1983

                      

                         Le 3 Janvier

 

J’ai ressenti beaucoup d’émotion en écoutant les propos d’un Monsieur Drucker - un homonyme du célèbre Michel - sur les ondes de RTL dans l’émission « Et pour vous qu’est-ce qu’on peut faire ? » Cet homme souhaitait retrouver la photo d’un petit frère mort en déportation car il n’en possédait aucune, toute sa famille ayant disparu et ses biens dispersés ou détruits. Je ne sais si sa demande trouvera une réponse mais mon émotion émane autant de l’histoire elle-même que de mon étonnement face à des actes quotidiens dont je n’approuve pas toujours le bien-fondé.

La radio, la télévision  consacrent en effet la plus grande partie de leurs journaux d’information à la détresse de la Pologne chrétienne et martyre. Je ne nie pas que les Polonais aient à faire face à de  graves problèmes et j’ai moi-même participé à la vente de cartes postales éditées d’après les oeuvres d’artistes polonais contemporains en faveur de leurs concitoyens opprimés. Je suppose que l’intérêt pour la Pologne est dû à plusieurs facteurs, le principal étant l’attachement compréhensible du pape Jean-Paul II non seulement à son propre pays mais à l’action du syndicat « Solidarnosc », fer de lance depuis 1980 de l’opposition au régime communiste, déclaré illégal en Décembre 1981 par le Général Jaruzelski. On peut comprendre que si les choses se passent beaucoup plus mal qu’il ne l’aurait espéré, l’état de guerre proclamé depuis un an le prouve bien, elles puissent être douloureusement ressenties non seulement par une telle personnalité mais par n’importe quel être humain digne de ce nom.

 N’était son étiquette évidente « Solidarnosc, syndicat chrétien », personne peut-être ne se soucierait plus des souffrances polonaises que de celle des communautés africaines, indiennes ou sud-américaines dont le sort tragique est moins ressenti parce que la majorité des Européens comme des Américains d’ailleurs n’a pas une vocation humanitaire ancrée au plus profond de son coeur. C’est la raison pour laquelle j’ai trouvé l’appel discret de Monsieur Drucker si émouvant : il voulait tout simplement retrouver une photo de ce petit frère de douze ans mort en déportation. Monsieur Lech Walesa est toujours vivant et Madame Walesa attend son huitième enfant, une                     indication tangible que le couple a eu des rapports bibliques durant la réclusion du Secrétaire de Solidarité. Huit enfants dans un pays qui souffre et qui a faim, n’est-ce pas une obéissance un peu trop inconditionnelle aux paroles du Christ : « Croissez et              Multipliez » ? Le petit Isidore Drucker, lui, n’a vécu que douze ans pour mourir dans un camp polonais dont les voisins connaissaient absolument l’existence et en général ne la trouvait pas si injuste et criminelle.

En écoutant la requête de Monsieur Drucker, je me suis souvenue du livre émouvant de Jerzy Kosinski : « L’Oiseau Bariolé. » L’écrivain y montrait comment les familles polonaises avaient abandonné à leur sort les petits enfants juifs que des parents leur avaient confiés avant leur départ en déportation. L’antisémitisme a toujours été virulent en Pologne. Il existe encore à l’état endémique malgré la disparition d’une communauté juive de trois millions de personnes dont Jersy Kosinski est un des rares survivants : Il a lui-même été un de ces enfants lâchés dans la nature avant de retrouve un oncle qui l’a élevé puis il a émigré aux Etats-Unis après avoir vainement essayé de survivre intellectuellement en Pologne. Jeune fille durant la Seconde Guerre Mondiale et appartenant aux Forces Françaises Libres après mon évasion de France, j’ai eu l’occasion de faire la connaissance à Londres d’officiers polonais de l’Armée Anders, armée de Libération polonaise. Dès qu’ils ont appris que j’étais juive, ils ont immédiatement cessé de me fréquenter.

Si les polonais souffrent maintenant dans leur chair et dans leur coeur, ils oublient qu’ils ont eu à l’égard de mes coreligionnaires la même attitude que leurs dirigeants communistes observent aujourd’hui à leur propre égard. Disons que si eux ou leurs parents n’ont pas eux-mêmes créé les camps de concentration, ils n’étaient pas malheureux qu’on y exterminât des juifs dont ils n’avaient que faire.  Nous n’avions pas alors pour nous soutenir et nous insuffler du courage ou pour venir nous rendre visite le chef de l’église catholique romaine. Pie XII à Auschwitz, c’est à rêver...

Je sais qu’avec ces premières réflexions, je frappe fort ! Elles pourront paraître choquante à des chrétiens mais l’image de cet homme à la recherche d’une image sans doute inexistante me trotte dans la tête. Pourquoi la recherche-t-il d’ailleurs? Peut-être parce que le visage du petit disparu s’estompe peu à peu de sa mémoire malgré l’amour qu’il lui portait et qu’une simple photo raviverait son souvenir ? La véhémence de mes réactions tient sans doute à ce que mes nerfs sont mis à rude épreuve depuis un certain temps. Je m’élève contre tous les coups de force y compris ceux perpétrés dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila. Je peux même accepter en le réprouvant le fait que les forces israéliennes aient fermé les yeux et laissé les phalanges chrétiennes pénétrer dans les deux camps pour y perpétrer leurs crimes mais je ne sache pas que l’URSS ait accepté une commission d’enquête après l’assassinat de deux mille personnes dans un tunnel d’Afghanistan. Et là pourtant, les meurtres ont bien été commis avec préméditation par les troupes soviétiques. Alors pourquoi toujours deux poids et deux mesures puisqu’on réclame aujourd’hui que soit créée une telle  commission dont la charge serait de statuer sur le sort des responsables dans les meurtres du Liban, étant bien entendu que la seule partie visée est l’Etat hébreu ?

 

Le 23 Février

 

Bien qu’un mois se soit écoulé depuis ma première « confession », je suis toujours sous le choc. Juive de tradition libérale, je n’ai jamais succombé à la tentation d’un sionisme exacerbé mais l’existence d’Israël étant un fait et d’importance, je dois revenir sur le drame des camps libanais de Chabra et de Chatila. Il est si bien exploité par les communistes, les antisionistes et les antisémites que les Israéliens eux-mêmes s’y sont laissés prendre et dans leur soif de démocratie ont exigé la création d’une commission d’enquête dont je ne connais pas les conclusions mais qui, j’en suis sûre, portera tout le blâme sur l’Etat hébreu et oubliera le rôle joué dans la guerre civile par les phalanges chrétiennes.

Ce qui me choque peut-être le plus dans toute cette histoire dramatique, c’est l’emploi qu’on fait aujourd’hui couramment du terme « génocide ». Il est question ici d’une entreprise qui, aussi blâmable soit-elle, n’a pas de commune mesure avec l’assassinat d’un tout un peuple. Je me suis personnellement toujours opposée à l’assassinat d’un seul être humain innocent, de quelque confession ou de quelque idéologie fût-il, chrétien, musulman, juif, bouddhiste, agnostique...Chaque homme est indispensable et sa perte est un malheur irréparable. Je m’aperçois cependant qu’une fois de plus on en use différemment avec « nous », on nous condamne selon une règle bien établie pour des crimes que nous n’avons pas commis. De la même façon que nous avons été mis pendant deux millénaires au ban de l’humanité pour la mise en croix de Jésus effectuée par les Romains, crime dont nous avons été innocentés par Jean XXIII auquel nous n’avions d’ailleurs rien demandé puisque nous ne nous sentions pas coupables, le monde a condamné Israël pour un crime perpétré au Liban par les phalanges chrétiennes. Jean-Paul II ne s’est pas plus élevé contre cette condamnation que Pie XII ne l’avait fait officiellement contre Hitler. Ce sont tout de même des Chrétiens qui ont tué en dernier ressort les familles musulmanes de Sabra et de Chatila. L’honneur, la vérité, exigeaient que le chef de l’Eglise romaine, si prompt à exercer un rôle séculier quand il s’agit de ses compatriotes et coreligionnaires polonais, exigeât des phalanges chrétiennes le reconnaissance de leur propre responsabilité, ce qu’il n’a fait à aucun moment.

J’ai appris hier qu’environ cinq cent mille Afghans étaient morts depuis l’invasion soviétique. Je n’ai pas entendu à ce propos évoquer de génocide, ni de la part des chrétiens, ni de la part des musulmans de Monsieur Arafat qui devraient pourtant réagir quand leurs frères sont massacrés. Comme je l’ai dit à propos des morts du tunnel, je me permets de répéter que la création d’une commission d’enquête n’a pas été envisagée pour statuer sur des crimes flagrants. Les Américains eux-mêmes ont défilé devant la Maison Blanche pour réclamer la fin des hostilités au Vietnam comme sept cent mille Parisiens avaient défilé dans la rue pour que cesse la Guerre d’Algérie. La démocratie c’est cela et non l’enchaînement de discours insensés sur le désarmement général et les risques  d’une guerre atomique alors qu’on braque plus de sept cent fusées mortelles sur l’Europe Occidentale et qu’on décime le peuple afghan avec une seule idée en tête, celle de descendre par le Pakistan ou l’Iran affaibli vers les émirats du golfe d’Oman et du golfe persique afin de contrôler à plus ou moins longue échéance tout le pétrole du Moyen Orient. Oublie-t-on que l’expansionnisme soviétique est l’émule et le digne fils de l’impérialisme tsariste ?

 

Le 24 Février

 

Je viens d’entendre à la radio que des Hindous de l’état d’Assam en Inde du nord-est ont tué plus de mille émigrés musulmans du Bangladesh pour les empêcher de voter. Ils n’ont épargné ni les femmes ni les enfants, les attaquant même à coups d’ongles, de griffes devrais-je dire. Dans mon enfance, à l’époque où le Mahatma Gandhi luttait pacifiquement pour libérer l’Inde de ses maîtres britanniques et plus tard quand ce grand pays accéda enfin à l’indépendance, mon père me le donnait en exemple pour son sens de la démocratie et du civisme. Je ne jette pas la pierre à ces tortionnaires qui n’ont fait que suivre de mauvais conseils mais je constate qu’aucun pays au monde, aucune communauté, ne sont exempts de la tentation de tuer pour sauvegarder ce qu’ils pensent être leurs droits imprescriptibles. Chrétiens, Juifs, Musulmans ou Hindous, les hommes de toutes les confessions ont perdu la tête.

 

 

Le 26 Février

 

Viendra-t-il ce jour où je pourrai exprimer ma satisfaction devant certaines décisions entérinées par les gens qui savent ? Il semble que je conteste plus que je ne loue et c’est un fait que la contestation requiert beaucoup plus de verve et de passion que l’approbation ou la neutralité. Tant pis, une fois encore je dois m’élever contre le fait que le « Danton » d’Andrzej Wajda ait été sélectionné pour le César du meilleur film français et pour celui de la meilleure réalisation. Pas un instant ce « Danton » ne m’a fait oublier, en dépit du talent de Gérard Depardieu et de Wojcieh Pszoniak, le « Danton et Robespierre » de Robert Hossein, Stellio Lorenzi, Alain Decaux et Georges Soria, magistralement interprété par Bernard Fresson et Jean Négroni.

Andrzej Wajda a reçu depuis deux ans les plus hautes récompenses pour son « Homme de Fer », monument démagogue à la gloire de Lech Walesa. Il a même réussi à décrocher pour « Danton » le prix Louis Delluc réservé en général à des metteurs en scène plus jeunes auxquels une aide pécuniaire est indispensable à la fois pour rentrer dans leurs frais et poursuivre leur carrière.

On oublie trop, dans cet hommage à Wajda, l’horrible feuilleton qui salit notre petit écran il y a quelques années : il y relatait en images et en termes aussi injurieux que sordides l’histoire de Juifs polonais au début du siècle. Je me souviens en particulier d’une femme de rabbin qui se régalait de porc dégoulinant sur des bajoues atroces dans le compartiment d’un train qui la conduisait, je crois, à Varsovie. Il y racontait également que des catholiques avaient pris comme associé un Juif pour la seule raison qu’étant un excellent comptable il ne pouvait que favoriser la marche de l’entreprise mais ils se gardaient bien de le fréquenter hors de l’usine. Je ne veux même pas me donner la peine de rechercher le titre de cette série dont les nazis auraient fait leurs choux blancs et que je considère comme une offense au cinéma d’aujourd’hui. Je constate simplement que, dans ce cas particulier, le roi ne méritait pas toutes ces couronnes.

Le jury des Césars a couronné le gentil « Victor, Victoria » comme le meilleur film étranger, oubliant « Yol » qui a plus que tous les autres films de l’année en dehors de « Missing » témoigné d’une véritable détresse, celle du peuple kurde, évoquant avec un art consommé son dénuement et son impuissance vis-vis non seulement des Turcs mais de tous les Etats qui occupent son territoire ancestral. Merci donc au festival de Cannes d’avoir reconnu en Yilmaz Gunay, le metteur en scène de « Yol », le réalisateur du splendide « Troupeau », l’un des grands maîtres de notre temps. Ses admirateurs dont je suis n’ignorent pas que, condamné sans preuves à quatre vingt dix neuf ans de prison pour le meurtre d’un juge d’Adana (si ma mémoire est bonne), il dirigeait son premier assistant depuis sa cellule jusqu’à ce qu’il se libère en profitant d’une permission (yol) et se réfugie en France. Le jury de Cannes a fait preuve en le couronnant d’une objectivité qui lui fait honneur.

 

Le 28 Février

 

J’ai eu l’occasion depuis 1978 de fréquenter les milieux turcs et maghrébins. Je trouve donc très intéressant le combat mené par les syndicalistes immigrés des usines d’automobiles dont on a pu écouter et comprendre les motivations au cours de l’émission « Mosaïque » du 27 Février sur France3 grâce à l’intervention d’Aka Gazi.

J’avais tout d’abord pensé, comme d’autres Français, que les ouvriers immigrés étaient plus ou moins manipulés par la CGT puis, dans un deuxième temps, j’ai constaté que ma première réaction constituait à leur égard un affront et qu’ils étaient loin d’être des marionnettes. En effet, les mouvements revendicatifs de ces hommes ne semblent pas avoir été déclenchés du haut mais plutôt récupérés par les autorités syndicales, ce qui est loin d’être un fait nouveau. La CGT, en reprenant à son compte leurs revendications, agit tout simplement comme l’on fait en 1968 les syndicats vis-à-vis des travailleurs français. On se souviendra peut-être du sourire satisfait des chefs syndicalistes sortant de chez le Premier Ministre après avoir obtenu un relèvement des salaires d’environ 7% et de leur surprise devant le refus de la base qui arracha au gouvernement par sa seule ténacité, en ces temps de prospérité économique, une augmentation de 20 ou 21%.

La seule nouveauté dans cette récupération de la base par les syndicats est qu’il s’agit maintenant d’ouvriers immigrés dont l’action tend à prouver qu’ils sont capables de penser et d’agir comme les Français puisqu’ils intéressent directement les centrales à leur cas. Telle ne fut pas toujours l’attitude de ces dernières: j’ai personnellement le souvenir d’une usine en grève aux environs de Mantes. Elle employait une cinquantaine de travailleurs turcs qui continuaient à se rendre à leur travail en dépit des ordres de grève. Interrogés à ce sujet par des membres de la CGT et invités à se joindre à la majorité, les ouvriers turcs répondirent que leur statut de travailleurs étrangers les rendaient  vulnérables et qu’ils avaient peur en agissant ainsi d’être licenciés sans autre forme de procès, comme cela s’était déjà produit dans le passé. Les syndicalistes leur firent de telles promesses à ce sujet que les Turcs rejoignirent les autres ouvriers. Les pourparlers entre les grévistes et la direction ayant abouti, tous les travailleurs furent maintenus à leur poste à l’exception des Turcs qui se retrouvèrent sur le pavé, sans travail, sans indemnité et surtout sans que le syndicats aient fait un geste en leur faveur. L’histoire ne se répèterait sans doute plus à l’heure actuelle mais personne ne peut dire que l’amélioration est due aux interventions des centrales ouvrières, elle est du fait des travailleurs immigrés eux-mêmes qui ont décidé de s’assumer en tant qu’ouvriers à part entière même si, au pire, ils ne sont pas suivis par leurs camarades français.

La récupération par les syndicats des mouvements revendicatifs de travailleurs émigrés n’est que l’aspect particulier d’un phénomène qu’on peut observer à tous les niveaux et dans le monde entier. Au cours des années 70 une bonne partie de la jeunesse intellectuelle américaine recherchait le moyen de lutte le plus efficace pour mettre un terme à la guerre du Vietnam. Sont nés à cette époque un grand nombre de feuilles, journaux et revues qu’il est d’usage de regrouper sous le terme générique d’ « underground press »  assez comparable à notre presse de la Résistance. Les journaux ont d’abord ignoré les faits révélés par ces nouveaux médias et les sentiments qui suscitaient cette mise au point de la vérité officielle (on dirait aujourd’hui du politiquement correct). Puis, peu à peu, devant une réalité qu’ils ne pouvaient plus cacher, ils ont intégré dans leurs colonnes certaines vérités incontestables que leurs journalistes avaient découvert dans une presse aussi jeune que perspicace. En fait ils ont récupéré la presse « underground » comme les syndicats le font pour les idées et réactions des travailleurs immigrés. La presse « underground » en est morte mais après avoir accompli ce qu’elle considérait comme sa mission.

Si je me réfère à cet exemple, c’est pour montrer que les idées-force d’une minorité sont presque toujours reprises, récupérées, disséquées, digérées par la majorité. Je crois que les mouvements spécifiques des travailleurs immigrés, pour aussi intéressants et nécessaires qu’ils soient, cesseront quand ils n’auront plus de raison d’être, c’est-à-dire quand le fait d’appartenir à une communauté marocaine, algérienne, turque ou malienne... n’aura plus d’incidence sur la situation matérielle, politique, juridique ou sociale des personnes concernées. C’est un rêve utopique peut-être et nous sommes loin d’en être à ce stade mais on peut toujours rêver.

 

 

Le 1er Mars

 

Dimanche matin, je me suis rendue comme de coutume au marché couvert de Chaville. Je me suis arrêtée devant l’étal du charcutier qui vend d’excellente pâtes fraîches « fabriquées maison ». La patronne commençait à s’occuper de moi quand une dame s’approcha pour demander timidement « Avez-vous du Nuoc-Mam ? » « Du quoi ? » dit-elle. « Du Nuoc-Mam » répéta la jeune femme orientale. « Connais pas » conclut le charcutier qui avait rejoint sa femme. Je précisais alors qu’il s’agissait d’un condiment chinois obtenu par une macération de poisson dans une saumure. « Berk » firent à l’unisson les deux commerçants bornés.

J’indiquais à la dame où elle pourrait trouver le produit recherché puis je me tournais vers la charcutière qui continuait imperturbablement à me servir et je lui dis: « Madame, vous êtes française et vous vendez des produits italiens sans doute excellents. Vous n’êtes donc pas xénophobe en matière de nourriture et vous admettriez parfaitement qu’au lieu de servir aujourd’hui à mes invités des pâtes fraîches à l’Italienne, je les régale de plats chinois qui sont, comme les français, parmi les plus délicats du monde ? » « Oh moi », répondit-elle « je ne mange que de la nourriture du sud-ouest, le seul endroit au monde où l’on sache manger ! » Elle n’a pas précisé quel sud-ouest mais je suppose qu’il devait s’agir de celui du foie gras de canard et du cassoulet, un bien bon choix après tout. Je ne trouvais plus rien à répondre et je payais. Comme mon frère venait de m’offrir un appareil (italien d’ailleurs) qui me permettait de fabriquer personnellement des pâtes fraîches, je me dis que j’allais peut-être l’essayer et au cas où cela marcherait éviter de me servir chez une française du sud-ouest qui vend des produits italiens tout en ne paraissant pas les apprécier.

 

Le 2 Mars

 

Je suis directement concernée par les problèmes des « tour-leaders », ayant personnellement accompagné des groupes durant plusieurs années dans les pays anglo-saxons et anglophones. Il est bien évident qu’il faut commencer un jour et qu’on n’a pas eu quelquefois l’occasion de se rendre sur place afin d’éviter les embûches, le voyage étant souvent lointain, onéreux et les agents de  voyages peu enclins à offrir des tours d’information aux gens qu’ils emploient.

Pour ce qui est des Etats-Unis, je les avais déjà parcourus d’Est en Ouest et du Nord au sud au cours de randonnées  à travers le pays avec mon jeune fils où nous avions visité les lieux célèbres de ce grand pays à l’écart des sites fréquentés par les touriste, le Missouri de Mark Twain et l’île où Hucklebury Finn rejoignit son ami noir pour l’accompagner dans sa fugue vers le Sud, le “Big Sur” d’Henry Miller, le Salem des « Sorcières » et de Hawthorne où, en réaction contre un de ses oncles juges, il écrivit son célèbre « Red Badge of Courage » (La Lettre Ecarlate) et « The House of the Seven Gables » (La Maison aux Sept Pignons), les bayous de Louisiane où les chasseurs venus d’Acadie visent le gibier d’eau, les pentes aux neiges de soie du Colorado, les canyons, les réserves d’Indiens des mesas, le zoo de San Diego, les nombreux parcs nationaux dont Yellowstone et son geyser « The Old Faithful » (Le Vieux fidèle)... La préparation d’une thèse sur la presse américaine avait également requis ma présence dans différents collèges ou séminaires de Californie. Je ne connaîtrais donc pas de dépaysement réel en ce qui concerne le grand pays d’outre-Atlantique.

Ceci dit, mon  premier accompagnement eut pour objet l’Inde et le Népal. Je dirigeais un groupe de quarante deux personnes qui se rendaient au Congrès International de Gestion à New Delhi en Décembre 1978. Nous avions ensuite organisé un tour de deux semaines au départ de Delhi dont l’ultime étape était Bombay. Comme tous les agents de voyages, celui qui m’emploie, en l’occurrence mon fils aîné, a des correspondants en Asie, excellents pour la plupart, comme je viens d’en faire l’expérience en Thaïlande. Je pouvais ainsi me reposer sur les guides francophones qui étaient mis à notre disposition dans chaque ville mais j’avais toutefois jugé utile de bûcher sur l’Inde et le Népal avant notre départ. Bien m’en avait pris car j’avais avec moi deux couples d’Américains qui ne comprenaient pas le français mais dont le nombre restreint n’avait pas justifié le recours à un guide anglophone.

Je rappelle ici qu’un accompagnateur n’est pas un guide et qu’il n’a pas le droit de se substituer à un professionnel du pays visité. En ce qui concerne mes Américains, je me contentais donc de traduire en anglais les commentaires de nos guides indiens et népalais, les enjolivant parfois pour que mes voyageurs ne perdent rien des charmes du périple. En fait, je servais surtout de coordinatrice entre les hôtels, les correspondants et mon groupe, récupérant les valises dans les aéroports (certaines d’entre elles dont la mienne avaient en effet jugé bon de poursuivre le voyage jusqu’à Hong-Kong), vérifiant si les clefs ne restaient pas aux serrures des portes, réclamant pour les plus délicats une climatisation des cars à Bénarès qui ne jouissait pas encore d’un tel raffinement, expliquant à mes ouailles que je n’étais pas responsable des coupures de courant nocturnes et que l’usage de son rasoir électrique n’était pas indispensable pour aller au petit matin admirer le lever du soleil sur le Gange...le moins qu’on puisse dire, c’est que les touristes s’attachent souvent à de petites choses et oublient de contenter les merveilles qu’ils ont pour un instant la joie infinie d’avoir sous les yeux.

Aux Etats-Unis où les démarches sont relativement simples, un monsieur avait égaré ses chèques de voyage à notre arrivée à Los Angeles. J’ai téléphoné au milieu de la nuit aux services concernés d’American Express qui ont eux-mêmes contacté leur banque parisienne et dès le lendemain matin les chèques étaient remplacés. Ces démarches requièrent évidemment une très bonne connaissance de l’anglais et de tous les accents qui sont aussi variés dans les pays anglophones que dans les pays francophones. Les membres de mon groupe ont constaté dans une autre circonstance que je ne maniais pas trop mal cette langue: la visite orientée de la station spatiale de Cape Kennedy s’effectue en car avec un guide évidemment américain. Passant les fêtes de Noël et de la Nouvelle Année en Floride avec une vingtaine de personnes, je me renseignais depuis l’hôtel sur les possibilités d’obtenir les services d’un guide francophone. Il me fut répondu que ma demande était irrecevable si je ne retenais pas le guide au moins deux mois à l’avance et si le groupe comprenait moins de trente cinq personnes, c’est-à-dire la contenance moyenne d’un autocar.

Ayant la charge de plusieurs garçons de douze à dix huit ans, je fis ainsi durant près de quatre heures de la traduction simultanée et tout le monde fut enchanté de ma prestation. Pourtant la veille même on m’avait fait d’amers reproches au sujet d’une répartition des chambres dont on m’avait imputé plutôt qu’à la réception de l’hôtel toute la responsabilité. Au retour de Cape Kennedy, un médecin m’a même dit que j’étais trop intelligente pour exercer un tel métier, ne se rendant absolument pas compte de la dose d’imagination, de diplomatie et de patience requise pour l’exercer. Je lui ai tout de même répondu que ce travail était en général accompli l’été par des professeurs de lycée ou des assistants d’université qui profitaient de leurs vacances assez longues pour faire des voyages tout en n’ayant pas de trop gros frais de déplacements. Je n’ajoutais pas que pour ma part j’aidais mon propre fils en me distrayant et en essayant de rendre agréable les tours de ses clients.

Aux Etats-Unis encore, nous avons organisé en Août 1981 un périple dans l’Ouest du Pays, mettant à la disposition de chaque couple ou de chaque famille des voitures sans chauffeur. J’avais passé dix jours chez un ami de New York pour préparer ce tour qui devait nous conduire de Yellowstone, Montana, jusqu’à San Diego sur la frontière mexicaine via San Francisco, les Canyons, les parcs nationaux du Montana, de Californie, d’Arizona et d’Utah, Los Angeles... Je fis autant de polycopiés que de jours de voyage et de participants (il y en avait soixante deux) indiquant les meilleurs itinéraires, les sites les plus prestigieux et le kilométrage approximatif à couvrir dans la journée pour arriver sans encombre à l’étape. J’ajoute que ce travail était une initiative personnelle qui venait s’ajouter au plan de voyage fourni par l’agence au moment de l’inscription.

A l’arrivée du groupe à Salt Lake City d’où nous devions partir pour rejoindre le parc de Yellowstone, les voitures étaient prêtes à « décoller » sur le parking de l’aéroport avec leur plein d’essence. J’étais arrivée sur place un jour auparavant pour tout organiser, sachant que chaque famille nécessiterait une voiture adéquate selon qu’elle était composée de deux, trois ou quatre personnes. Je dus même enseigner la conduite automatique à des messieurs qui ne la connaissaient pas puis je les guidais en pleine nuit vers l’hôtel au volant de ma propre voiture dans laquelle m’avait rejointe l’autre accompagnatrice arrivée avec le groupe, une assistante d’anglais de mes amies. Nous ne serions pas trop de deux pour aplanir les choses d’autant plus que cette fois-ci le groupe jouirait d’une semi-liberté entre les étapes.

Je dois dire que tout s’est passé pour le mieux et que les Français, individualistes en général, ont apprécié de voyager seuls dans un pays dont ils ne connaissaient pas toujours la langue. Nous nous arrangions pour arriver chaque soir en avance au motel afin d’accueillir nos amis, leur tendre les clefs de leur chambre avec un sourire de bienvenue. Nous organisions un briefing après le dîner afin de répondre aux questions et d’éclaircir les problèmes. A San Francisco, j’ai donné un cocktail pour tater, après trois semaines de voyages, le pouls du groupe. Sur soixante deux participants, un seul père de famille s’est plaint de son passage à Yosemite Park où, comme dans tous les parcs nationaux pratiquement, les loges sont propres mais contiennent seulement l’indispensable en matière de meubles et d’installations sanitaires. Tous les autres participants étaient ravis et ne demandaient qu’à recommencer dans une autre partie des Etats-Unis. Je ne sais si d’autres accompagnateurs se sont lancés dans un projet semblable au nôtre somme toute assez ambitieux. Celui que je viens de conter n’a pas eu de suite malgré son succès évident: il impliquait beaucoup plus de dépenses pour l’organisateur qu’un tour normal et se situait au niveau de voyages privilégiés qu’une entreprise ne peut envisager qu’en acceptant d’y « laisser des plumes ». Disons qu’il était plutôt fait pour rehausser l’image de marque de l’agence que pour les bénéfices qu’il pouvait lui apporter. J’en conserve en tout cas un agréable souvenir.

La connaissance de plusieurs langues - j’en parle trois couramment et je me débrouille dans plusieurs autres dont le turc - n’est pas suffisante pour l’exercice de cette profession fort passionnante d’ailleurs: Il y faut comme je l’ai dit une dose de diplomatie mais également d’humilité car il arrive que nous soyons traités en domestiques par des clients indélicats et il est utile de les remettre à leur place d’une façon suffisamment subtile pour ne pas porter atteinte à la réputation de l’agence. Il y faut aussi un certain esprit d’initiative qu’on doit exercer au pied levé dans les contrées les plus « exotiques » : lors de mon premier voyage en Inde, je me suis aperçue que nous n’avions pas de visas pour le Népal, un oubli incompréhensible de l’agence et de mon fils en l’occurrence. Je les ai heureusement obtenus en une journée, faute de quoi nous n’aurions pas pu poursuivre notre voyage.

Le côté humoristique de la chose est que les membres du groupe ne sont pas en général mis au courant des difficultés qui peuvent survenir en chemin. La phrase clef dans la profession d’agent de voyages est « pas de problème » même quand on n’a pas les billets pour un départ en avion du lendemain parce que les places ont été « surbookées » (vendues à plusieurs reprises) ou que les chambres retenues à l’avance ne sont plus disponibles pour des raisons pittoresques et souvent inexplicables mais préjudiciables au demeurant. Il faut dire que dans 99% des cas, une bonne nouvelle survient à la dernière minute et tout se passe comme s’il n’y avait jamais eu d’interférences fâcheuses.

J’ai fait durant l’un de mes voyages une expérience à laquelle les accompagnateurs doivent s’attendre et qui peut leur faire de la peine s’ils ne sont pas solidement caparaçonnés: je fus considérée tout récemment durant notre voyage en Thaïlande comme inutile parce que le périple avait été parfaitement organisé par notre correspondant suisse de Bangkok dont le personnel était irréprochable. A notre atterrissage à l’aéroport, nous avons été pris en main par une guide francophone qui a simplifié toutes les choses durant le séjour, dédouanement des bagages, transport à l’hôtel en car climatisé, attribution rapide des chambres dans un hôtel de luxe... Les accompagnateurs qui ont connu la bonne surprise des arrhes non versés, des accueils glaciaux, des chambres sans prises de rasoir qui ne donnent pas sur le lagon, le Kilimandjaro ou plus prosaïquement la piscine, peuvent comprendre mon soulagement après quinze heures de voyage. Tout allait donc pour le mieux, la visite des temples et du palais royal, la promenade sur les klongs, ces canaux qui font de Bangkok la Venise d’Extrême orient, l’excursion vers le Triangle d’Or via Changmaï et la remontée du Mékong jusqu’à Changraï... Bralie, avec la gentillesse des jeunes filles thaies, répondait à toutes les questions et résolvait tous les problèmes. Le groupe la trouvait charmante, indispensable et se demandait la raison de ma présence même quand j’ai acheté des pastilles pour une dame bronchitique, désinfecté la main d’un monsieur qui, ayant eu la malencontreuse idée de vouloir séparer deux chiens décharnés qui se disputaient un os dans un village miséreux des bords du Mékong, s’était fait mordre profondément ou évité le voyage de quatre heures en pirogue à un participant atteint d’artérite en rattrapant de justesse l’autocar qui devait nous rejoindre à Changraï avec nos bagages... car j’ai oublié de dire que nous jouons souvent le rôle d’infirmiers bénévoles en administrant les premiers soins ou en fournissant de l’intétrix ou de la nivaquine aux gens étourdis. Non, rien n’y faisait, on me mettait à l’écart, presque en quarantaine.

Le parcours comportait une possibilité pour certains membres du groupe d’aller à Hongkong pendant que les autres se rendaient avec Bralie à Pataya. Ce séjour étant libre, ma seule tâche officielle consistait à dédouaner les bagages et à convoyer mes voyageurs en limousine privée à l’hôtel Mandarin, l’un des meilleurs de la ville, face à la baie. Je voulais toutefois en faire un peu plus, leur offrir mes services, remplacer Bralie en quelque sorte et ceci spontanément et pas comme elle en service commandé. Ma tentative était vouée à l’échec : malgré tous mes efforts, ma bonne  volonté, ma connaissance de l’anglais indispensable dans cette colonie britannique et la facilité que j’ai à me diriger dans les villes étrangères, tout le monde, arguant que la visite à Honk Kong était libre, a refusé mon aide. Pourquoi ? Parce qu’on avait décidé implicitement ou inconsciemment ou volontairement que je ne serais pas plus utile à Hongkong ou à Kowloon qu’en Thaïlande.

Alors, pendant que je traversais la baie en ferry ou prenais le métro tout neuf mais peu accessible à des Français en raison des tarifs qui changent selon le nombre de stations désirées, pendant que je m’enfonçais au coeur de la ville chinoise, parcourant avec plaisir Shangaï ou Canton Street bordées de boutiques vieillottes, dégustant le canard laqué dans de minuscules échoppes où les serveurs ne parlaient même pas anglais mais en revanche me régalaient de plats succulents, prenant le jet-foil pour filer au-dessus des vagues vers Macao, l’enfer du jeu, la sino-portugaise, le groupe s’achetait de l’électronique made in Japan, la seul activité qu’il ait eu en dehors d’une visite en bateau du port et d’Aberdeen, le refuge des “boat-people” et des restaurants flottants, tour guidé bien entendu dans un anglais teinté d’accent chinois dont les Français ne comprenaient pas un mot mais que j’ai traduit parce que je me trouvais par hasard sur le même bateau.

Deux couples sont allés en Chine Populaire pour une excursion d’une journée afin de pouvoir dire « Nous y étions ! » Ils en savaient d’ailleurs plus au retour de cette immense pays que moi-même qui l’ai parcouru du nord au sud. Un monsieur a perdu une journée à la recherche d’un restaurant français « Le Trou Normand » qu’il n’a pas trouvé ! Dommage, il a manqué la seule chose amusante de cette expédition culinaire, des serveurs chinois vêtus de la blouse bleue des paysans de Normandie. M’eût-il consultée, je lui en aurais indiqué le chemin, ajoutant qu’il n’en aurait que pour dix minutes à pied depuis l’hôtel..

J’ai heureusement de plus jolis souvenirs que ceux de Thaïlande. Je dois l’un d’entre eux à trois petites filles de médecin au cours d’un voyage aux Etats-Unis. Sous un prétexte quelconque, elles ont manqué une excursion et passé tout l’après-midi à laver les pare-brise des voitures du parking, alors que nous les croyions à la piscine, pour gagner quelques dollars et me faire un cadeau: un gobelet et une cuillère aux armes de l’Arizona que je conserve pieusement dans une de mes vitrines. A croire que les enfants comprennent mieux que les adultes les efforts que nous faisons pour leur plaire et rendre le voyage plus attrayant et plus inoubliable.

 

Le 3 Mars

 

Ainsi que je l’ai montré hier, je suis une globe-trotter par choix et professionnellement. J’ai depuis toujours écrit le récit de mes voyages et j’espère pouvoir le faire encore durant de nombreuses années si Dieu me prête vie (je veux dire par là voyager puis écrire.) J’ai dans mes tiroirs le récit de mon évasion de France en 1943 pour rejoindre les Forces Françaises Libres, devenir opératrice-radio, sous-lieutenant et chargé de mission. J’ai fait le récit de mon voyage sur le Transmongolien qui m’a conduite en 1964, dès que le Général de Gaulle eut reconnu la Chine Populaire, de Moscou à Pékin par la Sibérie, le Lac Baïkal, le Désert de Gobi et la Grande Muraille puis sa continuation en train ou en car à Shangaï, Nankin et Hang Tcheou, le retour s’étant effectué via Irkoutsk où je me suis promenée sur l’Angara dont les rives sont plantées d’immenses forêts de sapins qui font penser à une forêt helvétique ou vosgienne qui se perdrait à l’horizon.

J’ai fait le récit de ma randonnée solitaire en Anatolie Orientale il y a deux ans: durant trois mois j’ai parcouru en voiture treize mille kilomètres de Paris à Paris via Trieste, Ljubljana, Zagreb, Nis, Sofia, Istanbul, Ankara, la Cappadoce, ses églises rupestres et ses cheminées de fée, Elazig sur les bords de l’Euphrate près du barrage du Keban, Diyarbakir la Kurde, Gaziantep la gourmande dont chaque maison s’orne d’un pâtisserie, la côte méditerranéenne et ses château des Croisés, Ephèse la Grecque égéenne qui n’a rien à envier à Delphes, Pamukkale (la Citadelle de Coton) et ses vasques naturelles d’eaux sulfureuses bordées de lauriers-roses, Bursa la Seldjoukide, Bucarest, les Carpates où plane l’ombre des vampires, Budapest la langoureuse qui dîne au son des violons et du cymbalum, Vienne et ses valses, Salzbourg au creux de son festival, Innsbrük la Tyrolienne et ses balcons de géraniums, le Lac Majeur et ses îles parfumées, Nice l’Anglaise et Cannes la Croisette. Je continuerai toujours à écrire même quand je n’aurai plus l’âge de bourlinguer de par le vaste monde parce que les mots ont toujours été ma passion et les pages que je remplis des amies auxquelles je confie mes pensées les plus intimes.

 

Le 7 Mars

 

On parle beaucoup depuis l’élection de notre Président socialiste des sombres agissements de nos compatriotes pendant l’Occupation. C’est la raison pour laquelle je me permets de féliciter Antenne 2 pour sa série “Chantez-le-moi” qui nous a présenté les actualités « collabo » telles que nous aurions pu les voir et les entendre si nous avions fréquenté les cinémas ou écouté Radio-Paris durant l’Occupation. Du Pétain de Montoire à Tino Rossi, rien ne fut passé sous silence. Le dosage était excellent, les chansons faisant passer les actualités, les reproches implicites ne masquant pas les réussites incontestables que furent « Les Visiteurs du Soir » ou « Les Enfants du Paradis » (film terminé d’ailleurs après la Libération) pour ne citer que deux titres prestigieux parmi d’autres.

Durant plus de vingt ans nous n’avons eu droit à la télévision française qu’aux nobles actions du Général de Gaulle et de la Résistance. Je ne les renie pas puisque j’ai moi-même rejoint les Forces Françaises Libres mais je me souviens que “Le Chagrin et la Pitié” tourné pour la télévision n’a été dédouané par elle que vingt ans après son tournage pour ne pas froisser la susceptibilité conservatrice des Français. La télévision allemande, elle, n’a pas craint de diffuser « Holocauste » au moment même de sa sortie. A croire que les anciens B.O.F. de chez nous sont plus sensibles que les nazis d’outre-Rhin. Pourtant ils s’entendaient bien sur notre dos pendant l’Occupation.

Alors un peu trop d’images noires aujourd’hui compense le trop peu d’autrefois. N’oublions tout de même pas que le nombre des collaborateurs dépassaient largement le nombre des résistants même si dans un sondage actuel ils sont décomptés confortablement comme « sans opinion ». La vérité ne blesse que les gens concernés. Les anciens compagnons de Jean Moulin ou de Raymond Deiss sont discrets mais prêts sans doute à témoigner au cas plus que problématique où on leur demanderait de le faire au cours du procès Barbie.

 

Le 22 Mars

 

Aux Etats-Unis tout d’abord, au Moyen Orient par la suite, j’ai été surprise comme tout Européen de l’accueil qui m’était réservé par les familles dans leur propre maison. J’étais intégrée à tous les niveaux, matériels bien sûr puisque jamais ne vint à mes hôtes l’idée de me réclamer une participation aux frais (attitude amicale que je compensais naturellement par des cadeaux appropriés), affectifs car, à peine arrivée, je devenais un membre de la famille, tout le monde m’appelait par mon prénom et réclamait avec gentillesse la réciproque même si je séjournais dans cette famille pour la première fois.

En Turquie par exemple, la notion de « misafir », voyageur accueilli, prend un caractère sacré. Un jour, un mois, un an peuvent s’écouler: jamais le maître ou la maîtresse de maison ne se permettra la moindre allusion à un départ éventuel. Parent, ami, voyageur peuvent débarquer à l’improviste, la porte s’ouvre, le sourire est aux lèvres et une place est faite au nouveau venu sans qu’aucune question ne soit posée quant à l’objet de sa visite. Le cercle de famille se referme sur l’arrivant tel un cocon protecteur et il sera seul juge du moment où il expliquera les causes de sa venue ou les raisons de son départ.

La tradition d’accueil au Moyen orient remonte à plusieurs millénaires. Les familles juives qui fêtent chaque Vendredi soir la veille du Sabbat, jour de repos hebdomadaire et de prières, réservent à leur table une place qui revient de droit au mendiant sous les haillons duquel se cache peut-être le Prophète Elie, le même qui au temps d’Achab vint à Sarepta près de Sidon où il fut nourri par une pauvre veuve dont « la cruche de farine ne se vida pas, ni la bouteille d’huile de diminua, ainsi que le Seigneur l’avait annoncé. »

Ce qui précède pourrait impliquer que la France n’est pas comprise parmi ces pays où l’accueil est roi et que l’hospitalité n’est pas chez nous une manière naturelle de vivre. Cette proposition est cependant trop facile, rien n’étant manichéen dans notre monde où le bien et le mal s’imbriquent au point de se confondre. Tout n’est pas exemplaire dans l’hospitalité d’autrui - on pourrait même dire que l’accueil du mendiant n’est pas un geste gratuit mais comporte la crainte de voir apparaître le Prophète - tout n’est pas rédhibitoire dans ce qu’il est convenu d’appeler l’hospitalité à la Française.

Le fait d’accueillir tout un chacun et de l’admettre sans commentaires et souvent avec chaleur dans le cercle familial n’entraîne pas un branle-bas de combat dans les familles orientales où la nourriture abondante permet un partage généreux, le coucher du ou des nouveaux venus s’effectuant quand le milieu est modeste par la simple addition sur le sol d’une ou de plusieurs couettes dans la salle ou la portion de salle réservée aux hommes et dans la partie réservée aux femmes. On les replie le matin pour faire place au grand plateau de cuivre circulaire sur lequel sont disposées les nourritures dont se régaleront les convives mais qui, posé à même le sol, n’entraîne pas l’inconvénient d’une table mise avec son service complet d’assiettes, de verres, de couverts... dressés sur une nappe qu’on devra ensuite laver puis repasser. Cette façon d’héberger le voyageur, naturelle chez les orientaux, paraît d’autant plus normale que le nombre des convives est quotidiennement élevé.

Mais, à la réflexion, plusieurs choses m’ont frappée qui de prime abord étaient passées inaperçues tant la joie d’être accueillie, intégrée à la famille orientale, me paraissait alors le sommet de la béatitude: il faut dire que j’ai toujours été excessive (dans mes amours d’ailleurs plus que dans mes aversions). Alors que je n’arrêtais pas de célébrer en termes dithyrambiques l’hospitalité légendaire du Maghreb, me souvenant peut-être de cette femme chleuhe qui ne parlait même pas arabe et ne pouvait apporter à ma détresse momentanée qu’un aide muette (toute une soirée pourtant elle m’avait consolée avec des gestes amicaux après m’avoir étendue sur un tapis dans son jardin, au sud de Marrakech, pleine d’une sollicitude qui m’avait touchée), alors que je citais pour les honorer mes hôtes du désert, d’Iran, de Turquie et dénigrais en termes plus que désobligeants l’inhospitalité française, l’individualisme trop prononcé de mes compatriotes, un doute germa dans mon esprit et mon radicalisme me parut alors outrancier.

Certes il est bon de se plonger dans une fourmilière mais à la longue on se met à rechercher l’endroit retiré, paisible où l’on peut jouir d’un peu de solitude. A la campagne, c’est facile: il y a souvent un jardin, l’ombre d’un arbre à l’écart de la maison, une route où l’on peut marcher en pensant à toutes les choses qui vous trottent dans la tête sans que vous ayez envie de les exprimer en public. Mon amie Nevziye me réservait quand j’arrivais à Elazig la chambre nuptiale et tendait autour du balcon des draps qui me permettaient de prendre un bain de soleil sans choquer personne. En ville cela devient très vite insupportable quand on n’est pas soi-même oriental: impossible d’être seul même dans la salle d’eau que les femmes envahissent le plus naturellement du monde. En dépit de l’exiguïté du lieu, elles s’y comportent comme dans un hammam ou le harem d’un sultan. Elles bavardent et leurs conversations ne sont en général que des secrets d’alcôve dont les orientales se délectent encore plus que les Occidentales. La promiscuité devient alors choquante, la séparation des sexes une absurdité qui fait bien vite ressentir le besoin d’une présence masculine autrement que dans un lit, ne serait-ce que pour aborder d’autres sujets que la famille, les enfants ou les voisins.

La nourriture elle-même est trop répétitive et l’on se prend à rêver aux repas savoureux, élaborés avec soin par nos cuisinières françaises. D’ailleurs même si l’hôtesse orientale prépare des mets délicats (j’ai appris des recettes merveilleuses au Moyen et en Extrême Orient), elle n’est jamais appréciée à sa juste valeur. Les invités, les hommes surtout qui souvent sont servis à part sauf dans les familles bourgeoises et princières[1]ne lui prodiguent pas les remerciements et les éloges auxquels peut s’attendre une maîtresse de maison occidentale. Elle en arrive inconsciemment à ne plus avoir envie de se surpasser parce que le jeu n’en vaut pas la chandelle. Bien sûr, si elle devient elle-même une « misafir » dans une maison amie, elle recevra l’accueil traditionnel mais je me suis aperçue qu’en Orient comme ailleurs c’était toujours les mêmes qui recevaient et les mêmes qui demandaient l’hospitalité. Plus, ces derniers n’ont pas la délicatesse d’honorer les maîtresses de maison par une fleur ou une petite attention touchante, habitude en définitive très occidentale mais au demeurant fort agréable. Les cadeaux en Orient sont réservés à des circonstances traditionnelles, fêtes de circoncision ou mariage mais dans ce cas c’est l’enfant ou la fiancée qui reçoivent les attentions et il ne reste à la mère de famille que la fatigue et souvent les privations consécutives à des agapes trop onéreuses.

J’ai reçu à ma table il y a quelques jours trois couples de Français et trois couples d’orientaux, Iraniens et Turcs. J’avais passé des jours devant mes fourneaux pour préparer un repas franco-turc qui ne comportait pas moins de six plats: consommé de poulet, kôfte (pâtés) d’aubergine, adjem pilaf (agneau et riz au safran), yoghourt maison que j’ai appris à faire en Anatolie Orientale, salade mixte de poivrons, tomates et concombres et gâteau au chocolat... le tout arrosé de Château Larose auquel les Orientaux ont fait honneur au même titre que les Français malgré leur appartenance à l’Islam.

Mes invités français m’ont tout naturellement apporté des fleurs et mes amis turcs sont aussi naturellement arrivés les mains vides. Mon amie iranienne mariée de longue date à un Français a pris nos habitudes sans jamais aller jusqu’à des fleurs mais elle a toujours en réserve pour moi un joli objet persan que je garderai précieusement dans une vitrine ou, merveilles des merveilles, une grosse boîte de caviar dont elle sait que je raffole et que malgré les changements survenus au pays de l’Imam Khomeyni, elle arrive encore à se procurer.

Il n’y a pas dans ce que je viens de dire l’ombre d’un reproche envers les Orientaux qui, ayant des traditions différentes des nôtres n’ont pas à les respecter systématiquement dans notre pays. Quand je suis dans le jardin de mon amie Kamile à Istanbul, son mari Lütfe me surprend avec de délicieux yoghourts, des simits (brioches avec des graines de sésame qu’on vend dans les rues d’Istanbul et dont je raffole), un poisson qu’il est allé choisir au marché pour le confectionner comme je l’aime et comme il sait si bien le faire...De mon côté, je n’ai jamais pu changer mes habitudes et je n’arrive jamais chez personne sans un cadeau  mais je respecte les us et les coutumes: je pose l’objet sur une table ou sur une chaise à l’écart sans jamais le donner directement à la maîtresse de maison. Le faire serait indélicat car cela voudrait dire que je rembourse à l’avance le prix du repas qu’on est heureux de m’offrir. Ceci dit mes amis me connaissent bien depuis le temps et la journée ne s’achève pas sans qu’on découvre « par hasard » le cadeau et qu’on me remercie avec beaucoup de gentillesse.

Quand je vais en Anatolie Orientale, c’est une autre histoire: ma voiture est pleine de toutes les nouveautés ménagères, électriques ou électroniques dont mon amie Nevziye s’est passée jusqu’alors et que souvent elle garde dans un placard pour ne pas l’abîmer, se plaisant à les admirer de temps à autre, tel ce fer à vapeur qu’elle a enfin employé quand elle s’est rendu compte du progrès qu’il constituait et de son mode d’emploi aussi aisé qu’agréable. Une chose trouve toujours grâce à ses yeux, c’est le « Nescafé spécial Filtre. » La Turquie est autosuffisante dans presque toutes les productions des pays tempérés, méditerranéens et subtropicaux (bananes, riz, thé...) mais elle n’a jamais réussi jusqu’à présent à produire du café et importe celui-ci en quantité réduite car il est trop cher à l’achat. Il se trouve que Nevziye, comme la plupart de ses compatriotes, boit beaucoup de thé mais ne raffole pas du café turc qu’elle sert aux messieurs en de rares circonstances. Elle se délecte par contre du Nescafé filtre prêt en un tour de main et qu’elle est heureuse de découvrir parmi tous les présents que j’apporte de France.

 

Le 23 Mars

 

Je ne connaissais pas personnellement Dominique Degli Esposti. Ma belle-soeur qui vient d’organiser pour le sculpteur polonais Tomek Kawiak sa première exposition parisienne à l’Espace 215 m’a rappelé que je l’avais vu à Pigna où il donnait en 1977 une de ces fêtes de village « Paese in Musica » dans le cadre du Festival de Musique d’Alziprato[2].

Dominique intégrait dans sa fête non seulement sa propre troupe mais tous les habitants de ce village corse.  On entrait dans les maisons accueillantes et fraîches, on ressortait sur des porches ombragés, on assistait aux spectacles sur des places gorgées de soleil et l’on repartait le coeur léger d’avoir ri avec les comédiens dont certains jouaient la pantomime sur les hautes échasses des bergers landais, preuve que notre Corse n’est pas raciste.

J’ai revu Dominique Degli Esposti durant l’hiver 1982 quand il s’est manifesté simultanément au Musée d’Art Moderne comme auteur et metteur en scène de la pièce « Musée de l’Homme » et comme peintre et photographe au Musée de l’Homme. C’est dire que l’artiste ayant plusieurs cordes à son arc ou, puisqu’il est un baladin des temps modernes, plusieurs tours dans son sac, n’est pas prêt d’épuiser les ressources que lui réservent ses innombrables talents.

Sa pièce racontait la vie de l’homme à travers les pulsations quotidiennes d’une grande ville. Sans paroles mais accompagnée d’une musique essentielle, elle était servie par une troupe enthousiaste et des décors que Dominique avaient su adapter aux dimensions pénibles d’une salle mise à sa disposition au sous-sol du Musée. Les différents personnages étaient offerts en préambule au spectacle, effigies immobiles mais vivantes d’un nouveau Musée de l’Homme que parcourait l’assistance avant de gagner sa place. Cette initiative était aussi nouvelle que symbolique de la pensée de l’auteur

Si je parle de la pièce immédiatement après avoir évoqué les Fêtes de Village c’est que j’ai très envie de mettre l’accent sur les possibilités d’évolution de Dominique et de montrer que, tout en demeurant corse avec passion, il connaît malgré tout les limites de son île natale et ressent, au fond de lui-même, la possibilité d’intégrer le monde à son oeuvre.

De plus, et pour qu’on ne juge pas l’artiste de façon restrictive, je peux témoigner que l’exposition dont le vernissage a eu lieu le lundi 21 et le Mardi 22 Mars révèle une personnalité attachante. J’avais déjà vu certaines de ses photos exposées à l’Espace 215 autour des sculptures  de Kawiak : elles traduisaient bien la personnalité multiple de Dominique et le définissaient à merveille comme Corse et comme globe-trotter. Dominique le Sombre et Dominique le Rouge, Dominique le poète solitaire et Dominique enraciné dans sa terre natale, Dominique la vie et Dominique la mort... Je pourrais continuer des heures et je trouverais toujours l’antithèse à ma première proposition pour le décrire. Je m’aperçois que j’ai d’ailleurs oublié dans mes définitions deux de ses caractéristiques les plus importantes : Dominique l’introverti et Dominique l’extraverti.

On pourrait penser que tant de facettes dans une personnalité sont en définitive un obstacle à son épanouissement futur, je ne le crois pas. Chacun des aspects cités complète l’autre sans le contrarier, le dissimuler ou le détruire. Si l’on observe ses oeuvres picturales ou photographiques on s’en aperçoit d’une manière évidente: chaque image, chaque symbole semble nécessaire, les branches décharnées de son maquis brûlé, l’indépendantiste passionné qui, son drapeau corse déployé, renaît comme Phénix de ses cendres, les sombres veuves tout de noir vêtues qui dorment prostrées contre les cheminées froides, les jeunes femmes claires aux vastes capelines fleuries qui flottent, aériennes, au-dessus des prairies dont les couleurs éclatent au soleil d’été, les chantres blancs aux orbites de mort célébrant par le trou rond de leur bouche les litanies éternelles, les filles pâles, ces fantômes impalpables qui errent dans le couvent d’Alziprato, la mariée aux mouches noires, l’enfant lionne qui berce avec négligence son pantin fauve et nous observe de sa lèvre fendue...

Je serais peut-être tentée de poser à Dominique Degli Esposti une question : « Où se cache la réalité derrière cette forêt de symboles ? » Il me répondrait peut-être qu’elle éclate dans les arbres, dans le ciel, les ruines, les fleurs, le maquis, dans le noir qui est la couleur de la nuit et de la mort, dans le rouge qui est la couleur de la vie et de l’espoir. Et puis les symboles ne sont-ils pas en définitive l’expression idéale dont se sert le poète ou le peintre pour traduire tout acte de la vie? Dominique Degli Esposti, auteur, peintre et photographe de talent, est en lui-même un symbole, celui de son espoir dans la résurrection de la Corse, sa terre natale, et dans l’avenir du monde, sa terre d’adoption.

Je me rendrai bien compte dans les prochaines années si j’ai vu clair dans l’avenir de cet homme. Atteindra-t-il cette renommée qu’il ne recherche peut-être pas car il m’apparaît comme un amoureux de tout ce qui le passionne plutôt que comme un être intéressé matériellement. Toutefois je souhaite que des gens moins humbles que moi-même le remarquent et le conduisent vers des cimes qu’il semble mériter. 

 

Le 6 Mai

 

Je ressens la barre mise sur l’envie de voyager des Français comme une restriction apportée à notre liberté de choix. Je ne suis pas d’accord quand on veut minimiser cette décision car elle est lourde de conséquences à tous les niveaux.

Elle est tout d’abord une atteinte à notre liberté individuelle: à l’époque des fusées interplanétaires et de la conquête de l’espace, se voir imposer l’hexagone malgré toutes ses beautés dont je suis parfaitement consciente est contraignant et mesquin. Aller de la France au monde est une étape essentielle à notre mécanisme psychique et physique, la prochaine étant le passage du monde à l’univers. On aura beau jeu de dire que le Français n’aime pas voyager puisqu’on lui retire le droit de le faire pour des raisons purement économiques et qui ne le concernent que de loin. Mon choix devrait être mon droit puisque je me déplace avec mon propre argent, ce qui n’est pas le cas pour les princes qui régissent nos destinées et ont pris sans nous consulter la décision de rendre notre droit au voyage identique à la peau de chagrin chère à Balzac.

Je le répète, mon choix est mon droit. A partir du moment où je n’ai plus qu’une seule option, celle de rester où je suis, j’ai une envie furieuse de bouger et je ne tiens plus en place. Le carnet de change qu’on nous vend, les deux mille francs misérables qu’on nous accorde une fois l’an et qui ne nous permettent qu’un déplacement (et encore car où aller avec cette somme ?) sont des contraintes d’autant plus humiliantes qu’elles mettent l’accent sur la naissance immédiate, spontanée d’une « nomenclatura » française : tel chanteur fera le mois prochain un gala en Amérique du Sud ou aux Etats-Unis, tel cinéaste tournera un film en Afrique Noire, tel ethnologue se rendra au Pôle Sud ou en Amazonie aux frais des contribuables, tel homme politique assistera au Congrès de l’Internationale Socialiste ou aux nièmes assises du Parti Communiste d’URSS et le Président de la République accompagné des membres du Gouvernement se rendra en Chine via le Népal pour discuter de la vente de nos Mirages et de nos centrales nucléaires.

Qu’on ne vienne pas me dire que j’exagère : Monsieur Anicet Leport, ministre communiste, vient de faire une tournée de conférences aux Etats-Unis, jouissant d’une faveur dont ne bénéficia pas Madame Irène Joliot-Curie, Prix Nobel de Physique, en un temps où l’interdiction pour un membre du Parti d’entrer aux USA était pratiquement incontournable. Monsieur Georges Marchais, quant à lui, se balade à son gré entre la Grèce et l’Union Soviétique. Je me permets de dire, malgré tout le respect que je lui dois, que je n’ai pas apprécié particulièrement le fait que les entretiens économiques et politiques de Monsieur le Président de la République avec les dirigeants chinois aient été suivis d’une visite touristique du pays. La politique et l’économie justifiaient peut-être ce déplacement onéreux mais certainement pas que le Chef de l’Etat et les ministres s’octroient avec notre argent des vacances que le Gouvernement refuse aux humbles citoyens que nous sommes.

Alors n’étant pas plus de l’Opéra que du Bolchoï, du Parti Communiste que de l’Assemblée Nationale... que vais-je devenir ? N’ayant pas non plus la chance d’appartenir au monde économique et industriel ou de faire partie des cadres supérieurs auxquels on autorise l’usage des cartes de crédit et mille francs par jour en frais de déplacement, je vais en être réduite à supputer longuement sur la destinée de mon unique voyage dont l’intérêt ne me semble pas évident d’ailleurs. Mais il y a pire: bientôt je ferai la queue devant les milliers de fonctionnaires promus par Monsieur Anicet Leport (à son retour des Etats-Unis sans doute!) en vue d’obtenir un visa de sortie du territoire. A plus ou moins longue échéance et si les choses demeurent en l’état (c’est bien connu, en France le provisoire a tendance à s’installer confortablement), j’aurai besoin d’une autorisation pour me déplacer de Paris à Lyon ou toute autre ville française à l’exemple des Russes sous les Tsars comme des Soviétiques de Staline ou de Brejnev. Je commence à réaliser pourquoi je me suis abstenue de voter au deuxième tour des Présidentielles de 1974 et de 1981 : Mitterrand oui, le Programme Commun, non !

Un élément me fait très peur dans la situation où nous sommes, c’est la dichotomie entre le discours du Président de la République à l’échelle européenne ou mondiale et celui qu’il nous tient à l’intérieur des frontières: d’un côté la liberté, l’indépendance et la solidarité avec nos alliés occidentaux, une position extrêmement rigoureuse à l’égard des excès soviétiques, de l’autre une main-mise de plus en plus tangible sur nos propres libertés d’être, d’agir ou de nous comporter en général. Je ne veux pas vivre contrainte ou sous la contrainte. Quand viendra le temps où le Parti Communiste, par la CGT interposée, aura noyauté tout le service public, les entreprises nationales ou nouvellement nationalisées, c’est-à-dire la plus grande partie de l’économie française, je ne pourrai plus vivre en France. J’ai connu le Front Populaire, l’Occupation, les lendemains qui chantent et qui ne chantent plus, les guerres de Corée, d’Indochine, du Vietnam, d’Algérie et toutes les autres guerres du monde... mais je ne supporterai pas de vivre sous un régime communiste même édulcoré. Encore une fois, Mitterrand oui, le Communisme non!

 

Le 12 Septembre

 

Je n’aime pas le ton patelin adopté par Pierre Mauroy pour analyser le résultat des élections municipales de Dreux. Dans le journal de TF1 de ce jour, il a dit que la droite n’ayant pas besoin des voix du Front National pour l’emporter, elle avait eu tort de les accepter, sans plus, sans s’indigner ouvertement, clairement qu’elle l’ait fait. De toutes façons, il serait peut-être bon de se souvenir que les élections législatives de 1981 se sont déroulées dans la même optique, une raison sans doute pour que Monsieur Mauroy ne fasse pas preuve de plus d’indignation à l’égard de la droite: les socialistes n’avaient aucun besoin des voix communistes pour être majoritaires à l’Assemblée Nationale et pourtant ils les ont acceptées sans complexe. Le Gouvernement lui-même n’a-t-il pas maintenu la participation de ministres communistes dont le parti ne représente pas à l’heure actuelle plus de 10% des électeurs ?

Pour la majorité des Français dont je suis, le parti communiste est aussi excentré que le Front National. En ce qui concerne l’extrême droite, l’Histoire nous a souvent enseigné que les classes populaires sont, surtout dans notre pays, plus conservatrices que les classes moyennes, intellectuelles ou même bourgeoises. L’exemple de certains rapatriés d’Algérie et avant cela leur attitude pendant le putsch confirment je crois ma proposition. Le problème est de savoir combien parmi les 17% d’hommes et de femmes qui ont voté pour Monsieur le Pen à Dreux se rallieraient à un fascisme pur et dur? Je crois que personne ne peut rien affirmer à ce sujet, même pas les responsables.

Quand j’ai entendu des jeunes gens de Dreux entonner le Chant des Partisans pour montrer leur désapprobation du vote extrémiste, je me suis demandée si certains parents n’avaient pas voté Front National sans le dire à leur progéniture. Ce Chant des Partisans, il fut nôtre quand nous combattions aux côtés des communistes et de l’Union Soviétique dont l’idéologie ne constituait pas alors pour les alliés le problème N°1. Il l’est aujourd’hui, au même titre que l’intégrisme d’extrême droite, et nous savons que la bête peut surgir à chaque instant et répandre la terreur. Autant je me suis dressée autrefois contre les Français et autres Européens qui agitaient le mythe du bolchévisme pour rallier le plus de monde possible au nazisme abhorré, autant je m’élève aujourd’hui contre ce communisme chauvin, conservateur, réactionnaire dont les membres français ne semblent pas comprendre qu’il a pour seules limites les frontières de l’empire soviétique (et des pays frères) et comme seul but la sauvegarde d’ idées qui, même si elles ont évolué depuis la disparition de Staline, restent dangereuses pour l’humanité. Que Monsieur Marchais ne se méprenne pas, les fusées braquées sur nous et si elles devaient éclater un jour ne l’épargneraient ni lui, ni les autres militants communistes.

Une des lacunes de notre époque est (peut-être) que nous ne pouvons plus avoir recours à un quelconque manichéisme: le mal est partout, à tous les échelons sociaux ou religieux, mal provoqué en grande partie par les puissants Etats de ce monde, les Américains qui suscitent les Pinochet comme les Soviétiques suscitent les Kadafi sans savoir exactement la façon de s’en défaire quand les dictateurs deviennent trop gênants. Il y a pire, une sorte d’irréversibilité dans le mal: les Sandinistes par exemple ont conquis de haute lutte le droit de gouverner le Nicaragua mais ont ne sait pas à l’heure actuelle si leur mouvement est plus bénéfique à la population que celui de leur prédécesseur, le fasciste Somoza, tant les crimes se perpètrent au même rythme qu’autrefois. Il en est de même en Iran où l’Ayatollah Komeyni a trouvé dans le fanatisme sanguinaire des militants de la révolution islamique l’équivalent de la sauvagerie criminelle des policiers de la SAVAK si actifs au temps du Shah. Tous les frères s’entretuent, protestants et catholiques en Irlande du Nord, sunnites et chiites en Islam, afrikaners et bantous, Tchadiens et Libyens.

Il n’existe même pas de troisième voie, cette voie du milieu, de la sagesse, si chère à nos libéraux français ou aux pacifistes franco-allemands dont les vues ne sont pas très claires puisque après avoir accepté sans trop de réactions passionnelles l’installation des fusées soviétiques en Allemagne de l’Est ils s’opposent aujourd’hui de toute leur âme généreuse à celle de leurs consoeurs américaines qui ne seraient pas braquées, pour autant que je sache, sur nos têtes occidentales. De toutes façons, si l’Amérique et l’URSS sont pour une grande partie responsables de nos malheurs actuels et à venir, nos ne sommes pas moins coupable à notre échelle hexagonale: le Président Mitterrand qui voue la Droite aux gémonies pour son alliance avec le Front National va plus loin, pour cause de récession, que Giscard d’Estaing lui-même dans sa politique des immigrés qu’on appelle aujourd’hui “migrants”, un nom révélateur du caractère aléatoire de leur situation. “Expulser les immigrés clandestins”, cette seule expression eût naguère fait pâlir d’horreur la Gauche française qui les rejette à présent. L’Allemagne n’a d’ailleurs pas fait mieux en renvoyant près de la moitié de ses ressortissants turcs, oubliant cette phrase qui faisait naguère fureur « Heureux comme un Turc en Allemagne ! »

Les élections de Dreux ont ceci de bon qu’elles ont fait éclater au grand jour la pérennité du racisme français que personne ne conteste mais que chacun renvoie hypocritement dans le camp de l’autre. Disons que le monde est fou, méchant, malade. L’Occident riche a suscité le Tiers Monde que nous appelons pour nous donner bonne conscience « le Monde en voie de développement » alors que nous lui refusons les moyens de le faire et que nous ignorons comme ses chefs néo-colonialistes sa misère, ses maladies et son chômage chronique. Nous avons suscité le Tiers Monde comme nos pères avaient suscité Hitler en refusant à la République de Weimar les moyens de survivre avec une variante tout de même: le nazisme avec toute sa puissance et sa haine représentait quelques millions d’individus dont nous sommes arrivés à bout malgré la casse abominable. Le Tiers Monde, ce sont des milliards d’individus, hommes, femmes, enfants qui, le jour où ils auront assimilé notre rejet, le jour où ils auront compris que s’entretuer ne menait nulle part, s’uniront peut-être enfin pour nous demander des comptes : gare alors à notre civilisation occidentale !   

 

Le 18 Septembre

 

Hier c’était Yom Kippour, le jour de notre grand Pardon, durant lequel nous prions pour la rémission de nos péchés. J’ai été frappée par le fait que, en cette année 5744 du calendrier juif et 1361 de l’hégire qui concrétise la fuite de Mohamed de La Mecque et sa diaspora de huit ans à Médine, la fête des Sacrifices, l’ « al-’id al-kabîr », qui tombe le 10 de Chûl-hijja, le mois du pèlerinage, ait coïncidé exactement avec notre Yom Kippour. Cette immolation des victimes qui suit la cérémonie de lapidation « rajm », elle-même commémorant l’acte commis sur Satan par Abraham, rappelle à tous les Musulmans le sacrifice accepté par le prophète d’immoler son fils à la gloire de Dieu.

Relisant l’office de Yom Kippour, j’y ai retrouvé, aussi vivante que dans le souvenir des Musulmans, l’image d’Abraham : « C’est toi Dieu Eternel qui as choisi Abraham. Tu l’as délivré d’Ur Kasdim et l’as nommé Abraham parce que tu as trouvé son coeur fidèle envers toi. » Et plus loin : « Que la persévérance d’Abraham dans la voie du bien plaide aussi pour nous et devienne pour tes protégés un bouclier invincible. » Plus loin encore au passage commençant par ces mots : « Mon Dieu, tu es mon Sauveur, mon Rocher, mon Abri et mon Bouclier... » le récit du sacrifice consenti est relaté dans les moindres détails, l’accent étant mis sur la ferveur du prophète, sa joie d’accomplir le « redoutable vouloir du Très-Haut. »

De même, dans le Coran, de nombreuses sourates font mention de la ferveur d’Abraham en particulier la seconde aux versets 118 à 124 : « Je ferai de toi un guide pour les hommes » et la cinquante septième du verset 101 au verset 113 qui relate le sacrifice d’Isaac et son interruption : « Ainsi, en vérité, nous récompenserons les bienfaisants » et « il est parmi les serviteurs croyants. »

La seconde coïncidence remarquable est que l’ « al-îd-al-kabir »  tombe le dixième jour du pèlerinage comme Yom Kippour le dixième jour après la célébration  du Nouvel An, notre Roch Hachana, les pèlerins de la Mecque devant tourner sept fois autour de la Kaaba comme les fidèles juifs doivent le faire sept fois autour de l’autel en agitant les palmes, les rameaux de mythe et de cédrat, au cours de la fête de Souccoth. Je sais bien que ces nombres furent choisis, surtout le nombre sept, en fonction du signe ésotérique ou kabbalistique qu’ils représentent. Il n’en demeure pas moins que l’Islam comme le Judaïsme commémorent pratiquement les mêmes actions divines ou humaines. Ces faits avérés n’ont rien à voir avec les coïncidences entre les fêtes chrétiennes et les fêtes juives, les dates et les noms des premières ayant été choisies de telle façon qu’il n’y ait pas de rupture entre les traditions juives et les traditions chrétiennes et que les catéchumènes ne soient pas perturbés outre-mesure.

C’est la relation étroite entre les deux grandes religions monothéistes, la coïncidence de leurs symboles, de leur source de vie, qui me hantent quand je vois ces deux peuples frères et sémites (pour ce qui est des Arabes en tout cas) se déchirer dans des guerres suscitées à l’origine par des Etats dont l’intérêt exigent qu’ils continuent à le faire. A l’époque de la Guerre d’Algérie, quand je ne savais encore rien de l’Islam, je ne voyais pas dans les Algériens des frères mais des hommes luttant pour obtenir l’indépendance de leur propre pays. Plus tard, quand j’ai voyagé à travers le Maghreb et le Moyen-Orient, j’ai eu l’impression que le combat de l’Islam était un peu comme une revanche des descendants d’Agar et d’Ismaël contre ceux de Sarah et d’Isaac. Je me trompais forcément puisque après avoir lu le Coran comme je l’avais fait de la Bible, j’ai eu la confirmation que Dieu Lui-même avait conseillé à Abraham de laisser partir Agar en lui disant qu’il ferait des descendants de son fils aîné un grand peuple. D’ailleurs, la Bible montre bien qu’à la mort du prophète, « Isaac et Ismaël, ses fils, l’enterrèrent dans la caverne de Macpéla, dans le champ d’Ephron, fils de Tshcoar, le Hétien, vis-à vis de Mamré. »

Je me suis dit un jour qu’être juif ou musulman c’était comme illustrer les deux faces d’une même médaille et j’ai ressenti la tentation de me convertir à l’Islam non pour renier le judaïsme, au contraire, mais pour connaître cette autre face de moi-même. Autant la conversion de Bergson au catholicisme qu’il considérait comme la suite naturelle du judaïsme m’avait choquée, le christianisme m’apparaissant non comme le modèle du monothéisme mais plutôt comme sa division en trois parties distinctes, autant le passage du judaïsme à l’Islam me paraissait couler de source, la dernière religion révélée ayant conservé pratiquement tous les préceptes juifs et Mohamed étant à mes yeux plus proche et plus concret (parce que plus historique peut-être) que Jésus. La tentation était d’autant plus forte que personne ne me poussait à le faire et que la décision ultime m’appartenait. Je me sentais différente et plus libre que les peuples contraints à l’Islam par l’invasion arabe, les Perses et les Turcs en particulier. J’avais tout de même à portée du coeur un exemple qui m’était précieux, la conversion à l’Islam d’une de nos plus grandes orientalistes françaises, Eva de Vitray-Meyerovitch, fille de protestant, femme de juif et la personne la plus équilibrée que j’aie eu l’honneur de connaître amicalement.

Les raisons qui m’ont amenée en définitive à renoncer à ce projet sont qu’il n’était peut-être pas indispensable à mon épanouissement spirituel et que je pouvais apprendre un peu plus de l’Islam sans y entrer. Il y avait aussi le souvenir de mes parents que j’avais trop aimés pour leur faire ce qui apparaîtrait sans doute comme une injure posthume. Et puis ne donnerais-je pas trop à une religion adoptée alors que j’avais consacré trop peu à ma propre foi ? Les Juifs traditionalistes dont je fais partie n’ont pas besoin d’exercices particuliers pour ressentir le fait qu’ils appartiennent au peuple du Livre. Je suis comme je suis et c’est bien ou plutôt c’est naturel. Alors pourquoi changer pour un Islam qui ou viendrait à me déplaire ou me poserait tôt ou tard un dilemme ? J’ai donc décidé de respecter la tradition qui veut que né juif on reste juif jusqu’au jugement dernier, ce qui n’est pas si mal après tout. Une chose reste cependant, c’est que les Musulmans sont mes frères alors qu’ils me dénient pour le moment ce droit. Verrai-je avant de mourir ou avant de clore les pages de cet « Horizon » les armes se taire et les coeurs se fondre ? Je l’espère sans y croire vraiment.

 

Le 27 Septembre

 

Je n’en reviens pas! La France entière est unanime, les gens de gauche et de droite, les riches et les pauvres, l’élite et la base, tous les genres confondus en fait, à pleurer la mort du chanteur corse. De Georges Marchais aux lecteurs de France Soir en passant par François Mitterrand, Gaston Deferre et Françoise Giroud, on crie ses regrets et on porte aux nues cet homme dont la mort me laisse complètement froide. Serais-je la seule Française, Monsieur Giscard d’Estaing, à n’avoir pas de cœur ?

J’entends déjà mes détracteurs: qui suis-je pour être la note discordante dans ce concert de louanges ? Mais quoi, la liberté d’écrire et de protester existe encore, alors je me permets d’en profiter. Le souvenir de Tino Rossi dont j’ose à peine dire que je n’aimais pas la voix mielleuse et fausse, rejoignant ainsi l’opinion de Georges Bernanos, est à jamais lié dans ma mémoire à une photo de “VU” un jour de l’hiver 40-41 : l’armistice était consommé, Pétain à Vichy, les Allemands implantés dans notre capitale et les meilleurs hôtels réquisitionnés par la horde nazie quand notre chanteur fut saisi par l’objectif alors qu’il nouait son noeud papillon devant une psyché avant de dîner en smoking au Ritz avec des officiers supérieurs d’outre-Rhin. Je le revois comme si c’était hier et je n’avais pas dix sept ans. Avant la photo il m’était indifférent, après je ne l’ai plus jamais considéré que comme un « collabo ».

Par la suite j’ai rejoint la France Libre et je n’ai plus entendu parler du chanteur jusqu’à ce qu’il soit interdit de scène pendant une période assez courte mais pleinement justifiée. A son retour parmi nous il devint le champion du « Petit Papa Noël » et j’aurais pu oublier les écarts de conduite de ce collaborateur de seconde zone si Monsieur Gaston Deferre ne lui avait remis la Cravate de Commandeur de la Légion d’Honneur. J’ai alors revu la photo, le Ritz, le noeud papillon blanc, le dîner de 1940, réalisant que malgré mes états de service, ceux de mon frère et ceux de mon père qui avait tout supporté de la Première Guerre Mondiale, Verdun comme le Chemin des Dames, nous n’avions même pas été jugés dignes d’atteindre le grade de chevalier.

Seulement voilà, Tino Rossi flattait le goût de nos concitoyens pour la chansonnette et le mélo. Il incarnait malgré sa fortune sans doute importante le français moyen qui se reconnaissait en lui de même qu’il se reconnaissait en Maurice Chevalier dont la gouaille situait le personnage à Ménilmontant et non dans son appartement de l’Avenue Foch. La Corse pleure Tino Rossi et pourtant il n’y avait rien de commun entre cet Ajaccien de Neuilly et l’Ile de Beauté, entre ce chanteur de rengaines et les interprètes des si beaux chants polyphoniques qui commencent à sillonner la France et le monde.

Je ne crois pas que la mort d’Edith Piaf survenue il y a vingt ans déjà ait soulevé autant de pleurs et de gémissements. Elle était pourtant plus que Tino Rossi le symbole de la chanson française et à ce titre appréciée aux Etats-Unis pourtant très conservateurs et protectionnistes en cette matière. Je me demande à la limite si le peuple qui adorait Tino Rossi est le même qui respectait Edith Piaf dont les disques se vendent plus encore que de son vivant mais allez donc savoir dans notre France aussi conservatrice que versatile. Pour ce qui est de moi, je persiste et je signe: je n’aimais pas Tino Rossi ni avant, ni pendant, ni après l’Occupation. C’est peut-être que je ne crois plus au Père Noël !

 

 

 

 

Le 3 Octobre

 

Dans notre société française judéo-chrétienne les femmes n’ont jamais eu, en dépit de leur intelligence, de leurs études et de leur réussite au plus haut niveau dans pratiquement tous les domaines - commerce, industrie, droit, sciences, littérature, arts, sport... - que des postes subalternes en un domaine réservé aux hommes par les hommes :  la politique. Que Madame Veil soit à l’heure actuelle la personnalité la plus représentative d’une France libérale est en même temps qu’un jugement de vérité rendu par nos concitoyens une exception qui confirme la règle. Il ne faut pas oublier toutefois que Madame Veil, ancien ministre, ancienne Présidente du Parlement européen, n’a plus de fonction officielle dans notre hexagone socialiste, les hommes qui nous gouvernent ne tenant compte de l’opinion populaire qu’aux moments où elle peut servir leurs propres intérêts.

 J’ai en dépit de la présence masculine qui domine dans tous les médias eu la chance d’écouter cette semaine la prestation télévisée de Madame Yvette Chassagne, major de la promotion 1948 de l’ENA, présidente de l’UAP (Union des Assurances de Paris.) Invitée hier soir de TF1, elle rentrait de Washington où elle venait de participer à la conférence du FMI, le Fonds Monétaire International, et de New York où elle avait assisté à une séance de l’ONU dont le Président Mitterrand était ce jour-là l’invité.

Mon admiration, outre le respect que m’inspirent certaines femmes sur le plan intellectuel, tient au fait qu’elles m’apparaissent aussi bien dans leur discours que dans leur comportement plus équilibrées que leurs homologues masculins et donc plus crédibles. Cette constatation est d’autant plus intéressante qu’on a toujours eu pour habitude, les hommes en tout cas, d’affirmer que les femmes agissaient passionnellement, les hommes raisonnablement, les femmes avec leur coeur, les hommes avec leur tête. Face aux élucubrations des hommes politiques, les propos des femmes que j’ai citées plus haut sont empreints d’une qualité qui prouverait à tout citoyen français prêt à faire abstraction de son machisme que les personnes en question sont peut-être à l’heure actuelle la meilleure chance politique de la France.

Je me suis prise à penser que nous avions en définitive assez de personnalités féminines marquantes pour constituer un gouvernement très solide présidé par Madame Simone Veil dont la sagesse, l’intelligence, le savoir-faire, le libéralisme, la dignité sont aussi convaincants et plus indiscutables que les dons de Madame Thatcher. Une crainte cependant: le pouvoir exercé d’une façon continue aurait-il sur les femmes la pernicieuse influence qu’il exerce sur les hommes, celle de les river à un gâteau empoisonné qui leur devient une drogue une fois qu’ils y ont goûté ? C’est une question essentielle à laquelle il est bien difficile de répondre car, après tout, pourquoi serions-nous moins vulnérables que les hommes dont nous sommes, sinon les moitiés tout au moins les égales à tous les niveaux de force ou de faiblesse ?

 

                     Le 9 Octobre

 

La bataille entre l’école publique et l’école privée n’a jamais véritablement cessé en France depuis la législation de Jules Ferry relative à l’obligation, la gratuité, la laïcité de l’école primaire dans les années 1880. Je suppose qu’elle a repris de plus belle à la promulgation de la loi Debré de 1959 qui prétendait instaurer la concorde entre le privé et le public dans l’éducation. Elle avait en effet entraîné une telle protestation chez les Républicains attachés à l’enseignement laïque que se mit en place la plus grosse pétition jamais signée dans l’histoire de la République (plus de 11 millions de signataires.) L’arrivée de Monsieur Alain Savary à l’Education nationale n’a pas simplifié les choses puisqu’il avait en tête un plan qui prônait « l’insertion du secteur privé au sein du service public d’enseignement. » Ce serait maintenant au tour des tenants de l’enseignement privé de prendre leur revanche et de se rebeller contre une telle mesure si elle était adoptée.

Il semble que devant les protestations qui ont jailli non seulement du sein des associations catholiques mais de 70% des Français qui, à ma grande surprise, portent de l’intérêt non pas à l’école libre mais à son maintien (ce qui est une nuance considérable), on prête à Monsieur Savary l’intention de modifier son projet initial. Apparemment et contre mes convictions que je croyais profondes et inébranlables, je me situe dans ces 70¨% pour les raisons suivantes:

Avant la Seconde Guerre Mondiale, j’étais trop jeune et je répétais en approuvant ce que disait mon père qui était un admirateur d’Edouard Herriot. Je suis allée à l’école communale puis au lycée. Après la guerre, j’ai mangé en bonne résistante du « collabo » et de la « calotte. » Plus tard mes enfants sont allés comme moi à l’école communale puis au lycée. Il n’y avait à mes yeux qu’une école digne de ce nom, celle qui dispensait à tous, sans distinction de classe, de race ou de religion, un enseignement laïque, gratuit et obligatoire, la religion étant l’affaire des parents et des jours de congé.

Puis l’école publique se détériora quelque peu. Avec la démographie montante des années soixante, on construisit  trop d’immeubles et pas assez de classes. Avec la percée de l’électronique et de l’informatique, on fit trop d’ingénieurs et pas assez de maîtres: les enfants s’entassaient à plus de quarante dans des salles inadéquates, leur nombre était inversement proportionnel à celui de leurs enseignants. Devant cet état de choses, des parents de plus en plus nombreux, n’appartenant pas systématiquement à la droite, orientèrent leur progéniture vers le privé moins pléthorique mais qui n’avait pas eu jusqu’alors, mises à part quelques écoles célèbres comme celles des Jésuites, la réputation du service public. Vint alors l’aide à l’enseignement libre rendu nécessaire par la pénurie d’écoles publiques et son insertion dans un système d’intérêt national.

L’enseignement lui-même se transforma: chacun y apportait comme à l’auberge espagnol son encas avec lui : la lecture syllabique ou la lecture globale remplacées ensuite au cours préparatoire par la lecture de tête, moins de calcul mais la théorie des ensembles et les systèmes basiques au cours élémentaire, peu de latin mais deux langues modernes, puis trois, puis une au lycée, un seul baccalauréat en terminale, plus de tronc commun jusqu’en première comme de mon temps (système qui nous permettait d’acquérir durant six années des connaissances équilibrées) mais un choix impossible en troisième, un retour éventuel au tronc commun, des sections innombrables A, B, C, D, E, F, G...tout l’alphabet plus des classes d’orientation, de rattrapage, de fin d’études primaires, des réformes, des refontes, des lois, des pas en avant, des sauts en arrières, des zones de congé, une mauvaise intégration des enfants immigrés, 1968, les Facultés de l’Avenir, Nanterre, Vincennes, Jussieu, la participation des étudiants (je sais, on m’a demandé d’en faire partie quand, adulte, j’ai repris mes études à Nanterre), les syndicats de l’enseignement supérieur, des essais intéressants mais non transformés ou non transformables. Je pourrais continuer sur des pages le nombre de tentatives avortées que nous assénèrent les différents Ministres de l’Education Nationale, de Monsieur Haby à l’actuel Monsieur Savary en passant par Madame Célérier de Sanois  !

Il est ainsi trop facile aujourd’hui de dire que la mise en place de ces modifications successives incombe aux gouvernements de droite qui se sont relayés depuis plusieurs décennies: elle est le fait de tous les gouvernements d’après-guerre qui n’ont pas compris la nécessité de construire plus d’écoles publiques, de former plus de maîtres qui puissent pourvoir quantitativement (leur qualité n’est pas ici mise en cause) au besoin des familles, elle est due également et par voie de conséquence à la parcimonie des budgets successifs accordés à l’Education Nationale. A la limite, le projet de Monsieur Savary d’intégrer les écoles libres et leurs enseignants dans un service public, outre que la guerre serait ouvertement déclarée, signifierait la main-mise sur un bien que l’on n’a pas créé, acquis honnêtement ou fait prospérer. La nationalisation des banques et des entreprises n’avait pas ce caractère de vol sans contrepartie, les propriétaires et les actionnaires ayant reçu de larges indemnisations et l’opération pouvant être assimilée au rachat par l’Etat d’intérêts privés. Dans le cas de l’enseignement, la seule intention de Monsieur Savary était de fondre les deux formules et d’assimiler les fonctions, ce qui apparaît aux 70% des Français dont je parlais au début comme une entreprise impossible. Si la France était un pays libéral à l’image des Etats-Unis où l’Etat Fédéral n’intervient que très peu dans les intérêts privés, je dirais que les familles des enfants de l’école libre ou privée se doivent de les supporter entièrement. Dans notre pays où intérêts publics et privés se chevauchent et s’entrecroisent, on est allé trop loin dans l’aide à l’enseignement privé pour revenir aisément en arrière. 

 

Le 15 Octobre

 

Comme Bernard Pivot dans sa chronique du matin sur RTL, je ne comprends plus rien aux motivations qui poussent les princes qui nous gouvernent et leurs acolytes à procéder d’une façon apparemment désordonnée. Entre le capitaine Baril « dont le comportement n’est même pas digne du héros d’un roman policier » (Bernard Pivot dixit) et les super étendards équipés d’exocets vendus, prêtés, livrés à l’Iraq, retenus quelque part en France, en Europe, au Moyen Orient... sans que l’opinion publique ait son mot à dire et soit même informée de tout ce trafic, je me perds en conjectures, je m’égare dans le labyrinthe sans jamais trouver le chemin de la sortie.

Je ne m’étendrai pas sur les aventures du beau capitaine: tous les gouvernements, qu’ils soient de gauche ou de droite, ont leurs gendarmes et leurs super gendarmes, leur police et leurs polices parallèles, leur espionnage et leur contre-espionnage, leurs terroristes et leurs anti-terroristes... Alors, que tout ce monde se débrouille! peu importerait d’ailleurs s’il n’y avait pas tellement de casse et tant de civils innocents qui, passant par là, reçoivent les balles destinées à d’autres ou dont les maisons sont plastiquées alors qu’ils dormaient du sommeil du juste.

Pour ce qui est des super étendards, je me sens plus concernée parce qu’il y va de « ma » propre moralité collective, un concept désuet dans notre monde actuel, féroce et mercantile. Si je parle de ma moralité, c’est que la France, c’est moi, avec tout ce que l’image comporte de grandeur vilipendée, d’idéalisme bafouée, de générosité perdue, d’utopie envolée. Sans épouser aucunement la cause de l’Ayatollah Komeyni, je pense à tous les jeunes Iraniens de 14 à 18 ans qui vont mourir sous les coups des Iraqiens par exocets interposés. Alors, forcément, je suis triste, frustrée, abasourdie, devant cette façon de faire que la France n’avait pas autrefois, encore que... Mon père ne m’a-t-il pas raconté dans mon enfance et Georges Brassens après lui que la Guerre de 14-18 qui a fait tant de morts était une guerre profitable à Messieurs de Wandel, marchands de canons en deçà et au delà du Rhin ?

Si je souffre c’est parce qu’un gouvernement ne rachète pas l’autre. Monsieur Valéry Giscard d’Estaing avait passé des marchés avec certains pays en voie de développement, pas avec les Etats-Unis bien sûr qui sont fournisseurs au même titre que le France. Avec nos amis d’outre-Atlantique, notre pays échange des parfums, du champagne, des gravures de mode contre du matériel électronique sophistiqué. Les chars, les avions de combats, les exocets, c’est pour les Iraqiens, les Libyens, les Tchadiens, tout ce monde en « iens » qui n’a pas grand chose de commun avec nous si ce n’est un coeur qui bat et un corps fragile qui se déchiquette aisément.

Aujourd’hui, Monsieur Mitterrand a remplacé Monsieur Giscard d’Estaing. Que fait-il? Obéit-il à des préceptes de justice qui auraient pu être l’apanage de la Gauche ? pas du tout, il respecte les engagements et n’observe pas les clauses morales que certains attendaient de lui : aucune livraison d’armes aux belligérants dans n’importe quel conflit et pour quelque cause que ce soit. La France a vendu des exocets aux Argentins pour qu’ils tapent sur les Anglais qui en avaient achetés préalablement ou simultanément pour garder les Falklands, nos anciennes Malouines. Elle en livre aux Iraqiens pour qu’ils tapent sur les Iraniens (500.000 morts depuis trois ans d’une guerre atroce). De tels agissements  pourraient en outre mettre le feu aux poudres dans le détroit d’Ormuz qui brûle déjà suffisamment, sans notre intervention. Le Président Mitterrand semble oublier, pour parler gros sous, que les Iraqiens nous doivent plus de 17 milliards de francs (ou 40, allez savoir !) qu’ils ne pourront nous rembourser même s’ils gagnent leur sale guerre.

La France peut-elle se ressaisir, ne plus mener une telle politique ? Nous sommes cartésiens, que diable, logiques, raisonnables. Ne pouvons-nous arrêter nos livraisons d’armes et prendre la position opposée ? Nous avons trop de beurre, trop de blé, nos silos éclatent. Pourquoi ne pas faire un paquet du tout et envoyer nos excédents aux petits Tchadiens, Ivoiriens, Nigériens, Somaliens, Bengalis... à tous les petits enfants du monde qui meurent de faim ?

Je crains de toutes façons que mes suggestions ne tombent à l’eau pour deux bonnes raisons (je devrais dire trois, le première étant que personne ne me lira ou m’entendra) : tout d’abord Monsieur Mitterrand ne veut pas faire de peine à Monsieur Jean-Baptiste Doumeng, notre milliardaire communiste, qui préside aux destinées de l’agroalimentaire africain. Ensuite notre blé excédentaire, comme celui des Américains d’ailleurs, est destiné aux Soviétiques avec lesquels le même Monsieur Doumeng vient de signer un marché commercial de plus d’un milliard de francs qui fait d’eux notre premier acheteur de céréales (si tant est qu’ils paient leur achat). Si j’avais la moindre écoute en haut lieu et pouvais m’indigner positivement du fait que ces hommes qui ont envahi la Hongrie et la Tchécoslovaquie, qui occupent l’Afghanistan, qui nous menacent avec leurs SS20, mangent également notre blé, ne me répondrait-on pas : « Que voulez-vous qu’on leur vende sinon du blé, ils ont plus d’armes que nous ! »

 

Le 24 Octobre

 

Pour mon frère, mon aîné de trois ans, il existe deux sortes de moralité, celle de la vie publique et celle de la vie privée, la première l’emportant de loin sur la seconde comme j’ai pu le constater au cours d’un dîner que j’ai donné il y a une quinzaine de jours. Autour de la table se trouvaient réunis, outre mon frère et ma belle-soeur, deux couples appartenant à une droite très conservatrice, un ami médecin, vieille France mais libéral dans son discours, et moi-même que je situe parmi les intellectuels de gauche, plus rose que coquelicot.

Elevés par nos parents, comme je l’ai souvent dit et écrit, dans le respect d’Edouard Herriot et de Mendès-France, nous nous sommes désolidarisés de l’Union de la Gauche en raison de la présence de ministres communistes au gouvernement dont nous pensons qu’elle ne peut être que néfaste à notre pays en général, aux socialistes en particulier. Ces messieurs, sous couvert d’une certaine solidarité avec l’équipe dont ils font partie, servent en faite la communauté dont ils émanent. Témoin la nationalisation des banques et des entreprises que l’Etat contrôle à part entière alors qu’il eût été moins onéreux de conserver aux actionnaires une participation de 49%. Témoin la tendance de Monsieur Anicet Leport à privilégier la fonctionnarisation que les Français observent avec assez de bonne grâce en cette période de crise parce qu’elle assure mieux la sécurité de l’emploi que l’entreprise privée, oubliant que le résultat final pourrait être la main-mise de l’Etat sur plus de cinq millions de « cols blancs » et, à la limite, une bureaucratisation à la Soviétique du corps des fonctionnaires. Témoin l’apparition du concept de « Grand Service Public » dans les sphères de l’Education nationale dont la réalisation semble donner bien du mal à Monsieur Alain Savary, compte-tenu des idées fixes de nos citoyens en matière de religion.

Ceci dit, le dîner que je n’oublie pas allait bon train. Les verres se vidant et les esprits s’échauffant, fusèrent les historiettes « para politiques » : Monsieur Mitterrand se faisait construire un château, il avait demandé l’installation de quatre trous de golf sur le terrain d’aviation militaire de Vélizy-Villacoublay, Madame Mitterrand recevait des amants dans son pigeonnier de la rue de Bièvre, Monsieur Maurois avait une maîtresse connue... Comme j’avais en mémoire les Ballets Roses des Socialistes dans les années 50 ou 60, la liaison entre Madame Pompidou et Jacques Dutronc, les diamants de Bokassa... je laissais courir en espérant qu’on n’arriverait pas à des sujets plus sérieux. Je les préfère en général mais je craignais pour mon dîner qu’ils ne donnent lieu à des prises de position trop agressives.

Malheureusement pour moi, en cette période d’élections municipales successives, l’un de nos amis conservateurs prononça le nom de Madame Simone Veil et exprima son désappointement sur la position qu’elle avait prise lors des élections de Dreux car on l’aimait bien autrefois dans les milieux de droite. Un autre des convives renchérit en disant que Monsieur Stirbois n’était tout de même pas Hitler!

C’en était trop pour mon frère et c’en eût été trop pour moi au temps où, sans crainte de les voir se lever et quitter ma table, j’eusse fustigé mes hôtes avec toute la passion dont j’étais alors capable et que je réserve aujourd’hui à la page blanche sur laquelle je suis entrain d’écrire. Il est vrai que nous avions entendu ces même paroles dans un passé douloureux où de bons Français tels que ce convive protestaient: “le Maréchal, ce n’est tout de même pas Hitler!” Il y eut cependant Vichy, la poignée de main de Montoire et les déportations.

Il (mon frère) éclata soudain, lui si calme jadis quand j’étais la tempête. Tout y passa mais surtout son horreur des historiettes car il n’était préoccupé que d’Histoire et de moralité à la Mendès-France. Ses yeux sombres étincelaient, ses mains tremblaient, son corps palpitait et d’une voix rugissante il hurla qu’on ne pouvait s’en prendre à une femme pour la seule raison qu’elle avait accordé sa conscience avec son attitude politique[3] surtout quand on se permettait sans vergogne de donner son avis sur la vie privée de personnalités politiques. Pour une fois qu’on leur présentait sur un plateau d’argent un être humain moralement irréprochable, ces gens la désapprouvaient. Son mépris était flagrant, sa colère indomptable, mes convives plièrent sous le choc mais, j’en eus la confirmation par la suite, ne renoncèrent en aucune façon à leurs convictions extrémistes. 

J’avais de la peine, non que mon repas fût troublé - les assiettes vides prouvaient que le déchaînement de fureur dont ils venaient d’être les témoins et les responsables n’avait pas coupé l’appétit de mes invités - mais que cet homme respectable eût perdu un contrôle qui pouvait nuire à l’état de son coeur dont la solidité n’est pas à toute épreuve. D’autre part ces gens sont de bons amis et je ne peux pas en dire autant de mes anciennes connaissances, socialistes bon teint et universitaires, qui ne m’ont pas toujours épaulée dans de pénibles circonstances. Une chose est certaine cependant, j’étais de coeur avec mon frère et j’éviterais dorénavant d’inviter des personnes qui ne sont pas de notre bord en même temps que lui.

 

Le 11 Novembre

 

Je voudrais parler aujourd’hui de mes illusions perdues. Pour ce qui est de mes illusions intellectuelles, elles furent très vite balayées. Ayant repris en Novembre 1968, après les évènements de Mai, des études qui me conduisirent d’une première année pluridisciplinaire excitante - elle m’a permis une ouverture sur des formes de pensée ou des études scientifiques de société qui m’étaient inconnues telles que le structuralisme et la sociologie (ou une symbiose des deux comme la pratique Pierre Bourdieu) - jusqu’au doctorat en 1975, je ne pus jamais, en raison de mon âge, m’intégrer à la hiérarchie universitaire malgré une thèse inédite bien accueillie. Perdre une bonne partie de mes illusions politiques me prit tout de même plus de temps, une vie presque: partie pour rejoindre les Forces Françaises Libres (j’éprouve toujours un certain mal à dire De Gaulle) parce que l’antéchrist Hitler exterminait les Juifs et les tsiganes d’Europe, les Français d’0radour et les Soviétiques de Stalingrad, mon coeur a saigné durant toutes les guerres néocolonialistes parce qu’on y attaquait des êtres humains sans défense et que, juive, j’avais fait partie d’une communauté sans défense.

J’ai souscrit de toute mon âme aux efforts de Pierre Mendès-France pour mettre fin à la Guerre d’Indochine parce que la liberté me paraissait un bien nécessaire à tous les hommes, qu’ils fussent d’Asie, d’Afrique, d’Amérique ou de notre continent. Pour la même raison, j’ai souhaité l’indépendance de l’Algérie et je vibrais avec Henry Alleg, directeur d’ « Alger Républicain », arrêté, torturé par des parachutistes français, auteur de « La Question », livre interdit tout d’abord et trop contesté par la suite. Peu m’importait alors qu’il fût communiste, je ne l’étais pas mais en ce qui concernait la liberté due aux Algériens, je pensais comme lui.

Mes convictions vis-à-vis des populations opprimées n’ayant jamais varié - je ne plains pas les hommes en fonction de leurs idées politiques mais en fonction des maux qu’on leur fait subir - j’ai éprouvé un choc douloureux quand j’ai vu Henry Alleg chez Bernard Pivot. L’homme courageux d’autrefois, celui que je respectais pour ses positions, qui a souffert moralement et physiquement du fait de l’armée d’occupation, a justifié avec beaucoup de flegme et un sourire chaleureux, car il n’est pas antipathique à prime abord ce petit personnage rondouillard, les atrocités commises en Afghanistan par l’armée soviétique. Hélène Carrère d’Encausse et Monsieur Jean-Christophe Victor, attaché culturel à l’Ambassade de France à Kaboul durant plusieurs années, qui est retourné clandestinement là-bas depuis l’invasion russe, observaient et écoutaient sans y croire l’homme qui avait subi la question.

J’excuse encore Henry Alleg d’avoir tenté d’exalter dans son livre « Etoile Rouge et Croissant Vert » le bien-être actuel des Musulmans d’URSS. C’est son problème même si je sais pertinemment qu’il se trompe car les membres de certaines communautés du Turkménistan, d’Ouzbékistan ou du Kirghistan ne sont pas considérés comme des citoyens à part entière mais c’est mon problème de ne plus croire en personne quand un homme dont je partageais certaines des vues et dont je condamnais les tortionnaires m’enlève la dernière de mes illusions: celle qui me poussait à croire qu’on ne peut jamais se renier complètement. 

En perdant mes illusions, j’ai perdu ma naïveté première. Telle le Dr. Faustus de Christopher Marlowe, j’ai troqué ma vieillesse contre la connaissance. Telle le Dr. Faustus, cette connaissance ne me comble pas car je pense comme lui que certains éléments me manquent qui me permettraient de mourir satisfaite, par Dieu ou par le Diable. Je regrette ma naïveté comme Adam et Eve regrettèrent au seuil d’un monde pervers (ou qu’ils allaient pervertir) leur paradis perdu. J’en veux, en même temps qu’à moi-même car je suis en partie responsable de ce que fut ma vie, à tous ceux et à toutes celles qui ont comploté, à leur insu peut-être, pour m’enlever mes illusions.

 

Le 17 Novembre

 

Décidément la politique internationale ou internationale ne me laisse aucun répit pour aborder des sujets plus triviaux mais plus réjouissants. C’est sur la prestation de Monsieur Yasser Arafat depuis son réduit des abords de Tripoli (émission « Face au Public » de France Inter) que je veux écrire aujourd’hui. Enregistrée le Samedi 12 Novembre, nous l’avons vue Mardi 15, heureusement pour le leader palestinien qui vraisemblablement s’était replié plus à l’intérieur de la ville le jour de la retransmission et n’aurait pu matériellement et pour cause de bombardements intensifs répondre aux questions des journalistes français qui l’avaient interrogé Samedi.

Trois choses m’ont particulièrement frappée durant cet entretien, tout d’abord l’incident du drapeau, significatif des sentiments palestiniens à l’égard du Liban, pays libre et reconnu comme tel par les Nations Unies. Je m’explique: un drapeau libanais avait été apparemment hissé à côté du drapeau palestinien devant le lieu de la réunion. Quand les journalistes français sont arrivés, seul demeurait l’emblème palestinien; ce fait provoquant l’une des premières questions posées à Monsieur Arafat (les paroles ne sont pas littérales mais l’idée d’ensemble est fidèlement rapportée):

- Reconnaissez-vous, Monsieur Arafat, que vous êtes en terre libanaise ?

- Bien sûr. Nous affirmons que nous sommes en terre d’accueil et nous promettons de la quitter dès que nous pourrons retourner dans notre pays, la Palestine. Témoin le drapeau libanais qui flotte à l’extérieur à côté du drapeau palestinien.

- Mais il n’y est pas.

- Comment ? Il y était. Qui l’a enlevé ? Qu’on le remette immédiatement !

L’homme qui venait de s’exprimer dans un français difficile était furieux ou en tout cas son attitude pouvait laisser croire qu’il l’était. Toute l’émission semblait vouloir se concentrer sur le problème du drapeau libanais quand un journaliste fit remarquer judicieusement qu’on pourrait peut-être passer à d’autres sujets. Monsieur Arafat s’étant un peu calmé, on en arriva au cheval de bataille du leader palestinien: l’existence d’une conspiration américano-israélienne. Cette conspiration, selon Monsieur Arafat, est bien entendu à l’origine de la guerre de 1982 qui s’est terminée par les massacres de Chabra et de Chatila. Inutile de dire qu’aucune mention ne fut faite sur l’intervention dans les camps des milices chrétiennes.

Vinrent alors les commentaires de Monsieur Arafat sur les différends actuels entre Palestiniens soutenus par la Syrie et leur frère de Tripoli. On eût aimé entendre qu’il s’agissait là d’une conspiration soviético-syrienne, ne serait-ce que pour respecter l’équilibre des mots. Pas du tout, l’URSS est blanche comme neige dans cette affaire. D’ailleurs Monsieur Arafat y part la semaine prochaine ou l’autre semaine... Alors qui est coupable? Mais c’est tout simple: le coup a été monté par la conspiration américano-syrienne ! 

Les journalistes s’étonnent: la Syrie n’est-elle pas manipulée par l’Union Soviétique dont l’influence pourra s’exercer sur tout le territoire libanais par le truchement du satellite syrien quand les luttes libanaises internes auront atteint un seuil critique ? L’action de l’URSS n’est-elle pas ici semblable à celle qu’elle a suscité en Afrique, en Amérique Centrale ou en Amérique du Sud ? Les Palestiniens ne sont-ils pas en ce moment les Tchadiens du Moyen-Orient et les Syriens n’y jouent-ils pas le rôle des Libyens ?

Absolument pas, selon Monsieur Arafat. La Syrie qui avance à Tripoli sur des chars soviétiques est entièrement manipulée encore une fois par l’Amérique et coupable au même titre qu’Israël. Si j’ai bien compris le message de Monsieur Arafat, il existe donc une conspiration américano-israélo-syrienne: Qui l’eut cru ? Il l’a dit ! Mais nous a-t-il convaincus ?

 

Le 6 Décembre

 

Dans une des premières notes de 1983, j’avais mentionné la récupération par les syndicats, la CGT en particulier, des mouvements d’ouvriers maghrébins. Cette fois-ci, c’est le gouvernement en personne, par Madame Georgina Dufoy et Monsieur Claude Cheysson interposés, qui a récupéré la marche des jeunes beurs de la deuxième génération. A leur départ de Marseille, personne ne croyait à la réussite de l’entreprise, même pas les jeunes concernés qui ne comptaient que sur la beauté du geste et la symbolique de l’effort. Au niveau national, je suppose qu’on n’avait ni conscience ni peut-être connaissance de la décision des jeunes résidents des Minguettes. Et puis les grappillons ont fait des petits, les rangs ont décuplé, des journalistes ont accompagné les marcheurs, des notables ont fait avec eux quelques kilomètres et cent mille personnes se sont retrouvées, ministres compris, Place de la Concorde, pour l’apothéose.

Si j’applaudis au succès de la démarche car tous les moyens sont bons pour combattre le racisme, j’émets quelques réserves quant à sa nécessité puis sa récupération. Il est en effet honteux que des jeunes gens nés dans notre pays, Français à part entière selon notre constitution, aient dû marcher trois mois le long des routes pour être acceptés comme citoyens de l’hexagone non seulement par les Français de “bonne” souche mais par les notables de leur propre commune ou les membres de leur propre gouvernement. Ainsi une déclaration officielle de naissance et une carte d’identité légale ne suffisent pas aux gens d’ethnies différentes pour jouir des mêmes droits que leurs compatriotes.

Et puis je les trouve sympathiques mais bien naïfs ces jeunes gens. Ils vont d’une extrême à l’autre: ils se trompaient au départ quand ils trouvaient toute la France raciste. Ils se trompent à l’arrivée quand ils accordent un satisfecit à tous les Français. J’ai bien peur que leur état de grâce ne soit que de courte durée. Cent mille personnes ne font pas le printemps, il s’en faut. la France de la Révolution a proclamé les droits fondamentaux à la liberté, l’égalité, la fraternité de tous les citoyens. Il n’empêche, mes jeunes compatriotes de la deuxième génération, que les Français, eux, échappent difficilement à leurs traditions conservatrices, chauvines et racistes. Ils ont eu des serfs au moyen-âge, des esclaves dans leurs colonies, ils ont condamné puis racheté Dreyfus sans pour autant aimer ou accepter les Juifs qu’ils ont parfois dénoncés durant l’occupation, ils ont bouffé du Malgache, de l’Indochinois et du Maghrébin avant de comprendre que l’indépendance de leurs anciennes colonies étaient un fait inéluctable.

Je ne veux pas vous décourager par des constatations amères. Votre démarche est sympathique mais il ne faudrait pas jeter le manche après la cognée. Votre lutte, jeunes gens, n’est pas terminée, elle n’est peut-être qu’ébauchée, votre victoire n’est que temporaire. Vous devrez vous assumer comme citoyens français et comme êtres libres tout au long de votre vie. Moi qui descends d’une longue lignée de Français juifs d’Alsace j’aurais perdu ma nationalité durant l’Occupation et je serais devenue apatride, dans le meilleur des cas, si je n’avais pas rejoint l’Angleterre et les Forces Françaises Libres. Alors, je crois de quoi je parle !

Mais ne désespérez pas car on ne doit jamais désespérer de soi-même et de l’homme à votre âge. Si au cours de votre marche vous avez convaincu (et pour toujours) un seul Français, vous n’avez pas perdu votre temps. Continuez donc sur votre lancée: de toutes façons, vos descendants de la dixième génération n’auront plus de problèmes car ils seront devenus la majorité dans notre Europe à la démographie chancelante.

 

Le 8 Décembre

 

Personne n’a jamais nié qu’il fallait du courage à la Pologne et surtout aux ouvriers polonais pour se dresser contre l’autorité centrale. La Pologne est une nation qui, partagée, revendiquée, réunifiée, redécoupée au cours des siècles, a su garder son identité dont l’essentiel repose sur le fait qu’elle est solidement, je dirai même fanatiquement catholique romaine au milieu de pays orthodoxes et pour le moment communistes.

Lech Walesa est à l’heure actuelle le symbole de cette identité pour plusieurs raisons : son attachement absolu à l’Eglise de Rome et à son chef dont l’origine polonaise ne peut que lui être bénéfique et son appartenance au monde ouvrier dont il fut le leader au temps où « Solidarité » avait un statut légal.

Ecarté de la scène officielle depuis un an par sa mise en résidence forcée dans une ville éloignée de Gdansk - alors que ses compagnons du syndicat étaient incarcérés dans les prisons publiques - il a forcément joui d’un régime de faveur qu’à ma connaissance il n’a jamais refusé pour partager le sort de ses amis. Disons pour la petite histoire que sa femme a, durant cette période ou immédiatement après, mis au monde un nouvel enfant, preuve que ses visites n’étaient pas strictement surveillées. Depuis sa libération, alors qu’il n’avait pas encore retrouvé son poste aux chantiers navals, nous l’avons vu dans les tribunes d’un terrain de foot, entrain de pêcher avec sa famille quand on lui annonça qu’il allait recevoir le Prix Nobel de la Paix, deux occupations compatibles avec la vie d’un homme ordinaire mais pas avec celle d’un syndicaliste célèbre contesté par le pouvoir.

D’ailleurs, est-il contesté ? Il a donné officiellement plusieurs conférences de presse depuis son retour à Gdansk et porté non moins officiellement des fleurs au monument des martyrs ouvriers le jour de sa nomination au Nobel. Il s’apprête encore à le faire le 16 Décembre, jour anniversaire des assassinats, lui seul étant autorisé à se rendre au monument alors que toutes les manifestations de masse sont interdites. Sa femme enfin vient d’obtenir son passeport pour Oslo où elle se rendra en compagnie de leur fils aîné pour recevoir le Prix au nom de son mari. A croire qu’il s’en est fallu de peu que Lech Walesa ne s’y rende personnellement.

A cet instant, je ne puis m’empêcher d’évoquer un autre Prix Nobel, plus important et plus génial au meilleur sens du terme que l’ancien leader de « Solidarité », le Professeur Zakharov. Le grand homme est très malade dans sa résidence forcée de Gorki sans que les appels du monde entier, les efforts constants d’Amnesty International, aient pu faire fléchir le coeur sec et la discipline inflexible des autorités soviétiques. La femme du Professeur ne peut elle-même se déplacer librement et leur fille n’a pu sortir du pays qu’après d’intolérables difficultés.

Le sort de Lech Walesa me paraît tout de même plus enviable et plus terre-à-terre. J’aimerais savoir si l’attrait de la somme importante qui accompagne le Prix n’a pas motivé en partie la décision du couple autant que la consécration officielle de Lech Walesa face au monde occidental, au gouvernement communiste et à ses anciens compagnons de lutte. Etre en même temps un symbole national et international, un objet de culte pour le peuple polonais et le réceptacle d’une jolie poire pour la soif n’est pas à dédaigner même si l’on n’est plus l’enfant chéri du pape. Il semblerait en effet que Jean-Paul II, en ne réservant à Lech Walesa qu’une courte entrevue lors de son dernier séjour en Pologne, ait voulu signifier à l’homme qu’on le laisserait tranquille s’il se mettait plus ou moins en veilleuse, ce qu’il a fait depuis plusieurs mois en dépit des apparences: il est vrai qu’il n’y a pas de commune mesure entre son action antérieure et ses paroles actuelles, entre son attitude présente et celle de ses amis de « Solidarité » qui subissent toujours les foudres du pouvoir.

J’ai l’impression, mais je peux me tromper, que le symbole « Walesa » est entretenu par la volonté de millions d’ouvriers et je me sentirais plus compréhensive à son égard si j’apprenais que le couple acceptait le Prix Nobel afin de pouvoir en offrir la partie pécuniaire à la clandestinité. Alors je me dirais que l’homme correspond à son image, que je l’ai mal jugé et qu’il est un digne compagnon de lutte du Professeur Zakharov[4].

 

Le 11 Décembre

 

Au moment où Madame Lech Walesa recevait le Prix Nobel de son mari après avoir été reçue à Oslo comme une star, on pouvait suivre en France deux émissions: à la télévision, sur TF1, une table ronde composée du Cardinal Lustiger, d’Edmond Maire (Secrétaire Général de F.O.), du Président des Polonais de France et d’un représentant de « Solidarité » en exil suivait la cérémonie norvégienne et la commentait. A la radio, sur France Inter, passait « Les Oubliés de la Une ». Etait-ce une coïncidence ou cette émission avait-elle été programmée à dessein ? Elle était en effet consacrée à la situation du Professeur Zakharov que j’ai mentionnée plus haut.

Lech Walesa est un personnage intéressant parce qu’il peut être récupéré à tous les niveaux, Monseigneur Lustiger attribuant tous les mérites au chrétien exemplaire, Monsieur Edmond Maire au syndicaliste de choc, les invités polonais renchérissant par des éloges à leur concitoyen, fils d’un humble charpentier ! J’osais à peine y croire, la réalité se faisait parabole. Si le nom de Jésus ne fut pas prononcé, il flottait en tout cas dans l’air feutré du studio de télévision sans qu’aucun sourire ne vînt effleurer les lèvres de ces messieurs, meneur de jeu y compris.

Moi je pensais à Madame Walesa qui avait déclaré à la conférence de presse que son mari ne lui permettait pas de prendre la pilule et que d’autres enfants viendraient peut-être s’ajouter aux sept qu’ils avaient déjà le bonheur d’avoir mis au monde. L’idée saugrenue me vint que Jésus n’avait pas connu les joies de la chair qui semblaient en revanche avoir comblé Monsieur Walesa. Puis la femme du nouveau Prix Nobel affirma que son mari ne la consultait jamais sur les décisions à prendre, les considérant comme des affaires d’homme. Force me fut alors de constater que cette personne, projetée sur la scène internationale par les circonstances était le type même de la femme chrétienne ou musulmane conçu par les hommes conservateurs, un être humain confiné aux seules joies du ménage, de la cuisine, du lavage et de la mise au monde non contingentée de nombreux enfants.

C’est alors que j’ai éteint la télévision pour écouter sur Inter « Les Oubliés de la Une. » J’ai eu le coeur serré en apprenant par la voix d’une amie de leur entourage que le Professeur était si malade qu’il accepterait de quitter l’Union Soviétique pour se faire soigner s’il en recevait l’autorisation des autorités de son pays. Je me suis alors souvenue que Madame Zakharov avait, elle aussi, reçu le Prix Nobel de son mari en 1975 et j’ai réalisé que huit ans venaient de s’écouler durant lesquels la situation du couple était peu à peu devenue insupportable jusqu’à leur envoi en résidence forcée à Gorki que seule Madame Zakharov est autorisée à quitter de temps à autre pour visiter leur appartement de Moscou qui n’a pas encore été réquisitionné par les maîtres du Kremlin.

Connaissant la position du gouvernement soviétique, je ne crois pas que les appels des Prix Nobel pour la libération du Professeur seront entendus, la théorie officielle étant que Monsieur Zakharov détient trop de secrets scientifiques (mis à jour par lui-même soit dit en passant) pour qu’on puisse l’autoriser à quitter le territoire et que d’ailleurs il peut être parfaitement soigné à Gorki. L’image de marque du Professeur a été souillée à tel point que l’homme de la rue, s’il s’en préoccupe le moins du monde, répondrait aux questions éventuelles que la relégation à vie et loin de Moscou d’un espion potentiel est indispensable à la sécurité de l’Etat Soviétique. C’est sans doute la raison pour laquelle les avions de chasse du même Etat ont abattu naguère un Boing 747, provoquant la mort de ses deux cent cinquante passagers, sous le prétexte que l’appareil photographiait peut-être des installations ultra-secrètes. « Potentiel » et « peut-être » : deux mots qui ne devraient pas être systématiquement porteurs de mort. Il semble qu’en URSS on soit toujours considéré comme coupable sans avoir la possibilité de démontrer son innocence. Pour combien de temps encore ?

Zakharov, Walesa: quel sera durant les huit années à venir le cheminement du second? J’ai peine à croire avec Edmond Maire que le syndicalisme va triompher et que les ouvriers remporteront la victoire dans ces Pays de l’Est où l’idéal communisme est bien corrompu. Il se fait peut-être les mêmes illusions que Soljenytsine qui, répondant aux questions de Bernard Pivot dans sa retraite américaine, a déclaré qu’il avait l’espoir de retourner vivant en « Russie . » Les ouvriers, on peut le constater dans toutes les révolutions, ont quelques chance de s’emparer d’un pouvoir fasciste. Le contraire n’est jamais survenu jusqu’à ce jour. Les dictatures socialistes ou communistes ont survécu à tous les chocs depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Ne parlons pas seulement de l’URSS qui est l’une des deux superpuissances mais de tous les pays d’Europe, d’Amérique Centrale, d’Amérique du Sud, d’Asie ou d’Afrique dans lesquels un gouvernement d’extrême droite a été renversé. Si le nouveau pouvoir est libéral comme ce fut le cas au Chili avec Salvador Allende, un putsch peut ramener pour un temps le pays au fascisme mais s’il est communiste, il a toutes les chances de se maintenir. En dépit des efforts des Etats-Unis pour déstabiliser Cuba et supprimer le risque immédiat que représente pour la démocratie américaine la République de Fidel Castro, celle-ci a tenu le coup et surmonté toutes les embûches, sacrifiant à sa politique autoritaire le bien-être des citoyens. En Europe, les communistes hongrois, tchécoslovaques, aidés par leur grand frère de Moscou, ont triomphé des masses qui se révoltaient: l’insurrection de Budapest de 1956 fut brisée par les chars soviétiques, le « Printemps de Prague » de 1968 n’eut qu’un temps et malgré un ravitaillement difficile, des logements aléatoires, une liberté inexistante, l’autoritarisme triomphe encore à Pékin comme à Moscou, dans les Pays de l’Est comme à Cuba ou au Vietnam. Personne ne peut calculer aujourd’hui les chances de survie des gouvernements en question.

Les conférenciers de Yalta ont divisé le monde en deux blocs, l’un qui devait être à l’Est, l’autre à l’Ouest. Le monde occidental (qui exerçait encore son influence au Sud) s’est transformé au cours des quarante dernières années en une véritable peau de chagrin. Le monde communiste au contraire s’est agrandi et dispersé. L’influence de l’Union Soviétique s’exerce sur tous les points du globe par sympathisants ou pays frères interposés. Nous avons perdu nos empires coloniaux pour que s’installe un néocolonialisme destiné lui-même à être dévoré par le communisme international. Que restera-t-il de nous en l’an 2000 que l’on considère partout comme une date critique si nous ne sommes pas éliminés d’ici-là, communistes, fascistes ou libéraux, par une explosion atomique ou toute autre invention diabolique dont les hommes sont friands? Bien malin qui peut le dire. 

Il semble que je me sois bien éloignée du problème Walesa, mais non. Je me dis seulement que sans la protection de l’Eglise le mouvement syndicaliste polonais n’aurait pas, en dépit de son intensité, beaucoup d’atouts dans son jeu. Et l’Eglise l’aurait-elle pris sous son aile s’il avait été un syndicalisme libre, sans attache avec aucune religion ? Les fidèles de « Solidarité » ont ainsi une chance de survivre longtemps et clandestinement, de rendre hommage à leurs morts, de prolonger leur action humanitaire, de distribuer des tracts, de faire que Walesa ne devienne pas « l’oublié de la une » comme le Professeur Zakharov est devenu l’oublié de Gorki. Mais leur victoire, face à la démarche triomphante du communisme international et compte-tenu des données actuelles, paraît assez problématique[5].

 

Le 15 décembre

 

Je ne connais pas grand chose à l’Afrique du Sud. Je me souviens tout juste d’avoir rompu mes relations avec un couple juif de Cape Town que j’avais rencontré à Madrid quand j’eus constaté que le comportement du mari et de la femme envers les Noirs était semblable à celui des Afrikaners. Alors que je ne me sentais pas le droit de discuter du racisme afrikaner parce que je n’étais pas au fait, jusqu’à ce que je lise les livres d’André Brink, des problèmes africains pour les aborder en connaissance de cause, je n’avais pas l’intention de reconnaître à mes coreligionnaires le droit de tenir vis-à-vis d’une communauté noire des propos racistes.

J’ai vu pour la première fois André Brink un vendredi soir dans l’émission « Apostrophes » de Bernard Pivot. J’ai été fort surprise d’apprendre qu’il avait eu son premier contact avec des étudiants africains à la Sorbonne mais l’explication est assez simple: Afrikaner, il n’avait fréquenté dans son pays que des écoles de blancs. De mon côté, je n’ai eu mon premier contact avec des Noirs Sud-Africains qu’après avoir lu dans l’ordre chronologique : « An instant in the wind » (Un instant dans le vent), « A dry white season » (Une saison blanche et sèche), « Rumours of Rain » (Rumeurs de pluie) et « Chains of voices » (Chaînes de voix) 

Inutile de dire que j’ai été très émue dans le premier livre par l’aventure attendrissante et profondément romantique d’Adam et d’Elisabeth dont le jeune mari naturaliste vient d’être tué dans le bush pendant leur voyage de noces. L’histoire se passe en 1749: Elisabeth est une jeune fille de la bonne société, Adam un fugitif noir, c’est dire qu’il appartient à la « caste » la plus basse de la société. Rien n’est possible entre eux mais l’écrivain qui sait décrire brillamment cet « hinterland » (pays de l’intérieur) raconte l’évolution du comportement et de la pensée d’Elisabeth qui va de pair avec sa progression harassante dans une terre hostile puis la survivance d’Adam à travers l’enfant que la jeune femme porte et qui naîtra quand son père aura déjà trouvé la mort.

J’ai beaucoup aimé aussi « Une saison blanche et sèche » parce que j’ai abordé dans ce livre une Afrique du Sud profondément différente dans laquelle un certain nombre d’Afrikaners, aussi incroyable que cela puisse paraître, se battent pour faire reconnaître le droit des Noirs. Il y a certainement une évolution dans le comportement de Ben qui peut être comparée à celle d’Elisabeth avec cette différence qu’il montrait dès le départ une certaine compassion à l’égard des opprimés. C’est aussi en lisant le second ouvrage que j’ai pu faire une comparaison entre le racisme d’Afrique du Sud et celui des Etats-Unis, arrivant à la conclusion - j’en fus moi-même surprise - que les Afrikaners battent le record de la haine, peut-être parce qu’ils sont revenus à l’apartheid et qu’ils s’y complaisent alors que de nombreux Américains ont un complexe vis-à-vis des crimes perpétrés par leurs aïeux et, d’une certaine façon, essaient de se racheter aux yeux de la communauté noire.

Je ne pense pas avoir apprécié « Rumeurs de Pluie » autant que les deux premiers livres, aussi bien dans le style que pour les idées exprimées. Je pense que, tentée de croire en la perfectibilité de l’homme, je trouve la régression de Martin Mynhardt - car il est véritablement pire à la fin qu’au début du récit - insoutenable et si oppressante qu’elle cache la personnalité attachante des autres héros. En fait, Martin est un Satan sans humour qui représente le mal absolu: il prive sa mère de la maison familiale et de ses chiens, rejette son ami intime, bafoue son seul grand amour, se sépare de son meilleur employé, l’unique Noir-Africain qui avait sa confiance, élimine enfin son propre fils. Je doute qu’on puisse aller plus loin et plus fort dans l’abjection.

J’ai eu la même réaction négative pour « Chaînes de voix » peut-être parce que j’ai trouvé qu’André Brink récrivait son premier livre en faisant de son héros Galant un opprimé total dont les plus infimes espérances n’ont pas la moindre chance de se réaliser. Il est plus démuni qu’Adam et la femme blanche qui éprouve un sentiment trouble envers lui n’a pas l’innocence d’Elisabeth. Adam mort survivra dans l’amour d’Elisabeth et la gloire de son fils. Galant n’aura pour lui que d’avoir entrevu la liberté pour la reperdre aussi vite : « Libre, non, je ne suis pas libre. Mais au moins je sais ce qu’est la liberté, ce qu’elle pourrait être. Je l’ai entrevue. » C’est la seule note d’espoir de tout le livre.

En fait, il y a comme une régression de l’espérance dans l’oeuvre d’André Brink. D’Adam à Galant, de 1750 à 1825, rien ne s’améliore au contraire dans l’état des esclaves noirs, le paroxysme du désespoir se situant de nos jours. En effet, le Charlie de « Rumeurs de pluie » éduqué dans les universités blanches, a pleine conscience de sa fragilité devant le système en place et il en souffre d’autant plus qu’il a cette connaissance. Adam et Galant pouvaient, dans leur candeur naïve, imaginer un monde idéal où l’esclavage aurait disparu parce que la sagesse aurait prévalu sur l’obscurantisme des Blancs. Charlie sait, lui, que rien ne change jamais et que le triomphe de sa cause ne pourra venir que d’un choc terrible entre les deux communautés.

André Brink n’est pas responsable de cet état de choses, il n’en est que le témoin privilégié. Je suis ingrate sans doute quand je lui reproche de m’enfoncer un clou dans la tête alors qu’elle me fait déjà si mal ! Je devrais au contraire admirer sans réserve cet Afrikaner défenseur des libertés noires. Je le fais d’ailleurs et je ne peux m’empêcher de le comparer au metteur en scène kurde Yilmaz Gunay, qui a en commun avec André Brink de décrire l’infortune et la souffrance des opprimés. J’ai presque le même regard pour les deux hommes : de Gunay j’ai aimé les premiers films dont le plus émouvant fut « Le Troupeau. » « Yol » qui décrit l’univers concentrationnaire des prisons turques est sans doute l’un des plus grands films contemporains encore qu’il faille connaître l’Islam turc et les problèmes kurdes pour pénétrer toute l’atmosphère du sujet et la vérité des personnages. Dans « Le mur », son film le plus récent tourné en France, le regard de Yilmaz Gunay se fige sur un univers concentrationnaire et, tel André Brink, le réalisateur m’enfonce un clou dans la tête. N’est-ce pas en définitive ce martèlement qui, s’il est nécessaire, est parfois dur à supporter ?

 

Le 18 Décembre

 

« Droit de Réponse », l’émission de Michel Polac, commence le samedi soir par une revue de presse assez musclée, agrémentée de dessins humoristiques souvent « voyous » je le reconnais. C’en fut trop pour Noël Copin quand une légère égratignure fut infligée, Samedi dernier, à l’église romaine à propos de Lech Walesa. Je suis surprise et affligée à la fois car je considérais Noël Copin comme un journaliste tolérant. En fait, il n’a pas réagi autrement que les commissions françaises de censure qui, en dépit de la séparation de l’Eglise et de l’Etat prononcée légalement il y a tout de même près de quatre-vingts ans, ont pratiquement interdit entre les deux guerres mondiales et jusqu’aux années soixante environ tous les films qui montraient l’église sous un jour contestable ou qui se permettaient simplement d’être objectifs à son égard. En France, on ne s’attaquait ni à l’Eglise ni à l’armée. Les choses ont un peu changé depuis sur le plan général mais, individuellement, les réactions demeurent à fleur de peau.

Je suis persuadée que Noël Copin réagirait de la même façon à des propos insultants pour les Arabes, les Italiens, les Auvergnats ou les Juifs mais prendrait-il ce ton outrageusement choqué ? Et puis le matraquage quotidien de Lech Walesa ne devient-il pas un peu oppressant et son allégeance à l’église catholique romaine un peu répétitive ? A croire que le gouvernement socialiste, par le truchement de son monopole, veut se donner bonne conscience ?

Hier encore, dimanche 18 décembre, le magazine « 7 sur 7 » a consacré une bonne partie de son émission aux carences alimentaires des Polonais et on a demandé à l’invité futurologue de les commenter. Alvin Toffler, l’homme en question, n’a d’ailleurs pas mis l’accent dans sa réponse sur les difficultés de la seule Pologne mais les a englobées dans le contexte plus large de l’économie chancelante en matière agroalimentaire de tous les Pays de l’Est. Il reste que nous avons eu droit aux queues devant les magasins d’alimentation de Varsovie, aux magouilles pour obtenir de la nourriture... Mais ces queues, je les ai observées en Bulgarie, en Roumanie, en URSS, en Yougoslavie cet été même et peu de gens s’en préoccupent au niveau européen ou international.

De toutes façons, les Polonais ne sont pas les seuls chrétiens à montrer du courage devant le totalitarisme de leur gouvernement. Ils se sont battus en Argentine, ils se révoltent au Chili et dans pratiquement tous les pays d’Amérique Centrale et du Sud. L’atout essentiel des Polonais est qu’ils se mesurent à un totalitarisme athée auquel l’Eglise est fondamentalement opposée. Et puis n’oublions pas en ces veilles de fête que des millions d’hommes, de femmes et d’enfants aux mains nues sont véritablement seuls au monde et complètements démunis. Pensons aux millions d’êtres misérables que j’ai vu dormir et mourir sur les trottoir de Calcutta et de Delhi, à tous les Africains et tous les Brésiliens du Nord qui crèvent de sécheresse sans que jusqu’à présent le monde occidental ait levé le petit doigt pour diminuer le poids de telles infortunes. Alors, parmi tous les opprimés de la terre, les Polonais sont-ils véritablement les plus mal lotis ?

 

Lien ami : http://afrique-solidarite.fr  Il s'agit d'une O.N.G. à caractère humanitaire agissant dans l'Adrar des Iforas, Nord du Mali. Elle aide des familles d'éleveurs, pour la plupart Touaregs, nomadisant de puits en puits avec leurs troupeaux de chèvres et de chameaux dans un pays désertique avec des conditions de vie rudes et précaires. Ces groupes d'hommes et de femmes du bout du monde ,malmenés  tant par les périodes de sècheresse que par la déstabilisation politique ,aujourd'hui plus autonomes, retrouvent leurs traditions et veulent construire leur avenir.

 



[1] Si je fais une distinction, c’est parce que j’ai eu des amis dans les grandes familles orientales chez lesquels on ne servait pas à table tant le nombre de convives était important mais où des buffets étaient chargés des nourritures les plus délectables. Une de mes amies iraniennes résidant à Paris faisait venir le riz et le caviar de son pays d’origine à l’époque où les ressortissants iraniens vivant à l’étranger avaient droit à cinquante kilos de riz par personne et par an, l’exportation de cette céréale étant alors inexistante en raison de la consommation même des habitants pauvres dont il constituait la nourriture principale.

 

[2] J’ai peut-être déjà parlé (ou je le ferai certainement)du couvent d’Alziprato proche de Calvi et du Désert des Agriates où nous nous rendions chaque été pour le festival de musique classique organisé par le Baron de la Grange (spécialiste de Malher) où étaient accueillis les plus grands chanteurs et divas et les plus célèbres virtuoses. Ma belle-soeur était amie du Baron et nous passions la soirée en compagnie des artistes qui venaient se produire dans le parc. J’ai eu la chance d’y applaudir et de bavarder ensuite avec Jessie Norman qui venait d’interpréter divinement des chansons d’Eric Satie.

 

[3] En fait, nombreux sont les amis politiques de madame Veil qui ont tenu compte de sa décisions et les dernières élections municipales ont prouvé qu’elle avait eu raison de se désolidariser du CNF. Depuis Dreux, Monsieur Chirac a donné aux candidats RPR la consigne de compter sans les voix d’extrême-droite, ce qui n’a empêché en aucune façon la victoire des maires de l’opposition à Villeneuve-St-Georges et Aulnay-sous-Bois par exemple. D’ailleurs les électeurs du CNF n’ont même pas obéi dans la seconde des deux villes à leurs dirigeants qui leur demandaient de reporter leurs voix sur le candidat communiste, celui-ci n’augmentant pas son score au second tour et le maire de l’opposition ayant été élu à une large majorité.

 

 

[4] Lech Walesa vient de déclarer au cours d’une nouvelle conférence de presse qu’il n’allait pas à Oslo parce qu’il ne voulait pas ressembler en habit à un pingouin (il aurait donc eu l’autorisation de s’y rendre) et que deux des leaders clandestins de « Solidarité » venant d’être jetés en prison, il ne serait pas décent qu’il quittât en ce moment la pologne. Oui, mais pourquoi tous les autres vont en prison sauf lui ? Pouquoi les autorités polonaises semblent-elles craindre Lech Walesa plus que les autorités soviétiques Zakharov ? Ont-elles conscience que Lech Walesa interdit de retour en cas d’un départ éventuel ferait figure de martyr de la chrétienté et qu’il est plus utile de le conserver en Pologne au prix de quelques concessions qu’on n’accorde pas à des gens de moindre importance ? Je ne connais pas la réponse mais je continue à penser qu’il est plus confortable d’être un Walesa chrétien qu’un Zakharov universel, en tout cas pour ce qui est de la vie terrestre. Pour la postérité, j’ose espérer que leurs rôles seront inversés.

 

 

[5] Je prends acte du fait que Lech Walesa renonce à profiter des avantages matériels du Prix Nobel mais pourquoi confie-t-il la gestion de l’argent à l’épiscopat polonais ? Ne suffisait-il pas de remettre la médaille et le diplôme à la Vierge de Tzerna Gora ? La somme pouvait aller directement aux familles des syndicalistes incarcérés qui en ont certainement un besoin urgent. Je suis une fois de plus gênée par l’implication constante de l’église dans la vie polonaise, publique ou clandestine. Je viens de terminer le livre de Marek Halter « La Mémoire d’Abraham » et je me dis que si le pape et les polonais chrétiens avaient eu le millième de pitié envers leurs frères humains que nous, juifs compris, leur en montrons aujourd’hui, j’éprouverais peut-être plus de sympathie pour la cause des opprimés actuels.

  Chaque fois que j’essaie de faire abstraction des massacres de rue, des tueries d’enfants, de femmes et de vieillards dans les ghettos de toutes les villes de Pologne, de tous les propos tenus à l’égard des juifs sans défense par des foules d’étudiants forcenés, de la haine millénaire plus virulente encore qu’en Russie vis-à-vis de nos rites et de nos traditions mais surtout de nos personnes physiques, je n’arrive pas à être complètement objective ni envers les membres de « Solidarité » ni envers leur leader. Je me souviens d’un fait significatif: lors de la vente des cartes postales dessinées par des artistes polonais en exil, je me suis trouvée dans la galerie qui les exposait avec un sculpteur d’origine polonaise. Connaissant mes idées, il exprima une certaine surprise à me voir en ces lieux. « Dépéchez-vous d’être victorieux et reconnus » lui dis-je « je pourrai à nouveau discuter avec toi des tares de ton peuple ! »

 J’ai à l’égard des Polonais un sentiment qui animait Pie XII durant la Seconde Guerre Mondiale à l’égard des Bolchéviques, encore que je n’aie jamais souhaité leur mort. Le chef de l’Eglise Catholique admettait le nazisme parce qu’il le considérait comme un rempart contre l’idéologie abhorrée. A cet époque les Soviétiques étaient pour moi des alliés qui se faisaient tuer à Stalingrad afin que nous puissions survivre. Depuis les choses ont bien changé. L’Union Soviétique a pris la relève du totalitarisme hitlérien et c’est ce qui rend aux Européens la cause de « Solidarité » si positive et si défendable. En cas de triomphe de cette cause, j’aimerais avoir une conversation à coeur avec un seul polonais et je suis malheureusement persuadée qu’en quelques minutes je mettrais à jour les sentiments qu’il éprouve à mon égard. Personne n’a jamais mentionné en France l’antisémitisme latent du réalisateur André Wajda qu’on porte aux nues dans mon pays. Une série dirigée par lui et dont je veux oublier jusqu’au nom est passée à la télévision française. L’aversion exprimée à l’égard des juifs y était digne des pires feuilletons nazis de la guerre. Alors peut-on comprendre mes réactions et mes doutes même si j’essaie d’être sinon compatissante du moins objective à l’égard d’un peuple « ami » ?