Lise Willar - Ecrits

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(
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(
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1991

 

Le 6 Janvier

 

Je m’étonne qu’Eve Ruggieri ait parlé d’une « Marseillaise » triomphante en présentant le concert Tchaikowski donné le 1er Décembre à Léningrad. J’avais cru, peut-être à tort, qu’on donnait très peu « 1812 » en concert dans notre pays en raison de la défaite des troupes napoléoniennes et de la Retraite de Russie. En fait notre hymne national ne résonne pas joyeusement au cours de l’Ouverture Solennelle. Par contre l’oeuvre s’achève en sonneries victorieuses célébrant la victoire des coalisés contre la France. C’est ainsi que j’avais toujours interprété les intentions de Tchaikowski.

 

Le 19 Janvier

 

Je viens de regarder sur TF1 une émission dans laquelle Michèle Cotta réunissait les ambassadeurs en France d’Israël, du Koweit et d’Arabie Saoudite. Autant l’ambassadeur d’Israël fut modéré dans ses propos, autant celui d’Arabie Saoudite fit preuve de mépris vis-à-vis de son homologue israélien. On sentait dans l’homme sa haine de l’Etat Hébreu. Que nous l’aidions à libérer le Koweit, oui. Que nous lui demandions une certaine miséricorde vis-à-vis des victimes israéliennes, ce monsieur riche n’en a que faire. Il est arabe d’abord, issu d’un pays qui a montré son antisémitisme viscéral en refusant la prestation d’Eddy Mitchell pendant la guerre du Golfe.

L’ambassadeur du Koweit s’est montré tout de même moins virulent que le Saoudien peut-être parce qu’il se sentait plus concerné par l’aide que son pays a reçu de la coalition occidentale et par la sagesse des Israéliens devant les bombardements iraqiens. Ceci dit, un ambassadeur est avant tout un diplomate qui devrait savoir comment mesurer ses paroles en toutes circonstances. Je suis étonnée que Michèle Cotta n’ait eu aucune réaction à son encontre.

Depuis que je suis en âge de penser et par tradition familiale, j’ai toujours exprimé mes sentiments de solidarité envers les minorités opprimées ou - comme ce fut le cas en Algérie ou en Afrique du Sud - pour les majorités opprimées. Et pourtant, dès qu’un pays se dégage du joug colonial, son premier acte politique est en général d’affirmer sa haine contre Israël.

Je viens d’entendre que des manifestations en faveur de l’Iraq se sont produites non seulement dans les pays musulmans mais chez les Noirs d’Afrique du Sud. J’ai connu les désastres de l’apartheid à travers André Brink et Dieu sait si, comme toujours, j’ai pris le parti des Noirs. Alors, que Nelson Mandela nous rassure: est-il d’avis que nous devions mourir une nième fois ou nous fera-t-il l’honneur de ne pas mêler sa voix à l’Islam intégriste?

Depuis que je suis en âge de penser et par tradition familiale, j’ai toujours exprimé mes sentiments de solidarité envers les peuples colonisés et mon aversion envers leurs oppresseurs mais aujourd’hui je m’interroge sur nos responsabilités actuelles. Il est vrai que nous avons fait venir des Espagnols, des Portugais, des Africains, des Maghrébins... pour remplir les besognes modestes qui répugnaient à nos compatriotes au temps de l’opulence économique occidentale. Il est vrai également que d’autres sont venus depuis en raison de la carence de leurs propres gouvernements, ces néo-colonialistes qui ont surtout pensé à remplir leurs poches depuis leur accession au pouvoir. Monsieur Hauphouët-Boigny lui-même a consacré l’argent des contribuables non seulement à la construction de ses somptueuses résidences mais à celle d’une cathédrale plus grande que St Pierre de Rome dans sa propre ville natale.

Pour de qui est des émirs, quelle proportion des sommes fabuleuses issues de l’or noir ont-ils consacré à leur propre pays en dehors m’a-t-on dit du Sultanat d’Oman où le bien-être de sa population semble être le premier souci du nouveau souverain ? Les hommes les plus riches du monde sont devenus à New York, à Londres, à Paris, les propriétaires et les rénovateurs d’hôtels si somptueux que les Occidentaux eux-mêmes restent abasourdis devant un luxe digne des Mille et Une Nuits. Je me souviens de l’avion du Shah d’Iran dont tous les accessoires étaient en or y compris les robinets des lavabos et de la baignoire et j’ai même pensé que sa vie outrageusement opulente portait en elle son échec.

L’Islam si prompt à critiquer notre confort occidental pourrait vivre largement si les Princes et les Emirs prenaient en compte la vie des plus pauvres de leurs coreligionnaires. Israël, en dépit de tout le potentiel scientifique, intellectuel, de sa propre communauté, n’aurait pu survivre sans la solidarité de tous les Juifs américains. Assurément nous devons assumer le bien-être de tous les immigrés qui travaillent dans notre pays mais nous pouvons nous rappeler que le hasard seul a provoqué la richesse fabuleuse des rois du pétrole. Le moins qu’ils puissent faire est de s’en souvenir, de partager avec les moins favorisés (l’aide à plus pauvre que soi est d’ailleurs l’un des cinq piliers de la sagesse islamique), ne laissant pas au seul Occident la responsabilité (qu’il n’assure pas toujours aussi bien qu’il le pourrait) d’aider les gens pauvres du Tiers-Monde.

 

                     Le 22 Janvier

 

Je suis étonnée de la réaction des Occidentaux devant l’approbation quasi unanime des populations musulmanes face aux exactions de Sadam Hussein. J’ai vécu suffisamment parmi les Arabes et les Turcs pour savoir que les mots  n’ont pas la même signification en Islam et dans les pays judéo-chrétiens. Le dictateur iraqien galvanise les foules en leur promettant la djihad dont elles n’appréhendent pas le sens originel. Pour la djihad, la guerre sainte, le Musulman est prêt à sacrifier sa vie sans l’ombre d’un doute. Par exemple il ne cherche pas à savoir pourquoi - d’ailleurs peu lui en chaut - le dictateur d’origine Baas, c’est-à-dire d’une communauté laïque à tendances socialistes, est soudain devenu le gardien de la foi, pieux entre les pieux.

Sadam Hussein ne respecte pas la Convention de Genève, utilise des prisonniers comme boucliers humains ? Et après ! Les Musulmans offrent leur corps au tyran comme les kamikazes japonais le faisaient à l’empereur. Ils sont prêts à leur tour à servir de boucliers humains contre l’offensive occidentale au Koweit. Alors comment leur demander de s’apitoyer sur le sort de quelques Américains que de toutes façons ils abhorrent ?

Les Américains et les Européens devraient tout de même comprendre que les valeurs judéo-chrétiennes ne sont pas universelles. L’Iraq a signé les conventions de la Croix Rouge Internationale quand elle ne pensait pas qu’elles pussent constituer une entrave à sa politique. Elle a fait partie de l’ONU avant les guerres qui ont ensanglanté le Moyen-Orient. Ces positions deviennent caduques dès qu’elles ne servent plus les desseins du maître. C’est tout, c’est simple et ce n’est incompréhensible que pour les non-Musulmans.

 

Le 28 Janvier

 

Je ne ferai pas à Bernard Pivot l’injure de penser - ainsi que Serge July dans Libération - qu’il n’avait pas lu le Coran avant d’aborder son « Bouillon de Culture » d’hier soir. Je suppose qu’il était dans son intention de jouer les Candides auprès de ses interlocuteurs. Je ne dirai pas non plus que Jacques Berke n’a pas eu son temps de parole, plutôt qu’il a mal défendu son texte. Je suppose qu’André Chouraqui dont la traduction du Coran est sortie presque en même temps que celle de Jacques Berke eût fait un meilleur invité car il est « dans » le Coran comme naguère dans la Bible ou dans les Evangiles. Il le comprend littéralement et psychologiquement. Il en est imprégné depuis son enfance algérienne. Dès la première sourate, il se différencie de Jacques Berke sur un point essentiel : ce dernier a le tort en effet d’employer le terme de « Dieu » qui vient du latin « deus » alors qu’André Chouraqui s’en tient à Allah, l’Eloim de notre bible. A partir de là tout est différent et le poème de Chouraqui provoque l’enchantement du coeur plus qu’aucun autre texte, celui de Jacques Berke en particulier, ne pourrait le faire.

 

Le 2 Février

 

Je suis naturellement d’accord avec la lettre qu’Annie Clauzet de Talence a écrite à Télérama au sujet de Bernard Pivot. Se voulant « Candide », il n’a été qu’un avocat du diable et il a insisté assez lourdement sur l’invitation à la djihad que constituerait selon lui le Coran. Pour qui a lu le poème admirable d’André Chouraqui, l’attitude de Bernard Pivot est choquante et fausse. Il reprend les arguments du premier traducteur qui a pour des siècles fourvoyé l’esprit des Chrétiens. Le Coran est un des Livres Saints. Il est pour les Musulmans un code complet de vie religieuse, sociale, économique, prophétique et peu de sourates sont consacrées à la seule Guerre Sainte. D’ailleurs, comme le disait un invité, la Bible est en partie un récit de guerres et l’on ne peut oublier les batailles incessantes qui opposaient les Hébreux à leurs voisins.

Les Chrétiens ont tendance à comparer, sans les connaître, la Bible, le Coran et les Evangiles. Ces derniers présentent tout de même une différence considérable puisqu’ils sont la transcription après coup par Matthieu, Marc, Luc et Jean (pour les trois premiers vers 70 à 80 de notre ère, pour Jean vers l’année 100) des enseignements de Jésus. S’il est vrai que Jésus n’a jamais appelé à la Guerre Sainte, la djihad chrétienne a-t-elle cessé pour autant ? On ne compte plus les Guerres de Religion auxquelles on doit ajouter l’anéantissement par les Espagnols des empires précolombiens, la Révocation de l’Edit de Nantes qui a privé la France de son élite protestante, l’extermination des Indiens d’Amérique du Nord... Il n’est pas juste de se servir du Coran pour accabler les Arabes. De toutes façons les hommes n’ont besoin d’aucun enseignement ou d’aucun guide pour se faire la guerre. On dirait qu’ils sont viscéralement destructeurs. Il ne se passe pas un jour depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale sans qu’un conflit n’éclate dans une partie ou une autre du monde. A se demander si la paix universelle ne viendra pas en définitive de la destruction de la planète Terre ?

 

Le 18 Février

 

L’interview d’André Chouraqui dans le N° 2144 de Télérama m’a rappelé la phrase d’Henry Tisot « Nous sommes tous Juifs dans le Christ » dont j’ai contesté le bien-fondé il y a quelques mois. Non pas que je veuille comparer les connaissances littéraires et spirituelles d’André Chouraqui et le badinage religieux de l’acteur mais autant j’abonde dans son sens quand il parle de complémentarité entre Arabes et Juifs, autant ce terme de comparaison m’étonne dans son discours quand il y intègre le Christianisme. L’Islam a sans doute été subtile en considérant Jésus comme l’avant-dernier prophète mais elle a en commun avec le Judaïsme d’avoir respecté l’unicité de Dieu. L’Etre Unique a été remplacé par la volonté des Evangélistes en une trilogie à laquelle bien sûr je ne puis adhérer et c’est sans doute la raison pour laquelle j’ai tendance à placer Judaïsme et Islam sur le même plan religieux et à ne pouvoir le faire quand j’évoque le Christianisme.

Je sais que les convictions oecuméniques d’André Chouraqui lui permettent de voir dans les Chrétiens « les Fils d’Abraham » et je me souviens de la symbiose qui existait entre les élites juives, chrétiennes et musulmanes dans les grandes villes du sud de l’Espagne avant l’accession au trône de Ferdinand et d’Isabelle la Catholique dont l’adhésion néfaste à l’Inquisition a provoqué la rupture entre les communautés impliquées puis l’expulsion des Juifs et des Musulmans d’Espagne. Je ne puis toutefois oublier les ghettos, les pogroms, les interdictions, la haine qui a été virulente contre nos communautés depuis deux mille ans, je ne puis oublier la Shoah et c’est sans doute la raison pour laquelle je ne puis adhérer entièrement aux positions d’André Chouraqui.

 

Le 23 Février

 

En ce dernier jour de l’ultimatum à Sadam Hussein et à la veille peut-être de l’offensive terrestre, comment un officier soviétique peut-il se permettre de commenter ainsi et devant les caméras la disproportion entre les forces en présence : « Le pauvre petit chat iraqien est attaqué par le grand tigre américain. » Cet officier n’a-t-il aucune mémoire ? Ne se souvient-il pas de la disproportion qui existait entre l’ours russe et l’ourson afghan ? Celui-ci a été attaqué, torturé jour après jour, tué par une horde toute puissante dont il ne s’est débarrassé qu’à force de sacrifice et de courage ? Ne souvient-il pas cet officier russe des deux mille morts coincés sous un tunnel par la seul volonté des troupes de son pays ? Ne sait-il pas qu’à l’heure même où il parle les peuples baltes luttent pour leur indépendance et sont tués par l’armée soviétique ? Et puis comment peut-il oublier que l’armée iraqienne, alimentée par les Occidentaux et par les Soviétiques était considérée jusqu’à présent comme la quatrième armée du monde ? Comment peut il oublier que l’Iraq a eu la force de s’opposer à l’Iran de 1980 à 1988 avec des armes une fois encore fournie par les Occidentaux et les Soviétiques ? Alors je ne sais pas jusqu’à quel point le conflit entre les Occidentaux et Sadam Hussein est juste mais je sais que si nos régimes ont des tares, ils valent tout autant que ce totalitarisme teinté de perestroïka qu’on veut nous faire absorber à haute dose en nous en cachant les maléfices.  

 

                     Le 24 Février

 

Aujourd’hui, deuxième jour de l’offensive contre l’Iraq pour libérer le Koweit, Je suis allée voir mes amis algériens originaires de Biskra mais de descendance Saraoui: le père, la mère, trois fils et deux filles. Le père, ouvrier depuis vingt ans dans la même usine, a fait deux fois le pèlerinage à La Mecque. Il est Frère Musulman et ne cache pas ses sympathies pour Sadam Hussein. La mère, mon amie intime, intelligente mais analphabète, n’avait jamais entendu parler du dictateur iraqien jusqu’à la Guerre du Golfe. Elle ne sait rien de l’affrontement qui opposa durant près d’une décennie l’Iraq à l’Iran, elle ne sait pas qui sont les Kurdes. Son mari lui a simplement dit que Sadam Hussein était musulman, raison suffisant pour adopter ses vues. Les fils, nés tous trois en France, ne m’ont pas fait de confidences mais l’aîné au moins est pour Sadam Hussein. Les deux jeunes filles, l’une âgée de vingt trois ans née en Algérie, la cadette, dix sept ans, née en France, ne se prononcent pas. Des camarades de classe, des professeurs, la télévision, leur ont parlé des massacres contre les Kurdes, des armes chimiques employées pour exterminer près de trente mille d’entre eux: elles sont hésitantes mais prêtes à m’écouter.

 Depuis 1978, je me suis occupée d’elles et de leurs études. Elles sont pour moi comme des filleules. J’ai donc pris la décision d’exposer mon point de vue, non pour qu’elles l’adoptent, mais pour qu’elles soient confrontées aux deux aspects du problème: celui d’un père intégriste, celui d’une marraine française et juive de surcroît. J’ai tout d’abord dit à leur mère que Sadam Hussein était bien musulman mais d’une communauté Baas qui ne pratiquait pas la religion. J’ai posément expliquer à cette brave femme qu’on aurait du mal à retrouver d’anciens reportages sur Sadam en prière, sa grande piété, sa dévotion à Allah étant très récentes. Pour les jeunes filles, j’ai retracé l’histoire de l’Iraq moderne. Comme elles me demandaient si le Koweit avait bien été une province iraqienne, je leur ai répondu par l’affirmative mais en ajoutant que, membre de l’ONU, l’Iraq avait respecté en 1961 le vote de l’assemblée sur l’indépendance du Koweit, décision sur laquelle aucun Etat membre ne pouvait revenir.

J’ai bien sûr ajouté que si l’Occident et l’Union Soviétique avaient surarmé Sadam Hussein, c’était parce qu’il représentait une force laïque face à l’intégrisme chiite iranien. Moi-même je m’étais longuement posée cette question : pourquoi l’Iraq dont la population est chiite à plus de 70% s’est-elle battue si durement contre un pays frère après avoir accueilli l’Ayatollah Komeyni pendant quatorze ans? Je ne connaissais pas alors l’appartenance de Sadam Hussein au parti Baas. Dès que ce point fut élucidé, les choses me parurent plus explicites et je compris mieux les raisons du surarmement dont j’ai parlé plus haut. J’ai enfin rappelé à mes jeunes amies que la Jordanie, pays limitrophe de l’Iraq, était le seul à avoir pris fait et cause pour Sadam Hussein.

J’ai longtemps parlé et j’avais aussi soif qu’un orateur. Ai-je été comprise? Du moins les femmes m’ont écoutée. Les hommes eussent-ils été présents, je me demande si j’aurais eu le courage ou l’envie de les affronter. Depuis un certain temps d’ailleurs, le père et le fils aîné évitent plus ou moins d’être présents quand ils sont au courant de ma venue ou bien ils me disent précipitamment au-revoir quand j’arrive. Ont-ils déjà dans l’idée, toute référence à l’Iraq mise à part, que des intégristes ne peuvent fréquenter une Juive même si elle a été leur amie durant de longues années? Je sais bien que de nombreux musulmans, la majorité d’entre eux sans doute, essaient seulement de faire la part des choses entre le respect des lois de notre pays et l’exercice de leur religion mais nous avons toujours constaté que les extrémistes n’ont pas besoin d’être nombreux pour faire la loi et commettre des exactions. Je ne voudrais pas que des gens qui ont beaucoup compté pour moi tombent dans le panneau de l’activisme politique. Comme je ne veux pas être le témoin d’une telle évolution et que je n’ai pas envie d’un affrontement qui ferait de la peine à mon amie Aïsa, je cesserai de me rendre dans cette famille pendant quelques semaines: je verrai bien alors comment évolue la situation et si l’on recherche encore ma présence. Je dois reconnaître que je suis malheureusement sceptique.

 

Le 1er Mars

 

Une des caractéristiques des dictatures de tous bords fut le culte de la personnalité. Nous étions donc habitués aux immenses effigies des leaders communistes ou fascistes que des porte-drapeaux brandissaient devant les foules disciplinées au cours de gigantesques parades militaires: Lénine, Staline, Hitler, Mussolini, Franco, Mao Tse Tung, Ceaucescu... Les catholiques ont toujours vénéré les images pieuses, les chrétiens orthodoxes les icônes, à l’image des païens dont l’adoration allait des sculptures de dieux ou de déesses aux totems des communautés africaines. Les religions d’Extrême-Orient ont leurs bouddhas ou les statues de leurs dieux et de leurs déesses.

Toutes ces croyances se différencient du Judaïsme et de l’Islam qui n’acceptent pas en principe la représentation de l’homme, image de Dieu, l’Etre invisible par excellence. C’est la raison pour laquelle j’ai été frappée par l’admiration relativement récente de l’image en Islam. Le Maroc a donné le ton: chaque lampadaire, chaque autobus, chaque lieu public ou privé exhibent l’effigie du roi, ce que n’aurait sans doute pas apprécié son père Mohammed V. Les Iraniens brandissent dans leurs défilés politico-religieux des photos géantes de l’Ayatollah Komeyni et l’Iraq a certainement battu des records : Sadam Hussein dans ses tenues diverses trois ou quatre fois grandeur nature s’affiche dans les rues de Bagdad et autres villes du pays, officier supérieur, civil, hadj... Je suis étonnée d’avoir vu des images de l’émir du Koweit récemment libéré. Je suppose que les Musulmans n’ont pas oublié les principes du Coran et la destructions des images païennes de la Kaaba par Mohammed. Je suppose qu’ils ne renient pas ces mosquées sublimes dont les seuls ornements sont des volutes de mots plus légères que des ailes d’oiseaux. Je crois qu’ils pratiquent en fait le culte de la personnalité en politique et dans la rue. Il n’empêche qu’ils devraient revenir à la discrétion d’antan et renoncer à l’adoration de l’image à l’extérieur comme ils le font à l’intérieur de la mosquée, gardant à l’esprit que c’est une coutume païenne reprise par les Chrétiens mais que l’exigence de la modernité ne justifie pas.

On pourrait me rétorquer à juste raison que les peintres juifs, Chagall en particulier, ont représenté la figure humaine sur leurs toiles, que la vie de tous nos musées prestigieux n’aurait plus de sens si la représentation humaine en était exclue, que les hommes de toutes confessions se servent chaque jour de leurs appareils photographiques ou caméras pour conserver des images de leur famille ou de leurs amis, que les journaux et les magazines sont les supports de multiples représentations humaines. Mais outre qu’on ne peut aller à contre-courant des progrès techniques et refuser les images qui nous viennent de tous les continents et au-delà sans paraître anachronique, on peut dire qu’il n’entre pas dans ces pratiques cette notion d’amour ou de vénération pour l’image représentée qui ressort dans l’attrait pour les images saintes ou dans le culte de la personnalité.

Je me souviens pourtant avoir offert un polaroïd à un ami arabe à la veille de son premier pèlerinage à La Mecque. Malgré tout l’attrait que devait exercer sur lui l’Arabie Saoudite, en dehors des lieux spécifiquement saints, et le désir qu’il avait d’en conserver le souvenir, il n’a pas emporté l’appareil afin de ne pas circonvenir aux préceptes du Coran. J’ajoute, pour montrer que les Musulmans comme les Juifs comprennent l’interdiction des images en terme de culte : « Vous ne ferez pas d’image taillée ni aucune figure de tout ce qui est en haut dans le ciel, et en bas sur la terre, ni de tout ce qui est dans les eaux sous la terre. Vous ne les adorerez point et vous ne leur rendrez pas de culte » (Exode, XX, 2-12), que l’homme en question a des photos de toute sa famille avec cette restriction tout de même qu’elles ne sont pas exposées sur les murs de sa maison comme il est de coutume (chez moi en particulier !)

 

Le 1er Juin

 

Canal+ a retransmis les images du pèlerinage de Chartres récupéré par les Intégristes. Naguère des étudiants juifs, en souvenir de Péguy, faisaient le pèlerinage. Ils ne portaient pas de croix, ne montaient pas au Golgotha mais tâchaient plus humblement, en hommage au grand poète, d’atteindre « Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu. »

 

                     Le 2 Juin

 

Les Israéliens ont sauvé, quelques heures avant l’entrée des rebelles, quinze mille Falachas (Juifs noirs d’Ethiopie) en établissant un pont aérien entre Addis-Abéba et Israël. Ce sont sans doute les derniers des quarante à soixante mille personnes réparties en groupes importants dans les régions du Tigré, du Wollo, de Gondar et du Lasta, sur la haute montagne au bord du Lac Tana, qui demeuraient encore dans cette partie du monde, seuls Juifs parmi les Noirs, seuls Noirs parmi les Juifs. Le président Bush qui a favorisé l’opération pourrait-il se pencher, dans ses prochaines conversations avec Korbatchov, sur le sort des Juifs d’Ouzbekistan qui, à ma connaissance, croupissent toujours dans des ghettos innommables.

 

Le 28 Juillet

 

Les Syriens ont accepté de négocier avec Israël et nous avons eu un moment d’espoir quand Itzrach Shamir a relevé le défit. Puis nous avons connu la base des pourparlers du côté d’Afiz el Assad: libération de tous les territoires occupés par Israël dont, bien sûr, le Golan. Nous savions dès lors que tout était compromis pour longtemps: discussion n’est pas ultimatum et nous pourrions demander au Président syrien s’il a l’intention d’évacuer le Liban qu’il occupe dans sa presque totalité au cas où Israël abandonnerait ses positions du Golan. Qu’adviendra-t-il de l’Etat hébreu si ses frontières ne sont plus protégées, si Jérusalem Est est abandonnée ainsi que la Cisjordanie ?

Les esprits d’échauffent quand Monsieur Shamir réitère son refus de voir des représentants arabes de Jérusalem à une conférence sur les problèmes régionaux. Je n’arrive pas à gommer dans ma tête l’idée qu’un retour d’une partie de la ville à la communauté palestinienne pouvait à plus ou moins longue échéance comporter l’interdiction pour les Juifs de se rendre au Mur des Lamentations comme ce fut le cas au temps de la Jordanie sans que le monde (le Vatican y compris) s’en soit soucié plus que d’une guigne et sans comprendre qu’interdire le Mur aux Juifs équivalait à interdire la Mecque aux Musulmans.

La Grande Syrie, telle que la conçoit son dirigeant actuel, inclut le Liban, la Jordanie regrette le temps où elle avait main-mise sur la Cisjordanie, les Palestiniens veulent Jérusalem Est dans un premier temps puis tous les territoires occupés. Au cas où Israël accepterait de négocier à son seul détriment, l’état hébreu reviendrait à des frontières plus exiguës que celles promulguées par l’ONU en 1947 qu’elle était la seule nation du Moyen Orient à avoir acceptées. Pourquoi ne s’en va-t-elle pas d’ailleurs vers ces paradis heureux où sont restés, tellement ils s’y sentaient bien, six millions des nôtres ? Tant de problèmes seraient résolus sans qu’on ait à se casser la tête pour organiser de nouvelles frontières. Qui a dit « un juif sympa est un juif mort » ou quelque chose dans ce sens ?

 

Le 30 Juillet

 

Je viens d’entendre une interview d’André Chanu sur France Culture. Pour autant que je m'en souvienne, je n’ai jamais connu l’acteur qui a suivi le cours Simon et monté des pièces avant la Seconde Guerre Mondiale, seulement le faire-valoir de Jean Nohain dans ses émissions télévisées. Je suis française mais je n’ai pas la mémoire courte. Quand j'entends célébrer les louanges de cet homme qui fut dans mon enfance le Jaboune du journal « Benjamin », je ne puis m'empêcher de réentendre les « Maréchal Nous Voilà » dont le même Jean Nohain nous ressassait les oreilles dans les années quarante. Bien sûr il est ensuite parti en Angleterre, bien sûr il a rejoint la 2ème DB, bien sûr il a été grièvement blessé à la face, bien sûr tout le monde peut se tromper... mais pas de cette façon-là : deux ans d'errance sur la radio de Vichy, deux ans de célébration quotidienne du sauveur de la France, c'est trop et ça n'est pas facilement rachetable, en tout cas pour mon goût personnel.

On reproche à certains hommes politiques, en particulier au Président Mitterrand, leur passage éclair au gouvernement de Vichy - que je n'excuse pas d'ailleurs - pour passer sous silence les faits et gestes des autres. Je ne voudrais pas comparer Jean Nohain à Tino Rossi dont on a oublié l'appartenance officielle à la collaboration pour ne retenir que son « Petit Papa Noël » mais j'aime qu'on distribue équitablement les satisfecit: un mauvais point pour « Maréchal Nous Voilà » de 1940 à 1942, un bon point pour les actions d'éclat.

Si j'ai pris l'initiative de rappeler un point d'histoire qu'on a choisi d'oublier, c'est que j'ai rencontré Jean Nohain (alias l'Adjudant Legrand) à l'Etat-Major F, un des quartiers généraux de la France Libre à la tête duquel se trouvait en 1943 le Commandant James de Rotschild, ancien maire de Compiègne. J'étais alors l'assistante du Commandant Combaud des Transmissions. J'avais mis plus de huit mois pour rejoindre l'Angleterre après m'être évadée de France avec mon frère qui croupissait encore dans les geôles espagnoles. Jean Nohain venait d'arriver à Londres par des voies sans doute plus rapides et moins hasardeuses que les modestes citoyens que nous étions. Passionnée comme je l'étais, j'ai posé la question à cet homme déjà célèbre : « Tiens, mon Adjudant, vous ne chantez plus Maréchal Nous Voilà ? » Jean Nohain n'a pas répondu et s'est éclipsé dans une autre pièce. Je ne l'ai pas suivi car je sentais bien que c'était la bataille du pot de terre contre le pot de fer dont je ne serais pas ressortie indemne. Je ne l'ai d'ailleurs pas revu à l'Etat-Major car je suis devenue peu après non-sédentaire et opératrice-radio. De retour en France, j'ai appris qu'il était devenu un as de la 2ème DB et qu'il avait eu la « gueule cassée » sur un char de Leclerc. Paix donc à son âme et à ses cendres !

 

Le 31 Juillet

 

Chaque jour apporte son lot de nouvelles incroyables : non contents de vouloir édifier un Carmel sur l'emplacement d’Auschwitz, la Catholiques font à nouveau des leurs et maintenant les extrémistes s'en mêlent : des scouts équestres vont se rendre à l'ancien camp d'extermination pour honorer les morts chrétiens au pied de l'immense croix qui domine le site. Devant cette nouvelle tentative de récupération, j'ai le sentiment que les Juifs doivent se tenir sur leur garde, ne serait-ce que pour s'opposer à la construction du Carmel, une affaire qui est loin d'être classée.

Dans le même temps des néonazis organisent au sud de l'ancienne RDA une manifestation monstre pour commémorer le souvenir de Rudolf Hess, le bras droit d'Hitler qui, après sa capture en Grande-Bretagne, vécut et mourut à la prison de Spandau de Berlin. Des trains, des avions, des autocars seront mis à la disposition des nostalgiques de la croix gammée à partir de la Suède, de l'Autriche, de l'Allemagne, de l'Italie, de la France... et l'on attend des centaines de milliers de participants. Quand on apprend le viol et la destruction de sépultures juives à Carpentras ou en Allemagne, quand on sait que les Soviétiques n'ont jamais été aussi antisémites, que les Polonais le demeurent à l'instar de leur Président Leich Walesa, on a le frisson d'autant plus que le meilleur support de la haine réside dans la pauvreté du peuple indéniable dans tous les pays de l'Est de l'Europe.

 

Le 17 Août

 

Il est difficile de juger objectivement un pays de la Communauté Européenne, en l'occurrence l'Italie, quand on apprend qu'il a décidé d'interdire le débarquement à Bari des deux mille cinq cents Albanais arrivés en bateau de leur enfer communiste. Heureux, délivrés, ils allaient connaître une paix relative dans le Nord de l'Italie. Autant nous étions solidaires des gens du sud de la péninsule dont le taux de chômage est un des plus importants d'Europe et pouvions comprendre leur désarroi devant l'arrivée massive d’une population étrangère, autant nous fûmes soulagés d'entendre que les Milanais plus nantis étaient d'accord pour prendre le relais de leurs concitoyens modestes et assumer la charge de ces malheureux parmi lesquels des opposants au régime avaient passé plusieurs décennies en prison.

Quand j’ai appris ce soir que le gouvernement italien - je dis bien le gouvernement car des familles ont recueilli les quelques personnes qui ont pu échapper au filet - avait sans tenir compte des conventions internationales d'entraide renvoyé sans plus attendre la totalité des demandeurs d'asile dans leur pays, j'ai constaté une fois de plus que les hommes qui nous gouvernent sont plus soucieux de leur pouvoir que du bien-être d'autrui. Quel contraste entre la joie des hommes et des femmes qui montaient à Bari dans les autocars et la détresse qui dut les étreindre quand on les a réveillés en pleine nuit pour les entasser dans les avions du retour!

J’aimerais connaître les réactions du grand écrivain Ismaïl Kadaré qui, lui, séjourne en France après avoir tenu le coup dans son pays en écrivant des livres qui recevaient un accueil « mitigé » du gouvernement stalinien de son pays. Il aime l'Albanie, il aime ses compatriotes qu'il a quittés après bien des hésitations et en constatant l'impossibilité pour lui de vivre sans s'exprimer. Je me représente son angoisse actuelle devant le rejet italien.

  

Le 23 Août

 

Le putsch est dompté en Union Soviétique. Tant mieux pour eux, tant mieux pour l'équilibre du monde mais j'ai dans la bouche un goût amer : le communisme  est mort, Vive quoi ? Vive les nationalismes retrouvés, Vive les anciens apparatchiks reconvertis, Vive les dix sous-marins construits en 1990-91, Vive l'économie de marché dans un pays qui ne connaît ni l'économie ni le marché ! On dit que l'URSS a besoin de deux cent cinquante milliards de dollars sur cinq ans pour construire son économie. Où va-t-on les trouver ? Dans nos modestes bourses ?

Et l’Afrique là-dedans, et l'Asie ? Je me souviens du manque d'eau, des famines au désert ou en Inde, des typhons du Bengladesh, des enfants décharnés d'Ethiopie: désemplissons nos silos mais, de grâce, pas seulement pour des raisons économiques et politiques. Des gens ont besoin de nous qui ne savent pas faire des coups d'Etat ou déboulonner des statues. Autant je hais Sadam Hussein autant je plains les Iraqiens qui ont eu peur, qui ont eu faim et qui manquent de médicaments.

En fait le charme slave n'a jamais eu de prise sur mes sentiments. Bien sûr, comme tout le monde j'ai lu Tolstoï, Dostoïevski, Tchékov, Gorki... j'ai écouté Moussorski, Borodine, Chochtakovitch... mais ces écrivains, ces compositeurs comme les danseurs étoiles ou les grands chorégraphes appartiennent plus au monde qu'à leur propre pays. Je veux parler du Russe moyen que je croise dans une rue de Moscou: rien en lui ne m'attire ou ne m'émeut, j'ai presque honte de le dire, mais on aura compris à travers toutes ces pages qui émanent de mon coeur passionné que l'Arabe sémite, entretenu dans sa haine de moi par des forces politiques qu'il appréhende mal, est plus proche de mes origines, de mes traditions, que le Polonais inféodé au catholicisme romain ou le Russe qui, du jour au lendemain, passe du marteau et de la faucille à l'économie de marché avec de bonnes concessions à l'orthodoxie chrétienne.

Ce sont des raisons suffisantes tout de même pour ne pas gaspiller des milliards sans être sûr de leur emploi et de leur destination: les subsides envoyés aux Arméniens victimes du tremblement de terre sont pratiquement restés dans les poches des transitaires soviétiques. On ne change pas les habitudes en quelques mois. Margaret Thatcher que je n'apprécie pas particulièrement a dit une chose très juste à John Major : « Douze années n'ont pas suffi pour privatiser avec succès l'économie britannique, qu'en sera-t-il de l'économie soviétique qui a sur les Occidentaux un recul de soixante quinze ans ? » Les anciens privilégiés n'auront-ils pas la tentation de continuer à s'en mettre plein les poches ?

Macha Méryl a beau répéter, pendant que j'écris, que les Russes ont besoin de nous: elle est fille de prince et je peux comprendre ses sentiments mais je n'y adhère pas. Sylvie Vartan est acclamée par les Bulgares et j'apprécie son attachement au pays qui l'a vu naître mais une tournée triomphale est toujours bonne à prendre et j'hésite à croire que toutes ces manifestations enthousiastes sont sincères et spontanées. Je suis anachronique peut-être, je marche à contre-courant mais je persiste et signe: les seuls Russes qui m'aient émue depuis la Seconde Guerre Mondiale et dont je respecterai toujours la mémoire sont le Professeur Zhakarov et sa femme dont j'ai parlé autrefois dans un texte que j'avais appelé « Les Oubliés de la Une. » Les autres, je les attends au détour de la démocratie. Nous connaissons ce mot depuis deux cents ans et nous ne l'avons toujours pas assimilé complètement. Qu'en sera-t-il de ces nouveaux convertis ?

Une des premières réactions des « réformistes » a été d'approuver la célébration par les popes d'une messe devant la foule assemblée qui se signait, la même qui assistait naguère aux grandes parades communistes. C'est la raison pour laquelle je ne pense pas que l'Union Soviétique puisse de sitôt s'intégrer à un monde libéral. Je suis étonnée que des personnalités telles qu'Elie Wiesel ou Jean Hallenstein donnent leur caution à Monsieur Boris Eltsine dont le revirement ne date tout de même que d'une année. La Russie tsariste comme l'Union communiste ont toujours été des nations excessives à tous les niveaux: les Tsars ont conquis un empire que les Bolchéviques ont conservé puis agrandi. Je ne vois aucune différence entre les anciens, les nouveaux ou les futurs maîtres du Kremlin, nationalistes et conservateurs. Cosaques ou conducteurs de chars, je n'ai aucune confiance dans cette armée démesurément forte même si elle essuie parfois des échecs comme en Afghanistan. J'ai peur des idéologies successives apparemment contraires qu'on applique avec la même force et la même détermination.   

 

Le 8 Septembre

 

La décolonisation des Pays Baltes ! L'affirmation de leur indépendance! La joie des trois nouveaux peuples libres qui frappent à la porte de l'Europe! Je voudrais être à l'unisson car les ai-je voulues ces libérations de pays sous tutelle ! Le Vietnam, l'Algérie, les Républiques africaines... Et à quel spectacle avons-nous assisté ?  à la naissance du néocolonialisme, à l'incapacité de ces nations, par la faute des nouveaux maîtres, d'assumer leur indépendance économique et politique. Je pensais que les Pays Baltes nous donneraient quelques jours de répit : mais non ! Leur premier geste est de proclamer l'amnistie des hommes qui ont collaboré avec les Allemands !

Leur haine compréhensible du joug soviétique leur fait commettre une erreur impardonnable : on n'échange pas Staline pour Hitler. C'est un geste insupportable qui remet en question leur droit à la démocratie. Jusqu'à quand la violence générera-t-elle la violence et jusqu'à quand la haine sera-t-elle source de haine ? A croire qu'il n'y a pas de recours dans les Pays de l'Est sans la vengeance portée à son paroxysme. Les dirigeants m'ont-ils donc pas de travail plus pressant à gérer que la réhabilitation des vieux collabos ? Est-ce un geste politique essentiel ? Ces trois nations qu'on croyait ouvertes à la démocratie ont-elles, comme les autres, deux cents ans de retard ?

Une fois encore la voie intègre du milieu, de la décence, de la compréhension, de la sagesse... est étroite et peu d'hommes prêts à s'y engager. Les Serbes et les Croates s'entretuent, les Pays Baltes libres d'une journée amnistient les traîtres... Il était une fois une Révolution qui n'arrangea pas les affaires des hommes de bonne volonté dont la quête de justice et de moralité est constamment mise à rude épreuve.

 

Le 30 Septembre

 

Je note mes réflexions sur le monde tel que nous le vivons depuis une dizaine d'années et quand je les relis j'ai parfois l'impression d'avoir donné une place trop importante à la question juive, d'avoir, Française de naissance et juive de religion, occulté des problèmes plus actuels et plus essentiels.

Serge Moati vient dans « Ex Libris » de me rassurer sur ce point: je n'avais pas tellement tort de croire qu'il y avait avant la Shoah, pendant la Shoah et après la Shoah. Si je réagis maintenant c'est que j'enregistrerai les programmes sur « La haine antisémite » sans être sûre de pouvoir les regarder par la suite. Je supporte mal en effet les visages déconcertants des néonazis internationaux, non qu'ils aient la moindre influence sur mon comportement mais je crois qu'ils ont un impact sur les faibles de tous bords, social, politique ou religieux. Et puis ils salissent une mémoire qui est différente de ce qu'ils imaginent ou voudraient faire passer pour vraie: je ne suis pas fière de nos déportés, je ne les montre pas en exemple, je n'en fais pas des héros, j'aurais simplement voulu qu'ils ne connaissent pas les camps de la mort et qu'ils achèvent tranquillement leur vie parmi nous. La vie est un bien précieux qu'on leur a refusé. C'est tout et c'est primordial.

Je ne suis pas une Juive à tout crin. Ma patrie, c'est la France et, contrairement à certains de mes coreligionnaires, je ne souhaite pas faire mon Aliah (aller vivre en Israël). Je suis surtout, profondément, viscéralement, antiraciste: mon coeur bat pour l'enfant kurde embourbé dans la montagne inhospitalière comme pour le vieillard cambodgien menacé par les condisciples de Pol Pot ou le petit Indien de Calcutta dont la vie ne tient qu'à un fil. Il bat pour le nouveau-né africain guetté par la famine et le Sida comme pour cette mère des faubourgs de Lima qui réclame humblement à une « madrecita » inconnue du pain, de l'eau et des médicaments pour ses petits dont le père s'est évanoui dans la misère ambiante.

Je ne comprends pas et ne comprendrai jamais que les Juifs puissent être racistes. Je me souviens de cette femme de radiologiste sud-africain dont les propos rejoignaient il y a une vingtaine d'années ceux des champions de l'apartheid. Elle affirmait à qui voulait l'entendre que sa fille, également femme de médecin, n'acceptait jamais durant la nuit la présence de la bonne noire de ses enfants. J'ai tout d'abord supposé que cette interdiction était liée au fait que l'entourage de la servante pouvait présenter un risque pour la famille, auquel cas j'aurais moi-même renoncé à l'employer. Pas du tout : la jeune femme n'avait pas confiance dans les aptitudes maternelles des femmes indigènes et dans la qualité des soins qu'elles pouvaient offrir à ses enfants. Je fus non seulement abasourdie mais outrée par ses propos car tout le monde sait que l'enfant africain a des relations privilégiées avec sa mère pendant une période beaucoup plus longue que l'enfant occidental. La preuve en est que des inventeurs, américains sans doute, ont mis au point toutes sortes de porte-bébés qui permettent, comme c'est le cas en Afrique, un contact rapproché entre l'enfant et sa génitrice. Je n'ai pas essayé de faire valoir mon point de vue, ne voulant pas entrer dans un dialogue de sourds, car la dame « savait » puis qu'elle vivait parmi « ces gens-là. » Je ne lui ai même pas dit que Breiten Breitenbach, André Brink, Nadine Gordiner entre autres, afrikaners ou anglophones, avaient vécu parmi ces gens-là en cherchant toujours à les comprendre, à les défendre, à les aimer. Je me suis contentée de rompre avec un couple dont je ne comprenais pas les motivations.

 

Le 1er Octobre

 

C'est une ironie amère du sort qu'à l'époque où s'insinue à nouveau le spectre de l'antisémitisme universel - au Japon même où l'idéologie raciale nazie semblait inconnue pendant la Seconde Guerre mondiale et qui ne comporte pratiquement pas de minorité juive - se produise un phénomène également récurrent « Jésus superstar », cette fois-ci « Jésus était son nom. »

On connaissait déjà la Passion selon Henri Tisot qui fait chaque soir son chemin de croix sur les planches d'un petit théâtre et qui connaît l'hébreu de la Torah mieux que nos propres rabbins. Mais Raymond Gérôme s'y met (discrètement) et Robert Hossein-Alain Decaux renchérissent au Palais des Sports. Je ne comprends pas bien ces retours à la religion qui ne se manifestent pas dans un cadre propice - Bossuet haranguait les foules depuis la chaire de son église - mais se concrétisent sur les scènes les plus gigantesques de la capitale. A croire que les périples de Sa Sainteté Jean-Paul II ne suffisent plus à la chrétienté, il y faut ajouter le panache des revues à grand spectacle.

Dimanche soir dans « Bouillon de Culture », Robert Hossein a crié, s'est battu la coulpe et s'est signé : malgré la dose de cabotinage inhérente aux actions des enfants de la balle, j'étais gênée car j'ai habituellement de l'admiration pour ce réalisateur et grand acteur. A côté de lui un professeur qui a vécu sur le terrain en Côte d'Ivoire paraissait plus crédible dans ses critiques des fastes catholiques romains : en pleine Afrique, Dieu sait qu'il est plus important d'aider les hommes que de construire des basiliques...

Les chrétiens ont bonne conscience quand il font appel à Jésus. Ils se lavent à priori de toute accusation d'antisémitisme. Malheureusement « j’aime Jésus, Jésus était juif donc j’aime les Juifs » n'est pas un axiome évident pour la majorité d’entre eux. Ils ont toujours eu du mal à occulter deux mille ans de haine et de faux enseignement. Et puis il y a Judas, l'incontournable Judas, cet homme d'où vint tout le mal, ce traître qui pour trente deniers vendit le Christ et dont le baiser provoqua l'arrestation, le jugement, la condamnation et la mort de Jésus. Les Chrétiens agissent comme si  cette mort n'avait pas été en quelque sorte programmée par Dieu le Père, Judas étant un élément indispensable, fatal, de la tragédie auquel on ne saurait imputer de responsabilité directe. Si le fatalisme est un concept plus musulman que chrétien, on ne peut nier qu'il ait joué un rôle dans le déroulement des faits qui ont abouti à la mort du Christ, la rédemption elle-même, salut apporté par Jésus-Christ à l'humanité pécheresse, ne pouvant survenir que si Jésus est mort par la faute d'un pécheur, en l'occurrence Judas. C'est peut-être dans cette conception de la faute que se séparent le judaïsme et le christianisme. Le premier s'en tient à la faute originelle qui chassa l'homme du jardin d'Eden jusqu'au jugement dernier au rachat de l'humanité par le Messie à venir, le second occulte la faute originelle en faveur de celle plus spectaculaire, plus proche, plus concrète, plus humaine de Judas, le parfait bouc émissaire.

Les manifestations à grand spectacle auxquelles nous assistons utilisent bien comme supports principaux deux personnalités contraires, Jésus le Sauveur et Judas le Traître, sans se demander si les deux « J » ne sont peut-être que les deux faces de l'âme humaine défaillante mais perfectible. Pour les Chrétiens, Jésus fait homme reste le Fils de Dieu et ne peut avoir de faiblesses. Pourtant, rappelons-nous qu'un jour il a douté... De toutes façons, et sur un plan matériel, cette revue montée par Robert Hossein et Alain Decaux « avec de jeunes acteurs passionnés » donne l'impression que le théâtre prend la relève de l'Eglise car il a plus d'impact psychologique sur l'auditoire qu'un prêtre devant une réunion de fidèles. C'est d'ailleurs le même principe qui pousse les partis politiques à transformer leurs débats en shows spectaculaires. Les conseillers de Monsieur Le Pen s'y connaissent en cette matière et nous avons malheureusement le souvenir des parades monstrueuses qui ont fait la gloire d'Hitler.

Il fut un temps où l'image de Jésus n'apparaissait pas dans les fresques hollywoodiennes par respect sans doute pour la tradition judaïque selon laquelle l'homme étant à l'image de Dieu et Dieu n'ayant pas de réalité concrète, on ne peut en aucun cas le représenter. Nous n'en sommes plus là et nos contemporains ne semblent pas avoir la force de vivre leur foi humblement et intérieurement. Pour mon goût, si le théâtre doit s'exprimer dans des décors larges permettant une grande complicité avec le public, je donne la palme à des metteurs en scène tels qu'Ariane Mnouchkine : elle a su replonger la Cartoucherie de Vincennes dans l'atmosphère même de la Révolution Française et cela suffit à mon tempérament républicain.

 

Le 4 Octobre

 

J’ai surmonté mon appréhension et j’ai regardé la première partie de « La Haine Antisémite » en direct. Je n'ai pas été trop choquée parce que je connaissais une grande partie des documents d'archives comme « Le Péril Juif. » Et puis il y a eu quelques passages « franchouillards » qui, même s'ils peuvent être générateurs de haine, sont tellement ridicules qu'ils prêtent à sourire, tel cet homme aux bretelles voyantes qu'on interrogeait sur les mesures à prendre s'il était nommé chef du gouvernement. Etant (merci Monsieur) contre l'élimination physique des Juifs, il répondit qu'il interdirait immédiatement la circoncision, cet acte d'alliance entre le judaïsme et Dieu qui, selon  lui, confère à mes coreligionnaires un sentiment de supériorité intolérable.

Sait-il seulement, cet apôtre de l'intégration à tous crins, que jusqu'à l'arrivée massive des catholiques d'Amérique Centrale et d'Amérique du Sud aux Etats-Unis, près de 80% des jeunes garçons américains étaient circoncis, juifs ou non, par mesure d'hygiène et pour éviter les trop fréquents phimosis générateurs d'inflammations? La circoncision est bien, d'un point de vue religieux « le signe d'alliance qui permettra à Abraham d'engendrer de nombreuses nations » mais il ne faut pas oublier qu'il entre toujours dans les mitsvot ou commandements une part de logique parce qu'ils ont trait à la vie quotidienne dans un emplacement géographique déterminé. Les Hébreux de l'Antiquité, nomades ou agriculteurs, obéissaient aux commandements divins par l'intermédiaire des prophètes mais en dernier ressort par celui des prêtres de leur communauté. Les lois divines ont certainement plus d'impact sur les gens simples que les obligations laïques, une des raisons pour laquelle le peuple se soumettait de bonne grâce à des ordonnances qui, outre qu'elles émanaient de Dieu, prenaient en charge leur bien-être physique : circoncision, interdiction de manger du porc ou de tout autre aliment qui dans les régions chaudes peut se putréfier rapidement ou engendrer des maladies telles que le taenia ou ver solitaire.

Si l’Islam a repris à son compte ou plutôt perpétré la tradition à la fois de la circoncision et de l'interdiction de manger du porc, c'est également pour des impératifs à la fois religieux et physiques. Le Coran est, plus encore que la Bible, un code de vie auquel obéit le croyant. Il ne discute donc pas les ordres qui lui sont donnés pour le bien de son âme et de son corps. En fait, je voudrais surtout dire à cet homme à bretelles qui ne m'entendra pas car il ne peut y avoir entre nous qu'un dialogue de sourds la chose suivante: je crois que la majorité des Juifs pratique la circoncision sur les nouveaux-nés par tradition et ne réfléchit pas systématiquement au privilège divin conféré par l'acte en soi. Le jeune garçon apprend sans doute à son cours d'instruction religieuse la signification première de la circoncision mais je ne pense pas qu'il en tire une gloire quelconque dans sa vie sociale ou professionnelle. Ceci dit, je n'ai pas la moindre envie que l'homme aux bretelles devienne chef de l'Etat ou du gouvernement. On a vu à quels excès pouvait conduire la peinture en bâtiment et je doute que le personnage en question, une fois au pouvoir, s'en tienne à ces seules mesures « restrictives. »

                    

                     Le 4 Novembre

 

La conséquence la plus marquante de l'effondrement communiste semble être la renaissance à plus ou moins long terme de nations européennes qui furent des Etats souverains avant la Première Guerre Mondiale. La résurrection ne se fait pas sans douleur et si les Etats Baltes ont retrouvé leur indépendance avec une facilité relative - la présence de nombreux Russes compliquant toujours le processus parce qu'ils n'ont pas envie de retrouver leur ancienne patrie après avoir été les maîtres sur un territoire soviétique - les choses ne sont pas aussi simples en Yougoslavie, Etat créé artificiellement par la réunion des royaumes serbe, croate et slovène en 1918 au profit de Pierre Ier Karadjordjevic et qui ne prit le nom de Yougoslavie qu'en 1929 sous le règne d’Alexandre Ier assassiné (ainsi que le Président Paul Doumer) à Marseille en 1934 par un extrémiste croate, membre de l'Oustacha, société secrète fondée en 1929.

J’écoutais hier soir « Arrêt sur Image » sur France Culture. L'archiduc Otto de Habsbourg, député au Parlement Européen, prédisait dans un français impeccable cette résurrection de tous les anciens Etats, leur admission à l'ONU et leur intégration à l'Europe élargie « de la France à l'Oural » sans toutefois souhaiter le retour sur le trône de l'héritier des familles régnantes. Je me méfie toutefois car certains aristocrates mentionnent déjà le retour du tsar à St Pétersbourg à l'occasion du « rebaptême de la ville » dont je me serais contentée qu'elle reprenne son nom de Pétrograd, moins religieux et symbolique de son ancienne puissance. Je pense et bien sûr je me répète que privilégier l'axe est-ouest, même si la chose devient une nécessité inéluctable, se fait et se fera au détriment de l'axe nord-sud et de nos frères africains que nous abandonnons après les avoir durement colonisés, décolonisés puis contaminés pour les prochaines décennies.

Mais un autre fait survient qui me tarabuste quelque part: Otto de Habsbourg a exalté dans son discours la prééminence sur les futurs Etats de la Croatie catholique comme Jean-Paul II l'avait fait avant lui. Je n'aime pas cette représentation de l'avenir bien sûr mais je me souviens que Doubrovnik sur la côte Dalmate fait partie de la Croatie et je me demande qui sont ces Serbes qui pilonnent et détruisent cette cité dont les festivals de musique me ravissaient, où j’ai découvert une herboristerie médiévale et que j’ai traversée à plusieurs reprises en me rendant au Monténégro ? Constituent-ils une nouvelle génération suscitée par quarante ans de communisme dévastateur ou sont-ils bien les descendants des soldats qui ont combattu aux côtés de mon père et de mes oncles en 14-18, qui ont résisté aux nazis bien plus que les Croates alliés aux puissances de l'Axe durant la Seconde Guerre Mondiale ?

Que pouvons-nous faire sinon apaiser les esprits de part et d'autre afin qu'à brève échéance nous ne soyons pas confrontés à un embrasement de cette partie de l'Europe que Tito avait su calmer pour un temps ? Mon incertitude tient dans le fait que des amis monténégrins m'ont déjà rapporté des histoires macabres qui se seraient passées au sein même de familles serbo-croates. Le fait que les Etats balkaniques soient peuplés de communautés catholiques, orthodoxes et musulmanes complique bien les choses et les rapports que tous ces gens ont entre eux. Je me souviens avoir fait visiter notre capitale à deux Yougoslaves, l'un serbe, l'autre du nord de la Bosnie-Herzégovine. Ils étaient amis de longue date mais quand nous sommes passés devant la statue d'Alexandre Ier, je dis en toute innocence : « Voici la statue de votre roi. » La répartie du Bosniaque fusa: « le sien, pas le mien ! » Bien que nous fûmes en plein titisme, je sus dès lors à quoi m'en tenir sur les sentiments respectifs des différents peuples constituant la Yougoslavie.

 

Le 18 Novembre

 

En fait - et ces réflexions constituent un additif à celles du 4 Novembre - je suis peut-être trop âgée pour commenter d'une manière objective les évènements d'hier et d'aujourd'hui parce que ceux d'avant-hier que mes contemporains plus jeunes occultent ou dont parfois ils n'ont pas conscience m'assaillent de toutes parts quand nous assistons au réveil de la Russie et des Balkans.

Prenons un exemple : lorsque la Hongrie fut envahie par les troupes soviétiques en 1956 après les efforts de déstalinisation d'Imre Nagy, j'ai souffert inconditionnellement avec les Hongrois car ce Premier Ministre libéral représentait un avenir démocratique étouffé malheureusement dans l'oeuf. Seulement nous ne sommes plus aujourd'hui en 1956 et les hommes et les femmes de ma génération, ceux concernés en tout cas, se rappellent les années de la guerre et celles qui l'ont précédée. 1991 est l'année de tous les dangers car elle a un relent de l'ère nazie auquel s'ajoute dans nos démocraties occidentales la peur des immigrations du Sud et de l'Est. Souvenons-nous: la Hongrie, la Roumanie, l'Autriche... ce n'était pas tout bon dans les années 30 à 45.  Je ne veux pas récrire l'histoire mais je me souviens de la Hongrie de l'Amiral Horthy qui n'était pas un petit saint même s'il a été éliminé en 1944 par le parti fasciste des Croix-Fléchées, Je me souviens de la Roumanie qui a vu le développement d'un mouvement fasciste encadré par la Garde de Fer sous le roi Carol et de son entrée en guerre contre l'URSS en 1941, sous le dictateur Antonescu, je me souviens de l'Autriche qui avait affirmé courageusement son indépendance sous l'impulsion du Chancelier Dolfuss mais qui, après l'assassinat de celui-ci et malgré les efforts désespérés de son successeur Schusnigg, n'a pu empêcher l'Anschluss et l'entrée des troupes nazies saluées par, il faut bien le dire, une majorité de la population. Les antécédents et les prises de position de Kurt Waldheim en disent long sur le passé de l'Autriche et augurent mal de l'avenir.

En fait nous assistons, alors que certains d'entre nous attendent avec optimisme l'octroi de leur passeport européen, au réveil de nationalismes et de chauvinismes dont je persiste à croire qu'ils sont totalement anachroniques et générateurs de haine et de racisme. La responsabilité de cet état de fait incombe sans doute à l'effondrement du communisme et à l'impossibilité prétendue mais peut-être révisable de l'ONU d'intervenir dans les affaires intérieures des Etats souverains. Il ne faut tout de même pas faire abstraction de la folie humaine qui se passe des conseils de modération officiels ou officieux, trop heureuse d'exercer son influence meurtrière sur les plus faibles sous le prétexte fallacieux du droit à l'indépendance ou d'une odieuse prépondérance ethnique.