Lise Willar - Ecrits

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                     1992

 

Le 18 Mars

 

Je viens d'apprendre, comme tous mes coreligionnaires, l'existence d'un « fichier juif »[1] dont nous ne soupçonnions même pas l'existence jusqu'à ce que le Sénateur Caillavet la dévoile et je suis outrée que les chefs d'Etat, Vincent Auriol, René Coty, Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Valéry Giscard d'Estaing et aujourd'hui François Mitterrand de même que les hommes qui se sont succédés à la tête du Gouvernement depuis la Libération n'aient pas ordonné publiquement sa destruction, quitte à en conserver les cendres comme témoignages d'une période révolue mais dont le souvenir doit nous permettre de rester vigilants.

Une de mes amies non juive a trouvé une explication « logique » à la conservation du fichier : son existence pouvait permettre aux survivants des camps de la mort de faire valoir leurs droits en cas de litige avec l'administration ! Quelle grandeur d'âme, quelle sollicitude ! Conserver des archives durant quarante sept ans afin qu'aucun Juif ne soit spolié, on croit rêver ! Comment peut-on en effet consulter une chose dont on ne connaît pas l'existence ? Nous ne sommes plus dans la réalité mais dans une scène de théâtre ubuesque : « Bonjour, Monsieur ou Madame, pourrais-je avoir accès à une liste inconnue dont personne ne m'a jamais parlé ? »

Un fait demeure, c'est qu'à tout instant les personnes dans le secret - car il y en avait sans aucun doute - pouvaient, eux, consulter le fichier et s'en servir, une facilité dont n'a même pas pu profiter Serge Karsfeld. Peut-être aurait-il trouvé un nom ou une famille de victimes susceptible de l'aider dans sa traque des bourreaux nazis qui, eux, ont pris soin avant de disparaître dans la nature d'effacer le plus possible les traces de leur existence et de leurs méfaits.

 

Le 9 Avril

 

J’ai  envoyé au Monde une lettre faisant part de mon indignation et des questions que je me posais au sujet du « fichier. » Monsieur Patrick Jarreau, chef-adjoint du Service Politique du quotidien m'a répondu en ces termes :

 

Madame et Chère Lectrice

 

Notre directeur m'a transmis votre lettre du 24 Mars qui a retenu toute mon attention.

Il se trouve que j'ai eu l'occasion de m'entretenir récemment avec Monsieur Serge Karsfeld qui est, comme vous le savez, à l'origine de la découverte de ce fichier. Il m'a dit que celui-ci doit être transféré au Centre de Documentation Juive Contemporaine où l'original sera enfermé symboliquement dans une armoire de verre après avoir été microfilmé à l'intention des familles et des historiens qui voudront le consulter. En vous remerciant...

 

Je me permets de réitérer ma surprise devant de désir de conserver symboliquement une liste qui, de plus, serait microfilmée, le danger multiplié par deux en quelque sorte. Ainsi que je l'ai dit à plusieurs reprises, les familles et les historiens n’ont que faire des noms et des adresses de nos disparus ou de nous-mêmes. De toutes façons le domaine privé n'existe plus et nous sommes tous fichés sur ordinateur. Alors, pourquoi nous détacher, nous et nos descendants, d'un contexte général. Les noms des enfants morts dans les camps nazis sont prononcés jour après jour à Yad Vachem: les personnes qui veulent entendre des noms peuvent aller à Jérusalem. Ils pénétreront au coeur même de l'émotion dans une atmosphère propice. Je trouve qu'il n'est pas besoin d'ajouter une armoire ou des microfilms au souvenir que nous avons de nos morts. Mais qui suis-je pour donner mon avis même s'il vient sincèrement de mon coeur et exprime ma conviction profonde ?

 

                     Le 27 Mai

 

Qui l’eût dit ? Qui l’eût cru ? Nous nous envolons, ma fille Françoise et moi-même, pour San Francisco le 6 Juin afin d'assister au mariage de Jean-Claude avec Wendy. Il avait comme de coutume passé auprès de nous les fêtes de fin d'année et son moral était si bas que j'avais éprouvé le besoin de lui écrire une lettre où je lui donnais toutes les raisons qu'il avait de ne pas désespérer. De retour aux Etats-Unis où il vit depuis six ans il a fait connaissance de la jeune fille qu'il n'espérait plus et qui l'aime et qu'il aime. Nous n'entendrons peut-être plus parler de Laurence qui fut durant sept années l'amour exclusif de son existence. Laurence oubliée ? Avec Jean-Claude je ne suis jamais sûre de rien mais pour le moment Vive Wendy, Vive cette jeune Américaine qui a redonné à mon fils blessé la joie de vivre. Tout bas et à moi toute seule je dis : pour combien de temps ? Mais c'est une autre histoire, trop douloureuse à évoquer en ce printemps de liesse mais que je raconterai un jour quand l'angoisse permanente aura perdu de son intensité.

 

Le 28 Mai

 

Le 23 Juillet 1991, j’écrivais : « Ni la Russie Tsariste, ni l'Union Soviétique ne peuvent s'intégrer à un monde libéral. » J'en suis tellement convaincue que je n'ai pu supporter la vue de la Princesse Schouwaloff-Rivière affirmant lors de « Musique au Cœur » du 20 Mai et face à une Eve Ruggieri impassible et toujours élégante qu'étant née à paris dans une famille russe aristocratique elle avait compris très jeune le bien-fondé des valeurs éternelles slaves incarnées par le Tsar ? Lequel ?

Le premier, Ivan IV le terrible? Il n'était pas un Romanov mais de son mariage avec Anastasie, fille de Roman Tourievitch, date la fortune de cette famille qui a régné pratiquement de 1613 à 1917 sur des contrées immenses conquises pour la plupart en asservissant les gens sur place. Le dernier, Nicolas II ? Il régnait quand ses cosaques (la « Cosaquerie » indépendante ayant été abolie définitivement après des luttes sévères contre le pouvoir tsariste en 1783) perpétrèrent de 1903 à 1906 des massacres et des pillages dans les communautés juives de la Russie méridionale et de la Pologne russe.


[1]  Selon le rapport de la commission d'experts dirigée par le professeur René Rémond, ce fichier regroupe plusieurs fichiers différents, tous mis en place à l'initiative des fonctionnaires de Vichy et principalement de la Préfecture de Police, entre 1941 et 1944. Il comprend les  fichiers du camp de Drancy, ceux de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande dans le Loiret, présentant tous une subdivision spécifique aux enfants internés. Il comprte également un fichier individuel, un fichier familial, ainsi qu'un fichier des Juifs arrêtés à Paris et dans le département de la Seine.

 

[2] Grand compositeur et chef d'orchestre né à Paris le 18 Juin 1904