich war, ich bin, ich werde sein » : « J’étais, je suis, je serai. » Avec cette psalmodie obstinée, les trois prisonniers risquaient leur vie. Ils ne furent pourtant jamais dénoncés. Jean Vilar est le premier à avoir mis en scène une pièce de Gatti : « Le Crapaud-buffle . » Armand Gatti a écrit dans un livre d’entretiens avec son ami Mac Kravetz : « Quand il s’est agi de bâtir quelque chose, d’entamer une recherche littéraire, j’ai toujours essayé de retrouver la dimension Auguste du monde. Si j’ai écrit, c’est aussi une manière de ne pas laisser mourir le message d’Auguste, de continuer un peu ce qu’il avait été, ce qu’il avait voulu, ce qu’il avait rêvé… »

 

[2] Pour les mystiques, c’est la montagne sacrée par excellence : elle est supposée recéler des traces de l’Arche de Noé. Pour ceux qui ne croient pas en Dieu, les 5165 mètres couronnés de neige du massif volcanique, entre le Kurdistan turque, l’Arménie et l’Iran inspirent le plus grand respect à cause de l’histoire qui s’est déroulée à son pied.

 

 

[3] J’avais entendu parler de cette ville kurde par mon amie d’Istanbul, Kamile Karabag, dont le père avait été nommé gouverneur de Diyarbakir par Kemal Ataturk mais elle m’a dit qu’elle n’avait jamais pénétré à l’intérieur de l’enceinte, élevée comme les enfants des autres officiers supérieurs dans la ville moderne extérieure.

 

[4] Voici ce que j’ai lu dans « La cuisine au yaourt » de Jean Suyeux : « Le terme yaourt est d’origine turque. D’abord apparaît le terme ‘yogurut’ vers l’an 800 de notre ère, du côté de l’Euphrate chez des tribus nomades. Trois siècles plus tard, le yogurut se transforme en yogurt, nom que l’on retrouve aujourd’hui avec yaourt dans la plupart des pays occidentaux.

[5] Fondé à Damas dans les années 40 par Michel Aflak, un chrétien orthodoxe, et Salah Al Din Bitar, un musulman sunnite, le parti Baas (en arabe: "renaissance") se développe dans un Proche-Orient encore largement dominé par les puissances coloniales, en premier lieu la Grande-Bretagne, mais déjà ébranlé par les luttes nationales. Retrait des troupes étrangères, indépendance, unité arabe, fin de la « colonisation sioniste » en Palestine, tels sont ses mots d'ordre. Le Baas, qui tient son congrès constitutif en 1947, est le premier parti à considérer l'ensemble du monde arabe comme son champ d'action. Il crée des sections « régionales » en Jordanie (1948), au Liban (1949-1950) et en Irak (1951), mais longtemps la « région » syrienne demeurera la plus puissante. Parti idéologique de type moderne, il place l'unité arabe au centre de sa doctrine. Les divisions artificielles imposées par les puissances colonialistes, en particulier au lendemain de la première guerre mondiale, sont la cause de la faiblesse du monde arabe et expliquent la défaite de Palestine en 1948. De sensibilité laïque - il rejette les divisions confessionnelles, - le Baas reconnaît cependant le rôle de l'islam dans la formation de l'arabisme. Aux origines, la référence socialiste reste vague, et le parti se prononce en faveur d'une démocratie pluraliste et d'élections libres.

 

[6] Toute l’histoire du mouvement kurde, depuis le début du XX° siècle jusqu’aux années 1970, se résume à la lutte pour l’autonomie. C’est ce qu’évoque le Traité de Sèvres (1920), c’est ce que demande Qazi Mohammed pour la République de Mahabad (1946), c’est ce que croyait avoir obtenu le général Barzani avec les accords du 11 mars 1970, signés par Saddam Hussein. (Le leader kurde avait marqué la légende patriotique et l’histoire kurde en se battant plus de quarante ans pour les droits du peuple kurde. Finalement trahi par les Américains et un complot international et régional, il est mort en exil en 1979.)

 

[7] Le PPK (Parti des Travailleurs Kurdes) est l’homologue turc du PDK (Parti des travailleurs kurdes d’Iraq.)

 

[8] On raconte qu’un coup de fil du Général de Gaulle réveilla en pleine nuit son ministre de la Culture : « Malraux, qu’est-ce que c’est que ce poète surchauffé ? » Il faudra attendre huit ans pour voir la pièce en France, mise en scène par Gatti et interprétée par des exilés espagnols : ce sera « La Passion du général Franco par les émigrés eux-mêmes. »

[9] « La poutine, c’est le Québec. Car au cœur de l’identité de nos cousins de là-bas, il y a la poutine. La poutine, ce sont des frites grasses et molles recouvertes de fromage en grains, nappée de sauce gravy (le seul terme anglais autorisé par les puristes de la francophonie), servie dans un bol en carton. Un truc qui vous tient au corps… » Le Français qui a écrit ces quelques lignes et dont je ne connais que le prénom, Daniel, a fait de l’humour sans doute mais n’a pas mangé de bonne poutine. Il faut dire que mes recettes ne viennent pas du Québec mais d’Acadie ! C’est peut-être ce qui fait  toute la différence car, que ce soit à Montréal, Tremblant ou ailleurs, j’ai adoré la poutine.

[10] J’ai toujours pensé que si les Québécois nous reprochaient parfois de n’être pas des puristes en matière de français, ils ont tendance pour leur part à franciser des expressions anglaises. Diane, quand nous jouons au golf, me dit souvent « Lise, viens pratiquer » : elle entend par là « viens au pratice ». Je lui réponds alors que s’il est mal sans doute de conserver le terme anglais, elle par contre emploie le verbe « pratiquer » sans complément d’objet direct, ce que nos règles grammaticales refusent en tout cas.